David Macey, Frantz Fanon, une vie, Paris, La Découverte, 2011, 599 p., ISBN 978-2-7071-6980-8
Pages 247 à 248
Citer cet article
- FILA-BAKABADIO, Sarah,
- Fila-Bakabadio, Sarah.
- Fila-Bakabadio, S.
https://doi.org/10.3917/rhmc.642.0247
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- Fila-Bakabadio, S.
- Fila-Bakabadio, Sarah.
- FILA-BAKABADIO, Sarah,
https://doi.org/10.3917/rhmc.642.0247
1 Si Peau noire, masques blancs (1952) et Les damnés de la terre (1961) sont aujourd’hui des ouvrages connus au-delà des études sur les populations noires, leur auteur, Frantz Fanon, a fait l’objet de peu de biographies. David Macey, un traducteur de l’université de Nottingham, s’est attelé à la tâche en 2011 en proposant un ouvrage de près de 600 pages ici traduit. Ce livre est le premier volume d’un diptyque sur la vie (Frantz Fanon, une vie) et l’œuvre (Frantz Fanon, œuvres) de l’auteur martiniquais. L’objet est de restaurer Fanon comme un penseur qui a marqué plusieurs générations de chercheurs et de militants, et initié une pensée postcoloniale voire décoloniale.
2 Douze chapitres relativement chronologiques alternent les anecdotes sur la découverte de Fanon par un D. Macey alors étudiant explorant le quartier latin des années 1960, des bribes d’entretiens avec d’anciens combattants du FLN, avec son épouse Josie, et des articles de presse sur l’Algérie coloniale. D. Macey explique que les damnés de la terre sont toujours là. Sans les identifier, il cherche à démontrer qu’en tentant d’oublier la guerre d’Algérie, rupture majeure dans un imaginaire de la grandeur coloniale, la France a également enseveli la figure de Fanon. Il transforme ce dernier en un symbole de la pensée postcoloniale sans évoquer la compétition des mémoires qui s’est jouée et se joue en France comme en Algérie (mémoire coloniale, mémoire de la guerre d’Algérie, mémoire de l’indépendance algérienne). L’auteur semble aspirer à une postérité retrouvée à laquelle cet ouvrage doit contribuer. Pourtant cette dernière existe. Fanon est lu à travers le monde et pas uniquement dans les milieux universitaires. Ses ouvrages ont été et sont des références tant pour les révolutionnaires d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie dans les années 1960 et 1970 que pour les nationalismes afro-américains ou les militants de la « conscience noire » en Europe aujourd’hui.
3 L’ouvrage raconte comment Fanon prend progressivement conscience de son existence subalterne imposée par un dominant blanc et occidental. De la Martinique, marquée par un nivellement racial hérité de classifications esclavagistes, à l’Algérie coloniale en passant par la France, il saisit « l’expérience vécue du noir ». Ce chiasme entre un soi et une représentation exogène, « une coque calcifiée », selon l’expression d’A. Mbembé (Critique de la raison nègre, 2013, p. 67) génère une angoisse chez le noir désireux de s’identifier au blanc. Comme le note l’auteur sans toutefois l’analyser, cette « expérience vécue » s’est construite à travers celle de Fanon, ses interrogations sur l’appartenance et la race, la lecture de philosophes comme Merleau-Ponty ou des rencontres. D. Macey décrit, à raison, la vie de Fanon comme une trajectoire mais celle-ci n’est pas isolée du monde comme il semble l’entendre. En effet, l’auteur dépeint un être austère, secret, finalement mal connu de tous, qui se tient éloigné d’un contexte politique qui l’a pourtant fait émerger. Les décennies 1940 à 1960 furent marquées par des événements forts (la Seconde Guerre mondiale, la fin des empires coloniaux et la décolonisation) qui ont modelé la vie et la pensée de Fanon. Ses voyages, ses choix de carrière et son engagement furent liés à ce contexte politique local et international en mouvement. De la Martinique soumise à l’autorité du régime de Pétain à l’Algérie coloniale et indépendante, Fanon s’est nourri de son époque, comme l’attestent ses écrits publiés ou non. Il évoque une phénoménologie de l’oppression et du racisme qui doit tout autant à sa rencontre avec des patients algériens de l’hôpital de Blida qu’à l’Algérie du FLN, lieu de jonction de nombreuses circulations révolutionnaires internationales. Celui que D. Macey décrit pourtant comme un « penseur révolutionnaire » se saisit des tensions coloniales, raciales, politiques et économiques pour en extraire une pensée novatrice qui débouche notamment sur la publication de L’an V de la révolution algérienne (1959) et Pour la révolution africaine (1964). Si l’auteur insiste à juste titre sur ce moment charnière, il évite de questionner la vie de Fanon au prisme de cette histoire.
4 L’intérêt de cet ouvrage est qu’il fut la première biographie de Fanon publiée en français. Cependant, ce livre n’est pas une biographie historique et encore moins une analyse scientifique de la trajectoire politique et intellectuelle de Fanon. Il s’agit plutôt d’une longue et parfois laborieuse déambulation au fil des souvenirs et des lectures de l’auteur. D. Macey fonde son propos uniquement sur des extraits d’œuvres de Fanon et des informations essentiellement issues de la presse, d’œuvres littéraires et de rares ouvrages scientifiques. Il ne s’agit pas d’une enquête menée auprès de ceux qui ont connu Fanon ni d’une étude critique sur sa pensée comme celle qu’a récemment proposée le philosophe M. Renault (Frantz Fanon : de l’anticolonialisme à la critique postcoloniale, 2011). D. Macey raconte la vie de Fanon en composant son Fanon. Il n’explore pas le lien entre vie, engagement et pensée de la conscience noire pourtant au cœur de son parcours. Ce récit décousu oblitère la complexité de l’homme et de son œuvre. Les nombreuses digressions et les incertitudes sur la chronologie des faits et actions de Fanon ne font qu’ajouter à la confusion du lecteur. L’auteur émet des hypothèses rarement vérifiées. Il tente par exemple de déterminer quand Fanon a rédigé Peau noire, masques blancs. Il suppose que Fanon a commencé un an après son arrivée à Lyon en 1947 lorsqu’il était étudiant en psychiatrie. Mais il avoue plus loin (p. 146) qu’au-delà du déroulé supposé de ses études aucune source ne confirme que ce travail a germé dans la tête d’un étudiant de 21 ans.
5 Cet ouvrage fait date car il est, à quelques mois près, la première biographie de Fanon disponible en français. Mais l’absence de démarche claire en amoindrit le propos. Deux ouvrages pallient ce manque aujourd’hui : celui de M. Renault déjà mentionné, et celui du philosophe américain L. Gordon (What Fanon Said : A Philosophical Introduction to His Life and Thought, 2015). Tous deux proposent la vie de Fanon comme un triptyque : pensée, engagement et histoire.