Article de revue

Jusqu'où ira Israël ?

Pages 101 à 106

Citer cet article


  • Said, E.-W.
(2001). Jusqu'où ira Israël ? Confluences Méditerranée, 37(2), 101-106. https://doi.org/10.3917/come.037.0101.

  • Said, Edward W..
« Jusqu'où ira Israël ? ». Confluences Méditerranée, 2001/2 N°37, 2001. p.101-106. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2001-2-page-101?lang=fr.

  • SAID, Edward W.,
2001. Jusqu'où ira Israël ? Confluences Méditerranée, 2001/2 N°37, p.101-106. DOI : 10.3917/come.037.0101. URL : https://shs.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2001-2-page-101?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/come.037.0101


1 On raconte qu'au siècle passé, alors que la tour Eiffel venait d'être érigée, le romancier Guy de Maupassant arpentait Paris en long et en large expliquant à qui voulait l'entendre qu'il détestait cet ouvrage d'art. Malgré cela, l'écrivain français allait prendre régulièrement ses repas dans le restaurant de la tour Eiffel. Lorsqu'on lui demandait s'il n'y avait pas là quelque contradiction, il répondait : "Je viens ici parce que c'est le seul endroit de Paris d'où on ne voit pas la tour Eiffel !"

2 De la même façon, mon sentiment général est que la plupart des Israéliens considèrent leur pays comme une entité invisible, dans le sens où se trouver à l'intérieur de celle-ci provoque une sorte de cécité ou une incapacité à percevoir sa véritable nature et à comprendre ce qui s'y déroule, comme s'ils ne comprenaient pas ce qu'elle peut représenter pour les autres dans le monde en général et au Proche-Orient en particulier. Plusieurs semaines avant les élections qui ont confirmé la victoire attendue d'Ariel Sharon, les médias américains s'étaient focalisés sur l'ancien général - comme ils l'avaient d'ailleurs fait avant l'élection de Barak - essayant de le faire passer pour un candidat comme les autres dont la candidature n'avait à tout le moins rien d'exceptionnel ni d'abject. Néanmoins, je ne pense pas que cette tentative ait convaincu qui que ce soit à l'extérieur d'Israël.

3 Il n'en reste pas moins incroyable qu'une majorité d'Israéliens ait voté pour Sharon, pour un vieux meurtrier des Palestiniens qui n'éprouve en outre aucun regret. Après quatre mois durant lesquels le sang palestinien a coulé et où des représailles collectives ont été infligées sans succès à des millions de Palestiniens en Cisjordanie, à Gaza et à l'intérieur même d'Israël, les Israéliens ont choisi un homme qui va leur apporter davantage de violence et moins de paix qu'il n'en existe encore maintenant. La question qui se pose dès lors est de savoir comment les Israéliens ont pu faire un si mauvais choix. Ne se rendent-ils pas compte que plus de destruction signifie pour eux davantage d'isolement, de haine à leur égard et par conséquent d'insécurité ? L'isolement avec Sharon signifie un plus grand repli sur soi et une rigidité à l'égard du monde extérieur, c'est-à-dire le retour à une bonne vieille politique qui a montré ses limites, frapper les Arabes, ce qui va isoler encore plus Israël et l'exposer encore davantage aux critiques.

4 Pourtant les Israéliens, comme tout le monde, souhaitent mener une vie normale, réussir dans leur travail et dans leur vie sans avoir à craindre des guerres ou des catastrophes. Mais leur histoire collective en tant que peuple a interféré de façon très négative avec celle des Arabes ce qui a débouché sur une véritable catastrophe pour les Palestiniens en particulier. Il n'existe aucun autre endroit dans le monde qui soit marqué par un rapport aussi paradoxal entre l'égalité et son contraire. Jusqu'à maintenant, je n'ai jamais rencontré de Palestinien qui ne considérait pas que les éléments positifs de la vie d'un Israélien ne dépendaient pas automatiquement de conditions négatives dans la vie d'un Palestinien. Ainsi par exemple, il est quasiment impossible d'observer un paysage en Israël sans voir que celui-ci se distinguait auparavant par une ferme ou un village palestinien qui a été détruit pour laisser la place précisément au paysage actuel. De même, il est difficile d'écouter sans broncher le récit d'un Israélien qui a émigré en Israël depuis la Roumanie ou la Russie sans ressentir de la douleur pour les Palestiniens que cette émigration a chassés et qui n'ont même plus le droit de revenir sur leur terre natale.

5 Cette histoire se répète depuis cinquante ans. La vie au sein d'une des deux communautés - palestinienne ou israélienne - a forcément pour corollaire la frustration et la souffrance dans l'autre communauté dans le cadre d'un processus inexorablement décevant. Dès lors, nul besoin de rappeler à un Palestinien que toute victoire israélienne, si minime soit-elle, est synonyme de défaite pour les Palestiniens.

6 Même après 1967, lorsque les deux parties se sont trouvées comme jamais auparavant très proches l'une de l'autre sur le plan démographique, le fossé n'a cessé de s'élargir entre deux mondes dont la proximité géographique s'était pourtant accrue. Il faut dire que les occupations militaires ne constituent jamais une base pour la compréhension mutuelle et le dialogue entre les peuples. Même après Oslo, ce ne fut pas le cas, hormis pour un petit nombre de responsables chargés de part et d'autre de la sécurité et des négociations. Dans ce contexte, j'ai du mal à comprendre la déception et la colère d'une majorité d'Israéliens lorsque l'Intifada d'Al-Aqsa a éclaté. Comme s'il était possible pour les Palestiniens d'ignorer les colonies de peuplement, les blocus à répétition, les expropriations et les mille et un autres actes arbitraires dont se sont rendus coupables les Israéliens au cours d'une période de plusieurs années où les deux parties étaient censées négocier un processus de paix. Comme si la "générosité" d'Israël à donner quelques miettes éparses d'autonomie aux Palestiniens suffisait à faire oublier le passé et rendait les Palestiniens reconnaissants à l'égard des "concessions" faites par Israël. Mais plutôt que d’établir un rapport de cause à effet entre une politique d'occupation militaire et l'Intifada, les Israéliens ont préféré s'en remettre à Sharon qu'ils ont porté au pouvoir afin qu'il s'occupe des Arabes, selon les propos d'un électeur israélien repris par un journaliste, "comme d'un dangereux essaim d'abeilles".

7 Les Israéliens, et même parmi eux les partisans de la paix, ne semblent pas avoir compris que l'extrême lenteur et les nombreuses petites tracasseries créées par les Israéliens au cours du processus de rétrocession de territoires sont à la base du pourrissement de la situation qui a mené aux événements d'aujourd'hui. Des milliers de conditions ont été posées par les Israéliens au cours des négociations. Pendant des heures, Israël a exigé des conditions d'une complexité inimaginable pour chaque petit pas concernant par exemple le simple déplacement d'une unité militaire d'une région à l'autre de la Cisjordanie. Le tout sur fond de construction de nouvelles colonies de peuplement et d'un soin tout particulier porté par les Israéliens à découper administrativement la Cisjordanie et la Bande de Gaza et à ouvrir des routes de contournement destinées aux colons, sans oublier la violence exercée par ces mêmes colons dans des endroits tels que Hébron. A noter qu'en plus de cela, Ehoud Barak, pendant toute la période où il était Premier ministre, n'a pas rétrocédé un centimètre carré de territoire aux Palestiniens.

8 Dans ces conditions, que penser si ce n'est considérer que les Palestiniens ont réagi face à l'occupant comme l'ont fait tant d'autres peuples colonisés au cours de l'histoire, à savoir protester et se révolter ? Qu'y a-t-il donc de si difficile à comprendre à cela ? Pourquoi les Israéliens n’arrivent-ils pas à saisir un des aspect les plus élémentaires du comportement humain ?

9 Si l'on décidait, ne fût-ce qu'un instant, de croire que le but de toutes ces mesures prises à l'égard des Palestiniens au cours du processus de paix était réellement d'améliorer leur situation, on ne peut que se poser des questions sur l'étrange psychologie des Israéliens. En effet, quelle est donc la psychologie qui débouche sur une perception si contraire au rapport logique entre une cause et son effet ? Comment peut-on croire que des punitions sadiques vont mener à l'amélioration des relations entre les deux peuples ? Un article écrit récemment par Amira Hass (Ha-Aretz du 28 janvier 2001) décrivait avec force détails ce que signifie pour les Palestiniens l'obligation de devoir utiliser des routes secondaires et des chemins de traverse en période de blocus, et combien cette situation crée chez eux - jeunes ou adultes, femmes ou hommes - un sentiment de dégoût et de haine, et tout cela parce qu'Israël a décidé de punir collectivement tout un peuple. Il s'agit en réalité dans ce cas de pur sadisme, qui en plus n'a pas vraiment d'utilité sur le plan sécuritaire, si ce n'est de transformer en enfer la vie quotidienne des Palestiniens qui passent désormais le plus clair de leur temps sur des routes secondaires, dans des embouteillages et à se faire humilier lors d'interrogatoires aux check-points, au bout de voyages dont ils n'arrivent pas souvent au bout à cause de caprices israéliens. Comment imaginer que pareille situation soit perçue positivement par les Palestiniens ? Quelqu'un peut-il réellement croire cela à moins d'avoir perdu tout contact avec la réalité ?

10 Je peux très bien imaginer que les Israéliens qui soutiennent ce genre de mesures sont des gens comme les autres dès qu'il s'agit d'autres aspects de leur vie et qu'ils ne réagissent de façon aussi surprenante que lorsqu'il s'agit d'Arabes. A titre d'exemple, je n'ai jamais entendu un dirigeant israélien déclarer : "Nous avons opprimé ces gens. Nous les avons chassés de chez eux, nous avons détruit leur société, nous les avons spoliés. Dès lors, il conviendrait maintenant de se rappeler de cela et de faire en sorte que leur vie devienne plus facile". Jamais au cours des longues et tortueuses sessions de négociations du processus de paix, il n'est parvenu aux oreilles de journalistes qu'un officiel israélien aurait fait quelque déclaration magnanime ou qu'il aurait déclaré à ses collègues qu'il avait mauvaise conscience pour tout ce qui a été commis au nom d'Israël contre tout un peuple. Au contraire, au cours de ces négociations, nous n'avons entendu que les mille et une conditions posées par Israël dès qu'il s'agissait de rétrocéder un pouce de territoire palestinien. Nous avons surtout entendu les Israéliens négocier la division en trois ou quatre parties, voire plus, d'une Palestine déjà divisée, afin d'empêcher les Palestiniens d'obtenir avant longtemps un statut d'indépendance leur garantissant une réelle autonomie.

11 Ajoutez à cela les centaines de prisonniers politiques palestiniens qui continuent de croupir en prison, la situation des Palestiniens citoyens d'Israël qui vivent dans des villages pauvres dont les infrastructures - mairies et écoles - sont défaillantes et qui ne peuvent pas acheter ou louer la terre pour des raisons ethniques et religieuses afin de permettre à une majorité juive de conserver une position dominante et d'opprimer un peuple sans devoir trop se soucier de lui ou même devoir le regarder en face.

12 Nul besoin d'être un Aristote ou un De Gaulle pour réaliser que l'aveuglement politique d'Israël n'est pas pour cet Etat une garantie de victoire, pas plus que ne l'était la politique de Sharon au Liban ou celle de Barak censée mener à la paix et à l'étouffement du soulèvement palestinien. A l'image de Guy de Maupassant au-dessus de la tour Eiffel, un Israël dirigé par un général extrémiste va s'enfoncer de plus en plus dans une situation d'où il lui sera impossible de s'échapper et de gagner la bataille. Bien loin d'échapper à la réalité qui l'entoure, Israël va se retrouver imbriqué avec le monde arabe de la plus mauvaise façon qui soit, par le biais de son armée, de ses colons et de ses idéologues obsédés tandis que ses artistes et ses citoyens ordinaires vont être paralysés par des rêves d'évasion et de concept d'un nouvel "Etat propre" qui n'a jamais eu et qui n'a à fortiori plus aucune chance de voir le jour. Les illusions sur la force d'Israël aujourd'hui, a fortiori avec un personnage comme Sharon comme Premier ministre, n'empêcheront pas une prise de conscience inévitable, fût-elle tardive et sanglante, selon laquelle un système d'apartheid ne peut réussir que si les deux parties sont d'accord de procéder à une séparation en acceptant l'infériorité que le fort impose au faible. Mais tant que ce n'est pas le cas - et cela ne le sera d'ailleurs jamais dans l'histoire - il est en effet peu probable qu'un peuple accepte volontiers son asservissement. Comment les Israéliens peuvent-ils alors vraiment imaginer que cela va fonctionner dans une si petite région et dans une géographie aussi saturée que la Palestine ?

13 Tant qu'ils croiront au mirage d'un Israël miraculeusement déconnecté de son environnement et de sa réalité - notion que la campagne électorale de Sharon a encore renforcée -, les Juifs israéliens ressembleront davantage aux membres d'une secte religieuse fermée sur elle-même qu'à des citoyens d'un Etat moderne et séculier. D'une certaine façon, il est vrai que l'histoire récente d'Israël en tant que nouvel Etat pionnier est celle d'un culte utopique conduit par des gens dont l'énergie était axée sur une rupture vis-à-vis de leur environnement et qui vivaient l'illusion d'un projet héroïque et pur. Plus les jours passent, plus il devient évident que cette illusion collective est en réalité une tragédie qu'étaye à nouveau l'arrivée d'un Sharon anachronique et discrédité. Comment bien de temps faudra-t-il pour que le sursaut se produise ? Combien de souffrances devrons-nous encore endurer avant que la réalité n'apparaisse au grand jour ?


Date de mise en ligne : 01/01/2011

https://doi.org/10.3917/come.037.0101