Compte rendu

LAURENT ESCANDE (ÉD.), Avec les pèlerins de La Mecque. Le voyage du docteur Carbonell en 1908, Aix-en-Provence, Presses Universitaires de Provence-Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme, 2012, 347 p., ISBN 978-2-85399-835-2

Pages 210 à 212

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  • Chantre, L.
(2018). LAURENT ESCANDE (ÉD.), Avec les pèlerins de La Mecque. Le voyage du docteur Carbonell en 1908, Aix-en-Provence, Presses Universitaires de Provence-Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme, 2012, 347 p., ISBN 978-2-85399-835-2. Revue d’histoire moderne & contemporaine, 65-4(4), 210-212. https://doi.org/10.3917/rhmc.654.0210.

  • Chantre, Luc.
« LAURENT ESCANDE (ÉD.), Avec les pèlerins de La Mecque. Le voyage du docteur Carbonell en 1908, Aix-en-Provence, Presses Universitaires de Provence-Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme, 2012, 347 p., ISBN 978-2-85399-835-2 ». Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2018/4 n° 65-4, 2018. p.210-212. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2018-4-page-210?lang=fr.

  • CHANTRE, Luc,
2018. LAURENT ESCANDE (ÉD.), Avec les pèlerins de La Mecque. Le voyage du docteur Carbonell en 1908, Aix-en-Provence, Presses Universitaires de Provence-Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme, 2012, 347 p., ISBN 978-2-85399-835-2. Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2018/4 n° 65-4, p.210-212. DOI : 10.3917/rhmc.654.0210. URL : https://shs.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2018-4-page-210?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhmc.654.0210


1 Avec la publication de ce rapport sanitaire du médecin français Marcelin Carbonell, Laurent Escande nous invite à un voyage au cœur du dispositif sanitaire mis en œuvre par les États européens et l’Empire ottoman dans la seconde moitié du XIXe siècle afin de se prémunir contre la propagation des épidémies. En dix chapitres, ce document volumineux décrit avec minutie les ravages causés par le choléra et la peste parmi les voyageurs – russes pour la plupart – embarqués à bord du Nivernais, navire de la Société générale des transports maritimes, à l’occasion du pèlerinage à La Mecque de 1907-1908. Il contribue ainsi à mettre en lumière une figure centrale du pèlerinage contemporain : le médecin hygiéniste dont l’une des personnalités les plus marquantes est alors le docteur Adrien Proust, directeur de l’Office international d’hygiène publique (D. Panzac, Le docteur Adrien Proust, Paris 2003). À l’heure où l’hygiène publique internationale progresse à grands pas, le docteur Carbonell cherche à attirer l’attention des autorités françaises sur les failles d’un dispositif destiné à protéger l’Europe des épidémies (S. Chiffoleau, Genèse de la santé publique internationale, Rennes-Beyrouth 2012).

2 En effet, ce qui s’annonçait comme un voyage de routine se transforme en une traversée des enfers dont le médecin nous décrit les étapes dans un récit à rebondissement. Pourtant, loin de céder au sensationnel, cet outbreak narrative (P. Wald, Contagious. Cultures, Carriers, and the Outbreak Narrative, Durham 2008) entend surtout reconstituer la chaîne causale : l’impréparation des pèlerins face aux aléas climatiques, l’improvisation des compagnies de navigation qui affrètent à la dernière minute des navires médicalement sous-équipés, l’insalubrité des régions traversées, à commencer par le port de Djeddah, ou encore l’impéritie et la vénalité des autorités sanitaires ottomanes et du personnel de bord qui, à grand renfort de fraudes à l’embarquement et de fausses déclarations, cherchent à profiter d’un marché du pèlerinage en pleine expansion. Au centre du scandale, M. Carbonell dénonce un « vaste brigandage » (p. 103), un système d’intéressement à grande échelle impliquant les représentants de la compagnie égyptienne Khédivial Mail Line et les différentes autorités de la province ottomane du Hedjaz. Ce « syndicat » – dont le fonctionnement a été décrit quelques années plus tôt par l’administrateur colonial Paul Gillotte (L. Chantre, L. Blin, P. Pétriat, Un administrateur colonial au cœur de l’islam, Aix-en-Provence 2016) – s’est fixé pour objectif d’attirer le maximum de pèlerins dans les villes saintes de l’islam en cassant les prix à l’aller pour mieux s’attribuer l’exclusivité du voyage de retour. À la veille de la révolution jeune-turque, l’auteur montre ainsi l’effritement de ce qu’il appelle le « monde officiel ottoman » (p. 290), la disparition rapide d’un système économique fondé sur la rente au profit d’un marché compétitif et globalisé marqué par l’irruption de la voie ferrée – du chemin de fer du Hedjaz, dont les travaux touchent alors à leur fin, aux grands réseaux transasiatiques en passe, selon Carbonell, de bouleverser les routes traditionnelles du hajj – et la montée en puissance des empires européens également désireux de s’arroger le monopole du pèlerinage pour leurs ressortissants. Au premier rang de ces nouveaux acteurs, Carbonell place l’empire russe dont il découvre toute l’étendue, en même temps qu’il retrace la variété des ethnotypes, du Tcherkesse rebelle au Boukhariote soumis. Son récit constitue l’un des rares témoignages en langue française sur l’entreprise de réorganisation du pèlerinage musulman conduite sous le règne de Nicolas II et récemment mise en lumière par l’historienne E. Kane (Russian Hajj, Ithaque, Londres 2015). À l’occasion, le médecin se montre un observateur avisé des mutations qui traversent l’espace musulman en ce début de XXe siècle. En témoigne ce passage où il décrit le « grand changement » à l’œuvre chez les musulmans de Russie et qui se manifeste par « l’éveil des sentiments d’indépendance » et « l’esprit de libre discussion » (p. 104), conséquence de la révolution de 1905 comme du courant réformateur du djadidisme, dont le récit du pèlerin tatar Abdürechid Ibrahim constitue l’un des témoignages les plus éloquents (F. Georgeon, I. Tamdogan (éd.), Abdürrechid Ibrahim, Arles 2004).

3 Loin des paradigmes coloniaux de la puissance et de la maîtrise, ce récit insiste sur la « triste situation » (p. 190) et l’impuissance d’un médecin sanitaire, pétri d’humanisme républicain, à « moraliser l’entreprise du pèlerinage » (p. 150) en même temps qu’il cherche à attirer l’attention des nations européennes sur « la plainte qui monte du cœur de l’islam » et révèle « à la chrétienté les colères, les rancunes qui s’amassent contre elle chez les musulmans du fait des véritables tortures qu’ils subissent dans le cours du pèlerinage » (p. 237). Ainsi, à la différence du regard surplombant et apathique de l’administrateur Gillotte, Carbonell fait partager à son lecteur l’ascèse du pèlerinage maritime, les navires surchargés, les émeutes promptes à éclater comme les séjours pénibles dans les quarantaines de la mer Noire et de la mer Rouge. Il n’hésite pas à accuser les entrepreneurs maritimes du pèlerinage de se comporter en véritables « négriers » (p. 145) et à s’opposer personnellement au commandant de bord désireux d’embarquer des pèlerins supplémentaires à Djeddah alors que des cas de peste ont été constatés dans ce port (p. 254-267).

4 À la lecture de ce long document, le lecteur pourra regretter l’absence de considérations sur le hajj ou de description des villes saintes du Hedjaz. C’est sans compter les nombreux documents numérisés joints en annexe, comme l’imposant appareil de notes, admirablement documenté, que L. Escande a pris le soin d’intégrer au fil des chapitres. L’éditeur a d’ailleurs fait le choix de ne retenir que des sources contemporaines du récit afin de mettre en valeur les documents effectivement consultés ou susceptibles d’avoir aidé le médecin à rédiger son rapport. Cet effort de contextualisation vient compenser opportunément le peu d’informations biographiques disponibles sur le docteur Marcelin Carbonell dont L. Escande s’efforce de retracer le parcours en introduction. Ce travail d’édition impeccable permet à un lecteur non averti d’entrer dans la complexité de l’organisation sanitaire et matérielle du pèlerinage à La Mecque à l’époque ottomane et met ainsi en valeur un récit qui conserve, à l’heure de la mondialisation du virus et du retour des grandes pandémies, une actualité brûlante.


Date de mise en ligne : 30/11/2018

https://doi.org/10.3917/rhmc.654.0210