NAHEMA HANAFI, Le frisson et le baume. Expériences féminines du corps au siècle des Lumières, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017, 339 p., ISBN 978-2-7535-5485-6
- Par Gilles Barroux
Pages 186 à 188
Citer cet article
- BARROUX, Gilles,
- Barroux, Gilles.
- Barroux, G.
https://doi.org/10.3917/rhmc.654.0186
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- Barroux, Gilles.
- BARROUX, Gilles,
https://doi.org/10.3917/rhmc.654.0186
1 Plusieurs points de vue apparaissent heureusement possibles pour relire et restituer une histoire de la médecine, et en proposer autant de grilles de lecture. Les approches les plus classiques restent une histoire des idées et des pratiques, ou une histoire des découvertes et des inventions, ou bien encore une histoire des médecins. D’où une préoccupation légitime, initiée au siècle dernier, de reprendre cette histoire à partir du regard des malades et des patients. Cette perspective s’est trouvée encouragée aussi bien par la philosophie et l’épistémologie canguilhéminennes que par les lectures foucaldiennes et, bien entendu, par de nombreux travaux d’histoire et de sociologie (par exemple O. Faure, J.-P. Peter, etc.) qui ont contribué à faire revivre malades, aliénés, femmes et toutes les populations condamnées à évoluer dans un état de minorité. Une telle histoire trouve sa force dans la lecture des écrits des malades eux-mêmes, et l’intérêt envers la tradition des consultations épistolaires s’est accru au travers de nombreux ouvrages, à l’exemple de ceux de W. Wild, de R. Porter ou encore de V. Barras et M. Louis-Courvoisier. Le XVIIIe siècle offre, dans ce contexte, une inégalable mine de témoignages de cette tradition.
2 Les ascendants hippocratique et galénique de la médecine occidentale expriment, tout comme la plupart des savoirs qui, notamment, ont émergé autour de la même époque – le VIe siècle avant notre ère – une dimension patriarcale, laissant dans l’ombre les femmes qui, à tous les niveaux de l’exercice de la médecine, n’ont cessé de jouer un rôle aussi réel que caché dans les développements et les progrès de cet art. Médecine, anatomie et physiologie ont contribué, en redessinant peu à peu la carte des corps – en santé et en maladie – à parfaire une représentation générale, au sein des sociétés, de l’homme et de la femme. Comment était perçue l’identité des femmes à partir de leurs maladies ? Comment ces dernières signaient-elles ou non une nature féminine se distinguant d’une nature masculine ? Nahema Hanafi, dans son dernier livre, se propose de regarder une période de la médecine – les Lumières – à partir des correspondances écrites par des femmes au sujet de leurs maux, dans un environnement physiologique, médical mais aussi culturel et politique, dominé par une représentation essentiellement masculine.
3 L’introduction de cet ouvrage commence par évoquer une « question qui taraude l’esprit des Lumières : à qui appartiennent les corps ? » La question gagne à être posée mais nous préfèrerions la nuancer : plutôt que l’esprit des Lumières, elle taraude les historiens, philosophes et sociologues qui trouvent légitime de la poser à partir du regard porté sur cette période. De même, l’introduction suscite une autre interrogation : peut-on écrire (comme le fait l’auteure), tel un énoncé général et systématiquement applicable au contexte médical des Lumières, que le corps féminin est distingué du masculin par un pur suivi de la théorie des humeurs (p. 15) ? Cette période connaît de nombreuses critiques et remises en cause issues de la médecine et de la physiologie qui lui sont contemporaines, hypothéquant sensiblement une pure reconduction de la théorie des humeurs. Si celle-ci habite toujours les représentations des corps, il ne s’agit plus de réduire purement et simplement la femme à l’humide et au froid, et l’homme au sec et au chaud. Ce qui ne rend pas, pour autant, moins patriarcaux les critères et modes de détermination du corps de la femme. L’enjeu véritable de ce livre se dessine plus nettement dans le projet tel qu’il est formulé : « pas d’histoire socioculturelle de la médecine sans inclure le sort des soignantes, des matrones et des patientes » (p. 19), autrement et littérairement rendu par la formulation suivante : « Si tant est que l’on veuille bien se pencher sur le bruissement des archives féminines, elles susurrent des itinéraires conformistes ou insolites, des positionnements hésitants ou tranchés, autant d’expériences singulières qui, du frisson au baume, permettent d’approcher les corps des Lumières » (p. 19).
4 Quatre parties et neuf chapitres organisent la structure générale du livre. La première partie, « Une corporéité mondaine : “efféminement” et distinction sociale », se propose de redéfinir la « corporéité mondaine, partagée aussi bien par les femmes que par les hommes de la haute bourgeoisie et de la noblesse ». Il s’agit de dresser l’état des critiques formulées par nombre de médecins à l’égard des mœurs du siècle ; l’efféminement apparaît comme un moyen de se distinguer de la bourgeoisie et de s’élever vers les hauteurs de la société, posture critiquée par une médecine attachée à suivre les voies de la nature qui s’apparenteraient à une virilité saine, une confrontation aux éléments physiques loin des urbanités artificielles. La seconde partie, « Une corporéité féminine : vers une différenciation sexuelle », cible les spécificités du « beau sexe », traversées par des rapports de classe et de race. Il s’agit ici d’examiner scrupuleusement comment les regards, issus du corps médical ou non, instituent autant de positionnements et participent de la construction d’un corps féminin, comment aussi ces représentations sont intériorisées par les principales intéressées ; comment, enfin, s’exerce une série de pouvoirs sur le corps féminin en particulier dans le contexte de la maternité et de la maladie. S’y trouve évoqué le corps enceint, champ de bataille philosophique, scientifique et politique, autant de domaines qui en dépossèdent ses légitimes propriétaires. La troisième partie, « Le contrôle de la matrice : entre pressions sociales et aspirations féminines », observe un hiatus entre un discours populationniste et une banalisation des pratiques de limitation des naissances durant la seconde moitié du siècle, fracture entre ambitions étatiques (développer la nation) et aspirations des élites (restreindre leur descendance pour mieux en assurer la prospérité). Comment les femmes s’inscrivent-elles (ou non) dans ces tensions ? C’est l’occasion de regarder de quelles manières se trouve réfléchi le statut social de mère par la littérature épistolaire. La quatrième et dernière partie, « Le soin de soi : pratiques de santé féminines et médicalisation », s’interroge sur les expériences féminines de la maladie au travers des états de douleur, des situations de souffrance. Ce développement met à profit des travaux contribuant à faire émerger du silence toute cette dimension de l’histoire de la médecine et de la pathologie – les malades (voir R. Porter) – pour porter un regard ciblé sur le discours des patientes. S’y trouvent restitués préoccupations et désirs, de la part de certaines patientes, de voir traiter leurs maux et leur corps par une femme qui aurait acquis le même niveau de performance qu’un homme de l’art, remettant ainsi en cause la prétendue légitimitéa priori des hommes à accoucher et à soigner les femmes. L’attention se porte d’autant plus sur les rares exemples de lettres que quelques patientes ont envoyées au célèbre médecin Tissot au sujet de leurs pratiques masturbatoires : trois en comparaison du très important corpus masculin sur ce même sujet.
5 Laissons le fin mot aux phrases de la conclusion qui synthétisent l’esprit de la démarche : le corps (féminin mais aussi masculin) apparaît comme un « lieu d’expérimentation et d’élaboration d’identités individuelles et collectives » (p. 299) et cette idée traduit bien une destinée du corps au siècle des Lumières. De même, l’idée que « la pathologisation » de « caractéristiques féminines [imagination des femmes enceintes, fragilités physiques, importance de la “marche” du sang, vapeurs, fureur utérine] peut être l’occasion d’obtenir quelques égards et de cultiver des marges de liberté » (p. 301) est une entrée indiscutablement pertinente pour appréhender l’ambivalence des représentations physiologiques et médicales de la femme à cette époque et leurs enjeux sur le plan socioculturel.
6 On aurait apprécié une prise en compte plus conséquente des écrits portant sur la médecine des Lumières et sur les correspondances épistolaires ; le fond archivistique convoqué permet toutefois de révéler autant de trésors relatifs à la littérature épistolaire de la période considérée. Deux annexes enrichissent le corpus exploité dans le corps du volume, avec des indications biographiques sur les épistolières et mémorialistes (annexe I) et sur Samuel Auguste Tissot (annexe II). Ce livre donne à connaître un ensemble de textes d’une valeur sans égal, permettant de rétablir une parole perdue, confisquée, oubliée, si longtemps minorée au sein d’une histoire formatée par une représentation masculine de la médecine et des malades.