Compte rendu

Fulgence Delleaux, Les censiers et les mutations des campagnes du Hainaut français. La formation originale d’une structure socio-économique (fin XVIIe-début du XIXe siècle), Namur, Presses universitaires de Namur, 2012, 230 p.

Pages 177 à 178

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  • Herment, L.
(2014). Fulgence Delleaux, Les censiers et les mutations des campagnes du Hainaut français. La formation originale d’une structure socio-économique (fin XVIIe-début du XIXe siècle), Namur, Presses universitaires de Namur, 2012, 230 p. Revue d’histoire moderne & contemporaine, 61-4/4 bis(4), 177-178. https://doi.org/10.3917/rhmc.614.0177.

  • Herment, Laurent.
« Fulgence Delleaux, Les censiers et les mutations des campagnes du Hainaut français. La formation originale d’une structure socio-économique (fin XVIIe-début du XIXe siècle), Namur, Presses universitaires de Namur, 2012, 230 p. ». Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2014/4 n° 61-4/4 bis, 2014. p.177-178. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2014-4-page-177?lang=fr.

  • HERMENT, Laurent,
2014. Fulgence Delleaux, Les censiers et les mutations des campagnes du Hainaut français. La formation originale d’une structure socio-économique (fin XVIIe-début du XIXe siècle), Namur, Presses universitaires de Namur, 2012, 230 p. Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2014/4 n° 61-4/4 bis, p.177-178. DOI : 10.3917/rhmc.614.0177. URL : https://shs.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2014-4-page-177?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhmc.614.0177


1 L’ouvrage s’inscrit clairement dans un débat qui semble faire rage parmi les ruralistes français : « Si l’historiographie depuis ces quinze dernières années admet volontiers que les grandes et les moyennes exploitat ions ne sont plus embourbées dans une indécrottable routine à l’époque moderne, à l’inverse du petit paysan dynamique paré de toutes les qualités, la question de la portée des innovations déployées fait en revanche encore débat ; tout du moins pour le Nord de la France » (p. 166). On aura compris que Fulgence Delleaux a choisi de défendre et d’illustrer les vertus de la grande exploitation à l’époque moderne. Le choix du terrain, le Hainaut français du dernier siècle de l’Ancien Régime, est particulièrement propice à la démonstration.

2 Dans le Sud de la région (l’Avesnois, voire carte p. 13), le couchage en herbe permet l’épanouissement de la moyenne exploitation. Comme en Normandie, ce processus vise à développer l’élevage bovin et la fabrication du fromage (Maroilles). Mais c’est au Nord de la région, à la limite du Cambrésis et de la Flandre wallonne, autour de Valenciennes, que nous rencontrons les grands exploitants céréaliculteurs entreprenants, modernisateurs et avides d’ascension sociale. C’est à ceux-là que l’essentiel de l’ouvrage est consacré. Cette classe d’entrepreneurs de culture est composée des « censiers » des domaines de la noblesse et du clergé hennuyer. Dans cette région, les céréales occupent de longue date une place primordiale. C’est sur cette spécialisation que les censiers vont construire leur fortune.

3 L’auteur s’attache d’abord à exposer les trois conditions préalables à cette réussite. Les guerres de la fin du règne de Louis XIV, accompagnées de leur cortège de prélèvements et de rapines, pèsent tout particulièrement sur cette région frontalière. Elles sont à l’origine de la ruine de la paysannerie parcellaire et moyenne. Par contrecoup, elles permettent aux censiers les mieux armés financièrement de cumuler les baux. La véritable crue démographique que connaît la région durant le XVIIIe siècle fragilise encore les petites et les moyennes exploitations. Ce double mouvement de concentration des exploitations et de croissance de la population aboutit, d’une part, à une paupérisation des masses rurales et, d’autre part, à un élargissement des débouchés commerciaux. Les censiers disposent donc de deux des éléments nécessaires à l’accroissement de leurs performances agronomiques et financières : la terre, et une main-d’œuvre pléthorique et bon marché. Le XVIIIe siècle, enfin, est caractérisé par une envolée des dots que les jeunes censiers reçoivent lors de leur mariage (tableau p. 54). À partir de 1730-1750, les censiers disposent du troisième élément qui permettra d’envisager l’amélioration des performances : le capital d’exploitation. La mise en place progressive des pièces de ce puzzle permet l’introduction de la culture flamande grâce à laquelle les censiers bâtiront des fortunes.

4 Les chapitres III et IV exposent en détail les étapes de cette réussite agronomique qui dynamite l’ancien système cultural fondé sur l’assolement triennal, provoque le couchage en herbe d’une partie de la province et la mise en place d’un bocage hennuyer (p. 128-135), et, enfin, remodèle les circuits commerciaux au profit des censiers.

5 À la faveur des guerres de la fin du règne de Louis XIV, l’assolement triennal est remis en cause de manière progressive. Le premier pas est franchi lorsque les censiers, avec la bénédiction des propriétaires (p. 112 et 121), procèdent à des « déroyages » (terme qui signifie que l’assolement classique est brisé). Cette pratique apparaît dès le début du XVIIIe siècle. Les censiers, semble-t-il, cultivent deux années de suite du blé (ou du seigle). Ce type de procédé qui épuise les sols n’est concevable qu’à condition que le sol soit enrichi en éléments minéraux. C’est ici qu’intervient le second élément de cette révolution agricole : les fourrages artificiels (trèfle, sainfoin, luzerne et plus généralement légumineuses) qui permettent au censier d’accomplir des prouesses en matière de rendement. Ces plantes ont toutes les vertus. Elles fixent l’azote, elles permettent de nourrir les bestiaux durant l’hiver, elles déterminent enfin une « crue pondérale » des bêtes à cornes et des bêtes à laine. Les censiers parviennent ainsi à obtenir des rendements fabuleux et disposent d’un cheptel gras à souhait.

6 La croissance démographique de la région et son tissu urbain très dense permettent aux censiers de gagner sur tous les tableaux. Ils peuvent se procurer des boues urbaines et, comme l’a exposé Jean-Marc Moriceau pour l’Île-de-France, l’engrais des cavaleries urbaines. La croissance démographique fournit de surcroît une main-d’œuvre bon marché et des débouchés commerciaux qui favorisent l’écoulement des produits.

7 Le remodelage des circuits commerciaux s’effectue à deux échelles. Au niveau provincial, les censiers producteurs de grains délaissent volontiers les marchés publics et pratiquent la vente directe. Ces entorses au système traditionnel d’approvisionnement sont favorisées par le réseau relationnel et l’envergure sociale qu’ils acquièrent (p. 98-105). Ceux qui pratiquent le couchage en herbe disposent d’un horizon beaucoup plus large. L’approvisionnement en viande de boucherie nécessite l’importation de bœufs depuis la Franche-Comté. Ils seront engraissés dans les régions d’Avesnes-sur-Helpe ou de Condé avant de satisfaire l’appétit des populations urbaines.

8 Le dernier chapitre est consacré à l’ascension sociale des censiers au cours d’un très long XVIIIe siècle qui nous conduit jusqu’au milieu du XIXe siècle. Il est essentiel de préciser que la règle du partage égalitaire oblige les parents à assurer à tous leurs enfants un avenir conforme à leur statut social. Compte tenu du mouvement de regroupement des fermes, cet objectif est une gageure. Fulgence Delleaux expose en détail la réussite de quelques lignages de censiers. Elle s’appuie sur « une politique matrimoniale avisée et une éducation privilégiée » (p. 147). L’analyse de ces parcours permet de tracer plusieurs voies d’ascension sociale qui n’ont, sans doute, pas la même portée à long terme : une hypergamie féminine qui ouvre aux filles de censiers les portes de la bonne bourgeoisie scabinale ; une réorientation professionnelle dans l’industrie locale ou les professions libérales (p. 148) ; les carrières ecclésiastiques (moines, curés, nonnes) ; et bien sûr le mariage entre fille et fils de censier.

9 On émettra pour finir deux regrets : l’auteur se montre quelque peu avare d’explications en matière méthodologique, et le petit peuple des campagnes hennuyères, sur lequel s’appuient les censiers pour mener à bien leur politique de domination des terroirs, n’apparaît que trop brièvement.


Date de mise en ligne : 17/03/2015

https://doi.org/10.3917/rhmc.614.0177