A propos du partenariat franco-algérien
Pages 171 à 182
Citer cet article
- COLIN DE VERDIÈRE, Hubert,
- Colin de Verdière, Hubert.
- Colin de Verdière, H.
https://doi.org/10.3917/come.076.0171
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- Colin de Verdière, H.
- Colin de Verdière, Hubert.
- COLIN DE VERDIÈRE, Hubert,
https://doi.org/10.3917/come.076.0171
1 Le thème proposé est sensible, tant sont complexes les différents aspects et la problématique des relations entre la France et l’Algérie.
2 1/ Tentons d’abord d’appréhender la spécificité de ces relations. Aujourd’hui encore, celles-ci sont souvent le fruit des visions de notre passé commun, qui ne concordent pas nécessairement, voire s’affrontent lourdement. Une chose est sûre : l’Algérie, comme la France, sait ce qu’elle veut sur le plan bilatéral et lorsque l’un ou l’autre pays évoque ou accepte le terme de partenariat, ce n’est jamais le fruit de ce qu’il ressentirait comme une « obligation ». Selon le temps, le partenariat est délibérément recherché, d’un côté ou de l’autre, rarement simultanément. A d’autres moments, il est profondément récusé par l’un ou l’autre partenaire. Mais, au fil du temps, il redevient un objectif, sinon toujours une réalité. Une mécanique bilatérale peut avoir-c’est le cas entre la France et l’Algérie- des ressorts complexes, mais elle suppose, dans tous les cas, l’existence de deux acteurs. Chacun d’entre eux est maître de son jeu, des interprétations qu’il fait du jeu de l’autre et des points d’accord éventuellement apparus.
3 N’oublions pas non plus que des Etats comme la France et l’Algérie sont ancrés aujourd’hui dans des environnements régionaux distincts, avec lesquels leur relation bilatérale doit compter. Il en découle- c’est le cas de la France- des contraintes institutionnelles et politiques, telles celles que nous apporte l’Union Européenne, au sein de laquelle se déploie notre politique extérieure : cela crée des facilités additionnelles, parfois aussi quelques rigidités.
4 Quant à considérer que le partenaire de la France serait « difficile », ce qui est fréquemment avancé du côté français, c’est là une qualification qui mérite réflexion. L’histoire des relations bilatérales franco-algériennes depuis 1962 a certes eu son lot d’épreuves, de brouilles et de malentendus, souvent imputés à la seule partie algérienne par les français –et réciproquement du côté algérien. Mais on peut s’interroger à propos de l’autre plateau de la balance : pensons-nous que le partenaire français ait été le seul à juger son vis-à-vis comme « un peu difficile » ? N’avions-nous pas, périodiquement, de nouveaux objectifs, voire des contraintes légitimes, qui nous conduisaient à imposer des changements de cap : pensons à l’arrêt des importations de vin algérien ou à la suspension de l’immigration et du régime de libre circulation ? De même pour l’incompréhension, voire la répulsion, qui ont accompagné en France les soubresauts politiques que l’Algérie a connus dans la décennie 1990.
5 En matière de relations internationales, surtout lorsqu’on attache de l’importance à une relation bilatérale, il vaut mieux se demander ce que l’autre pense de vous et ce qu’il attend de vous le cas échéant ; comprendre aussi, s’il y a lieu, d’éventuelles contraintes, voire des frustrations, ou plus simplement, les attentes légitimes du partenaire. La France n’a pas toujours été un partenaire facile, pas plus que ne l’était pour nous l’Algérie.
6 Cela étant dit, il faut revenir sur le passé commun, qui explique en partie, aujourd’hui encore, les aléas ou les succès de nos relations bilatérales, à la différence de bien d’autres pays avec lesquels les données historiques n’ont pas produit les mêmes traumatismes dans les mémoires des peuples. Je ne remonterai pas à la conquête d’Alger, en 1830, sur l’ordre de Charles X, ni à ce qui a suivi sous Louis Philippe, Napoléon III, puis la 3ème et la 4ème Républiques. J’évoquerai plutôt 1962, avec ce que ressentaient alors profondément les uns et les autres. Pour les algériens, il y avait évidemment l’indépendance enfin arrachée et tout ce que cet aboutissement véhiculait de glorieux, de positif, d’enthousiasmant même, dans l’imaginaire local. Du côté français, s’agissant des autorités tout au moins, il fallait valoriser au mieux ce qui allait être ressenti, sinon comme un échec, au moins comme une séparation dramatique : ce fut, décidée conjointement par les négociateurs d’Evian, la grande aventure de la coopération franco-algérienne.
7 Celle-ci devait contribuer à l’édification en Algérie d’un pays moderne, mais aussi, dans l’esprit des autorités françaises, un pays dont elles espéraient qu’il resterait proche dans ses actes et dans le comportement de son peuple. L’image du « couple franco-algérien » était, surtout pour la France, mais aussi pour nombre d’algériens, un objectif rassurant et valorisant, même si, très sagement, nous entendions aussi développer nos relations avec le reste du Maghreb : le Maroc, la Tunisie, sans parler des autres voisins, comptaient pour la France. Mais dans ce qui était proposé alors aux français, traumatisés par l’issue de la guerre d’Algérie, c’était tout de même l’exemplarité possible du couple franco-algérien et tout ce dont il serait porteur, pensait-on, pour les relations entre un pays développé et une jeune nation du Tiers-Monde. Du côté algérien, on valorisait une coopération librement consentie, qui faisait de l’Algérie, à un niveau sans équivalent, le partenaire d’une grande puissance.
8 C’était, d’une certaine façon, de la part des dirigeants des deux pays, vouloir jouer sur la raison, pour neutraliser l’excès des passions, passions négatives chez beaucoup de français en 1962, et celles, plus ouvertes, des algériens, dans l’euphorie de ce qu’ils ressentaient légitimement comme une grande victoire. Fidel Castro, en 2004 à Alger, m’a répété une phrase qu’il avait prononcée la veille, dans un discours officiel : « L’Algérie a vaincu en 1962 une des premières puissances militaires de l’époque ». Et Fidel d’ajouter, avec un sourire de connivence, que je devais comprendre que c’était là, dans son esprit, un compliment qu’il avait voulu nous faire. J’ai remercié le « leader maximo » Mais de cet échange et de ce qu’il suggérait de l’imaginaire des peuples, sur lequel avait voulu jouer Fidel Castro, on peut retenir le profond décalage entre l’attitude et les objectifs des deux parties, dans cette période où se construisait l’indépendance de l’Algérie : nous cherchions à dépasser l’échec de notre aventure en Algérie, à inventer une forme nouvelle de relations avec le monde en développement, tout en préservant nos intérêts à long terme, en Algérie d’abord, sur la scène internationale aussi. De l’autre côté, il subsistait certes une affinité particulière pour notre pays, en dépit de tous les drames passés. L’attente était forte d’une coopération qui aiderait à franchir les premiers écueils. Mais il y avait l’apprentissage de la liberté, la découverte du monde extérieur, avec ses opportunités et ses égoïsmes et plus encore un souci de dignité : la volonté d’être reconnu comme un vrai partenaire.
9 Quels qu’aient pu être les espoirs, les aléas, voire les erreurs accumulées, la relation franco-algérienne est restée singulière. La France est encore le premier partenaire commercial de l’Algérie, la langue française retrouve depuis six ou sept ans une place importante dans le système scolaire algérien, l’Algérie est le deuxième pays francophone, les chaines de télévision françaises y sont très regardées et la France est une destination prisée de beaucoup d’algériens. La réciproque est de moins en moins avérée : les français regardent ailleurs, vers l’Europe ou le vaste monde, ils s’intéressent à leur propre chemin et n’ont plus toujours le temps de penser à l’Algérie (ceux, en tout cas, qui n’ont pas d’attaches familiales avec ce pays). Et plus le temps passe, plus ce décalage engendre des frustrations compréhensibles du côté algérien, vis-à-vis d’un pays certes encore idéalisé, mais dont on pense, à tort ou à raison qu’il n’apporte pas de réponses à la hauteur des attentes locales, contrairement à ce qu’on avait cru comprendre des Accords d’Evian : cette attitude peut surprendre, près de 50 ans après l’indépendance, alors que l’Algérie dispose de ressources très généreuses et a, depuis dix ans, considérablement élargi le champ de ses partenaires. Mais c’est ainsi et l’on doit faire avec.
10 2/ Il est vrai qu’au fil du temps, les évolutions des deux pays se sont considérablement écartées. Le coup d’Etat du Président Boumediene, dès 1965, a dévié la trajectoire algérienne. Le défunt Président souhaitait édifier un autre modèle que celui auquel avaient songé les négociateurs d’Evian : un Etat socialiste, dont le socle était un pouvoir issu de l’armée des frontières, à défaut du communisme, et qui promettait le bien-être général. Le décalage idéologique entre ce régime et notre démocratie républicaine ne facilitait pas le dialogue entre les deux pays, compliqué au surplus par le conflit du Sahara Occidental et le refus français de suivre le parti de l’Algérie, quoiqu’on ait pu penser, à l’époque, du bien fondé de la Marche Verte. Boumediene est mort en 1978. L’Algérie a connu un peu plus tard des moments très douloureux, avec la montée d’un fondamentalisme religieux, qui ne cadrait pas avec le concept d’un Etat socialiste, et la dérive du terrorisme, pour, en fin de compte, assurer plus ou moins le retour du pouvoir précédent : après la transition du Général Zéroual, Abdelaziz Bouteflika a eu la charge de relever l’Etat algérien. Il lui fallut composer avec la nouvelle réalité du pays et ce fut la « réconciliation nationale », c’est-à-dire une généreuse amnistie pour les terroristes repentis, d’une part, pour les responsables du maintien de l’ordre pendant la guerre civile d’autre part : une affaire strictement algérienne, sur laquelle la France n’avait évidemment pas à se prononcer.
11 C’était, de fait, une démarche inévitable, mais, pour le reste, le pouvoir restait tenu par les cadres supérieurs de l’Etat, du FLN et de ses avatars : les nouveaux partis politiques autorisés, mais aussi les anciennes structures de l’Etat socialiste, l’UGTA pour la représentation des travailleurs, l’organisation des Moudjahidines et bien d’autres, qui encadrent et structurent encore aujourd’hui la société algérienne.
12 Tout pouvoir se réclame d’une idéologie. Celle-ci est aujourd’hui, en Algérie, plutôt composite : elle fait appel à une religiosité ambiante, qui s’appuie sur les mosquées, comme dans la plupart des pays arabes, et sur les zaouïas. Elle affiche une dose de modernisme, avec la volonté de conduire des réformes économiques faisant place en principe aux mécanismes de marché, dans des conditions tout de même très encadrées par l’Etat et peu favorables au secteur privé. On ouvre le pays, en principe, aux investissements étrangers, mais dans des conditions fluctuantes au fil du temps et plus restrictives que dans les pays voisins du Maghreb. L’idéologie dominante fait fond aussi sur le souvenir de la guerre de libération. Le FLN est l’un des partis dominants, sinon le principal, et le nationalisme reste un élément récurrent du discours et de l’action politique : la France a donc en face d’elle un Etat rétabli, très structuré, où le respect de la verticale du pouvoir est un réflexe acquis et très répandu. Le nationalisme est encore un ressort de l’Etat, particulièrement vis-à-vis de la France, avec des poussées de fièvre anticoloniales, qui font suite parfois à des initiatives malheureuses de milieux nostalgiques en France, mais qui répondent aussi à des contraintes intérieures de l’Algérie.
13 Du côté français, six Présidents de la République se sont succédé depuis 1962, sans que le pays connaisse, à la différence de l’Algérie, de profonds bouleversements idéologiques. La politique attentive et généralement portée à la coopération avec l’Algérie n’était pas remise en cause, mais le grand dessein de toute cette période était plutôt la construction européenne, enjeu mobilisateur, qui aidait les français à tourner la page d’une guerre mondiale et des drames de la décolonisation. Le Président Pompidou avait usé d’un mot malencontreux, qui avait profondément irrité à l’époque beaucoup d’algériens : il avait dit souhaiter « la banalisation » des relations entre la France et l’Algérie. Cette banalisation est largement acquise, dans les esprits, du côté français, sans que cela détourne les dirigeants français de l’Algérie, encore considérée comme un partenaire important, mais qui n’est plus un axe central de leur politique. Il n’est pas sûr, en revanche, que la « banalisation » soit acquise du côté algérien, même si la société algérienne a, elle aussi, changé depuis 50 ans.
14 3/ Les choses étant ce qu’elles sont, comment tenter de porter les relations franco-algériennes au-delà des écueils évoqués et répondre à ce qui est tout de même encore un souhait dans l’un et l’autre pays ? C’est-à-dire de bonnes relations bilatérales, comme nous en avons avec les voisins de l’Algérie. Etant entendu qu’on ne demandera pas aux populations algériennes et françaises de renier leurs convictions, fruits du passé, ni de se détourner des nouveaux chemins qu’elles ont pris, notamment le rassemblement européen pour les français et celui, encore en gestation, du rassemblement du monde arabe pour les algériens. D’une certaine manière, la relation franco-algérienne, avec ses bouffées d’espoir et de rancunes tenaces, constitue une sorte de cas d’école en matière de relation bilatérale dans notre monde contemporain : une relation difficile, qui intègre une dimension psychologique considérable, qui doit gérer des intérêts multiples, sous le regard permanent de médias très attentifs.
15 Un certain nombre de conditions s’imposent pour que cette longue traversée des écueils, ce cas d’école, se passe sans trop de difficultés et que les choses puissent avancer.
16 Une première condition tient à l’existence d’une forte volonté politique, qui ne dure pas seulement le temps d’un voyage officiel, mais qui fixe un cap auquel on s’efforcera de se tenir dans la durée, en dépit des difficultés qu’on ne manquera pas de rencontrer. Dans l’un comme l’autre pays, les occasions ne manqueront pas de lever le pied, ne serait-ce qu’en raison de pressions politiques intérieures, liées ou non à des échéances électorales. Mais on ne dépasse pas des querelles politiques héritées du passé sans la ferme volonté d’y parvenir, étape après étape de préférence. Il va de soi que, dans toute relation bilatérale, le cheminement ne peut se produire que si la volonté politique est partagée des deux côtés. Cette volonté peut être par moments plus hésitante, chez l’un ou l’autre des partenaires, voire plus contrastée. De telles hésitations sont à traiter avec prudence, sans les ignorer, mais sans jeter de l’huile sur le feu.
17 On peut aussi se trouver dans une situation dans laquelle les volontés politiques, de part et d’autre, sont franchement antagonistes : ce genre de cas n’est pas une hypothèse d’école, quelle que soit la relation bilatérale en cause. Si l’un des partenaires a une volonté bien ancrée, il n’est guère d’autre choix que de l’énoncer périodiquement, tout en manifestant qu’on dispose du temps nécessaire pour la rencontre recherchée des objectifs. Et dans cette attente, il faut cultiver les éléments constructifs de la relation avec le partenaire, sans pourtant donner à croire que le débat serait clos sur les autres aspects litigieux, au motif qu’on serait parvenu à réussir tel ou tel élément particulier. Dans une démocratie, les Autorités doivent aussi faire preuve de pédagogie, non seulement avec les partenaires étrangers, mais surtout avec leur opinion publique, souvent prompte à l’incompréhension de démarches qu’elle juge à contrecourant de ses sentiments ou de ses souvenirs, voire à s’indigner contre ce qu’elle reçoit comme des fins de non recevoir de la part du partenaire étranger. Rapprocher des partenaires qui se sont longtemps opposés, ce qui a été le cas de la France et de l’Algérie, est une affaire de grande patience. Et la patience n’est pas la vertu première des peuples, voire des Etats.
18 La deuxième condition, je crois, est de savoir regarder la situation pour ce qu’elle est. Exemple parmi d’autres : de très nombreux pays sont actifs aujourd’hui en Algérie, attirés notamment par sa relative opulence en hydrocarbures et donc en ressources budgétaires. La France est un fournisseur important de l’Algérie, mais n’a plus de position dominante, ce qui est, par rapport au passé, un atout plutôt qu’un handicap. En France, l’Algérie est un fournisseur très conséquent d’hydrocarbures, mais elle ne dispose pas non plus de position prépondérante. La France est d’ailleurs partie prenante au grand marché européen et même au-delà, dans le cadre de la mondialisation. Les jeux sont donc aujourd’hui, en matière économique, plus équilibrés entre la France et l’Algérie que dans les années 1970/80.
19 Autre exemple : l’Algérie a beaucoup changé depuis les années 1980, sous l’effet notamment de la volonté qui fut la sienne- sous Boumediene déjà- de mieux s’approprier ses valeurs fondamentales- sa langue, la langue arabe, et sa religion, l’Islam ; sous l’effet aussi, malheureusement, de la quasi guerre civile qui l’a frappée pendant plus d’une décennie, avec le combat contre une version exaspérée de l’islamisme, fortement influencée par les courants salafistes importés du Proche Orient, et son basculement, pour un temps, dans le terrorisme. Les choses sont aujourd’hui à peu près maitrisées (cf. l’acte politique important qu’a constitué la « réconciliation nationale »), mais nous devons prendre acte des effets durables de ces périodes précédentes. Sachons voir et prendre en compte les nouveaux repères identitaires, islamiques en particulier (dans leur version démocratique), désormais profondément ancrés dans la société en Algérie. Ne confondons pas entre les « islamistes » et la dérive terroriste précédente, en dépit de la capacité de nuisance persistante de certains groupes, au Maghreb et plus généralement dans l’ensemble sahélien. Sachons établir des contacts avec les milieux très divers et les formations politiques qui se réclament de l’islamisme démocratique, c’est-à-dire respectueux des Institutions : apprenons à les connaitre et, par une fréquentation plus habituelle, sans préjudice des autres contacts à entretenir en Algérie, faisons leur connaitre les mosaïques de pensée qui sont la trame des Etats modernes.
20 Troisième condition : veiller attentivement aux éléments positifs de la coopération bilatérale, qui sont le socle de cette coopération. On pensera en particulier, s’agissant des relations franco-algériennes, à la coopération éducative et aux multiples actions de formation dans l’enseignement supérieur et professionnel, tout à fait prioritaires pour le développement de l’Algérie et pour préparer les générations montantes aux responsabilités qui seront les leurs. On pensera aussi, naturellement, à la coopération économique. Nous entendons trop souvent la partie algérienne évoquer ce qu’elle appelle la frilosité des entreprises françaises. Cette appréciation n’est guère fondée, à en juger par le fait qu’hors hydrocarbures, les entreprises françaises sont tout de même, depuis dix ans et ces temps-ci encore, les premiers investisseurs étrangers en Algérie, indépendamment de ce qu’elles font par ailleurs, qui n’est pas négligeable, en termes d’exportations vers ce pays. Le volume des investissements en cause est certes plus modeste que dans d’autres pays voisins, mais chacun sait qu’en matière d’investissements étrangers, la responsabilité n’incombe pas seulement aux entreprises, mais aussi au pays d’accueil. Un dialogue constant s’impose donc, au niveau des entreprises comme à celui des responsables politiques.
21 De la même façon, le dialogue et la coopération en matière de sécurité et de défense, qui est constructif depuis quelques années, mérite d’être soutenu : la Méditerranée est un lieu de passage autant qu’une zone de conflits. L’intérêt de la France et celui de l’Algérie se rejoignent en ces domaines. La lutte contre le terrorisme, qui a été intense, on le sait, en Algérie (elle reste même une priorité), ne peut nous laisser indifférents. Le terrorisme peut se répandre d’une rive à l’autre. La dimension sahélienne qu’il connait depuis quelques années aggrave les risques et interpelle autant la France que les autres européens et leurs partenaires maghrébins. A cela s’ajoute la question des migrations irrégulières : elles défrayaient la chronique ces dernières années, jusqu’à ce que les pays maghrébins, l’Algérie en particulier, prennent conscience que les flux en provenance d’Afrique noire n’aboutissaient pas tous en Europe, mais qu’ils les affectaient durablement : l’Algérie, pour ne parler que de ce pays, est devenue, compte tenu des ressources dont elle dispose, un pays de destination et non seulement de transit. Sur ce sujet, il est très positif que l’Algérie, comme d’ailleurs les autres pays maghrébins, assume ses responsabilités et fasse en sorte, en coopération avec tous les Etats méditerranéens, qu’un frein puissant soit exercé sur les flux en question. On en a vu de premiers résultats positifs ces deux dernières années.
22 Quatrième condition, qui n’est pas la moins difficile, pour aider la France et l’Algérie, si elles le veulent bien, à avancer au milieu des écueils : nettoyer leurs propres placards, ce que tout Etat devrait faire de lui-même sans rien demander en échange à ses partenaires. Chacun sait que les placards sont souvent encombrés d’objets ou de documents qu’on a un temps, parfois il y a très longtemps, jugés intéressants ou chargés de souvenirs personnels auxquels on s’est attaché. Et plus le temps passe, plus il devient difficile de s’en débarrasser. Là aussi, la volonté politique est essentielle : non pas qu’il s’agisse, à propos des relations entre nos deux pays, de heurter telle ou telle catégorie de nos populations respectives. Il s’agit plutôt d’aller au-delà des querelles du passé, de regarder les faits tels qu’on peut les discerner aujourd’hui avec le recul nécessaire : mesure d’hygiène dont toute société a besoin de temps à autre. Il va de soi qu’il revient à chaque pays d’en prendre seul la responsabilité, sans que cela lui soit imposé de l’extérieur, ni qu’il y ait lieu d’attendre de contreparties directes de la part du partenaire. C’est d’ailleurs ce que la France a fait ces dernières années sur des sujets emblématiques : les pensions versées aux anciens combattants de l’ancienne Communauté française et du Maghreb et l’indemnisation des éventuelles victimes des essais nucléaires conduits en Algérie.
23 Il est évidemment souhaitable de prendre son temps pour avancer sur les sujets les plus sensibles ou les plus compliqués, mais il faut quand même la volonté d’avancer, comme notre société le fait sur bien d’autres sujets en s’adaptant aux temps, génération après génération. Là encore, il ne s’agit pas de lier les avancées éventuelles à des gestes en retour du partenaire, dont les actions attendues peuvent se situer sur d’autres registres. En ce qui concerne la France, notre intérêt est d’abord d’assurer la cohésion sociale et cela doit suffire à justifier nos efforts.
24 Nous devons penser, parmi bien d’autres sujets, au travail sur l’histoire, qui ne date pas d’hier, heureusement, mais qui est loin d’être achevé. Les historiens ont la lourde responsabilité d’étudier les archives de toutes natures, de mieux qualifier les faits relatifs à la période coloniale, bref de parler vrai, autant que leur travail le permettra, afin que peu à peu s’atténuent les visions trop contrastées, pour ne pas dire contraires, que l’amertume compréhensible des uns, l’engagement militant des autres ont longtemps permis de prospérer. Les responsables politiques seraient avisés de soutenir avec ténacité la nécessité et les fruits d’une libre recherche sur l’histoire des deux pays, en évitant, autant que cela se peut, de faire de cette démarche un enjeu électoral. Et si des chercheurs algériens s’associent aux travaux des chercheurs français, ce qui est un cas de plus en plus fréquent, cela ne peut être que positif : un regard croisé est toujours utile et la société algérienne en recueillera les fruits elle aussi, avant, le cas échéant, d’ouvrir ses propres archives à une recherche historique professionnelle.
25 Il en va de même du processus difficile, mais parfois laborieux, de l’intégration d’une population d’origine algérienne, fixée en France depuis deux ou trois générations. L’intégration ne se décrète pas. Elle ne peut être que le fruit de la volonté des individus eux-mêmes d’abord, de l’attention agissante des pouvoirs publics et de la communauté nationale dans son ensemble en second lieu. Elle mérite un accompagnement pédagogique, respectueux des personnes et de leurs choix ainsi que, on le sait bien, des investissements lourds dans le système éducatif, en matière de logement, d’action sociale et d’aménagement urbain. C’est à nous, français, qu’il incombe de porter cette ambition. Telle est notre responsabilité. Assumons –la sans chercher, encore une fois, à en faire un argument dans la conduite de notre relation bilatérale, puisqu’en l’occurrence, nous servons nos propres intérêts bien compris. Sachons seulement que sur un tel sujet, tous les algériens nous observent (comme les autres pays d’origine des personnes d’origine étrangère) et qu’une réussite serait profondément valorisante pour notre image, en Algérie et ailleurs.
26 4/ La relation entre la France et l’Algérie ne peut être séparée des aspects multilatéraux, qui n’existaient pas vraiment en 1962, si ce n’est aux Nations Unies : ils offrent aux français, comme aux algériens, l’occasion de sortir d’un tête à tête obsédant, pour trouver, avec d’autres, l’occasion d’élargir la réflexion et de contribuer au bien-être de leurs peuples. Etant entendu que nous ne pouvons résoudre, à la place des maghrébins, les différends qui les opposent et qui entravent leur coopération régionale : la France est fondée à ce qu’aucun de ses partenaires en Afrique du Nord ne lui impose ses propres choix, au détriment des autres membres de cette grande région, Egypte et pays du Sahel inclus.
27 L’exemple des rapports détendus et constructifs qui prévalent dans le cadre dit « 5 +5 » (pays latins de l’Union Européenne et les cinq maghrébins) peut être approfondi, qu’il s’agisse de sécurité collective, d’immigration, d’investissements étrangers- en particulier ceux des PME- ou de grands projets structurants, tels que la gestion des ressources en eau, les pollutions en Méditerranée ou les réseaux énergétiques transméditerranéens. L’Union pour la Méditerranée, dont les débuts sont un peu laborieux, pourrait être un stimulant additionnel, si tant est qu’on veuille bien ne pas la confondre avec le processus de Barcelone : celui-ci a le grand mérite d’exister, mais il est paralysé par le différend israélo-palestinien. L’UPM pourrait plus facilement, tant que ce différend restera ce qu’il est, centrer ses activités sur ce qui relève plutôt d’une politique de voisinage, comme les pays riverains de la Baltique ont su le faire depuis des années avec un voisin de poids, la Russie : les partenaires européens n’auraient, dans une telle approche, aucune raison de se formaliser. Les engagements qu’ils ont pris dans le cadre du processus de Barcelone devraient plutôt les interpeller et pousser l’Union Européenne dans son ensemble à élargir son aide au développement consacrée à la Méditerranée : l’UPM, laboratoire du Processus de Barcelone et non l’un de ses substituts.
28 Au-delà de ce qui peut être fait dans ces cadres multilatéraux, il faut insister sur un nouveau paradigme qui mériterait d’inspirer nos rapports avec l’Algérie, autant qu’avec ses voisins du Sud de la Méditerranée. Ces pays sont déjà plus peuplés que l’ensemble des pays européens riverains de la Méditerranée : environ 234 millions d’habitants, contre 197 millions pour la rive européenne. Ils auront en 2025 quelque 325 millions d’habitants, la rive nord s’en tenant au niveau de 200 millions. Ces chiffres sont par eux-mêmes un avertissement. Mais le différentiel des niveaux de développement, mesuré par exemple en termes de PIB par habitant, l’est plus encore : 34 000 euros par habitant pour la rive nord, 6 000 euros seulement pour la rive sud. Comment imaginer qu’on puisse en rester durablement à un tel écart, sans que soient remises en cause les données économiques, sociétales et stratégiques de nos rapports avec la rive sud ? Le nouveau défi auquel, il faut l’espérer, les uns et les autres devraient logiquement adhérer (dans leur intérêt respectif) sera de réduire l’écart de développement par l’accélération des taux de croissance des pays de la rive sud (4 à 6 % l’an actuellement). Il y faudra un effort beaucoup plus massif d’aide au développement de l’Union Européenne et, surtout, les investissements d’entreprises européennes. Il y faudra aussi les indispensables réformes de gouvernance des pays du sud : tout un programme, à propos duquel nous devons, nous gens du nord, crise financière ou pas, veiller – sans nous ingérer-à proposer des objectifs clairs et à réunir des moyens cohérents. Ne répétons pas les errements du demi-siècle précédent, si cela se peut…