L’hospitalité du réseau Welcome en France : une rencontre qui nous déplace
Pages 127 à 134
Citer cet article
- VILLALOBOS CID, Marcela,
- Villalobos Cid, Marcela.
- Villalobos Cid, M.
https://doi.org/10.3917/retm.296.0127
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- Villalobos Cid, M.
- Villalobos Cid, Marcela.
- VILLALOBOS CID, Marcela,
https://doi.org/10.3917/retm.296.0127
Notes
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[1]
Paul Ricœur, « Étranger, moi-même » (1997), Revue Projet 7 (Hors-série 1), 2010, p. 70.
-
[2]
Documents téléchargeables sur le site de JRS France : http://www.jrsfrance.org/.
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[3]
Pape François, Homélie du Saint-Père. Campo Grande de Ñu Guazú, Asunción (Paraguay), dimanche 12 juillet 2015. Consultable en ligne : https://w2.vatican.va/content/francesco/fr/homilies/2015/documents/papa-francesco_20150712_paraguay-omelia-nu-guazu.html
L’hospitalité c’est la façon d’occuper humainement la surface de la terre, de traiter l’étranger non pas comme un ennemi mais comme membre de la société. C’est habiter ensemble [1].
L’expérience proposée par le réseau Welcome en France
1 Le Service jésuite des réfugiés (mieux connu sous son acronyme anglais : JRS) a comme mission d’accompagner, de servir et de défendre les demandeurs d’asile et les réfugiés. En France, nous développons différentes actions, telles que des cours de français, de l’accompagnement juridique, de l’action collective, du plaidoyer, des rencontres interculturelles et surtout de l’hospitalité à travers le réseau « Welcome en France ».
2 Welcome en France (WenF) est né en 2009 comme une réponse aux besoins d’hébergement des demandeurs d’asile qui attendaient de bénéficier d’une place dans le Dispositif national d’accueil proposé par l’État. La création de Welcome en France et son geste d’accueil s’inscrivent dans la tradition d’hospitalité liée à la demande d’asile. Dès le début, l’objectif consistait à offrir un hébergement temporaire à des demandeurs d’asile, hommes ou femmes, isolés et majeurs, au sein d’une famille française ou d’une communauté religieuse. Le demandeur d’asile est présenté par une association partenaire qui le connaît, parce qu’il bénéficie d’un accompagnement administratif, juridique ou social, ou encore parce qu’il participe à l’une de ses activités, par exemple ses cours de français ou une activité socioculturelle. Il accepte librement de s’inscrire dans le projet, d’être membre du réseau WenF et de respecter le cadre d’accueil proposé.
3 Afin de permettre une expérience de rencontre fraternelle, la coordination du réseau WenF propose aux familles d’accueil et aux communautés religieuses un accueil gratuit, fraternel et d’une durée limitée. En effet, le séjour d’une personne accueillie dans un domicile est de courte durée (quatre à six semaines), même si tout se passe bien pour tous. Cette durée est précisée au début du séjour. Sa relative brièveté n’empêche pas que cet accueil soit un vrai temps reconstituant. La rotation des habitats que cela induit donne à l’accueilli un aperçu de la diversité des Français et de leurs différentes manières de vivre. Cet accueil fait l’objet d’un accord qui fixe les modalités de cohabitation selon chaque famille ou communauté religieuse grâce à nos documents de base « Charte Welcome en France » et « Bonnes pratiques » [2]. Ces deux univers, accueillants et accueillis, peuvent rentrer en relation grâce au cadre proposé par WenF, s’enrichir mutuellement dans un chemin de service et de dignité. Ainsi, l’accueil doit être digne et respectueux des demandeurs d’asile, de leurs souhaits.
4 Par ailleurs, nous proposons aux demandeurs d’asile d’être accompagnés par un tuteur dont l’objectif principal est de tisser une relation de fraternité, de les soutenir dans leur parcours, de les accompagner dans leur prise d’autonomie et d’être un tiers médiateur avec les familles d’accueil.
5 Ainsi, le but du réseau Welcome est d’accompagner les demandeurs d’asile dans une phase de transition : favoriser des liens signifiants, comprendre les codes culturels, améliorer leur français, découvrir leur nouvelle terre d’accueil, permettre une continuité dans leurs parcours d’intégration et favoriser le lien social. Cet accueil, né comme une réponse de mise à l’abri temporaire, s’est transformé au fil des années en une expérience d’hospitalité réciproque. L’hospitalité proposée par WenF est une action commune : elle n’est pas le fait d’une générosité individuelle, mais d’un réseau de personnes, de familles et de communautés.
Richesses et découvertes
6 Chaque expérience d’accueil est riche et différente comme chacun de ceux qui la vivent : aucun accueil n’est le même. Par exemple, certains demandeurs d’asile ont besoin d’être plus choyés tandis que d’autres sont plus autonomes, certains ont la parole facile et partageront leur histoire rapidement alors que d’autres ont besoin de plus de temps et peut-être ne la partageront pas. C’est pourquoi des écarts importants peuvent se créer entre les attentes, les projections et la réalité de la rencontre. D’où l’importance de former un réseau : partager la parole en liberté, les questionnements, se former, mieux appréhender la culture et la religion de l’autre, relire son expérience et rendre grâce de ce qui est vécu ensemble. Il est également important de vivre des moments de fête et de célébration pour se rencontrer sur un pied d’égalité, suivant des relations horizontales. Chaque fois que nous demandons aux familles et aux demandeurs d’asile de parler de cette expérience, ils nous disent : pour les uns « c’est une rencontre extraordinaire, c’est respecter le silence de l’autre, c’est se sentir utile, c’est montrer un autre visage de la France, c’est pouvoir s’engager de manière simple, c’est bon pour nos enfants... » ; pour les autres « c’est comprendre le pays qui nous accueille, c’est se sentir comme chez soi pour la première fois, c’est compter pour quelqu’un, c’est avoir des amis... ».
7 Cette expérience d’hospitalité réciproque permet à deux mondes de se rencontrer : celui des demandeurs d’asile et des réfugiés, et celui des habitants de ce pays. C’est parce que nous passons du temps ensemble que nous pouvons dépasser nos préjugés. C’est parce que nous partageons des moments ensemble que nous construisons une mémoire collective et que nous découvrons notre commune humanité. Quelques témoignages en partage :
Les familles
L’expérience d’accueil d’une personne réfugiée, c’est avant tout quelque chose qui se vit. Jusqu’à maintenant, ma famille et moi-même avons accueilli quatre demandeurs d’asile, et, chaque fois, ce fut une expérience unique, riche, et pleine de vie. Bien que quelques-uns ne connaissent pas notre langue, nous créons des liens d’amitié et de fraternité très forts qui continuent pour certains après l’accueil. C’est pour moi une belle école de la vie : ces personnes qui ont vécu des choses folles ont beaucoup à nous apprendre, autant sur le plan moral que sur la découverte d’une nouvelle culture et de nouvelles manières de vivre. À toutes les familles qui doutent, je voudrais dire : « Tentez l’expérience : vous ne serez pas déçus et en sortirez changés et plus riches ! » (Un jeune de 18 ans.)
À la suite du message du pape François, à l’occasion du drame de Lampedusa, nous nous sommes sentis appelés : nous avons à la maison une chambre inutilisée... Quelques semaines plus tard, un ami jésuite nous parle du projet Welcome du Service jésuite des réfugiés : des familles qui accueillent de jeunes migrants en demande d’asile pour une durée déterminée.
C’est ainsi que mi-mai, une jeune femme arrive chez nous. Beaucoup de joie et de discussions dans cette rencontre : cuisine de son pays d’origine, jeux avec les enfants. Une très grande simplicité : notre fils de 5 ans lui pose la question : « Où habites-tu ? », elle lui répond simplement : « Ici, chez toi en ce moment. » Découverte aussi de l’inquiétude de ne pas savoir de quoi sera fait le lendemain (grande découverte, pour nous autres, fonctionnaires !), de l’angoisse de ne pas avoir de toit pour l’été, de l’attente de l’entretien par l’administration qui gère les réfugiés... (Une famille à Meaux.)
Rentrer dans le réseau WenF de JRS, c’est rentrer dans une aventure humaine, une nouvelle famille que nous choisissons mais qui nous guide ; nous sentons sa présence physique et spirituelle.
Une fois « estampillée » nouvelle famille d’accueil, nous sommes tous dans l’attente... Qui aura-t-on comme demandeur d’asile ? Homme ou femme ? Quelle nationalité, quelle histoire, quand ? Pourra-t-on faire confiance ? Laisser les clés de l’appartement ?
Et puis Léna arrive chez nous, c’est l’effervescence, comment l’accueillir pour qu’elle se sente bien chez nous sans l’envahir ?
Quelques mots russes en arrivant la rassurent, son français est encore balbutiant, il faut se mettre à l’anglais ! Merci, Florence, ma femme, fait des progrès... et le français de Léna aussi !
Des échanges de plus en plus vrais et profonds, pas forcément sur sa vie d’avant, mais avec ce qu’elle est, maintenant. Nous nous émerveillons mutuellement, nous goûtons tous ces moments autour d’un repas, d’un simple thé. Et puis il y a ces moments passés à aider Léna à lire en français, nos enfants qui y prennent goût, mais aussi la joie de fêter Noël ensemble, en famille ayant accueilli notre hôte en son sein...
Oui, c’est beaucoup plus qu’un hébergement, car il y a une vraie amitié qui grandit (une famille à Levallois).
Demandeurs d’asile ou réfugiés
J’étais contrainte de quitter mon pays. Quand je suis arrivée en France, j’étais perdue : je ne savais pas où aller, comment faire mes démarches. Mon assistante sociale à France terre d’asile m’a envoyée à JRS. Je n’avais pas de place où rester. Grâce au réseau WenF, j’ai pu rencontrer différentes familles. Chaque famille m’a aidée à me sentir moins seule, m’a aidée à comprendre ce pays, à être plus libre et moins perdue, plus heureuse. Chaque famille m’a poussée à m’ouvrir et à communiquer, à devenir moi-même dans un autre contexte. Chaque famille a été une lumière dans mon parcours, dans chaque lieu je me suis sentie comme chez moi grâce à leur accueil chaleureux et bienveillant. Ma tutrice a été un cadeau pour moi, un grand support ! Elle m’a redonné du pouvoir parce qu’elle m’a soutenue, parce qu’elle a cru en moi, et cela c’est très important. Grâce à JRS, j’ai la force de continuer mon chemin et je serai toujours reconnaissante pour cela (Léna, demandeur d’asile ukrainienne).
Ce matin-là, la maman de ma famille d’accueil m’attendait pour prendre notre premier café ensemble. Ça sentait partout dans la maison comme chez mes parents, elle m’a regardé tel que ma maman me regardait chaque matin avant de partir. C’est la première fois où je me suis dit : « Je me sens comme chez nous » (Nabil, réfugié syrien).
Ma vie dans la famille de Welcome, c’est comme ma vie dans ma famille en Syrie. Je me sens libre dans la famille, je suis accueilli tel que je suis. Le fait que la famille me donne les clés veut dire qu’elle me fait confiance et je me sens honoré (Mouhamed, réfugié syrien).
La table ouverte et partagée
10 Derrière WenF, il y a de la logistique, de l’organisation, des allers et retours pour rencontrer les familles et les communautés, des réunions et des concertations avec les associations, des questions, des incertitudes, des accolades, de la rigolade, des anecdotes, de l’apprentissage au quotidien. Une véritable ruche !
11 La spécificité de JRS France est de dresser la table, pour que chacun puisse y apporter son savoir-faire, son histoire, ses richesses et ses fragilités, de sorte que la rencontre soit une fête, pour faire jaillir ce qu’il y a de mieux en chacun. Nous avançons, parfois nous nous trompons, mais nous grandissons ensemble.
12 L’hospitalité de WenF est une aventure qui permet de découvrir notre humanité commune et notre responsabilité citoyenne, qui va au-delà des frontières. Chacun se voit alors simplement, mais concrètement, comme un homme ou une femme de bonne volonté bâtissant et espérant une société plus juste, plus solidaire, plus fraternelle.
13 L’invitation est là. L’hospitalité va au-delà des idées et des concepts, c’est une pratique, un mouvement intérieur qui invite notre cœur à se déplacer et nos entrailles à sentir, à reconnaître les autres, à éprouver de la compassion pour les situations de douleur, d’oppression ou d’injustice. L’invitation consiste à passer de penseur d’hospitalité à passeur d’hospitalité.
14 L’hospitalité du réseau WenF et des actions de JRS se veut être celle de Jésus-Christ : elle nous invite à nous déplacer et à nous (re)découvrir grâce au visage de l’autre, que l’on puisse rencontrer Dieu et vice versa. Elle est un baromètre de notre relation avec le Dieu de Jésus, un signe qui nous révèle qui nous sommes en profondeur : la manière dont nous vivons nos relations d’hospitalité manifeste notre ouverture à la vulnérabilité et notre exposition à l’autre, elle nous révèle quelque chose de notre relation à Dieu. J’espère qu’ensemble, familles, communautés, vous, nous puissions bâtir une société, une communauté et des foyers où l’accueil, la chaleur humaine, le dialogue, la rencontre et l’inclusion soient notre pain quotidien.
15 Pour finir, j’emprunte les mots du pape François à l’occasion de son voyage au Paraguay à l’été 2015 :
Aujourd’hui, le Seigneur nous le dit très clairement : dans la logique de l’Évangile, on ne convainc pas avec les argumentations, les stratégies, les tactiques, mais en apprenant à accueillir, à donner l’hospitalité. [...]Hospitalité envers l’affamé, envers l’assoiffé, envers l’étranger, envers celui qui est nu, envers le malade, envers le prisonnier (cf. Mt 5, 34-37), envers le lépreux, envers le paralytique. Hospitalité envers celui qui ne pense pas comme nous, envers celui qui n’a pas la foi ou l’a perdue. Hospitalité envers le persécuté, envers le chômeur. Hospitalité envers les cultures différentes. [...] Hospitalité envers le pécheur, car chacun de nous l’est. [...]
Une chose est certaine : nous ne pouvons obliger personne à nous recevoir, à nous héberger ; c’est certain et cela fait partie de notre pauvreté et de notre liberté. Mais il est aussi certain que personne ne peut nous obliger à ne pas être accueillants, hospitaliers envers la vie de notre peuple. Personne ne peut nous demander de ne pas accueillir et embrasser la vie de nos frères, surtout de ceux qui ont perdu l’espérance et le goût de vivre. Comme il est beau d’imaginer nos paroisses, nos communautés, nos chapelles, les lieux où se trouvent les chrétiens, comme de vrais centres de rencontre entre nous et Dieu [3].