Article de revue

Neurosciences et médecine

Pages 325 à 329

Citer cet article


  • Barras, V.
  • et Dupont, J.-C.
(2010). Neurosciences et médecine. Revue d'histoire des sciences, Tome 63(2), 325-329. https://doi.org/10.3917/rhs.632.0325.

  • Barras, Vincent.
  • et al.
« Neurosciences et médecine ». Revue d'histoire des sciences, 2010/2 Tome 63, 2010. p.325-329. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-d-histoire-des-sciences-2010-2-page-325?lang=fr.

  • BARRAS, Vincent
  • et DUPONT, Jean-Claude,
2010. Neurosciences et médecine. Revue d'histoire des sciences, 2010/2 Tome 63, p.325-329. DOI : 10.3917/rhs.632.0325. URL : https://shs.cairn.info/revue-d-histoire-des-sciences-2010-2-page-325?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhs.632.0325


1La manière dont les diverses disciplines scientifiques prennent conscience de leur propre histoire – on pourrait aussi bien dire : construisent leur propre histoire – est assurément significative. Tout aussi significatif peut-être le moment où cette conscience émerge, où s’élabore une historicité. Pour l’affaire qui nous occupe dans ce dossier consacré à « Neurosciences et médecine », il vaut la peine de considérer un instant l’un des tout premiers ouvrages consacrés explicitement à l’histoire des neurosciences, ou du moins à relier dans son titre même les notions et les termes d’« histoire » et de « neurosciences » : Clifford Rose, William Bynum (eds.), Historical aspects of the neurosciences (New York : Raven Press, 1982). Cet ouvrage est en réalité un recueil d’hommages offert à l’occasion de son 80e anniversaire à Macdonald Critchley (1900-1997), éminente personnalité médicale de Grande-Bretagne, dont la vie, couvrant tout le xxe siècle, symbolise, incarne même une époque pleinement consciente d’avoir contribué à de grandes découvertes scientifiques et soulevé de grands espoirs sur le plan de la clinique neurologique et de la neurophysiologie. Critchley alliait, selon ses biographes, un sens aigu de la clinique et une grande attention à la recherche fondamentale sur le cerveau et le système nerveux. C’était aussi, comme de nombreux neurologues et médecins avant lui, un humaniste passionné d’histoire, rédigeant des biographies de James Parkinson ou John Hughlings Jackson, ou s’intéressant à la « neurologie de la musique ».

2À l’image exacte du système traditionnel organisant alors, sur le plan conceptuel aussi bien qu’institutionnel, l’espace très vaste et aux contours imprécis des disciplines neurologiques au sens large, le contenu de cet ouvrage historique est encore structuré en fonction des sous-spécialités et de leurs pathologies propres : neurophysiologie, fonctions supérieures, désordres paroxystiques, désordres vasculaires, neurochirurgie, et « autres neurosciences » en constituent les chapitres, qui à leur tour regroupent un certain nombre de contributions décrivant autant d’épisodes marquants de l’histoire de la neurologie telle qu’il était possible de la concevoir alors, sous la plume d’auteurs pour la plupart dotés de la double identité d’acteurs scientifiques et d’historiens de leur propre discipline. Or, pour un œil attentif aux dimensions historiographiques et à leur signification culturelle, la parution d’un ouvrage comme celui-ci, au début des années 1980, constitue aussi le symptôme d’un phénomène indéniablement nouveau : l’émergence massive de ce qui apparaît comme un domaine aux ambitions clairement affichées, sur le plan de l’investissement scientifique, dont témoigne entre autres l’accélération soudaine du rythme et du nombre des publications spécialisées, mais aussi sur le plan institutionnel ou celui de l’économie de la science, et dont la portée s’étend jusqu’aux dimensions sociales et culturelles du monde contemporain.

3Dès lors, le terme même de « neurosciences » – le terme est à vrai dire entendu la plupart du temps comme le synonyme de « sciences du cerveau », phénomène qui en soi mériterait une réflexion approfondie – est devenu un emblème fédérateur, celui d’une discipline fondée sur des données empiriques largement inédites obtenues par l’intermédiaire de technologies nouvelles, tout particulièrement les technologies d’imagerie cérébrale. Forte des modèles désormais proposés pour la compréhension du fonctionnement cérébral, cette discipline se donne donc pour programme explicite non seulement de dépasser la division des sous-spécialités classiques pour proposer, au-delà des frontières tant conceptuelles qu’institutionnelles, une réunion de la neurologie fondée sur de nouvelles bases épistémologiques, mais aussi de proposer une fusion de cette dernière spécialité dans son entier avec l’ensemble des sciences psychiatriques et psychologiques, un domaine – faut-il dire une vision du monde ? – qui jusque-là semblait pourtant vouloir se développer de façon pratiquement autonome, sans même parler de son programme global ouvrant de vastes débats, publics ou spécialisés, relatifs à la possibilité de reconfigurer l’ensemble des savoirs sur l’humain à la lumière des découvertes en neurosciences, voire d’envisager les conséquences de ces conceptions peut-être radicalement nouvelles sur la marche de l’humanité.

4En attendant d’en savourer les éventuels effets dans nos vies quotidiennes, c’est peu dire que ces découvertes ont marqué la vie scientifique de ces trois dernières décennies. Il suffit de considérer quelques indices évidents dans la structuration institutionnelle et le fonctionnement social de la science : chaires académiques, instituts et laboratoires de recherche nouvellement créés ou rebaptisés, et arborant sur leur fronton les termes « neurosciences », brain sciences, ou encore brain and mind science(s), etc., floraison de revues consacrées aux neurosciences sous toutes leurs facettes, sans compter la prolifération de disciplines a priori étrangères au phénomène, et à qui l’on a accolé le préfixe « neuro » (neuroéthique, neurofinances, neurothéologie, neuroesthétique…). On sait aussi qu’à la « décade du cerveau » (les années 1990) a succédé le « centenaire du cerveau » (celui que nous avons entamé il y a dix ans), selon les déclarations enthousiastes de certaines fortes voix de la recherche scientifique.

5L’historiographie s’en est, elle aussi, trouvée remodelée : d’une histoire reproduisant le plus souvent les présupposés de l’ancienne division du savoir, elle tend à son tour à devenir une « histoire des neurosciences », couple de termes, comme on l’a vu, inédit jusqu’à ces dernières décennies. On notera entre autres phénomènes éditoriaux accompagnant la reconfiguration du champ scientifique, la création en 1992 du Journal of the history of the neurosciences, autre signe non équivoque de la reconnaissance par la communauté des historiens qu’un nouveau champ de l’histoire des sciences demandait à être exploré, ou encore la possibilité de professionnalisation d’une telle histoire spécialisée, qui n’est plus désormais l’apanage exclusif d’acteurs et de témoins directs du domaine en question, comme en témoignait encore l’ouvrage historique pionnier du début des années 1980. Or, à considérer ces différents efforts – et la vague historiographique des neurosciences, épousant le mouvement de ce dont elle constitue son objet, ne cesse elle-même d’enfler –, n’est-on pas en droit de se demander s’il n’y a pas un certain paradoxe à tenter d’écrire l’histoire d’un champ nouveau, et ne vaudrait-il pas mieux parler d’une préhistoire ? Une question cruciale est posée, en termes d’écriture de l’histoire : celle de la « découverte », ou de l’« émergence » des « neurosciences » en tant que nouveauté radicale.

6En s’attardant sur l’histoire de la plasticité cérébrale, Marion Droz-Mendelzweig montre comment l’émergence de ce concept si important dans les neurosciences contemporaines, au point qu’il semble en constituer l’un des fondements susceptibles d’en justifier l’aspect soi-disant révolutionnaire, n’est en réalité ni l’apanage de ces dernières, ni encore une invention contemporaine, mais peut remonter au xixe siècle. Et plutôt que de vouloir désigner un pionnier qui aurait, avant l’heure, inventé la notion, il convient au contraire, dans une démarche à la fois anthropologique et épistémologique, de montrer que l’analyse de son cheminement jusqu’à nos jours sert de révélateur des mécanismes de construction des savoirs scientifiques, « anthropologiquement ancrés » dans l’état général de la société humaine. C’est alors moins le processus d’élaboration des savoirs scientifiques qui est souligné que le rôle confié aux neurosciences contemporaines pour expliquer le vivant. Considérées sur la longue durée, les modalités d’interaction entre pratiques cliniques et théories et recherches scientifiques fondamentales révèlent aussi ruptures et continuités. Les recherches anatomopathologiques menées à la Salpêtrière sur le système nerveux sont détaillées par Jean-Gaël Barbara, qui montre que l’adoption d’une technique comme la microscopie, de pratiques de recherche comme la pathologie expérimentale, ou de théories comme celle de la théorie cellulaire et neuronale ne peuvent être saisies isolément : il convient d’en comprendre l’interaction mutuelle, les légitimations et emprunts réciproques, ce qui permet d’observer comment leur association étroite à une clinique toujours autonome engendre dans la deuxième moitié du xixe siècle de nouveaux modes de compréhension dans le domaine spécifique de la nosographie et de la pathogénie des maladies du système nerveux.

7Enfin, dans quelle mesure ce qui se jouait dans les années 1930 dans le champ de l’électroencéphalographie peut-il être considéré comme une anticipation, ou, si l’on veut éviter une perspective par trop téléologique, une formulation première de ce que les techniques d’imagerie contemporaines s’emploient aujourd’hui à préciser à l’aide des outils toujours plus puissants de visualisation des processus cérébraux ? En quoi un outil comme l’électroencéphalographe, inventé au début des années 1920 par le psychiatre allemand Hans Berger, permet-il de reconfigurer les champs disciplinaires, de façon différenciée selon les contextes locaux ou nationaux, en permettant par exemple, comme le montre Céline Cherici, de constituer l’épileptologie en champ spécifique en France à partir des années 1950, ou, selon la situation helvétique de ces mêmes années analysée par Vincent Pidoux, d’offrir momentanément la possibilité d’un champ où s’entrecroisent psychiatrie, neurologie et physiologie fondamentale ?

8Il ressort de ces enquêtes que, loin de tenir pour acquis ou naturels les liens entre « médecine » et « neurosciences », ces différentes analyses problématisent chacune à leur manière un rapport toujours fragile, en constante reconfiguration. Dans une époque qui voudrait croire à la nouveauté radicale, face au caractère massif et tout puissant qui paraît si frappant aujourd’hui, le débat est permis : en quoi les neurosciences contemporaines sont-elles nouvelles, et qu’est-ce que la médecine de demain est en droit d’espérer de ce « nouveau » ? Assurément, l’enquête historique n’a pas pour but de trancher ce débat. Elle peut et doit, dans le meilleur des cas, s’employer à en reposer les termes : telle est bien la tâche à laquelle se sont attelées les contributions présentes dans ce dossier thématique.

Nous tenons à remercier chaleureusement François Clarac (CNRS) qui nous a si aimablement apporté son expertise scientifique ainsi qu’une relecture attentive du manuscrit.

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Date de mise en ligne : 02/03/2011

https://doi.org/10.3917/rhs.632.0325