Tilman Nagel, Mahomet, histoire d’un Arabe, invention d’un Prophète, Genève, Labor et Fides, 2012, 384 p., 28 €
- Par Pierre Lambert
Page III
Citer cet article
- LAMBERT, Pierre,
- Lambert, Pierre.
- Lambert, P.
https://doi.org/10.3917/retm.275.0109c
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Notes
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Le Coran, Paris, Garnier-Flammarion, 1970, p. 13.
1 La glorification des fondateurs… La personne d’un fondateur, que ce soit dans le domaine religieux ou dans le domaine politique, donne lieu à une vénération qui ne cesse de croître. Ses disciples ont en effet à cœur, de son vivant et plus encore après sa mort, de soutenir et développer son œuvre, non seulement pour des raisons idéologiques de continuer l’action entreprise, mais aussi afin de maintenir toujours vive l’admiration à l’égard du fondateur et de limiter les effets de l’entropie qui menace toute réalité. Cette démarche se retrouve dans presque toutes les sociétés. L’histoire ancienne et récente nous en donne de nombreux exemples. En ce qui concerne le fondateur de l’islam, à la glorification de Muhammad vient souvent s’ajouter une comparaison avec les deux autres religions monothéistes. Comparaison qui conduit à parer le fondateur de l’islam de charismes appartenant à d’autres fondateurs spirituels ou politiques. Nous en avons un témoignage récent dans la préface de Mohammed Arkoun à une traduction du Coran : « Il convient de se rendre à la seule évidence acceptable dans l’état actuel de nos connaissances : la Parole de Dieu manifestée dans la Bible, puis dans Jésus-Christ, l’est aussi dans le Coran. L’analyse textuelle et la phénoménologie de la conscience islamique ne laissent aucun doute là-dessus. Dès lors, la Révélation faite à Muhammad ressurgit en face des “gens du livre” avec son allure de défi initial [2] ». L’argument central de Mohammed Arkoun s’appuie sur le constat que la Révélation coranique « aboutit à des résultats psychologiques, culturels, historiques, comparables sinon identiques » à ceux de la Révélation judéo-chrétienne (p. 14).
2 La presque totalité des ouvrages publiés en Occident sur le fondateur de l’islam, depuis plus d’un siècle, se contentent de sélectionner et de traduire les informations reçues des auteurs musulmans et, de ce fait, demeurent limités aux sources accessibles, sources provenant d’écrivains arabes qui ont vécu, au mieux, deux ou trois siècles après la mort de Muhammad. Nous en avons un exemple bien connu dans les livres, sous le titre Mahomet, de Maurice Gaudefroy-Demombynes, publié en 1957, et dans celui de Maxime Rodinson, paru en 1961 (édition révisée en 1967). « Mais, aussi importants soient-ils, ces travaux n’ont pas permis de sortir de l’impasse à laquelle semble aboutir toute tentative d’aboutir au personnage historique de Mahomet : le problème… de la critique des sources » (Mahomet, p. 11). Dans un livre manuscrit, rédigé vers 1938, un islamisant anonyme exprime clairement cette limite de nos connaissances sur la personne de Muhammad : « Plus d’un, parmi ceux surtout qui considèrent la tradition musulmane comme “une des plus grandes supercheries historiques”, nous reprochera peut-être d’avoir utilisé ces textes comme si leur authenticité était établie. » En fait, à ce jour, à l’exception du livre du Danois Frants Buhl paru en 1902, il n’existait pas de biographie critique sur Muhammad. Le livre du professeur Tilman Nagel vient heureusement reprendre ce travail d’analyse critique des documents à partir d’une information la plus large possible au terme de plusieurs décennies de recherches approfondies.
3 Pour connaître la personne de Muhammad, nous disposons de trois types de sources. À savoir, en tout premier lieu, le Coran. Puis les traditions biographiques rassemblées par les compilateurs anciens, en particulier ce que les musulmans appellent la Sira (une vie de Muhammad composée par Ibn Ishâq, mort en 767, dont nous possédons une édition révisée au début des années 800 par Ibn Hishäm). Et, enfin, le Hadith et les commentaires du Coran. Le Hadith rassemble les faits, gestes et paroles attribués à Muhammad. Il contient ses réponses à des questions ou à des situations vécues par les premiers musulmans, ainsi que ses actes et ses omissions dans la vie courante (toutes ces informations jouent un rôle déterminant dans la vie des musulmans). Le Hadith a été mis par écrit par plusieurs auteurs puis rassemblé dans trois collections publiées plus de deux siècles après la mort de Muhammad ; c’est pourquoi le Hadith ne nous permet pas de connaître le « Mahomet de l’histoire », mais le « Prophète de la Vérité éternelle » (Mahomet, p. 328) selon les doctrines élaborées en particulier par Ahmad Ibn Hanbal, l’un des trois compilateurs du Hadith. Au Hadith viennent s’ajouter les commentaires du Coran ; ils nous donnent souvent des indications utiles, en particulier sur les modifications intervenues dans la compréhension de la personne de Muhammad au cours de l’expansion de l’islam.
4 En ce qui concerne les origines du texte coranique, nous disposons en langue française d’un excellent livre, signalé par Tilman Nagel dans sa bibliographie : Les Fondations de l’islam, entre écriture et histoire, une étude d’Alfred-Louis de Prémare publiée en 2002. Ce dernier est très critique sur la place accordée aux informations puisées dans le Coran sur la personne de Muhammad : « Le Coran a souvent été considéré […] comme étant, parmi les sources de la biographie de Muhammad, “la seule qui soit à peu près entièrement sûre”. Cette opinion était largement tributaire des ouvrages islamiques : ceux-ci, pour une large part, bâtirent cette biographie en vue d’expliquer différents passages du Coran. Il est difficile de la prendre en compte aujourd’hui. En effet, comment peut-on, pour établir une biographie de Muhammad, s’appuyer sur un document aussi disparate que le Coran, dont l’expression est allusive et plus porteuse d’énigmes que d’éclaircissements d’ordre historique, et dont la composition s’étale au moins jusqu’à la fin du vii e siècle et peut-être au-delà ? » (Les Fondations de l’islam, p. 10). Il semblerait que Tilman Nagel ne partage pas totalement cette opinion car, dans la première moitié de son livre (chapitres I à XIII), il se réfère au texte coranique comme une réalité historique, sans trop en rechercher la vérité historique. Il est vrai que les travaux de Tilman Nagel étaient déjà bien avancés avant la parution du livre d’Alfred-Louis de Prémare. Ce dernier, en ce qui concerne la composition du Coran, a apporté une vision critique radicalement nouvelle, mettant en évidence les apports successifs qui ont abouti au texte actuel dont certains passages ont été fixés bien après la mort de Muhammad.
5 Les sept derniers chapitres (de XIV à XX) nous présentent sous une forme abrégée (en référence à deux autres livres publiés en Allemagne) les études de Tilman Nagel sur la personne de Muhammad telle qu’elle nous est présentée par quelques auteurs musulmans tout au long de l’histoire de l’islam. Le constat est net : tous les biographes ne cessent d’ajouter à la personne de Muhammad des qualités et des pouvoirs, dans le but principal de susciter chez les croyants une admiration et une confiance toujours plus grandes en la personne du Prophète. Tilman Nagel analyse les différents événements marquants de la première communauté : l’émergence d’autres prophètes et les divisions doctrinales et sociales au sein des premiers disciples (p. 211 à 253). Vient ensuite la présentation de manuels « consacrés aux différents aspects du caractère exemplaire de Mahomet » (p. 256 à 267). L’auteur poursuit son analyse par la dogmatisation de la figure du Prophète (p. 269 à 282) et la termine en présentant la mise en œuvre, par des auteurs musulmans, surtout depuis le xvi e siècle, de « Mahomet, garant du salut dans ce monde et dans l’autre » (p. 297 à 314).
6 La lecture des auteurs musulmans cités par le professeur Nagel fait apparaître, en arrière-plan, mais sans formulation explicite, une référence fréquente à d’autres personnages célèbres de l’histoire religieuse de l’humanité, en particulier la personne du Messie, Jésus fils de Marie, spécialement en tant qu’intercesseur d’une réconciliation des hommes avec Dieu. Il n’y a pas lieu, toutefois, de s’étonner de cette glorification de Muhammad par ses disciples. C’est un fait qui se retrouve dans d’autres sociétés fondées sur un personnage charismatique. Il y a là un sujet de thèse qui devrait intéresser de jeunes chercheurs en psychologie sociale.
7 Pierre Lambert