Compte rendu

Pierre Bourdieu, Sur l’État. Cours au Collège de France (1989-1992), édition établie par Patrick Champagne, Remi Lenoir, Franck Poupeau et Marie-Christine Rivière, Paris, Éd. Raisons d’agir / Éd. du Seuil, 2012, 664 p.

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  • Feix, M.
(2013). Pierre Bourdieu, Sur l’État. Cours au Collège de France (1989-1992), édition établie par Patrick Champagne, Remi Lenoir, Franck Poupeau et Marie-Christine Rivière, Paris, Éd. Raisons d’agir / Éd. du Seuil, 2012, 664 p. Revue d'éthique et de théologie morale, 275(3), IV-IV. https://doi.org/10.3917/retm.275.0109d.

  • Feix, Marc.
« Pierre Bourdieu, Sur l’État. Cours au Collège de France (1989-1992), édition établie par Patrick Champagne, Remi Lenoir, Franck Poupeau et Marie-Christine Rivière, Paris, Éd. Raisons d’agir / Éd. du Seuil, 2012, 664 p. ». Revue d'éthique et de théologie morale, 2013/3 n° 275, 2013. p.IV-IV. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-d-ethique-et-de-theologie-morale-2013-3-page-IV?lang=fr.

  • FEIX, Marc,
2013. Pierre Bourdieu, Sur l’État. Cours au Collège de France (1989-1992), édition établie par Patrick Champagne, Remi Lenoir, Franck Poupeau et Marie-Christine Rivière, Paris, Éd. Raisons d’agir / Éd. du Seuil, 2012, 664 p. Revue d'éthique et de théologie morale, 2013/3 n° 275, p.IV-IV. DOI : 10.3917/retm.275.0109d. URL : https://shs.cairn.info/revue-d-ethique-et-de-theologie-morale-2013-3-page-IV?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/retm.275.0109d


1 Le présent ouvrage du sociologue Pierre Bourdieu Sur l’État constitue le premier volume de l’édition intégrale de ses cours et séminaires prononcés au Collège de France entre 1989 et 1992. Il a donné lieu à une Journée d’étude internationale au Collège de France le 23 janvier 2012 – date anniversaire de la mort du sociologue : « Penser l’État avec Pierre Bourdieu. » Les volumes à paraître seront consacrés aux problématiques autonomes. Les éditeurs ont été d’emblée placés devant des choix éditoriaux redoutables. Si, la plupart du temps, ils avaient affaire à des cours écrits, les cours prononcés pouvaient être différents, ou s’agissant de transcriptions de l’oral, celles-ci pouvaient être fortement remaniées par l’auteur pour être publiées sous forme d’articles scientifiques ou chapitres d’ouvrages. « L’édition des cours s’efforce donc de concilier deux exigences contraires mais non contradictoires : la fidélité et la lisibilité. Les inévitables “infidélités”, inhérentes à toute transcription (et, plus généralement, à tout changement de support), sont sans doute ici, comme les entretiens qu’analysait Pierre Bourdieu, la “condition d’une vraie fidélité”, selon son expression » (p. 8).

2 Après l’exposé des choix éditoriaux, le lecteur plonge dès la page 11 au cœur même des cours de Pierre Bourdieu. Pas d’introduction générale ni d’introduction à chacun des cours, mais un appareillage critique discret associant les notes et les références de l’auteur lui-même, ainsi que des compléments des éditeurs pour faciliter la compréhension du discours. Le texte se livre ainsi dans sa nudité sur près de six cents pages. Un régal pour le lecteur. Des annexes précieuses, comme la reprise des résumés de cours dans l’Annuaire du Collège de France pour les périodes 1989-1990, 1990-1991 et 1991-1992, ou la bibliographie raisonnée et reconstituée à partir des notes et citations de l’auteur lui-même, et bien sûr les index, permettent au néophyte de plonger dans une pensée complexe.

3 Les cinq cours de l’année 1989-1990 énoncent la problématique d’étude. À partir de la représentation de l’État, le sociologue s’attache à analyser la notion d’officiel, au sens de remplir l’office, et comment se forge petit à petit dans des cercles restreints ce qui va devenir l’intérêt général. Convoquant de nombreux auteurs (Shamuel Noah Eisenstadt, Perry Anderson, Barrington Moore, Reinhard Bendix, Theda Skocpol) et se concentrant sur l’étude de la genèse de l’État en Angleterre et en France, Pierre Bourdieu envisage « d’une part [de] dégager la logique de la genèse d’une logique étatique ou, en d’autres termes, de l’émergence de cet univers social spécifique qu[’il] appelle champ bureaucratique, d’autre part [d’]établir comment se constitue cette “force sociale concentrée et organisée” [Marx]… [appelée] État ou, autrement dit, comment se concentrent les différentes espèces de ressource proprement bureaucratiques qui sont la fois les instruments et les enjeux des luttes dont le champ bureaucratique est le lieu et aussi l’enjeu (dans le champ de la politique notamment) » (p. 588-589).

4 Les neuf cours de l’année 1990-1991 s’attachent à présenter trois tentatives de genèse de l’État proposées par Norbert Elias, Charles Tilly, Philippe Corrignan et Derek Sayer. Pierre Bourdieu montre bien la concentration progressive des différents types de capital (physique, économique, culturel et symbolique) en un « méta-capital » de l’État qui marque l’ambiguïté de l’État moderne : il est à la fois l’institué et l’instituant : « le processus de concentration (et d’unification) est toujours à la fois un processus d’universalisation et un processus de monopolisation, l’intégration étant la condition d’une forme particulière de domination, celle qui s’accomplit dans la monopolisation du monopole étatique (avec la noblesse d’État) » (p. 590).

5 Sur les neuf cours de l’année 1991-1992, Pierre Bourdieu intègre les différents éléments dans son propre essai de généalogie de l’État. Peu à peu se dessine sa conception de l’État. Habituellement, la nation est définie comme la communauté de personnes sur un territoire, et l’État défini comme l’abstraction qui incarne l’idée de nation. L’État se présente alors comme une construction de l’esprit, expression du pacte qui lie les uns aux autres. Pour un optimiste, comme Hegel, il s’agit d’un accomplissement de la figure de l’Esprit ; pour d’autres, l’État permet de vivre aux dépens des autres ; pour d’autres encore, l’État n’existe que parce qu’il est pensé, réfléchi. Le sociologue Pierre Bourdieu renverse cet édifice, considérant que c’est l’État qui fait la nation. C’est là sa thèse. « C’est encore dans le temps long que l’on peut appréhender le travail collectif de construction par lequel l’État fait la nation, c’est-à-dire le travail de construction et d’imposition des principes de vision et de divisions communs, dans lesquels l’armée et surtout l’école jouent un rôle déterminant… La construction de la nation comme territoire juridiquement réglé et la construction du citoyen lié à l’État (et aux autres citoyens) par un ensemble de droits et de devoirs vont de pair. Mais le champ bureaucratique est toujours davantage le lieu et l’enjeu de luttes, et le travail nécessaire pour assurer la participation du citoyen à la vie publique – et en particulier à la politique officielle, comme dissensus réglé – doit se prolonger dans une politique sociale, celle qui définit le Welfare State, visant à assurer à tous les conditions minimales économiques et culturelles (avec l’initiation aux codes nationaux) de l’exercice du droit du citoyen, en assistant, économiquement et socialement, et en disciplinant. L’édification du Welfare State suppose une véritable révolution symbolique, qui a pour centre l’extension de la responsabilité publique en lieu et place de la responsabilité privée » (p. 592-593).

6 Vingt ans après la fin de ce cours (1992) et dix ans après la mort de Pierre Bourdieu (2002), les éditeurs proposent modestement en quelques pages et en annexe une « Situation du cours sur l’État dans l’œuvre de Pierre Bourdieu ». Après avoir laissé se déployer la pensée au fil des pages, est ainsi proposée, au terme du parcours, une mise en perspective de cet ensemble réflexif. « L’importance du cours sur l’État réside finalement [écrivent-ils] dans l’attention proprement sociologique que Bourdieu portait à toutes les formes de domination. Or, dans chacun des champs, tant dans leur genèse que dans leur fonctionnement, l’État est présent, et la théorie générale qu’il projetait d’en faire exigeait une analyse qui lui fût spécifiquement consacrée. L’État ne se réduit ni à un appareil de pouvoir au service des dominants ni à un lieu neutre de résorption des conflits : il constitue la forme de croyance collective qui structure l’ensemble de la vie sociale dans les sociétés fortement différenciées. C’est dire l’importance de ce cours dans l’œuvre de Bourdieu – cours dont il voulait, comme il le dit dans un de ses derniers entretiens, “qu’il en reste quelque chose” » (p. 600).

7 Marc Feix


Date de mise en ligne : 04/10/2013

https://doi.org/10.3917/retm.275.0109d