À propos d'une prétendue distinction entre la chimie et l'alchimie au xviie siècle : Questions d'histoire et de méthode
- Par Bernard Joly
Pages 167 à 184
Citer cet article
- JOLY, Bernard,
- Joly, Bernard.
- Joly, B.
https://doi.org/10.3917/rhs.601.0167
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Notes
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Bernard Joly, Université Lille 3 / cnrs – umr 8519 « Savoirs, textes, langage », bp 60149, 59653 Villeneuve d’Ascq cedex. bejoly@ nordnet. fr
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[1]
Carl Gustav Jung, Psychologie und Alchemie (Zürich : Rascher, 1944) ; trad. franç. Psychologie et alchimie (Paris : Buchet-Chastel, 1970).
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[2]
Voir notamment Mircea Eliade, Forgerons et alchimistes (Paris : Flammarion, 1977) ; Le Mythe de l’alchimie, suivi de L’Alchimie asiatique (Paris : Éditions de l’Herne, 1992) « Biblio/essais ».
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[3]
Lawrence Principe et William Newman, Some problems with the historiography of alchemy, in William Newman and Anthony Grafton (eds), Secrets of nature : Astrology and alchemy in Early Modern Europe (Cambridge (Mass.) – Madison (Wisc.) : MIT Press, 2001), 385-431.
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[4]
Bernard Joly, La Rationalité de l’alchimie au xviie siècle (Paris : Vrin, 1992).
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[5]
Marin Mersenne, Les Mécaniques de Galilée (Paris, 1634), éd. critique par Bernard Rochot (Paris : PUF, 1966), également rééditées in Mersenne, Questions inouyes (Paris : Fayard, 1985), « Corpus des œuvres de philosophie en langue française », 427-513 ; Les Nouvelles pensées de Galilée (Paris, 1639), éd. critique par Pierre Costabel et Michel-Pierre Lerner (Paris : Vrin, 1973) ; Questions inouyes (Paris, 1634), rééd. in Mersenne, Questions inouyes (Paris : Fayard, 1985), « Corpus des œuvres de philosophie en langue française », 5-103.
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[6]
Owen Hannaway, The Chemist and the word : The didactic origins of chemistry (Baltimore-Londres : Johns Hopkins Univ. press, 1975) ; Bernard Joly, L’édition des cours de chymie aux xviie et xviiie siècles. Obscurités et lumières d’une nouvelle discipline scientifique, in Marie-Thérèse Isaac et Claude Sorgeloos (éd.), La Diffusion du savoir scientifique : xvie-xixe siècles (Bruxelles : Archives et bibliothèques de Belgique, 1996), 57-81.
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[7]
Lawrence Principe et William Newman, Alchemy vs. chemistry : The etymological origins of a historiographical mistake, Early science and medicine, 3/1 (1998), 32-65.
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[8]
L’ouvrage était d’abord paru en latin en 1612 sous une forme plus réduite, sous le titre Tyrocinium chymicum.
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[9]
Nicolas Lémery, Cours de chymie (Paris, 1775), 1.
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[10]
- Oeuvres de Descartes, Charles Adam et Paul Tannery (éd.), nouvelle présentation (Paris : Vrin-CNRS, 1989-1996), t. VIII-2, 353.
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[11]
C’est ce que montre l’un des plus célèbres d’entre eux, le Vitulus aureus dont l’auteur, Helvetius, raconte comment il utilisa avec succès une pierre philosophale qu’un inconnu lui avait remise et dont il ignorait le procédé de fabrication. Spinoza ne dédaigna pas enquêter sur cette affaire, sans pour autant se prononcer (lettre XL du 25 mars 1667 à Jarig Jelles).
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[12]
Robert Halleux, Pratiques de laboratoire et expérience de pensée chez les alchimistes, in Jean-François Bergier (éd.), Zwischen Wahn, Glaube und Wissenschaft. Magie, Astrologie, Alchemie und Wissenschaftsgeschichte (Zürich : Verlag der Fachvereine, 1988), 115-126.
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[13]
Sur Starkey/Philalethes, voir William Newman, Gehennical fire : The lives of George Starkey, an American alchemist in the scientific revolution (Cambridge (Mass.) – Madison (Wisc.) : Harvard Univ. Press, 1994).
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[14]
Bernard Joly, Rationalité de l’hermétisme : La figure d’Hermès dans l’alchimie à l’âge classique, Methodos (2003), revue en ligne sur le site http:// methodos. revues. org/ .
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[15]
François Secret, Du De occulta philosophia à l’occultisme du xixe siècle, Revue de l’histoire des religions, t. 186 (1974), 56-81.
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[16]
Lawrence Principe,Wilhem Homberg, chymical corpuscularianism and chrysopoeia in the early eighteenth century, in Christoph Lüthy, John Murdoch et William Newman (eds), Late Medieval and Early Modern corpuscular matter theories (Leyde : Brill, 2001), 535-556. Il s’agit de la recette que Newton avait soigneusement recueillie, en la nommant « clavis » (la clé), des mains de Starkey, ce dernier l’ayant par ailleurs présentée sous une forme déguisée dans son Éntrée ouverte au palais fermé du roi, recette bien entendu supposée être celle de la transmutation.
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[17]
Etienne-François Geoffroy, Table des différents rapports observés en chimie entre différentes substances, Histoire de l’Académie royale des sciences pour l’année 1718 (Paris, 1719), Mémoires, 202-212. Les différents volumes de l’Histoire de l’Académie royale des sciences seront désormais notés HARS suivi de l’année de présentation du mémoire, de l’année de publication et de la pagination dans l’Histoire ou les Mémoires, selon les cas.
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[18]
Michelle Goupil, Du Flou au clair : Histoire de l’affinité chimique (Paris : Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 1991) ; Mi Gyung Kim, Affinity, that elusive dream : A genealogy of the chemical revolution (Cambridge (Mass) : The MIT Press, 2003).
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[19]
Etienne-François Geoffroy, Des supercheries concernant la pierre philosophale, HARS 1722 (1724), Mémoires, 62-70.
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[20]
Ibid., Mémoires, 66.
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[21]
L’ouvrage a été récemment réédité et commenté dans le cadre de la thèse de Wolfgang Beck « Michael Maiers examen fucorum pseudo-chymicorum – Eine Schrift wider die falschen Alchemisten » (Technischen Univ. München,1991).
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[22]
Voir à ce sujet Ulrich Neumann, Michel Maier (1569-1622) philosophe et médecin, in Jean-Claude Margolin et Sylvain Matton (éd.), Alchimie et philosophie à la Renaissance (Paris : Vrin, 1993), 307-326.
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[23]
Etienne-François Geoffroy, Problème de chimie : Trouver des cendres qui ne contiennent aucune parcelle de fer, hars 1705 (1706), Mémoires, 362-363.
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[24]
Etienne-François Geoffroy, Eclaircissemens sur la production artificielle du Fer, et sur la composition des autres Métaux, hars 1707 (1708), Mémoires, 176-188.
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[25]
Ibid., 187.
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[26]
Louis Lémery, Nouvel eclaircissement sur la prétenduë production artificielle du fer, publiée par Becher, & soûtenuë par M. Geoffroy, hars 1708 (1709) Mémoires, 376-402.
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[27]
Ibid., 377.
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[28]
Ibid.
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[29]
Fontenelle, Sur les teintures des métaux, HARS 1713 (1714) Histoire, 27-28.
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[30]
Archives de l’Académie des sciences, t. 32, Des teintures des métaux & principalement des teintures d’or, f° 85r-90r°. Ce manuscrit a été édité par Christian Fabre, « Etienne-François Geoffroy entre chimie et alchimie : Tentative de démarcation », mémoire de dea (Université de Lille 3, 1994), 118-123.
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[31]
Ainsi, le Dictionnaire de Furetière de 1690, à l’article « teinture », indique que « on appelle en chymie la grande teinture minérale la pierre philosophale, parce qu’on croit qu’il ne s’agit que de donner au mercure fixé la couleur ou la teinture de l’or. »
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[32]
Etienne-François Geoffroy, op. cit. in n. 30, f° 90r° ; p. 123 dans l’édition de Fabre.
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[33]
Ibid., f° 89r-89v° ; p. 122-123 chez Fabre.
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[34]
Fontenelle, Sur les supercheries de la pierre philosophale, hars 1722 (1724), Histoire, 37-39.
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[35]
Ibid., 37.
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[36]
Ibid., 39.
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[37]
Gaston Bachelard, Le Matérialisme rationnel (Paris : puf, 1953), 6.
1Que faire de l’alchimie dans l’histoire des sciences ? Une réponse semble s’imposer : rien, si ce n’est s’en servir comme d’un repoussoir, pour illustrer la persistance de ces erreurs tenaces, de ces séductions de la matière, de ces rêveries de l’imagination qui font obstacle au développement de la rationalité scientifique. La transmutation des métaux, la fabrication d’un élixir de longue vie ou d’un dissolvant universel appelé alkahest, la palingénésie qui ferait renaître une plante de ses cendres et pourquoi pas, surgir l’homunculus au fond de l’éprouvette, tout cela est bien sûr impossible, sauf à croire à la diabolique intervention d’une puissance surnaturelle. Mieux vaut alors considérer, dira-t-on, que l’alchimie n’a rien à voir avec la chimie, qu’elle n’est que l’expression privilégiée des archétypes de l’inconscient, que ses discours relèvent d’une conception pan-vitaliste de l’univers, ou encore qu’ils manifestent les aspirations spirituelles d’une humanité déçue par le désenchantement du monde auquel conduit la rationalité scientifique. En séparant radicalement l’alchimie de la chimie, de telles interprétations permettent de justifier la persistance à notre époque d’une adhésion aux théories alchimiques, qui n’auraient pas à craindre la réfutation scientifique, puisqu’elles ne se placent absolument pas sur le même plan.
2La diffusion des thèses de Carl-Gustav Jung [1] et de Mircea Eliade [2] dans la seconde moitié du xxe siècle a largement contribué à la popularité de telles interprétations de l’alchimie, dont on a récemment démontré le caractère, non pas seulement erroné, mais aussi fallacieux [3]. Pour ma part, j’avais montré, il y a plus de dix ans, qu’il ne fallait pas rejeter les discours des alchimistes du xviie siècle du côté de l’irrationnel ou de la spiritualité, mais que l’on pouvait au contraire mettre en évidence les formes de rationalité à l’œuvre dans les textes alchimiques écrits et publiés à cette époque [4]. On peut alors affirmer que la « philosophie chimique » d’inspiration paracelsienne constitue un important courant de pensée qui a participé à l’émergence de la modernité, ce qui permet de comprendre l’intérêt que des personnages comme Francis Bacon, Marin Mersenne, Robert Boyle ou Isaac Newton ont pu porter à l’alchimie, à ses textes médiévaux, mais plus encore aux travaux alchimiques de leur temps. Loin d’être seulement médiévale, l’alchimie s’est en effet principalement développée au xviie siècle.
3Une telle entreprise de réhabilitation de l’alchimie ne constitue cependant qu’une étape qu’il convient de dépasser, dans la mesure où elle laisse subsister une ambiguïté. Parce que les textes alchimiques développent des doctrines débordant de toute part le champ de ce que nous appelons aujourd’hui la chimie, on pouvait être amené à maintenir entre la chimie et l’alchimie une distinction semblable à celle qui sépare l’astronomie de l’astrologie, la physique de la magie naturelle, en marquant ce qui à la fois sépare et relie les discours de ces différents domaines dans un dispositif d’organisation des savoirs différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. On comprenait ainsi que, de la même façon que Kepler avait pu être en même temps astronome et astrologue, ou que Mersenne avait pu s’intéresser à la fois aux découvertes de Galilée et aux recettes magiques de la Renaissance [5], Newton, de son côté, ait pu passer tant de temps à travailler sur des textes alchimiques. S’intéresser à l’astrologie, à la magie naturelle ou à l’alchimie, ce n’était pas, au xviie siècle, sortir du champ de la rationalité, mais simplement explorer d’autres champs du savoir que ceux qu’occupaient l’astronomie, la physique ou la chimie.
4En ce qui concerne les relations entre la chimie et l’alchimie, cette thèse doit être modifiée, non pas en remettant en question l’idée fondamentale d’une organisation des savoirs spécifique à une époque, mais en en tirant de nouvelles conséquences. Il ne s’agit plus de considérer chimie et alchimie comme deux types de savoirs proches mais distincts, complémentaires quoique parfois concurrents, mais d’admettre ce qui, pour un homme du xviie siècle, allait de soi : chimie et alchimie, c’était à l’époque la même chose ; certes il existait deux mots, en latin comme en français, mais ils pouvaient indifféremment être utilisés pour désigner les mêmes doctrines et les mêmes pratiques.
5C’est ce dont témoignent les titres de nombreux ouvrages du xviie siècle. Sendivogius, dont on dit qu’il aurait fabriqué de l’or à la cour de l’empereur Rodolphe II à Prague, publie en 1604 un Novum lumen chymicum ; Pierre-Jean Fabre, médecin de Castelnaudary, l’un des alchimistes les plus prolixes de son temps, fait paraître en 1636 un Abrégé des secrets chymiques, dans lequel il déclare que « l’alchymie est la vraye et unique philosophie naturelle » tout en nommant les trois principes paracelsiens que sont le Mercure, le Soufre et le Sel des principes « chymiques » ; les deux plus grands recueils de textes alchimiques en latin (200 textes pour le premier, 140 pour le second), qui rassemblent aussi bien les grands traités alchimiques médiévaux que les productions du xvie et du xviie siècle, se nomment Theatrum chimicum (Strasbourg, 1659-1661 pour l’édition la plus développée) et Bibliotheca chemica curiosa (Genève, 1702), tandis que les Anglais disposent d’un Theatrum chemicum britanicum (Londres, 1652) et les Allemands d’un Deutsches Theatrum Chemicum (Nuremberg, 1727-1732). À l’inverse, c’est sous le titre d’Alchemia que le médecin saxon Andraes Libavius fait paraître en 1597 un recueil de recettes chimiques dans lequel plusieurs historiens des sciences ont voulu voir le prototype des « cours de chymie » qui se sont développés tout au long du xviie siècle, surtout en France où le succès de cette littérature, qui offre notamment aux apothicaires son lot de recettes nouvelles, est lié à la création du Jardin royal des plantes [6]. En 1648, un poste de démonstrateur de chimie est créé dans cette institution royale, dont les titulaires successifs ne manqueront pas de publier leur cours. C’est ainsi que les deux premiers titulaires de ce poste, William Davisson et Nicaise Le Febvre publièrent respectivement une Philosophia pyrotechnica seu curriculus chymiatricus (Paris, 1633, avec une adaptation en français en 1651) et un Traité de la chymie (Paris, 1660). L’examen de ces ouvrages montre que leurs auteurs y développaient les thèses alchimiques les plus traditionnelles.
6Bien entendu, sous les titres interchangeables de chimie ou d’alchimie, se présentent des ouvrages très différents. Une typologie de l’abondante production de l’époque devrait classer les ouvrages selon plusieurs critères tels que les options théoriques, le public visé, ou le niveau de discours. On s’aperçoit en effet que plusieurs théories de la matière sont en concurrence, selon que les auteurs se réfèrent à une doctrine à trois ou cinq éléments principiels, selon l’importance qu’ils accordent à la doctrine des semences, qu’ils parlent d’une âme du monde ou d’un esprit universel, qu’ils insistent sur la prééminence du Mercure, du Soufre ou du Sel. Certains ne visent que l’instruction des apothicaires, en leur proposant des listes de recettes, tandis que d’autres construisent un vaste édifice théorique à l’ambition encyclopédique. À côté des publications qui se présentent comme un recueil de textes ou de citations, d’autres prétendent renouveler la doctrine par l’introduction d’un nouveau concept, comme celui d’alkahest. Des auteurs veulent réfuter Aristote, tandis que d’autres visent la fondation d’une nouvelle médecine. Certains s’adressent à un public érudit, qu’ils veulent convaincre par la rigueur de l’argumentation, tandis que d’autres sont, de toute évidence, à la recherche d’un succès de librairie, et sollicitent les faveurs du grand public en privilégiant les images et les fables. Mais ce qui est frappant, c’est que la distinction entre chimie et alchimie ne nous est d’aucun secours pour mettre de l’ordre dans cette production foisonnante.
7En fait, comme l’ont montré Lawrence Principe et William Newman [7], l’idée d’une opposition entre chimie et alchimie provient d’un malentendu historique. En effet, on trouve chez de nombreux auteurs du xviie siècle une distinction entre les deux termes, mais qui ne correspond pas du tout à l’opposition qui a cours aujourd’hui. Ainsi Libavius, en 1599, divisait son Alchemia en deux parties : une « encheria » qui traite des opérations manuelles (la maîtrise des appareils) et une « chemia » qui concerne les préparations chimiques. La chimie est donc pour lui une partie de l’alchimie. En 1612, Martin Ruland consacre cette distinction d’une manière inattendue, dans son Lexicon alchemiæ, qui est l’un des premiers dictionnaires de chimie. Après avoir reconnu que les deux termes sont identiques et que « al » n’est que l’article arabe, il ajoute cependant, bien à tort, que cet article a pour fonction de donner à la chose une plus grande dignité. L’apothicaire français
8Jean Beguin, reprend cette idée dans ses Éléments de chimie de 1615 [8] : dire alchimie plutôt que chimie, c’est insister sur sa grande valeur. Christophle Glaser dans son Traité de la chymie de 1663, semble être le premier à restreindre l’alchimie à la transmutation des métaux, à l’intérieur de la chimie. Cette distinction disparaît cependant dans la seconde édition de son traité, en 1667. Mais on la retrouve dans le célèbre Cours de chymie de Nicolas Lemery, publié en 1675 et réédité plus de trente fois jusqu’en 1756 : « Les chymistes ont ajouté la particule arabe al au mot de chymie, quand ils ont voulu exprimer la plus sublime, comme celle qui enseigne la transmutation des metaux, quoyqu’alchymie ne signifie autre chose que la chymie [9]. »
9Cette observation de Lémery est importante puisque ce chimiste que l’on dit souvent avoir été mécaniste et cartésien ne récuse pas le mot alchimie, constatant seulement que l’usage impose désormais le mot chimie, l’autre terme ne désignant qu’un aspect de sa doctrine : la théorie de la transmutation. Même réduite à ce point, l’alchimie, loin de s’opposer à la chimie, en est une partie. Cela bien sûr, nous dérange, puisque nous savons que la transmutation des métaux est impossible, du moins par les moyens de la chimie. Mais précisément, les hommes du xviie et du xviiie siècle ne le savaient pas ; tout au plus pouvaient-ils constater l’échec de l’entreprise. Il est en effet logique, dans le cadre d’une chimie qui considère que les métaux sont des corps mixtes, de s’interroger sur la possibilité de séparer leurs éléments constitutifs et de les agencer d’une nouvelle manière. Ou encore, si l’on considère que les métaux tels que le plomb ou le cuivre se distinguent de l’argent et de l’or par la présence d’impuretés, de chercher à les purifier. Calcination, distillation, dissolution apparaissent alors comme des opérations permettant d’atteindre de tels buts.
10Il convient donc de soigneusement distinguer deux questions : on pouvait tout à fait penser, au xviie siècle, qu’il était possible, ou qu’il serait un jour possible, de procéder à la fabrication artificielle des métaux sans pour autant accorder de crédit aux récits de transmutation. Prenons un exemple. Descartes est sans doute, au xviie siècle, le plus farouche adversaire des théories alchimiques, c’està-dire chimiques, puisque selon lui les opérations des chimistes s’expliquent toutes de façon mécanique, comme il l’explique longuement dans la quatrième partie des Principes de la philosophie. Les pratiques des (al) chimistes lui paraissent douteuses, puisque ces ignorants de la philosophie mécanique ne savent pas ce qu’ils font. Pourtant, il pensait que la transmutation des métaux, tout comme la quadrature du cercle, faisait partie des questions « soumises à la recherche du raisonnement humain » : c’est ce qu’il affirme dans les Notæ in programma de 1647 [10]. Quant aux récits de transmutation, ils sont le plus souvent déconnectés de toute réflexion théorique [11]. Comme l’avait remarqué Robert Halleux voici plusieurs années [12], l’apparition de tels récits est tardive (ils n’existent pas avant le xviie siècle), et leur caractère stéréotypé montre bien qu’ils ont pour principale fonction de cacher l’ignorance et l’imposture de personnages qui ignorent tout de la chimie de leur temps, et donc de l’alchimie. Il n’est donc pas possible de distinguer chimistes et alchimistes selon le critère d’une croyance en une possible transmutation des métaux.
11On pourrait objecter qu’il y a bien de la différence entre un recueil de recettes où l’auteur s’efforce d’expliquer le plus clairement possible la calcination du cuivre ou la distillation de « l’esprit acide du sel armoniac » et un traité comme la célèbre Éntrée ouverte au palais fermé du roi de 1667, dont l’auteur, un mystérieux Philalèthe, nous explique que « notre Mercure est ce serpent qui a dévoré les compagnons de Cadmus » tandis que le Soufre, grâce auquel le Mercure est hermaphrodite, est « la semence spirituelle d’une vierge ». Pourtant, une fois l’auteur identifié (un certain George Starkey, chimiste proche de Robert Boyle) et les œuvres publiées sous son vrai nom étudiées, il devient possible de décrypter le texte et de voir, par exemple, dans les passages que je viens d’évoquer, des références aux propriétés qu’a le mercure de s’amalgamer avec d’autres métaux et à la fabrication d’un sulfate de cuivre [13]. Quant aux raisons de s’exprimer par symboles, elles sont multiples, à commencer bien entendu par le souci de protéger les secrets de fabrication et de ne communiquer les véritables recettes qu’aux professionnels qui en possèdent la clé. Il faut bien sûr ajouter la difficulté de s’exprimer de manière claire et univoque plus d’un siècle avant l’établissement de la nomenclature chimique et sans doute aussi, le plaisir qu’il peut y avoir d’écrire de façon obscure quand il serait plus simple, mais tellement ennuyeux d’être clair. Mais, comme chacun sait, de tels travers ne sont le propre ni du xviie siècle ni des textes alchimiques.
12On objectera enfin que les alchimistes se réclamaient de l’hermétisme, et que cela nous éloigne de la science. Là encore, nous sommes trompés par le sens des mots. La plupart des auteurs qui affirment l’identité de la chimie et de l’alchimie, ajoutent que l’on peut aussi appeler cette science hermétique. Ainsi, on trouve un recueil de textes alchimiques intitulé Museum hermeticum (Francfort, 1625/1677) ou un Dictionnaire hermétique (Paris, 1695). Mais le terme n’a pas du tout le sens qu’il a pris aujourd’hui, comme en témoigne le dictionnaire de Furetière (1690) qui fait de cet adjectif un « terme de chymie », précisant que « la science hermétique » c’est « la chymie en laquelle Hermès Trismégiste a excellé ». C’est à la fin du xvie et au début du xviie siècle que des médecins paracelsiens, tels Joseph Du Chesne, décidèrent de se placer sous le patronage des personnages mythiques d’Hermès Trismégiste et d’Hippocrate pour signifier que leur médecine ne se satisfaisait pas des enseignements de Galien et que leur philosophie naturelle, d’inspiration chimique, avait une plus grande antiquité que la physique d’Aristote. Ils inventèrent alors l’expression de « médecine hermétique » pour désigner une médecine qui doit beaucoup à la chimie, mais qui ne doit rien à ce que nous appelons aujourd’hui la tradition hermétique [14].
13Pour autant, et c’est ce qui a par la suite provoqué la confusion, les doctrines hermétiques, c’est-à-dire inspirées par la lecture néoplatonisante des textes du Corpus hermeticum redécouverts et publiés au xve siècle par Marsile Ficin, étaient à la mode à la fin du xvie et au début du xviie siècle. Elles contribuèrent, avec des éléments tirés de la Kabbale et de certains textes alchimiques, à la constitution de cette pensée que l’on appela la « philosophia occulta », dont François Secret a montré le caractère brouillon et syncrétique [15]. Dans le meilleur des cas, elles participèrent à l’instauration des courants théosophiques. Mais le fait que Robert Fludd ou Jacob Boehme aient utilisé des éléments tirés de l’alchimie pour construire leur système ne justifie pas qu’on les appelle alchimistes, comme on le fait encore trop souvent.
14Il ne suffit pourtant pas d’affirmer que l’alchimie du xviie siècle était de la chimie. Il convient également d’établir que la réciproque est vraie : des thèmes réputés alchimiques sont présents dans des textes que les historiens des sciences ont pris l’habitude de considérer comme relevant de l’histoire de la chimie. Il s’agit maintenant de montrer que des références à la tradition que l’on nomme alchimique produisent encore leurs effets dans les travaux des chimistes du début du xviiie siècle, en particulier dans les communications présentées devant l’Académie royale des sciences de Paris. Lawrence Principe a récemment montré que Wilhem Homberg, dans une communication de 1705 à l’Académie royale des sciences, évoquait, sans le dire, une recette bien connue des alchimistes [16]. Cette intrusion de l’alchimie dans les travaux des chimistes de l’Académie n’est pas une exception, comme le montre l’examen des travaux du chimiste français Etienne-François Geoffroy (1672-1731), qui fut membre de l’Académie à partir de 1699. Professeur de médecine au Collège royal en 1709, titulaire de la chaire de professeur de chimie au Jardin royal des plantes en 1712, doyen de la faculté de médecine de Paris en 1726, membre de la Royal society, Geoffroy est l’auteur de la célèbre « Table des affinités », présentée en 1718 devant l’Académie dans un mémoire intitulé Table des différents rapports observés en chimie entre différentessubstances [17], qui a joué un rôle central dans la chimie jusqu’au début du xixe siècle et qui, bien plus que la trop célèbre théorie du phlogistique, constitue un pôle essentiel de la pensée chimique au xviiie siècle [18].
15Geoffroy présenta à l’Académie le 15 avril 1722 un mémoire intitulé Des supercheries concernant la pierre philosophale [19]. Il s’agit d’un texte de neuf pages qui énumère les procédés aussi divers qu’ingénieux que peuvent utiliser les faussaires. Quelques-uns ne sont que d’habiles manipulations, des « trucs » de prestidigitateur qui ont caché l’or ou l’argent qu’ils prétendent fabriquer dans l’un ou l’autre des instruments qu’ils utilisent. D’autres procédés, au contraire, sont fondés sur une connaissance des propriétés chimiques de certains corps, soit que l’on « déguise » l’or ou l’argent en leur donnant l’aspect d’un métal vil, soit que l’on donne l’apparence de l’or ou de l’argent à un métal qui n’en est pas. La supercherie réside ici dans l’interprétation que donne le faussaire d’une opération chimique, mais non pas dans l’opération ellemême, dont la réussite suppose une certaine compétence de chimiste. Voilà le premier point à souligner : Geoffroy, loin d’évoquer une alchimie révolue, se situe explicitement dans le champ de la chimie de son temps, qui conserve et met en œuvre des recettes éprouvées que certains chimistes malhonnêtes peuvent utiliser pour abuser un public facilement séduit par des opérations scientifiques dont il ne comprend pas les raisons. Ainsi, écrit-il :
« Le mercure chargé d’un peu de zinc, et passé sur le cuivre rouge, lui laisse une belle couleur d’or. Quelques préparations d’arsenic blanchissent le cuivre et lui donnent la couleur de l’argent. Les prétendus philosophes produisent ces préparations comme des acheminements à des teintures qu’ils promettent de perfectionner [20]. »
17Cette référence à une teinture métallique renvoie à une expression caractéristique de la tradition alchimique : l’art de l’alchimiste consisterait à isoler une teinture d’or, qui serait le principe sulfureux, capable de transformer en or tout métal sur lequel on la projetterait. Je voudrais montrer que si Geoffroy attaque les charlatans qui prétendent abusivement posséder une telle teinture, c’est pour mieux faire admettre par ses collègues la possibilité de la fabriquer réellement, par les moyens d’une véritable science chimique. Les diverses communications que Geoffroy présente dans les deux premières décennies du xviiie siècle doivent alors être interprétées dans le cadre des débats concernant la situation de la chimie à cette époque et son statut au sein de l’Académie des sciences par rapport aux autres sciences, et en particulier la physique.
18Il faut tout d’abord observer que le titre même du mémoire de 1722 renvoie aux supercheries concernant la pierre philosophale, et non pas à une condamnation de l’alchimie en elle-même. Cette remarque prend toute sa signification lorsqu’on constate que Geoffroy a tiré ses arguments d’un ouvrage publié à Francfort un siècle plus tôt, en 1617, par le médecin alchimiste Michael Maier sous le titre Examen fucorum pseudo-chymicorum detectorum et in gratiam veritatis amantium succincte refutatum (Examen des fraudes pseudo-chimiques mises à nu et brièvement réfutées par amitié pour les amoureux de la vérité) [21]. Michael Maier (1566-1622), poète, musicien, médecin et alchimiste s’intéressait aux allégories chimiques, qu’il mettait en vers ou en musique, qu’il faisait illustrer par les meilleurs graveurs de son temps. Pour Maier, qui est encore un homme de la Renaissance, il n’y a pas d’opposition entre la poésie et la science : les allégories, les figures mythiques, les énigmes sont autant de moyens d’exprimer les multiples aspects d’une science de la matière qui se livre à l’imagination tout autant qu’au travail de la raison. Pourtant, la lecture de l’Examen fucorum montre que Michael Maier n’est pas un rêveur prisonnier des séductions de la matière. Au charlatan qui prétend effectuer des transmutations sans connaître la doctrine alchimique qui les rend concevables, Maier oppose le véritable artiste, qui vise la vérité de la doctrine spécifique de la chimie. Formé à l’Université, il doit avoir étudié la médecine, mais aussi les techniques de l’orfèvrerie, de la métallurgie et de la fabrication des couleurs. Enfin, il devra visiter les mines afin d’y apprendre le véritable processus naturel de la production des métaux. C’est donc par le travail de laboratoire, l’exploration des mines et la lecture des auteurs anciens que le véritable chimiste parviendra à atteindre la connaissance de la nature, et ce sont précisément ces efforts que les « pseudochimistes » répugnent à accomplir, préférant utiliser des procédés frauduleux [22].
19Geoffroy reprend donc dans son mémoire de 1722 un lieu commun de la littérature alchimique. Bien loin de vouloir marquer une rupture avec l’alchimie des siècles précédents, il souhaite au contraire défendre la tradition chimique aux yeux de ses collègues de l’Académie, qui tirent argument des pratiques des charlatans pour refuser les enseignements de la chimie et parfois même contester le caractère scientifique de la chimie tout entière.
20Les éléments d’un tel conflit s’étaient d’abord manifestés lors d’une controverse qui se développa entre 1704 et 1708 entre Geoffroy et Lémery père et fils à propos de la composition des métaux et de la production artificielle du fer. Geoffroy avait trouvé du fer dans les cendres du bois. Ayant éliminé toutes les sources extérieures possibles, telles que la scie avec laquelle on avait découpé le bois, et considérant qu’il était inconcevable que des particules de fer contenues dans la terre puissent monter dans le bois pendant la croissance de l’arbre, il concluait que le fer avait été produit lors de la combustion [23]. De la même façon, et pour les mêmes raisons, il estimait que le fer obtenu lors de la distillation de l’argile avec de l’huile de lin ne provenait ni de la terre, ni de la plante, mais bien d’une opération chimique qui, en mobilisant les principes métalliques contenus dans les ingrédients utilisés, produisait le métal [24]. Geoffroy pensait en effet que « les métaux imparfaits sont composés du soufre principe, d’un sel vitriolique et d’une terre vitrifiable ». L’argile fournissait la terre, tandis que l’huile de lin apportait le soufre et le sel vitriolique [25].
21Nicolas Lemery et son fils Louis étaient, eux aussi, persuadés que les métaux sont des corps mixtes : tout le monde pensait cela à l’époque. Mais ils ne croyaient pas que le fer puisse être fabriqué artificiellement à partir de ses principes. Pour eux, les traces de fer trouvées par Geoffroy provenaient de la terre où avaient poussé les plantes. Surtout, ils soupçonnaient Geoffroy de se référer à un type de chimie que leur conception cartésienne, c’est-à-dire mécaniste, les conduisait à abandonner. Louis Lémery effectue en effet, dans le mémoire de 1708 qui clôt la polémique [26], un rapprochement entre les thèses de Geoffroy et celles de Becher, médecin et chimiste allemand qui avait publié en 1671 un petit ouvrage destiné, selon les propos de Lémery, à « ranimer le courage de ceux qui travaillent à la métallification, et défendre l’alchimie contre les injures publiques [27] ». Becher, poursuit Louis Lémery « prétend nous prouver qu’il est plus aisé de faire des métaux qu’on ne se l’imagine, et il apporte pour preuve de cette vérité prétendue une expérience fort curieuse, mais qui ne prouve rien moins que ce qu’il avance ; c’est le mélange de l’huile de lin et de l’argile rapporté par Monsieur Geoffroy dans les Mémoires de l’Académie de l’année 1704 [28] ».
22Geoffroy serait donc plagiaire. Mais ce n’est pas là, semble-t-il, le principal reproche que Lémery adresse à son collègue de l’Académie. Le tort de Geoffroy est bien davantage de s’inscrire dans une tradition dont Lémery souligne la continuité en la nommant alchimie. On voit ici apparaître une distinction qui jusqu’alors n’avait pas pris ce sens : l’alchimie, c’est désormais la chimie du siècle précédent, c’est-à-dire de ceux qui n’inscrivent pas l’interprétation des résultats de leurs travaux dans le cadre de la physique cartésienne, et qui préfèrent ainsi prolonger des théories anciennes plutôt que d’adopter les nouveaux modes de penser que l’Académie des sciences veut promouvoir. L’alchimie, c’est la chimie de ceux qui résistent à la vaste entreprise de réduction de la chimie au mécanisme cartésien. Mais c’est aussi, pourrait-on dire, la seule vraie chimie, dans la mesure où l’interprétation cartésienne des opérations de la chimie, en les ramenant à des processus mécaniques, conduit à la négation de toute spécificité d’une science chimique. Contre Geoffroy, Louis Lémery pense, avec Fontenelle, que l’avenir de la chimie réside dans son intégration au sein de la physique.
23Revenons maintenant à la teinture des métaux. Geoffroy avait présenté à la séance du 15 mars 1713 une communication intitulée « Des teintures des métaux et principalement des teintures d’or », qui ne fut pas imprimée dans les volumes des Mémoires de l’Académie royale des sciences. Elle fut seulement résumée en une page par Fontenelle dans l’Histoire de l’Académie royale des sciences de 1713 [29]. On en trouve cependant la version manuscrite dans les archives de l’Académie [30]. Ce bref texte de dix pages porte un titre familier aux historiens de l’alchimie la plus ancienne, puisque, dès les premiers textes de l’alchimie gréco-alexandrine, vers le quatrième siècle de notre ère, se trouve effectué le rapprochement entre la transmutation des métaux et les opérations de teinture. La teinture, à la différence de la peinture, n’est pas une opération superficielle : elle modifie en profondeur la trame du tissu, en changeant l’une de ses propriétés substantielles. L’alchimiste recherche alors une substance qui pourra, comme le produit qu’utilise le teinturier, modifier la couleur du métal au cœur même de la matière, ce qui correspondra à un changement substantiel. Si de surcroît on trouve une substance qui modifie aussi les autres différences spécifiques qui séparent le plomb de l’or, alors on saura transformer le plomb en or. Au xviie siècle, la teinture des métaux, c’est la pierre philosophale [31].
24Geoffroy commence précisément son mémoire en rappelant les recherches anciennes qui visaient à extraire de tout métal un « soufre fixe et incombustible » qui, soigneusement purifié, pourrait rendre aux métaux imparfaits leur perfection. Mais il faudrait, pour que l’opération soit réalisable, que le soufre soit ininflammable, ce qui n’est évidemment pas le cas. Ce type de recherche d’une teinture métallique est donc voué à l’échec. Il demeure cependant que le soufre est effectivement, selon Geoffroy, un composant du métal, « avec le sel vitriolique et la terre métallique ». Mais la décomposition d’un métal isole des composants qui ne possèdent aucune vertu pharmaceutique particulière. C’est le métal lui-même, et non pas tel ou tel de ses ingrédients, qui possède les vertus médicinales qu’on lui attribue parfois. Il s’agit donc de rendre les métaux potables, c’est-à-dire de leur donner la forme d’une potion qui puisse être ingérée facilement et sans danger. C’est le résultat d’une telle opération que l’on appellera teinture métallique en un nouveau sens, puisqu’il ne s’agit plus d’un produit qui aurait la propriété de teindre en or, mais d’un produit qui est teint en or, qui possède sa couleur du fait des particules du métal qu’il contient. Le mémoire se poursuit par la présentation de plusieurs recettes de teinture d’or, l’une d’entre elles ayant été présentée en 1698 par le chimiste allemand Stahl dans « les journaux de Halle ». À plusieurs reprises, et c’est encore la remarque par laquelle il termine sa communication, Geoffroy insiste sur le fait que dans les teintures les métaux ne sont pas irréductibles, c’est-à-dire que leurs parties ne sont pas désunies :
« Le métal y est seulement divisé en parties très petites et assez fines pour pouvoir flotter imperceptiblement dans l’esprit de vin. C’est tout ce que j’ai prétendu faire dans cette opération, poursuit-il, et c’est tout ce que les chimistes ont fait jusqu’à présent [32]. »
26On doit cependant s’interroger sur la véritable signification de ce mémoire. Certaines des recettes ici rapportées seront reprises dans le mémoire de 1722 sur les supercheries : seront alors assimilées à des fraudes des opérations ici présentées comme de banales préparations médicinales. Mais surtout, il faut remarquer que Geoffroy, comme par une maladresse peut-être soigneusement calculée, ne cesse de revenir sur ce qu’il prétend écarter : non pas la fabrication d’un alcool teinté de métal, mais une teinture extraite du métal, qui serait en quelque sorte sa « métallité » à l’état pur. Ainsi, à propos de la fabrication d’une liqueur par mélange d’une solution d’or dans l’eau régale et de « terre foliée de tartre » (acétate de potasse ?), il précise que cette teinture d’or « remplit autant qu’il est possible les vues que les chimistes se proposent dans l’extraction des teintures des métaux [33] ». Face à ses collègues cartésiens, chimistes ou physiciens, Goeffroy semble tenir un discours de dénégation, parlant de ce dont il ne parle pas et donnant la recette de ce qui ne peut pas se fabriquer. Bref, il ne cesse de biaiser par rapport à la tradition alchimique dont il tire le meilleur de ses informations tout en marquant ses distances avec elle.
27Nous pouvons maintenant revenir au mémoire de 1722 sur les supercheries concernant la pierre philosophale, non plus dans la version intégrale de Geoffroy, mais dans le résumé qu’en présente Fontenelle dans l’Histoire de l’Académie royale des sciences [34]. Alors que Geoffroy dénonçait les pratiques de chimistes indélicats, Fontenelle affirme que le mérite du chimiste est d’avoir découvert « les principaux tours de passe-passe que pratiquent les prétendus adeptes, enfants de l’art, philosophes hermétiques, cosmopolites, rose-croix, etc. [35] ». Bref, il s’agit de gens qui ne sont pas chimistes, ou en tout cas qui ne méritent pas d’en porter le nom. Mais ce qui est encore plus frappant, c’est que Fontenelle, usant des pleins pouvoirs que lui confère son poste, choisit, au lieu de résumer la communication de son collègue comme il le fait d’habitude, d’ajouter « un mot sur le fond de la chose », qui est très précisément ce dont Geoffroy se préoccupait dans ce mémoire de 1713 que Fontenelle ne jugea pas bon de faire imprimer : la dissolution de l’or en vue d’isoler son soufre, en tant que ce dernier serait une semence métallique. Il écrit :
« J’avoue que les alchimistes entendent que ce soufre agirait à la manière, ou d’une semence qui végète et devient une plante, ou d’un feu qui se multiple dès qu’il est dans une matière combustible, et c’est à cela que reviennent les contes de la poudre de projection dont quelques atomes ont produit de grosses masses d’or, mais quelle physique pourrait s’accommoder de ces sortes d’idées [36] ? »
29C’est donc bien au nom de la physique, dont l’esprit lui paraissait tellement supérieur à celui de la chimie, que Fontenelle récuse l’alchimie. Ce faisant, c’est toute la chimie qu’il conteste, en n’acceptant de ses théories que ce que la physique peut admettre. L’entreprise cartésienne de réduction des objets de la chimie aux principes de la mécanique, mise en œuvre dans la quatrième partie des Principes de la philosophie, aurait trouvé ici son achèvement, et nous ne parlerions plus aujourd’hui de chimie, si tous les chimistes de l’Académie, à l’image de Louis Lémery, avaient accepté de contribuer à cette entreprise. Mais il en est qui résistèrent et nous savons que c’est par les travaux de ceux-là, qu’il s’agisse deWilhem Homberg, de Etienne-François Geoffroy, et un peu plus tard de Guillaume François Rouelle ou de Gabriel-François Venel, que la chimie continuera.
30Gaston Bachelard, dans Le Matérialisme rationnel, affirmait que « la chimie est une science d’avenir parce qu’elle est, de plus en plus, une science qui déserte son passé [37] ». Je proposerais volontiers de retourner la formule : si la chimie eut un avenir, c’est aussi parce qu’elle était une science du passé. Qu’on ne voie surtout pas là une tentative d’abolir les limites entre l’irrationnel et le rationnel, mais bien plutôt, tout au contraire, une volonté de ne pas laisser les amateurs d’ésotérisme s’approprier des pans entiers de ce qui fait l’histoire des sciences, parmi lesquelles la chimie mérite d’exister, même si dans le passé elle se nommait alchimie.
Mots-clés éditeurs : alchimie, cartésianisme, chimie, hermétisme, mécanisme
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Date de mise en ligne : 01/01/2010
https://doi.org/10.3917/rhs.601.0167