Actes manqués en sociopsychanalyse. Étude longitudinale et transversale
- Par Jean-Luc Prades
Pages 153 à 172
Citer cet article
- PRADES, Jean-Luc,
- Prades, Jean-Luc.
- Prades, J.-L.
https://doi.org/10.3917/cnx.099.0153
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Notes
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[1]
Sur « la notion d’intervention », cf. D. Fablet dans C. Blanchard-Laville, D. Fablet (sous la direction de), Pratiques d’intervention dans les institutions sociales et éducatives, Paris, L’Harmattan, 2000 ; et sur les différentes questions relatives à l’intervention, de nombreux numéros de la revue Connexions, parmi lesquels le n° 21 (Interventions psychosociales et recherche-action, 1977), le n ° 29 (1959-1968 : Psychosociologies, 1980), le n° 49 (L’intervention, 1987 avec, en particulier, un texte de Jean Rouchy « Problématique de l’intervention »), le n° 71 (Organisation et institution. Nouvelles formes d’intervention, 1998).
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[2]
L’Association de recherche et d’action psychosociologique (groupe de sociopsychanalyse), créée en 1990 par Gérard Mendel, poursuit ses activités essentiellement dans le sud de la France.
-
[3]
Sans parler des « compromissions » qui se traduisent dans bien des cas par l’adaptation pure et simple (sans souci ni de cohérence ni d’éthique) de l’intervention à la demande.
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[4]
« L’évaluation convenable, c’est fondamentalement celle qui passe par l’analyse des difficultés que les gens rencontrent dans le travail » dit Christophe Dejours, L’évaluation du travail à l’épreuve du réel, Paris, INRA Editions, 2003.
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[5]
La sociopsychanalyse (SP) institutionnelle est une méthode d’intervention matérialisée par la mise en place d’un dispositif institutionnel (DI) caractérisé par la constitution de groupes homogènes (de métiers) « découpés » dans l’organigramme de l’entreprise qui vont se réunir pour se concerter (concertation intra-groupe) et communiquer (communication intergroupes) ; cette communication est indirecte : elle est réalisée de manière écrite et permet ainsi d’éviter le face à face hiérarchique. La participation est volontaire et anonyme. Pour une présentation plus développée, voir Mendel, 1992 ; Rueff-Escoubès, 2008 ; Prades, 2011, et le site Sociopsychanalyse.com
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[6]
La perspective est donc ici plus modeste que celle qu’avait proposée René Lourau dans Actes manqués de la recherche (1994) qui visait à inclure une théorie de l’implication dans la recherche.
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[7]
Encore que, et cela fait largement partie des non-dits des pratiques d’intervention, « on s’arrange » dans bien des cas pour adapter l’offre à la demande : il faut bien vivre ! Cela est surtout vrai pour ceux dont l’intervention est le principal métier.
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[8]
La sociopsychananalyse institutionnelle ne concernait à ses débuts que la seule « classe institutionnelle » (un groupe de salariés), comme en témoignent les huit numéros de la revue Sociopsychanalyse parus de 1972 à 1980 (Payot) pour progressivement s’étendre à la totalité du personnel de l’institution ou de l’entreprise (Weiszfeld-Bitan, Roman, Mendel, 1993) pour intégrer enfin des groupes d’usagers, familles ou bénévoles (Prades, 2006 ; 2012).
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[9]
La loi dite de 2002.2 du 2 janvier 2002.2 est la loi de rénovation de l’action sociale et médicosociale (régie jusqu’alors par les lois amendées de 1975). La loi n° 2005-102 du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées.
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[10]
Dans une étude comparée de deux interventions en milieu ouvert, en prévention spécialisée (une recherche-action et une intervention sociopsychanalytique), nous notions qu’il y avait « un grand absent : l’usager ». Et d’ajouter : « Dans la recherche-action, les participants au groupe de pilotage ont refusé unanimement la présence des jeunes dans une recherche qui, selon eux, ne les concernait pas directement. Vouloir les y intégrer, ont-ils affirmé, serait revenu à les instrumentaliser », dans Sociopsychanalyse, recherche-action et participation des acteurs (Prades, 2011).
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[11]
C’est ce que note Didier Fassin (2012) à propos de la police : « […] l’enjeu de l’interdiction des travaux de sciences sociales sur la police, tout au moins de ceux qui ont pour objet d’observer sur le terrain les modalités de son intervention : la disparition d’un regard extérieur sur l’action de la principale institution à laquelle l’État délègue l’usage légitime de la force ».
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[12]
Sous cet angle, l’histoire de ce directeur de la prison de femmes de Versailles qui a pu avoir toutes sortes de relations (relations sexuelles y compris) avec une jeune femme détenue, condamnée dans l’affaire du « Gang des barbares », est emblématique de cet arbitraire et de cette opacité.
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[13]
Et les choses ne s’arrangent pas puisque nous avons assisté ces dernières années à une véritable démolition des droits des mineurs. Cf. Pierre Joxe, Pas de quartier ? Délinquance juvénile et justice des mineurs, Fayard, Paris, 2012.
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[14]
Entretien avec un directeur d’établissement médicosocial, janvier 2011.
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[15]
Le « nous » concerne toujours l’ADRAP.
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[16]
Lettre de l’ADRAP, 10 janvier 2012.
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[17]
Film réalisé par Jean-Patrick Lebel (et le groupe Desgenettes), Périphérie Production/France 3, 1992, qui décrit une intervention sociopsychanalytique dans une entreprise de transport, la STP (Société des transports poitevins).
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[18]
J.-L. Prades, « Formation en travail social, management et sujet concret. Où sont passées les sciences humaines ? », Nouvelle revue de psychosociologie, n° 13, Toulouse, érès, 2012.
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[19]
Cf. ADRAP, chapitre 4 de Sur le travail social et la vie à l’école, Nice, Z’Éditions, 1999.
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[20]
Cf. Walter Ben Michaels, L’égalité contre la diversité, Paris, Raisons d’agir Éditions, 2009.
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[21]
On lira hélas, toujours d’actualité, le livre de Roberto Michels (écrit en 1911), Les partis politiques. Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, Paris, Flammarion, 1971 ; et notre Enquête sur le désarroi militant (Mendel, Prades, Sada, 1997).
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[22]
Un cycle est achevé lorsque tous les groupes homogènes ont été réunis (sur une période en général d’une quinzaine de jours), le dernier étant le comité de pilotage (ou de direction).
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[23]
ADRAP, Diagnostic social, Service Enfance et jeunesse. Une démarche participative, Rapport, 2010.
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[24]
La première phase s’inspire de la phase préparatoire en SP et les deux autres de « l’intervention sociologique », décrite pour la première fois par Alain Touraine dans La voix et le regard, Paris, Le Seuil, 1978. Ce choix s’appuie essentiellement sur des impératifs liés – au temps court (trois mois) imparti pour la réalisation de l’intervention (alors que la SP est une méthode pour temps long, « sans fin » en quelque sorte) – et la nécessité d’une explicitation des évaluations débouchant sur des préconisations.
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[25]
ADRAP, Rapport « Diagnostic social », op. cit.
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[26]
Sous cet angle, voir en particulier les approches de Crozier-Friedberg et Dejours.
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[27]
« L’intervention participative et les risques de la liberté », dans Prades, 2011 (chapitre 3).
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[28]
Voir en particulier Eric Fromm, La peur de la liberté (1941), Éditions Parangon/VS (avec une nouvelle traduction), Lyon, 2010 ; Vaclav Havel, L’angoisse de la liberté, Edition de l’Aube, 1994 ; Gérard Mendel, L’acte est une aventure, Paris, La Découverte, 1998.
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[29]
« Tiers : personne étrangère à un groupe » (Petit Larousse).
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[30]
En géométrie, la médiatrice désigne l’ensemble des points à égale distance des extrémités d’un segment.
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[31]
Rapporté par Jacques André dans Les 100 mots de la psychanalyse, Paris, Puf, 2010
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[32]
ADRAP, 1999 ; 2007 ; Prades, 2011.
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[33]
Laurence Cornu, « Qu’est-ce qu’un tiers ? », Éducation permanente, n° 189, 2011
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[34]
Les réflexions dans le groupe n’ont pas permis de répondre clairement à cette question.
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[35]
Pour une présentation comparée et dynamique, voir le chapitre 6 de Prades, 2011.
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[36]
Accompagnement éducatif à domicile.
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[37]
En ce sens, le programme de Gilles Herreros (2012), qui serait de « semer l’intranquillité dans les organisations » pour faire « naître la réflexivité et, par là, activer le processus d’advènement du sujet conditionnant lui-même l’émergence de nouveaux possibles […] », nous paraît peu adéquat à la situation actuelle de la grande partie de ceux qui travaillent.
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[38]
Comme la psychanalyse. De ce point de vue, elle est à l’opposée de la socianalyse (analyse institutionnelle) telle qu’elle était pratiquée à ses débuts où l’intervention courte et intensive venait rompre violemment avec le déroulement habituel de la vie institutionnelle : deux pratiques de l’intervention renvoyant à deux paradigmes.
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[39]
Sur l’intervention dans cette association, cf. le chapitre 5 de notre livre (ADRAP, 1999).
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[40]
La SP distingue deux catégories fondant la personnalité. La première est dite « psychofamiliale » (elle concerne le passé de chacun d’entre nous ; elle est étudiée par la psychanalyse. La seconde est nommée « psychosociale » et concerne notre rapport à l’environnement (le monde, les autres…) : elle naît et se développe à partir de l’exercice de notre actepouvoir personnel et collectif : la sociopsychanalyse a été inventée pour l’étudier. Ces questions ont été introduites très tôt (dans Sociopsychanalyse 2, 1972). Pour un aperçu des principaux concepts de la SP, se reporter au Petit vocabulaire de la sociopsychanalyse en fin d’ouvrage dans Prades, 2011 ; ou dans Rueff-Escoubès, 2008, et bien entendu dans les ouvrages de Gérard Mendel et le site : Sociopsychanalyse.com.
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[41]
Dans P. Boumard, « L’analyse interne », dans R. Hess et A. Savoye (sous la direction), Perspectives de l’analyse institutionnelle, Paris, Méridiens Klincksieck, 1988
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[42]
Entretien avec René Lourau, 1999.
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[43]
Mais on ne choisit pas le temps qu’il fait. Sur cette question et celle des évolutions des interventions sur ce plan, cf. Patrice Ville, 2004, pour la socianalyse. Et Maria-José Acevedo (dans Prades, 2007) pour la sociopsychanalyse.
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[44]
P. Bayard, Aurais-je été résistant au bourreau ?, Paris, Éditions de Minuit, 2013.
« Une seule chose importe : apprendre à être perdant. »
1 Récemment, une proposition d’intervention [1] faite par le groupe ADRAP [2] en réponse à une demande provenant d’une association (missionnée pour recevoir des familles en hébergement) s’est soldée par un refus. Cette situation n’est probablement pas rare dans le milieu de l’intervention psychosociologique, peut-être tout aussi courante que dans celui de l’entreprise plus traditionnelle où le nombre de devis sans suite n’est certainement pas négligeable. Mais elle est très peu analysée, comme sont très peu décrites les difficultés rencontrées lors des interventions [3]. On comprend bien pourquoi. Mettre en lumière ce qui apparaît comme des « ratés » de l’intervention ne plaide guère en sa faveur. En montrant ses « mauvais » côtés, on la déprécie. Pourtant, d’une part, toute évaluation digne de ce nom, pour être efficiente et crédible, nécessite qu’elle porte aussi sur les difficultés rencontrées, comme l’affirme pertinemment Christophe Dejours [4]. D’autre part, on sait que les échecs et autres problèmes affectant les sciences de la nature et de la culture (Weber) sont bien souvent à l’origine des découvertes et des innovations.
2 Mais rien n’y fait. On ne parle guère des apories qui scandent pourtant l’essentiel de la vie de toute recherche (et à plus forte raison lorsqu’elle prend la forme d’une intervention), sinon pour se refuser à les expliquer et en faisant peu de cas des « actes manqués ». Et précisément, ici, nous ne parlerons « d’actes manqués non pour désigner l’ensemble des ratés de la parole, de la mémoire et de l’action mais pour les conduites que le sujet est habituellement capable de réussir, et dont il est tenté d’attribuer l’échec à sa seule inattention ou au hasard » (Laplanche, Pontalis, 1988).
3 Cette étude, bâtie donc sur d’autres hypothèses que celles-ci (même si nous pensons que l’inattention et le hasard peuvent parfois jouer un rôle important), s’appuie sur une remémoration par son auteur d’interventions sociopsychanalytiques [5] auxquelles il avait le projet de participer ou qu’il a effectivement réalisées, depuis une vingtaine d’années, en sélectionnant deux types de causes : celles à partir desquelles l’intervention n’a pas eu lieu et celles qui ont contribué à son arrêt [6].
4 L’idée sous-jacente à la rédaction de ce texte est bien qu’en admettant que des interventions psychosociologiques puissent ne pas commencer où ne pas se poursuivre, on émet un certain nombre d’hypothèses pour l’expliquer. En voilà quelques-unes. Par exemple : qu’il n’existe pas d’intervention parfaite, réussie, finie ; qu’une intervention réussie (ou facile) n’est pas toujours celle qui apporte le plus, du point de vue de la connaissance psychosociologique (à l’inverse, une intervention difficile ou loupée est souvent instructive) ; que les accidents de parcours et les imprévus participent de sa définition ; que les contextes agissent sur l’intervention de façon souvent décisive et qu’ils sont susceptibles d’en modifier le cours ; enfin, que ce qui est important n’est pas tant ce que nous sommes capables de dissimuler de nos pratiques que ce que nous cachons à notre insu. Ainsi, par exemple, si nous savons bien qu’une intervention dont ne veut pas un intervenant a peu de chances d’aboutir ou de se poursuivre, qui prendra la peine de le dire ou même de se le dire ?
5 Ce texte voudrait donc contribuer, pour changer, à défendre une conception inachevée de l’intervention, en majorant un peu ce qu’il y a de perte en elle, en invitant au questionnement, à aller donc à l’opposé de l’impératif claironné aujourd’hui partout : gagner.
L’intervention interdite
6 L’intervention sociopsychanalytique suit toujours une demande contractualisée (contrat écrit). Cette demande, provenant d’une institution (entreprise, association sociale ou médicosociale, école…), peut être accompagnée d’une phase exploratoire permettant un recueil d’informations mais peut aussi faire suite à plusieurs ou même un seul entretien. Il arrive aussi qu’à l’issue de ce dernier, la collaboration s’arrête. Parfois, l’explication va de soi : par exemple, l’offre ne correspond pas à la demande faite [7]. Ou bien, le demandeur souhaite des accompagnements exclusivement psychologiques et individualisés ; la sociopsychanalyse institutionnelle n’est alors pas la méthode idoine à une telle demande. Il est aussi couramment évoqué la difficulté à trouver un financement permettant de rémunérer l’intervention. Et puis, il y a les maladresses ou les fautes commises par les intervenants, les dysfonctionnements institutionnels, les inconséquences des commanditaires et bien d’autres causes plus ou moins avouables et avouées. Mais arrêtons-nous un instant sur quelques projets d’interventions qui n’ont jamais vu le jour.
Contre la présence des bénéficiaires
7 En 1995, Gérard Mendel et l’auteur de ces lignes se sont rendus dans les locaux d’une Maison d’enfants à caractère social implantée dans le sud de la France pour y rencontrer le directeur (qui dirigeait également d’autres établissements et services). Il souhaitait que nous lui présentions notre manière d’intervenir dans les institutions dont il avait vaguement entendu parler. L’entretien dura une heure durant laquelle fut décrit le dispositif institutionnel (DI). Le directeur semblait acquis aux arguments plaidant en faveur de l’installation d’un tel dispositif dans cet établissement : l’objectif de responsabilisation des salariés lui paraissait, en particulier, adapté à la lutte contre le turn-over important qu’il n’arrivait pas à juguler.
8 Le directeur demanda des détails sur deux points précis : le coût et l’organisation des groupes de concertation. Lorsque fut abordé ce dernier point, avec le projet de constitution d’une dizaine de groupes homogènes de métiers et de groupes d’enfants et d’adolescents, il changea d’attitude, modification faisant apparaître des réticences : « Vous avez dit que votre intervention concernait “l’acte de travail”. Pourquoi donc constituer des groupes d’enfants ? »
9 La question était justifiée d’autant qu’elle s’était déjà posée aux groupes de SP [8]. Le fait d’intervenir avec l’ensemble des personnels d’une institution interroge en effet l’absence de ceux qui sont, d’une part, souvent les plus nombreux et, d’autre part, les plus concernés par ce qui se passe dans l’établissement. De sorte que les « habitants » de ces lieux (Prades, Parazelli, 2011) – résidents d’une maison de retraite, enfants placés dans une institution… – vont être de plus en plus associés au travail de concertation, même s’ils le sont de manière particulière (Prades, 2011).
10 Le directeur montra des signes d’agacement. Un devis lui fut envoyé qui ne reçut aucune réponse. Nous en déduisîmes que cette présence des usagers ne lui convenait décidément pas. Cette attitude est loin d’être isolée et ne peut que nous interroger à un moment où la loi (lois 2002.2 et 2005 [9]) incite plus que jamais à la participation des usagers et des familles. Faute de pouvoir aller plus loin, et outre le fait que l’introduction d’un groupe d’enfants dans le dispositif aurait pu être différée, y compris dans son annonce, indiquons trois hypothèses venant à l’esprit qui permettraient de rendre compte de cette attitude (et dont les apports incitent d’autant plus à se demander pourquoi nous ne l’avions pas prévue).
11 La première serait liée à l’histoire de la protection de l’enfance en France. Historiquement, la famille aurait été de plus en plus impliquée et sommée soit de se reconstruire, soit de disparaître (Donzelot, 1978). La société et bientôt les travailleurs sociaux qui la représentaient auront dans bien des cas, et faute de mieux, à se substituer aux familles défaillantes. L’enfant placé, carencé, n’aura qu’à bien se tenir et s’en remettre à ceux que la société aura désignés pour l’encadrer, le « recadrer » plutôt, quand ce n’est pas pour le « retordre » (puisqu’il aurait été « tordu »). Le sentiment de cette défaillance généralisée des populations accueillies dans les établissements et services sociaux et médicosociaux imprègne très largement encore ce milieu professionnel. Par exemple, l’illustre l’idée très répandue que les familles sont « de plus en plus pathologiques », y compris celles des enfants handicapés. Dans ces conditions, la participation des usagers ou des familles s’avère plutôt problématique : ce serait comme donner la parole à ceux qui en avaient été jusqu’ici privés pour cause d’incapacité et invalider parallèlement celle des professionnels qui avaient de bonnes raisons de s’y substituer. Dans ces conditions, posons-nous la question : les modèles professionnels tels qu’ils existent, construits au fil du temps depuis les années soixante et qui irriguent les pratiques (et même si elles se modifient sensiblement sous l’effet de l’évolution du droit, en particulier), préparent-ils au dialogue avec les usagers et des familles [10] ?
12 Deuxième hypothèse : les caractéristiques des institutions sociales et médicosociales (surtout lorsqu’elles proposent un hébergement) peuvent être proches de celles que Erving Goffman voyait dans les « institutions totales » (Goffman, 1968 ; Amourous, Blanc, 2001). Ceux qui y vivent, comme dans les prisons ou les hôpitaux psychiatriques, y sont ou se sentent « enfermés », coupés et à l’abri du monde ordinaire extérieur, refermés sur eux-mêmes. Cette fermeture crée de l’opacité de sorte que ceux qui sont à l’extérieur ont assez peu accès à ce qui se passe réellement à l’intérieur, d’autant que les recherches en sciences sociales y sont de moins en moins les bienvenues [11]. Dès lors, la circulation des informations, de l’argent, des hommes et des produits se fait en partie en contrebande. Fantasmes et réel se mêlent dans des lieux clos sur eux-mêmes où règnent les combines, le non-droit, les dérives, la loi du plus fort, l’arbitraire [12]. Soit dit en passant, dans certaines maisons d’enfants ne règne pas seulement la loi du caïd (qui s’appliquerait aux autres enfants). Ce sont les enfants eux-mêmes qui font la loi précisément parce qu’aucun adulte ne passe autant de temps qu’eux, ne connaît mieux qu’eux le fonctionnement et les rouages de ces « institutions totales » qu’ils contribuent largement à modeler. Lorsque l’enfermement est total et subi, il « entraîne violence et identité collective. Le milieu de vie et de réclusion devient autoclave. Les rejets exogènes renforcent une organisation rigide, verticale, dirigée par les caïdats endogènes. L’ordre l’emporte sur les échanges et les rites » (Amourous, 2001). Les difficultés rencontrées sont bien sûr antinomiques avec l’idée que l’on peut se faire de la protection de l’enfance [13], tant la violence est présente partout et puisque, par conséquent, la situation des enfants tend plutôt à se dégrader (sauf à penser comme certains que protéger consiste seulement à imposer aveuglément de l’ordre). Quoi qu’il en soit, comme le disent certains cadres, « on préfère laver notre linge sale en famille ». Fermez la porte, il n’y a rien à voir ! Donner la parole aux enfants pour qu’ils disent leur mot sur la maison qui les accueille apparaît alors dans ce contexte comme un non-sens : pourquoi, tant que nous y sommes, ne pas la donner aussi aux prisonniers pour parler de la prison et aux fous pour parler de l’asile ?
13 Troisième hypothèse enfin : la difficulté pour ceux qui sont en position de pouvoir à admettre que leurs subordonnés (ou plus généralement ceux qui dépendent d’eux) aient quelque chose à dire d’intéressant sur leur travail et leur existence quotidienne. Le chef croit toujours mieux connaître qu’eux le métier de ceux qu’il encadre (si ce n’était pas le cas, pourquoi serait-il chef ?). Cette question renvoie à un des présupposés fondamentaux de la sociopsychanalyse qui y répond : « Nul n’est mieux placé pour parler de son travail que celui qui l’exerce » (Prades, 2011). Cette idée, que la plupart des gens font mine d’approuver, n’est en réalité presque jamais appliquée. La hiérarchie ne relève pas seulement de l’ordre de l’efficacité ou de la nécessité : elle imprègne et structure la pensée en y dictant ses agencements. Le chef n’est pas une donnée parmi d’autres : c’est un « donné ». Ainsi, ce directeur peut-il dire tout haut et de manière radicale ce que la plupart pense : « Donner la parole aux personnels de base, aux résidents, aux enfants, aux familles, relève de la démagogie et de la pseudo-démocratie participative. Si ça marchait, à quoi pourrais-je bien servir [14] ? » Encore une fois : la hiérarchie est davantage que la traduction d’une manière de travailler qui serait la moins mauvaise, la plus efficace : « Il faut bien des chefs, comme on dit qu’il faut bien une police. » Elle est aussi et surtout une représentation du monde et de l’entreprise (véhiculée en particulier par les cadres de direction) qui marginalise la place donnée aux sans grades, aux usagers et aux familles.
14 Il ne suffit pas d’abandonner en droit la notion de « substitution » pour la remplacer par celle de « suppléance » pour effacer les fondements objectifs de bon nombre de situations éducatives et l’histoire des professions. Pour que l’usager arrive à être au centre du travail de l’institution, il faudrait que des dispositifs appropriés pour les y conduire, capables d’endiguer les forces agissant en sens contraire, soient mis en place. Il faudrait, pour paraphraser Gérard Mendel (1999), que les idées n’apparaissent pas comme tombant du ciel, mais qu’elles puissent réellement monter du sol. Et comment y parvenir si nous restons dans le ciel des idées ?
La peur du groupe homogène
15 Récemment, une directrice d’un Centre d’hébergement de familles nous [15] sollicita et nous demanda comment nous pouvions répondre à une double demande : la supervision d’un groupe d’éducateurs (jusqu’ici assurée par la psychologue de l’établissement) et celle d’un groupe de cadres dont la directrice ferait partie. Dans la réponse écrite faite par l’ADRAP, il était indiqué : « Il ne nous a pas semblé opportun de prévoir une supervision de cadres où vous seriez présente pour les raisons que nous vous avons indiquées oralement [16] » ; l’une d’entre elles est que seuls les groupes homogènes de métiers sont susceptibles à la fois de se prémunir contre la « censure » et « l’autocensure » dans l’expression et de permettre une élaboration collective efficiente. À l’heure de l’individualisation des pratiques et de la transversalité si valorisée, le groupe homogène apparaît pourtant au mieux comme une notion dépassée et au pire comme un danger en raison de son caractère identitaire.
16 Lors d’un séminaire réunissant des DRH (directeurs des ressources humaines) de grands groupes à Sophia Antipolis (près de Nice) auquel nous participions (Gérard Mendel et moi-même) à la fin des années 1990 (en présence d’un ancien secrétaire général de la CFDT), et après la projection du film Le bout de ses actes [17], un participant dit : « Mais votre intervention, c’est le retour à la lutte des classes. C’est ringard ! Moi, dans mon entreprise qui est une multinationale, on se tutoie tous, du PDG au gardien. Je tape sur l’épaule de n’importe quel employé et si le dernier des salariés (au plan hiérarchique) a quelque chose à me dire, il peut me le dire en face ! ». Il n’y a aucune raison de mettre en doute la sincérité de celui qui exprimait ainsi une vision du monde et de l’entreprise à la fois subjectivée et déconflictualisée. Dans cette conception anti-déterministe, il n’y a plus de relation directe entre la place que la personne occupe dans la hiérarchie sociale (dans le travail en particulier) et ce qu’elle pense ou ce qu’elle fait. L’individu apparaît comme en « apesanteur institutionnelle ». Il est abstrait. Il n’existe que dans la tête de ceux qui l’inventent. Ce qu’il dit et ce qu’il fait ne peut faire l’objet d’aucun essai d’objectivation, rendant (au passage) superflues les sciences humaines. Peut-on s’accommoder de leur disparition programmée [18] ?
Les risques de l’intervention
17 Georges Lapassade avait montré, il y a longtemps, combien la nature de l’intervention était bien différente de celle de la formation, et que le passage de l’une à l’autre n’allait pas de soi. Cette question s’est reposée au début des années 1990 lors d’une formation intra-muros organisée dans une Maison d’enfants à caractère social. Cette formation avait progressivement pris la forme d’une intervention puisqu’elle avait conduit le groupe en formation à réfléchir collectivement sur le sens de son action en reconstituant l’histoire de l’institution. Ainsi, les plus anciens racontaient aux plus jeunes des moments de cette histoire dont bien des aspects recouvraient l’histoire personnelle de ceux et celles qui l’évoquaient. Ainsi, l’identité professionnelle pouvait se confondre avec l’identité personnelle et ceux qui s’exprimaient en prenaient tout à coup conscience. Lors de ces récits, l’émotion était parfois à son comble au point de gagner la totalité des participants donnant aux pleurs ou aux silences l’aspect d’une communion, dans sa profondeur et sa dimension collective. Les dates et les mots inscrits sur des feuilles de papier affichées au mur offraient une chronologie irréfutable où le concret prenait le pas sur l’abstrait et le réel sur le fantasme. Du chaos naissait du sens, de l’histoire et par là même, la possibilité de faire autre chose que de répéter. « Le rapport au temps passé, écrivions-nous (Prades, 2011), est au centre de l’intervention, entre l’ancien (la répétition du même) et l’avènement du nouveau (de l’autre, de la créativité) : le risque se loge ici même ». Risque propre à l’intervention parce qu’elle est un acte et donc une aventure (Mendel, 1998). La reconnaissance du passé avec ses vides et ses trop-pleins, ses ruptures et ses linéarités, conduit à un présent qui apparaît comme le produit de ce passé. « Tout avait donc un sens », semblaient penser les participants. Cette formation, qui comportait dans son projet toute une série d’enseignements, s’est transformée en une intervention psychosociale positionnant le groupe de professionnels dans la situation d’avoir à réfléchir individuellement et collectivement à son passé institutionnel afin de mieux comprendre le présent et préparer l’avenir. Or, ce changement (de la formation à l’intervention), pourtant réussi tant au plan de son contenu (originalité de la démarche), de sa réception par les participants que de ses effets (arrêt des absences chroniques du personnel, par exemple), n’était pas du goût des commanditaires qui le firent savoir lors de l’évaluation, compromettant l’organisation d’une seconde session de formation.
18 Bien entendu, transformer la demande, sans en référer à ces derniers, est au moins discutable, sinon condamnable.
19 Pourtant, l’une des hypothèses à la compréhension de cette attitude que nous préférons retenir paraît plutôt être la suivante : l’intervention psychosociologique conduit ceux qui y participent à s’interroger sur leurs pratiques effectives et sur leurs rapports au projet institutionnel et donc à la direction. Cette posture est bien différente de celle du professionnel en formation qui vient en quelque sorte parfaire sa formation de base : il vient là pour « combler ses manques » qui expliqueraient en grande partie, pour la direction, les pratiques imparfaites constatées. Les directions d’établissements ne s’y trompent pas. Presque toujours, former leurs personnels les conforte dans leur position, sans risques, alors qu’introduire une intervention psychosociologique les bousculera à coup sûr : « Le demandeur d’une intervention, quel qu’il soit […] ne demande jamais que le pouvoir qu’il représente soit questionné, mais au contraire qu’il soit renforcé » (Enriquez, 1997). « Notre expérience pratique nous conduit aussi à ajouter que sa préférence va le plus souvent à une intervention seulement psychologique ou seulement sociologique, plutôt que psychosociologique parce que cette dernière introduit des liens entre dynamiques sociales et psychologiques que les premières ignorent. De fait, l’analyse sociologique renvoie la plupart du temps aujourd’hui à la sociologie des organisations (version Crozier) : nous sommes en effet passés d’un secteur professionnel centré sur le métier à un système technique s’appuyant sur l’organisation » (Prades, 2012). De son côté, comme chacun sait, la psychologie « psychologise » et tend à renvoyer les participants à eux-mêmes.
20 L’intervention psychosociale explicite toujours (Mendel, Prades, 2002) les liens entre psychologie et sociologie et donc entre les sujets et l’institution. Ainsi, dans la pratique de l’intervention, telle difficulté rencontrée ne sera pas seulement abordée sous l’angle de la psychologie de tel ou tel acteur (le chef pervers ou l’employé inhibé), ni rapportée qu’aux seuls dysfonctionnements institutionnels, mais envisagée comme la résultante de facteurs psychosociologiques qui s’entremêlent et qui mettent au jour les rapports entre des pratiques effectives et l’organisation du travail qui les permet. Peut-on se défaire de cette exigence sous prétexte qu’elle entraînerait de la complexité ?
L’intervention interrompue
21 Rappelons que l’intervention sociopsychanalytique est une intervention au long cours, qu’elle a vocation à s’intégrer à l’organisation du travail, comme troisième canal de communication, à côté du canal hiérarchique et celui des organisations représentatives du personnel (syndicat, CE). Certaines interventions durent quelques mois, d’autres des années (Moreau, 1999 ; Wietzfeld, Mendel, Roman, 1993). L’arrêt d’une intervention est très souvent lié à des causes objectives, en quelque sorte indépendantes de l’intervention : changement de direction, arrêt du financement ou modification de l’organigramme, par exemple. Mais d’autres causes existent que nous voudrions évoquer ici et qui sont rarement dites tant il est vrai que l’intervention souffre d’être régie par un contrat à durée déterminée qui ne contraint pas le commanditaire à justifier le fait de congédier les intervenants « sans crier gare », comme dirait Gilles Herreros (2012).
Intervention et coaching
22 À deux reprises au moins, des demandes de coaching nous ont été adressées ; une fois au sein d’une association militante de femmes lors d’une intervention, relative à l’écriture collective d’un projet de service ; et une autre fois, au sein d’une petite association à vocation économique [19], où un DI avait été installé. Dans les deux cas, l’intervention s’était ensuite orientée vers une demande d’aide se rapprochant de ce qu’on appelle aujourd’hui le coaching individuel. Mais les raisons ne sont pas exactement les mêmes. Dans le premier cas, qui nous intéresse plus particulièrement ici, le travail autour du projet de l’établissement avait pris une tournure institutionnelle débouchant sur la nécessité de modifier l’organisation du travail, cette dernière apparaissant trop dépendante de la personne de la directrice, militante et surtout mère-fondatrice d’un établissement qui lui devait réellement sa naissance. La dimension « psychofamiliale » du fonctionnement était si évidente et forte que personne n’aurait seulement songé à une organisation du travail sans elle. Les salariées (au féminin) étaient l’objet d’une organisation du travail construite exclusivement sur les relations que chacune d’entre elles entretenait avec la directrice. Nul ne pouvait prétendre s’intercaler entre elles, surtout pas l’intervenant (au masculin), qui tentait « naïvement » de donner à son intervention une couleur psychosociale. L’épilogue fut l’arrêt de la formation-intervention et la mise en place d’un coaching auprès de la directrice assuré par une intervenante spécialisée en analyse transactionnelle.
23 On voit bien que l’idéologie politique visant à plus d’égalité n’élude en rien la question du pouvoir dans les institutions. Mieux, l’idéologie égalitaire proclamée (et écrite dans les statuts des associations comme celle dont nous parlons), y compris lorsqu’elle s’appuie sur la diversité, masque l’inégalité de fait [20] entre ceux qui dirigent et ceux qui exécutent, en particulier dans les partis politiques et associations de gauche [21]. Le militantisme pour l’égalité n’interroge que rarement les formes organisationnelles qu’il emprunte pour se déployer. C’est, selon nous, une caractéristique fondamentale du drame porté par le mouvement social du XXe siècle. L’intervenant peut-il renoncer à s’y intéresser même s’il sait qu’on ne le lui pardonnera pas de le faire ?
Taylorisme et pointeuse
24 Une intervention sociopsychanalytique au sein d’une maison de retraite, qui a duré cinq ans (quinze cycles), a connu une évolution typique de ces dernières années. L’intervention au long cours peine en effet « à ouvrir les portes fermées », à dépasser les situations de blocage. Au fil du temps, les budgets se resserrent, le nombre de résidents augmente plus vite que celui du personnel, les conditions de travail se dégradent inexorablement. Le personnel, dans tous les groupes, voit et déplore cette évolution qu’il condamne, impuissant. Surtout, cette dégradation lui apparaît sans issue. De sorte que les contenus des concertations et de leurs communications s’appauvrissent puisque les possibilités de répondre positivement aux demandes des personnels se réduisent et que, pour parler comme l’ergonomie, l’écart entre prescrit et réel se creuse dans le sens où ceux qui travaillent sont dans l’impossibilité matérielle d’effectuer ce pourquoi ils sont payés. Plus se dégradent les conditions de travail, moins les possibilités de les améliorer existent.
25 Au cours du douzième cycle [22] de l’intervention, l’ADRAP a été informée de la mise en place de pointeuses à la demande des syndicats et du comité d’entreprise. Une telle initiative venait d’une demande de contrôle consécutive au fait que certains agents « ne faisaient pas leurs heures ». Elle a donné lieu à la rédaction de la note suivante dans le compte rendu du comité de pilotage (cycle 12, 4 décembre 2009) et diffusée à l’ensemble du personnel sous la forme d’une « Note de l’ADRAP » : « Le système des pointeuses traduit matériellement une conception taylorienne du travail qui vise à l’évaluer à partir de son temps d’exécution. Il tend à minorer la dimension qualitative du travail et à déresponsabiliser ceux qui travaillent. À ce titre, il va à l’encontre de ce que l’ADRAP se propose de promotionner » (extraits). Un tel positionnement va largement conditionner la suite de l’intervention et pose au moins deux questions. La première interroge la posture de l’intervenant, sa neutralité, son objectivité. En SP, sa neutralité s’appuie sur le fait que l’intervenant porte un dispositif institutionnel qui a sa logique propre et dont il est le garant. Ce n’est que lorsque des décisions institutionnelles viennent la contredire que l’intervenant s’autorise à rendre compte de cette incompatibilité. La seconde question a trait aux limites de l’intervention psychosociale : peut-elle perdurer si les conditions minimales à sa mise en œuvre ne sont pas remplies et si les règles qu’instaure l’institution s’opposent à celles que l’intervention vise à instituer ?
Un diagnostic social sans suite
26 Le diagnostic social répondait à une demande provenant d’une petite ville, formulée en 2010 [23]. Elle concernait plus particulièrement son service « Enfance et jeunesse » et avait deux objectifs principaux : un état des lieux relatif à son fonctionnement et la proposition de préconisations en découlant. Pour ce faire, l’ADRAP se proposait d’utiliser, d’une part, les moyens mis en œuvre habituellement dans ce type d’étude : observation, documentation (rapports d’activités, documents administratifs et financiers…) et, d’autre part, la réalisation par notre groupe, d’entretiens individuels et collectifs auprès de l’ensemble des salariés travaillant dans ce service. Trois phases d’enquête ont été programmées en un temps très court (trois mois). Première phase : quatre entretiens individuels avec le directeur général des services et trois responsables de services et quatre entretiens de groupes de salariés. Seconde phase : retour sur les quatre groupes, évaluation intermédiaire par la présentation et la discussion d’un texte de synthèse préparé par le groupe ADRAP. Enfin, troisième phase : restitution finale à un groupe composé de responsables (dont le maire) [24]. La « conclusion générale opératoire » dégageait « des priorités » relevant de :
27 – « la mise aux normes » et « la restructuration du service » ;
28 – « un management rénové » (« réexamen des lignes hiérarchiques ») et une « responsabilisation des employés » permettant des « innovations [25] ». Ces préconisations étaient assorties de propositions précises de suivis et d’accompagnement par l’ADRAP à titre gratuit.
29 La remise du rapport fut précédée d’une présentation orale où fut particulièrement mis en lumière, et la nécessité pédagogique et légale de procéder aux révisions proposées, et le fait qu’un membre de l’ADRAP serait à disposition gracieusement pour accompagner ce changement. Un chèque, accompagné de remerciements polis, arriva. Et c’est tout. Nous mettons bien l’accent sur la gratuité de l’offre pour bien montrer que la cause de l’absence de suite à cette intervention n’est pas d’ordre financier.
30 L’hypothèse privilégiée serait plutôt liée au rapport que l’on peut faire entre intervention et changement, entre la connaissance que nous pouvons avoir du fonctionnement d’un service (après réalisation d’un « diagnostic social » comme c’est le cas ici) et sa prise en compte pour modifier le cours des choses. L’analyse que nous proposons montre, selon nous, les limites du diagnostic dans ses capacités à entraîner du changement. Le dispositif institutionnel, tel que la SP le prévoit dans sa forme typique, traduit un processus de changement continu tout au long de son déroulement. Les sujets changent en participant au dispositif et surtout, s’y engagent indépendamment de la direction. Dans l’intervention relevant du diagnostic social, la phase de recueil de données débouchant sur le diagnostic est séparée de la phase de changement qui n’appartient plus aux salariés. Il est sur ce point intéressant de noter que, dans un certain nombre d’interventions que nous avons pu isoler et analyser ailleurs (Mendel, Prades, 2002), l’absence de préconisations s’appuie implicitement sur l’idée (cognitive) que la connaissance induit le changement [26]. Autrement dit, l’identification de dysfonctionnements aurait pour conséquence quasi-mécanique une modification les concernant allant vers leur résolution. Or, nous savons bien que si tout changement conséquent nécessite une connaissance (provenant d’un mouvement social ou d’un audit, d’un diagnostic, d’une intervention, d’une analyse : peu importe ici le terme ou la nature de la prestation), la seconde n’accouche pas nécessairement du premier. Combien de diagnostics sociaux excellents restés sans suite dans les tiroirs des directions d’entreprise ?
31 C’est que le changement est toujours synonyme de risque, et comme nous l’avons montré ailleurs [27] (après Eric Fromm, Ronald Winnicott, Gérard Mendel et Vaclav Havel [28]), la peur de la liberté qu’il engendre entrave la marche vers cette même liberté (pour la direction comme pour tout un chacun). Faut-il continuer à se payer de mots (par exemple avec la fameuse capacité à se « remettre en question » qui caractériserait tant le travail social depuis sa naissance) et ignorer cet aspect de choses ?
L’intervention comme tiers [29]
32 Disons-le d’emblée : intervention n’est pas médiation [30]. Il n’y a pas dans la première prétention à l’équilibre, à la neutralité, la seule position possible étant probablement celle de garant. Garant de la tenue de certaines règles qui peuvent se traduire par un dispositif ou, plus modestement, par des postures : la confidentialité, par exemple, ou plus simplement encore la ponctualité. Ronald Winnicott disait qu’il arrivait que, « sur fond de détresse, la seule chose que l’analyste ait à offrir à son patient est sa ponctualité » [31]. C’est peu et beaucoup.
33 Lors d’une intervention dans une Maison d’enfants à caractère social déjà plusieurs fois rapportée [32], les intervenants opéraient dans un établissement où l’un des leurs occupait un poste à responsabilité. Plusieurs conséquences découlent de cette situation. La première concerne le groupe des intervenants : lorsqu’ils se réunissent, ils sont amenés à exclure systématiquement de leur réflexion collective sur l’établissement en question ce non-tiers pour un temps plus ou moins long, produisant de facto chez ce dernier de la frustration. La seconde se passe dans l’établissement lors de la réunion du groupe de pilotage réunissant les différents responsables (dont le chef de service, aussi membre de l’ADRAP). Rappelons d’abord : d’un point de vue psychanalytique, « le tiers est une instance séparatrice jugée vitale pour le sujet comme pour la société. La séparation serait ce qui permet au sujet d’échapper à une symbiose mortelle […] [33] ». Donc, dans le cas qui nous occupe ici, l’intervenant-tiers ne l’est plus vraiment car il ne l’est évidemment pas aux yeux du cadre (aussi membre de l’ADRAP), ni à ceux des autres membres du groupe de pilotage qui ne peuvent ignorer cette appartenance et leur inspirer un soupçon de connivence. Il n’y a donc pas de tiers, pas de séparation possible, seulement « fusion » ou au moins « confusion » : la méfiance est généralisée et la position du personnel-cadre intenable. L’intervention ne pourra que s’interrompre. Il en précipitera sans doute, on ne sait trop comment, la fin. Faut-il encore remiser tout ou partie sur le compte du hasard et de l’inattention [34] ?
Changement d’intervenant et transfert
34 Depuis quelques années, il arrive à l’ADRAP de pratiquer la supervision un peu à la manière des « groupes Balint » [35]. C’était le cas, en 2009, dans un service d’AED [36] auprès d’une équipe composée d’éducateurs et d’éducatrices spécialisés qui souhaitaient pouvoir réfléchir ensemble sur les situations vécues par eux et jugées de plus en plus difficiles. Dans cette équipe, se trouvaient deux éducatrices qui avaient été les étudiantes de l’intervenant. Elles l’appréciaient sans doute à la mesure de l’aide qu’il leur avait apporté dans le suivi de leurs mémoires de fin de formation. Deux séances eurent lieu qui permirent de définir en situation les modalités d’intervention. Deux événements marquèrent la suite de la supervision : d’abord la demande d’une autre supervision provenant des chefs de services. Cette demande eut pour conséquence l’intervention improvisée et inopinée du directeur du service qui décida d’une évaluation orale anticipée des deux séances qui avaient déjà eu lieu dans les groupes de base sans en informer les intervenants et sur la base de propos entendus hors du dispositif. Cette évaluation orale anticipée eut pour résultat de déstabiliser l’équipe. Parallèlement, l’intervenant supervisant l’équipe d’éducateurs a dû être remplacé par un autre membre de l’ADRAP afin de pouvoir se déplacer vers le groupe de chefs de service. Après la séance avec le nouvel intervenant, l’équipe d’éducateurs demanda l’arrêt de l’intervention. Comment l’expliquer ? Par des raisons internes à l’institution, sans doute, la déstabilisation favorisant (par les temps qui courent) moins le changement que les pratiques défensives [37]. Par des raisons externes aussi provenant du groupe ADRAP car changer d’intervenant revenait à « casser le transfert ». Alors, pourquoi l’avoir fait ? Faute d’inattention ou désir d’interrompre l’intervention ?
Intervention longue et créativité
35 Nous l’avons évoqué plus haut : l’intervention sociopsychanalytique est une intervention au long cours, car elle suppose – comme la psychanalyse – de la maturation. Elle s’appuie sur un processus d’élaboration collective qui demande toujours du temps [38]. Ce faisant, l’intervention épouse les aléas du fonctionnement institutionnel, pour le meilleur et pour le pire : départ d’un directeur, évolution budgétaire négative ou positive, rotation ou stabilité du personnel…
36 L’analyse des comptes-rendus écrits des réunions du 31e cycle (huitième année d’intervention) dans une maison de retraite a attiré l’attention des membres de l’ADRAP par la pauvreté de l’élaboration : aucun point nouveau à l’ordre du jour, aucune proposition en provenance des groupes. Que de la répétition, de la plainte et du retrait, ensemble corroboré par un absentéisme record. Que fallait-il en penser ? Devions-nous corréler ce constat à la durée de l’intervention ? Devions-nous retenir l’hypothèse de la lassitude ? Rien n’est moins sûr. Notre hypothèse serait plutôt la suivante : la durée d’une intervention sociopsychanalytique pourrait jouer contre elle lorsque les ressources de l’institution s’épuisent. Si toutes les demandes des groupes sont suivies de refus systématiques de la part du comité de pilotage, si toutes les propositions des mêmes sont rejetées en bloc par les seconds, si les difficultés rencontrées par les salariés sont récurrentes et qu’elles leur semblent insolubles, alors ils ont le sentiment qu’aucune amélioration ne sera possible et que, par conséquent, l’intervention ne sert à rien. Car, et personne ne l’a montré sans doute mieux que Gérard Mendel, nous sommes psychologiquement largement déterminés par notre environnement social. Quand la source sociale se tarit, la créativité personnelle et collective tend à s’amenuiser. Et il devient de plus en plus difficile au Dispositif Institutionnel de compenser cette perte. Dans ces conditions, pourquoi et comment continuer ?
L’institution comme famille
37 Un autre cas offre une configuration institutionnelle proche de celui que nous avons évoqué plus haut où la directrice était aussi elle-même fondatrice de l’association [39]. Mais le point névralgique concerne ici la dimension de l’association : une douzaine d’employées (au féminin). La constitution de groupes homogènes s’en trouvait délicate et surtout, l’étanchéité entre eux s’avérait quasiment impossible. Leur proximité spatiale et affective rendait la confidentialité et l’anonymat aléatoires. De sorte qu’après un an de fonctionnement, il ne se trouvait plus que la directrice pour réclamer la poursuite de l’intervention (ce qui est tout à fait compréhensible puisqu’elle se trouvait bien seule), les salariées expliquant qu’elles pouvaient fort bien discuter de n’importe quel problème en face-à-face avec leur directrice. Là encore, cette croyance en la capacité à s’extraire des liens de subordination, en raison d’une grande proximité affective, est très partagée. L’autocensure pour cause de culpabilité échappe largement aux protagonistes, peut-être parce que la soumission n’est acceptable qu’au prix de ce déni. Les concepts clés de la sociopsychanalyse, « psychofamilialisme » et « psychosocialité » [40], doivent ici être mis à l’épreuve pour nous aider à y voir un peu plus clair. Face à leur hiérarchie, les salariés, en général, se pensent toujours plus libres qu’ils ne le sont en réalité. On croit volontiers pouvoir s’expliquer, d’égal à égal, lorsqu’une difficulté survient, faisant fi du fait que l’appropriation de l’acte génère de la culpabilité (Mendel, 1992 ; Rueff-Escoubès, 2008). On le croit d’autant plus que les relations nous paraissent bonnes, apaisées, de confiance, déconflictualisée. « Psychofamilialisme » et « psychosocialité », ces deux aspects de la même personnalité, tendent à se confondre quand, par exemple, le chef (pour peu qu’il soit charismatique) apparaît comme un père, ou plus généralement chaque fois que les liens sociaux prennent la forme de relations parentales. Le chef devenu père nous condamne à être ses enfants avec les formes psychologiques régressives de dépendance idoines aux rapports familiaux qu’une telle situation engendre.
38 Dans ces situations et d’un point de vue sociopsychanalytique, la question de la viabilité de l’intervention se pose (nous l’avons évoqué, seule la directrice en souhaitait la poursuite) puisque la dimension psychosociale et collective de l’intervention se trouve minorée au profit d’une approche individuelle. De fait, accepter que le Dispositif Institutionnel dérive vers le « psychofamilial » aurait été comme naturaliser des relations de type familial dans un lieu de travail. Le comble pour un sociopsychanalyste.
Conclusion
39 L’intervention n’aura pas lieu parce que la présence des enfants (dans une MECS) n’est pas souhaitée ; parce que le groupe homogène (dans un centre d’hébergement de familles) fait peur ; parce que, dans une autre maison d’enfants, l’intervention (en tant que processus de changement) apparaît comme un risque trop important à prendre.
40 D’autres interventions sont interrompues en raison de leur dimension jugée trop collective (on préférera le coaching), pourtant dans une association militante de femmes. Ou bien, lorsque dans une maison de retraite, l’intervenant prend position contre l’instauration de pointeuses, compromettant fortement la poursuite de l’intervention, et en s’opposant de fait à ceux qui ont contribué à leur mise en place.
41 La question de l’intervention interne a été posée par l’analyse institutionnelle [41], par exemple. Au plan pratique, elle est monnaie courante : combien de psychologues ou psychiatres salariés d’établissements y assurent les supervisions auprès des équipes ? Pourtant, on ne saurait faire fi du fait que l’intervention est censée être une pratique tierce. Que se passe-t-il, comme nous l’évoquons, lorsque l’un des membres du groupe ADRAP est aussi cadre socio-éducatif dans un établissement où le groupe de SP intervient ? Est-il sans effet sur l’intervention de vivre des frustrations lorsque ce dernier se réunit ? Est-il possible de se positionner clairement dans un Comité de pilotage lorsqu’il s’y trouve une personne qui est à la fois cadre de direction de l’établissement et membre du groupe ADRAP ?
42 On voit bien que les types de relations entre les membres d’un groupe et l’intervenant peuvent être capitaux : indépendamment du contenu des séances, la nature de la relation peut déterminer de l’issue de l’intervention. En sociopsychanalyse, alors même que l’intervention se traduit par un dispositif institutionnel qui fait contrepoids, le temps de l’intervention, à l’organisation du travail (à ses divisions), la dimension transférentielle de l’intervention n’y est pas moins présente.
43 La durée de l’intervention a aussi son importance : courte, elle vise la catharsis (Moreno), l’expression concentrée, parfois explosive des contradictions institutionnelles, comme la socianalyse (analyse institutionnelle) à ses débuts : il fallait créer les conditions pour que « s’expriment les non-dits de l’institution » (Lourau, 1970) ; au long cours, elle se propose de donner au contraire le temps, à la maturation, à l’élaboration collective tout au long des séances de travail. C’est pourquoi d’ailleurs, la socianalyse a été longtemps considérée comme une intervention « pour temps de crise » et de tempête [42], la SP étant plutôt adaptée au « régime de croisière », comme disait Mendel [43].
44 Enfin, « la société n’est pas une famille » (Mendel, 1992). L’institution non plus. Et nous n’avons pas intérêt à ce qu’elle le soit car, lorsque c’est le cas, c’est la régression vers le psychofamilial qui est en marche et qui gagne. Nous savons qu’un tel processus, à l’échelle collective, peut être catastrophique.
45 Ces quelques illustrations d’actes manqués en intervention (que l’intervenant aurait pu et dû poursuivre) relèvent effectivement moins du hasard ou de l’inattention dont il ferait preuve que de désirs refoulés et surtout de la complexité dans laquelle l’intervention l’entraîne et qu’il tend presque toujours à minimiser. Il croit en général, ou fait mine de faire croire, qu’il maîtrise les innombrables variables qui caractérisent les différents moments d’une intervention faite, rappelons-le, par des intervenants humains au milieu d’hommes et de femmes (et non pas d’insectes), et dans des milieux structurants. En réalité, ces actes manqués montrent à quel point chaque défaillance dans la logique interne de l’intervention (qui ne se réduit pas à la logique psychologique de l’intervenant), d’où qu’elle vienne, qui se traduit dans l’écart entre la théorie qui l’inspire et les méthodologies qu’elle développe (Mendel, Prades, 2002), se paie comptant.
46 Somme toute, nous pouvons gagner à perdre tant l’impossibilité de réaliser une intervention ou l’obligation de l’arrêter rend nécessaire de la repenser dans sa globalité et dans ses détails, d’envisager le nouveau contre la répétition, même si – parce qu’elle se déroule dans le réel – l’inattendu participe de la définition même de l’intervention. Mais, il nous faut pour cela cette « capacité à sortir du cadre », dont parle Pierre Bayard [44], « qui n’est pas seulement un cadre administratif mais un cadre inconscient de pensée, qui permet d’inventer, par un véritable travail de création, des bifurcations qui ne se dessineraient pas en temps normal. […]. Cette capacité n’implique pas seulement une re-création du monde, traversé de nouvelles lignes de force qui en remodèlent le paysage, elle signifie aussi une re-création de soi. L’acceptation de perdre implique nécessairement une modification du sujet et de son rapport au monde, et surtout à soi […] ».
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Mots-clés éditeurs : Acte manqué, intervention interdite, intervention interrompue, sociopsychanalyse
Date de mise en ligne : 24/06/2013
https://doi.org/10.3917/cnx.099.0153