Compte rendu

Nina Kushner, Erotic Exchanges. The World of Elite Prostitution in Eighteenth-Century Paris, Ithaca, Cornell University Press, 2013, XIV + 295 p., ISBN 978-0-8014-5156-0

Pages 221 à 222

Citer cet article


  • Jones, C.,
  • Traduit de l’anglais par Ghorbal, K.
(2017). Nina Kushner, Erotic Exchanges. The World of Elite Prostitution in Eighteenth-Century Paris, Ithaca, Cornell University Press, 2013, XIV + 295 p., ISBN 978-0-8014-5156-0. Revue d’histoire moderne & contemporaine, 64-1(1), 221-222. https://doi.org/10.3917/rhmc.641.0221.

  • Jones, Colin.,
  • et al.
« Nina Kushner, Erotic Exchanges. The World of Elite Prostitution in Eighteenth-Century Paris, Ithaca, Cornell University Press, 2013, XIV + 295 p., ISBN 978-0-8014-5156-0 ». Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2017/1 n° 64-1, 2017. p.221-222. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2017-1-page-221?lang=fr.

  • JONES, Colin,
  • Traduit de l’anglais par GHORBAL, Karim,
2017. Nina Kushner, Erotic Exchanges. The World of Elite Prostitution in Eighteenth-Century Paris, Ithaca, Cornell University Press, 2013, XIV + 295 p., ISBN 978-0-8014-5156-0. Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2017/1 n° 64-1, p.221-222. DOI : 10.3917/rhmc.641.0221. URL : https://shs.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2017-1-page-221?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhmc.641.0221


1 La prostitution et la police des mœurs au XVIIIe siècle d’Érica-Marie Benabou, publié à titre posthume en 1987, demeure à ce jour un travail de référence concernant la prostitution et la déviance sexuelle dans le Paris de l’Ancien Régime. Il est à ce titre encourageant de constater que de nombreux ouvrages récemment publiés s’appuient sur cette œuvre. On peut citer par exemple Un policier des Lumières de Vincent Milliot (2011), qui s’intéresse au système policier, ou les travaux réunis par Markman Ellis et Ann Lewis sous le titre Prostitution and Eighteenth-century Culture : Sex, Commerce and Morality (2012), qui explorent les cultures littéraires et visuelles françaises et étrangères.

2 Le travail de Nina Kushner s’intègre de manière remarquable à cet ensemble. Il s’appuie pour l’essentiel sur les mêmes sources qu’É.-M. Benabou, en particulier les archives de la police parisienne, restreintes aux années 1747-1771, et particulièrement riches. Cependant, utilisant une approche originale, l’auteure nous offre plus qu’un simple approfondissement de ce champ. En premier lieu, elle s’intéresse plus particulièrement à la prostitution d’élite. En excluant de ses recherches les prostituées de rue, de loin les plus nombreuses, elle arrive à définir la sous-culture de la prostitution élitaire. Selon N. Kushner, l’échelle englobante utilisée par É.-M. Benabou a conduit à mélanger cette sous-culture avec les autres formes de prostitution, évacuant ainsi ses spécificités. Les maîtresses de l’élite sociale de Paris constituent l’objet d’étude principal de cette étude, la plupart d’entre elles ayant commencé leur carrière en tant qu’actrices ou danseuses. En second lieu, l’auteure souhaite éviter l’approche régulationniste qui, selon elle, caractérise le travail d’É.-M. Benabou, en interprétant les archives policières de telle sorte qu’elles puissent éclairer les expériences personnelles de ces femmes, « de bas en haut ».

3 La troisième particularité de ce travail consiste à envisager la prostitution comme un simple travail d’ordre sexuel. Cette conception et les perspectives qu’elle ouvre, si répandues de nos jours, ne l’étaient pas à l’époque du livre d’É.-M. Benabou. L’approche est d’autant plus intéressante que les archives elles-mêmes soutiennent aisément cette démarche, recelant en effet de nombreuses informations légales ou économiques concernant le commerce du sexe. N. Kushner éclaire de manière fascinante tous les aspects de la vie professionnelle de son sujet d’étude, de la sociologie et de la géographie des échanges aux relations avec les clients, du rôle des tenanciers de maisons closes à la place surprenante occupée par les petits amis (les « greluchons ») des prostituées dans leur vie. Des normes sociales régulaient ces pratiques, et étaient respectées par la police elle-même. N. Kushner affirme ainsi que la surveillance exercée par cette dernière était plus bienveillante que celle appliquée aux autres activités féminines d’ordre non sexuel. Ses aspects moralisants étaient très légers, et la police n’intervenait que lorsque l’honneur d’une famille était en jeu, ou quand un scandale public menaçait d’éclater.

4 Devenir une femme entretenue impliquait la plupart du temps de signer un contrat généralement très favorable aux femmes concernées. Elles avaient par exemple souvent le droit de conserver tous les cadeaux qui leur avaient été offerts. Un « pot-de-vin » accompagnait invariablement la signature du contrat, tandis que chaque nouvelle année leur apportait des « étrennes ». Les rémunérations pouvaient dans certains cas se révéler fabuleuses. Mais bien que le revenu médian soit plus modeste (N. Kushner l’estime à environ 600 livres annuelles), il restait bien supérieur à celui des autres activités féminines. Les femmes employées dans le secteur textile gagnaient entre 36 et 100 livres par an, une « marchande de mode » entre 150 et 200. Les femmes entretenues de N. Kushner appartenaient donc à la petite élite de femmes célibataires capables de prospérer financièrement hors des liens du mariage, en tant qu’agents indépendants, alors que la vie des autres femmes tournait autour d’une « économie de l’honneur » dérivée du mariage. S’appuyant sur les analyses de Pierre Bourdieu, N. Kushner considère que ces femmes d’élite cultivaient ce qu’elle appelle leur « capital sexuel », « un actif personnel, similaire au capital social, économique ou culturel » (p. 154).

5 Si l’approche de N. Kushner s’inspire des analyses sociologiques contemporaines des travailleuses du sexe, le portrait qu’elle dresse de ce commerce au XVIIIe siècle semble bien rose par rapport à ce que nous savons de lui aujourd’hui, parce qu’elle s’est limitée à l’élite des femmes entretenues, et non à la masse des prostituées de rue. Plus important encore, en s’intéressant uniquement à une période de 25 ans, elle s’interdit toute analyse longitudinale. Combien de ces femmes bien payées ont utilisé leur période de désirabilité pour se constituer un patrimoine solide ? Combien d’entre elles ont fini dans la misère ? Leurs habitudes de consommation somptuaires suggèrent un chiffre élevé. Par ailleurs, étant donnée la préférence des clients envers la chair fraîche et pré-nubile, tout indique qu’à l’âge de trente ans la carrière d’élite de ces femmes était invariablement terminée. Pour beaucoup, le trottoir les attendait. En réalité, le « capital sexuel » ne durait pas longtemps, et il n’explique que bien peu de chose. Ceci est d’autant plus vrai que la période étudiée par N. Kushner, les années 1747-1771, correspond à une explosion de la culture de la consommation à Paris. Le « capital sexuel » pourrait se révéler bien plus fragile hors des années inhabituellement tolérantes et prospères étudiées ici. La situation décrite serait-elle la même dans un contexte économique plus difficile ? Ou sous le règne d’un monarque moins tolérant que Louis XV en matière de comportement sexuel ? Ou sous la République ? Certaines réponses à ces questions peuvent être trouvées dans la thèse de Clyde Plumauzille récemment publiée (Prostitution et Révolution. Les femmes publiques dans la cité républicaine (1789-1804), 2016). Il serait également intéressant d’en apprendre davantage sur la manière dont la vie de courtisane interférait avec les carrières féminines à l’opéra ou au théâtre, ou de posséder une idée plus précise des normes sexuelles et sociales dans lesquelles évoluaient leurs compagnons. Les recherches de N. Kushner nous incitent à vouloir en savoir plus sur le monde fascinant qu’elle explore – ce qui est une manière de saluer un travail réellement enrichissant.


Date de mise en ligne : 08/06/2017

https://doi.org/10.3917/rhmc.641.0221