Article de revue

Nerval, le temps à l'œuvre : politique et résistance dans L'Histoire de l'Abbé de Bucquoy

Pages 581 à 592

Citer cet article


  • Tsujikawa, K.
(2008). Nerval, le temps à l'œuvre : politique et résistance dans L'Histoire de l'Abbé de Bucquoy. Revue d'histoire littéraire de la France, . 108(3), 581-592. https://doi.org/10.3917/rhlf.083.0581.

  • Tsujikawa, Keiko.
« Nerval, le temps à l'œuvre : politique et résistance dans L'Histoire de l'Abbé de Bucquoy ». Revue d'histoire littéraire de la France, 2008/3 Vol. 108, 2008. p.581-592. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-d-histoire-litteraire-de-la-france-2008-3-page-581?lang=fr.

  • TSUJIKAWA, Keiko,
2008. Nerval, le temps à l'œuvre : politique et résistance dans L'Histoire de l'Abbé de Bucquoy. Revue d'histoire littéraire de la France, 2008/3 Vol. 108, p.581-592. DOI : 10.3917/rhlf.083.0581. URL : https://shs.cairn.info/revue-d-histoire-litteraire-de-la-france-2008-3-page-581?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhlf.083.0581


Notes

  • [*]
    Diplômée de l’Université de Kyoto, doctorante à l’Université Paris 8.
  • [1]
    Notre édition de référence est la suivante : Œuvres complètes, éd. par Jean Guillaume et Claude Pichois, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 1989, t. II, 1984, t. III, 1993 [abréviation : NPl]. Pour les citations de L’Histoire de l’abbé de Bucquoy, nous utiliserons la version du texte de 1852, publiée dans Les Illuminés, NPl, t. II, p. 903-945 [abréviation : Bucquoy]. Pour les autres parties des Faux Saulniers, nous renvoyons aux Faux Saulniers. Histoire de l’abbé de Bucquoy, NPl, t. II, p. 3-169 [abréviation : FS]. Voir les notes de la Pléiade pour les variantes entre les deux textes.
  • [2]
    Le feuilleton Les Faux Saulniers reflète directement la situation politique et sociale du moment de la parution, du 24 octobre au 22 décembre 1850. Humoristiquement et ironiquement, le narrateur évoque les lois qui répriment la presse, l’« état de terreur inexprimable » où la littérature se trouve, et surtout la crainte des abus de l’autorité dans tous domaines, politique, social ou littéraire. Les Faux Saulniers abondent en indications, directes ou indirectes, qui soulignent l’oppression sous Louis-Bonaparte et ses divers procédés.
  • [3]
    Voir notamment Ross Chambers, Mélancolie et opposition, José Corti, 1987; Jean-Nicolas Illouz, « L’écriture et la Loi. Un récit désœuvré », Nerval, Le « rêveur en prose », Imaginaire et écriture, Paris, PUF, 1997, p. 30-47.
  • [4]
    FS, p. 5. Voir la notice de la Pléiade sur la loi sur la presse.
  • [5]
    FS, p. 7.
  • [6]
    Dans le livre-source, Événement des plus rares, ou l’histoire du Sr. abbé comte de Bucquoy […] [abréviation : Événement], Mme Dunoyer n’explique que la contiguïté momentanée de l’abbé avec les faux saulniers et le malentendu du prévôt qui le soupçonne d’être l’abbé de La Bourlie, autre nom du marquis de Guiscard, qui s’est véritablement mêlé aux batailles des Cévennes (Bucquoy, p. 907). Nous lisons, par exemple, dans le livre de Mme Dunoyer : « Il [l’abbé de Bucquoy. s’étoit déjà fait beaucoup de protection, & il étoit sur le point de lever son Régiment, lors qu’étant auparavant allé faire un voyage en Bourgogne pour y réconcilier une Famille de considération, il fut arrêté dans ce Pais-là, sous prétexte d’y avoir voulu fomenter, de même qu’en Champagne, un soûlévement à la faveur de cinq ou six mille Fauxçonniers detachez des frontiéres de Lorraine, & qui repandus à droit & à gauche dans les deux Provinces que je viens de nommer, alloient à main armée vendre le sel quasi jusques aux portes de Paris » (Événement, p. 30-32; nous avons voulu garder la graphie originale). « On publia dabord qu’il étoit l’Abbé de la Bourlie, connu depuis sous le nom du Marquis de Guiscar, & par consequent un perturbateur du repos public. Le Prevôt de Sens, que l’on manda sur le champ, détrüisit cette opinion » (Événement, p. 40). On peut noter aussi que Mme Dunoyer est elle-même exilée protestante en Hollande, et qu’elle mentionne souvent des protestants des Cévennes dans ses livres ; voir Lettres historiques et galantes […], nouvelle édition, Amsterdam, Pierre Brunel, 1732, t. I, p. 448-449 ; t. II, p. 165-177; t. V, p. 23-36.
  • [7]
    Sur les Camisards, voir Philippe Joutard, La Légende des Camisards, Une sensibilité au passé, Gallimard, 1977.
  • [8]
    Voir Joutard, op. cit., et notamment le chapitre VI « De l’histoire au roman » (p. 163-183) et chapitre VII « La révolution historiographique » (p. 187-212). Nerval évoque des Camisards dans Les Faux Saulniers et dans La Forêt Noire, projet de scénario manuscrit et non daté, publié par Charles Monselet en 1866 (NPl, t. I, p. 725-731). Voir aussi Michel Brix et Eric Buffetaud, « Le scénario manuscrit de La Forêt Noire », RHLF, n° 4 octobre-décembre 2005, p. 879-889.
  • [9]
    Saint-Simon décrit l’« affaire des Fanatiques » surtout entre 1703 et 1706; voir Saint-Simon, Mémoires (1701-1707). Additions au Journal de Dangeau, éd. par Yves Coirault, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, 1983, p. 314; p. 319-320; p. 419-420; p. 435; p. 459-460; p. 468-469; p. 515; p. 546; p. 748.
  • [10]
    Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, in Œuvres historiques, éd. par René Pomeau, « Bibliothèque de la Pléiade », 1957, chapitre XXXVI « Du calvinisme au temps de Louis XIV » (p. 1041-1063). Voir aussi le texte intitulé « Du protestantisme et de la guerre des Cévennes », op. cit., p. 1275-1280.
  • [11]
    Voir Eugène Sue, Jean Cavalier ou les fanatiques des Cévennes, parution en livraison mensuelle, Revue de Paris, de novembre 1839 à mars 1840 (l’ouvrage connaîtra dix-neuf éditions); Alexandre Dumas, Les Crimes célèbres, Les Massacres du Midi, Paris, 1840, p. 36-235 [édition récente : Crimes célèbres, texte établi par Robert Sctrick, Phébus, 2002, tome II, p. 417-652]. En ce qui concerne les ouvrages d’historiens sur les Camisards, voir la bibliographie de l’ouvrage cité de Philippe Joutard.
  • [12]
    Jules Michelet, Histoire de France, Librairie internationale A. Lacroix & Ce, 1877, t. XVI, Chapitre XII « Les Cévennes » (p. 187-206).
  • [13]
    Bucquoy, p. 905-907. Cette discussion est sans doute inspirée du livre de Mme Dunoyer, qui pourtant ne précise pas quel est l’interlocuteur de l’abbé : « […] il [l'abbé de Bucquoy. parla de la maniére dont il se seroit conduit dans un cas pareil, & déclama ensuite contre les Impôts & autres choses de cette nature, par lesquelles on met les Peuples au désespoir. Cette conversation ne fut pas du goût d'un misérable Records de Village qui par hasard se trouvoit là, mais que l'Abbé ne voyoit pas » (Événement, p. 36-38).
  • [14]
    Le livre de Mme Dunoyer ne contient pas l’anecdote de l’évasion de la prison de Soisson. Juste après cet anecdote, qui semble être de l’invention de Nerval, celui-ci écrit : « Voici encore ce que nous avons appris par d’autres récits du temps » (Bucquoy, p. 917). On n’a pu trouver la source d’emprunt ou d’inspiration de cet épisode.
  • [15]
    FS, p. 138.
  • [16]
    FS, p. 38.
  • [17]
    Voir Maurice Agulhon, 1848 ou l’apprentissage de la République, 1848-1852, « Nouvelle histoire de la France contemporaine » 8, postface de Philippe Boutry, Seuil, coll. « Points Histoire », 2002. La réunion aux clubs, qui a souvent pour but la propagande républicaine ou démocratique, fait l’objet de restrictions successives après les Journées de Juin. L’assemblée vote la première loi réglementant les clubs le 28 juillet 1848, et, le 19 juin 1849, une « nouvelle loi sur les clubs donne […] le droit au gouvernement d’interdire tout club ou réunion publique » (p. 160). Mais c’est surtout après la loi restreignant le droit du suffrage, du 31 mai 1850, que la gauche est « rejetée vers la conspiration » (p. 169).
  • [18]
    Bucquoy, p. 917. On note que Roland est un personnage moins connu et moins ambigu que Jean Cavalier, le héros du roman d’Eugène Sue. Tandis que Cavalier accepte la négociation de Villars pour arrêter le combat, et peut être considéré comme un traître, Roland est davantage connu par sa foi inébranlable.
  • [19]
    Voir l’article « saunier » dans le Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle. Malgré la répression sévère, depuis 1704, qui entraînait l’abolition des titres de la noblesse ou la peine de mort, selon la condition de qui s’y livrait, on voit l’« existence opiniâtre du faux saulnage durant tout l’ancien régime », due à « la haine publique contre l’administration de la gabelle ».
  • [20]
    Bucquoy, p. 918.
  • [21]
    Nerval mentionne à plusieurs reprises Mandrin (1724-1755), héros populaire et chef des faux saulniers au XVIIIe siècle (FS, p. 7,119). Selon le Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle, ce personnage légendaire est devenu l’objet de centaines de livres comme La Mandrinade (1755) et Testament politique de Louis Mandrin (1755).
  • [22]
    Bucquoy, p. 907.
  • [23]
    FS, p. 12.
  • [24]
    Bucquoy, p. 916-917. Nerval décrit les signes de reconnaissance par exemple dans Jacques Cazotte (NPl, t. II, p. 1084-1085) et dans l’histoire d’Adoniram dans Voyage en Orient, NPl, t. II, p. 698-699, p. 765).
  • [25]
    À la première scène de l’Histoire de l’abbé de Bucquoy, c’est en dévoilant son identité que l’abbé attire le soupçon (Bucquoy, 907). On peut également retrouver la même franchise chez la tante de l’abbé, la douairière de Bucquoy; « — nous citerons plus loin le placet mémorable de cette dame, dont le ton fut tel qu’on pensa la mettre à la Bastille elle-même » (FS, p. 140); « Ce n’était plus, dit-on, la mode en France de parler si haut ni si naïvement… » (Bucquoy, p. 943).
  • [26]
    Comme le suggère déjà le titre, Les Faux Saulniers, la confusion et la dissimulation entre le « vrai » et le « faux » est constante. « Les faux saulniers ne pouvaient pas être de vrais saulniers », écrit humoristiquement Nerval (FS, p. 119).
  • [27]
    Bucquoy, p. 911.
  • [28]
    Bucquoy, p. 912.
  • [29]
    Bucquoy, p. 912.
  • [30]
    Bucquoy, p. 911.
  • [31]
    Bucquoy, p. 912.
  • [32]
    Bucquoy, p. 943.
  • [33]
    Le narrateur des Faux Saulniers évoque un autre lieu de l’association secrète des « Illuminés » : Ermenonville : « Quelques années avant la Révolution, le château d’Ermenonville était le rendez-vous des Illuminés qui préparaient silencieusement l’avenir » (FS, p. 100).
  • [34]
    Voir Victor Brombert, « Nerval et le prestige du lieu clos », La Prison romantique. Essai sur l’imaginaire, José Corti, 1975, p. 127-138. Voir aussi Michel Brix, « Nerval et le thème de la “prison heureuse” », Nerval, Actes du colloque de la Sorbonne du 15 novembre 1997, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 1997, p. 141-151.
  • [35]
    Bucquoy, p. 928-929. Cette anecdote, souvent reproduite dans les récits des prisonniers, est empruntée à L’Inquisition française ou l’Histoire de la Bastille de Renneville. Voir Jacques Bony, Le Dossier des « Faux Saulniers », p. 106-107.
  • [36]
    Nerval fait répéter à l’abbé sa satisfaction de la vie dans la Bastille : « Mais on est très bien ici » (Bucquoy, p. 921); « il nous est impossible de nous plaindre beaucoup des rigueurs de cette prison d’État. […] je me sens disposé à prendre patience » (p. 923). Les évasions sont souvent entreprises par l’ennui, par le défi, par l’impatience ou comme un acte naturel pour des « hommes d’honneur » : « ennuyé du séjour de la prison, il eut l’idée de s’évader » (p. 908); « il [l’abbé. s’amusait à tresser des cordes avec la toile de ses draps et de ses serviettes » (p. 910); « Ne voyant pas son affaire prendre une meilleure tournure, il songeait même franchement à une évasion » (p. 930).
  • [37]
    Voyage en Orient, NPl, t. II, p. 712.
  • [38]
    Ibid., p. 771.
  • [39]
    Nerval voit bien sûr en lui « un des précurseurs de la première révolution française » (Bucquoy, p. 942), car l’« abbé de Bucquoy avait tracé déjà tout un plan de république applicable à la France, qui donnait les moyens de supprimer la monarchie ! » (p. 941). Mais il remarque en même temps son « esprit de conciliation » : « L’abbé de Bucquoy, par esprit de conciliation probablement, ajoute que la monarchie est de même parfois un remède violent contre les excès d’une république… » (p. 941-942).
  • [40]
    Aurélia [première partie], chap. IV, NPl, t. III, p. 704.
Français

Dans l’Histoire de l’abbé de Bucquoy, qu’il raconte dans Les Faux Saulniers, Nerval semble renoncer à décrire, à l’arrière-plan de cette histoire, les révoltes des Camisards protestants et des Faux Saulniers. Cet évitement du récit proprement historique révèle la spécificité de la conscience nervalienne de l’histoire et du temps. Nerval associe en effet la révolte moins à des coups d’éclat, telle l’insurrection des Camisards, qu’au travail souterrain de divers types d’associations secrètes, celle des Faux Saulniers par exemple, qui perdure à travers les siècles. Dès lors le temps lui apparaît-il comme la forme que prend la résistance contre la tyrannie, forme emblématiquement représentée par l’évocation des prisons et des évasions de l’abbé de Bucquoy. Sensible à la profondeur du temps historique, Nerval tente de faire revivre, au revers des événements chronologiques, une lignée d’opposants, celle des « vaincus de l’histoire » qu’il associe à la résistance secrète des Illuminés.


Date de mise en ligne : 28/11/2008

https://doi.org/10.3917/rhlf.083.0581