Union européenne : les nouvelles données de la question régionale
Pages 135 à 146
Citer cet article
- PETRELLA, Riccardo,
- Petrella, Riccardo.
- Petrella, R.
https://doi.org/10.3917/come.036.0135
Citer cet article
- Petrella, R.
- Petrella, Riccardo.
- PETRELLA, Riccardo,
https://doi.org/10.3917/come.036.0135
1 Pour comprendre la nature et les enjeux de la question régionale en ce début de XXIe siècle, une mise en perspective historique sur une période malgré tout relativement courte mais riche en mutations profondes - les trente dernières années - me paraît utile. Pour cette raison, la première section de cet article portera sur la question régionale en Europe occidentale "il y a trente ans environ". Je montrerai, dans la deuxième section, les changements intervenus entre-temps, ce qui permettra également de définir la nature et les enjeux de la question régionale tels qu'ils se manifestent à l'heure actuelle. Dans la troisième section, il sera question de formuler quelques hypothèses sur les possibles évolutions au cours des 10-15 prochaines années sans prétendre pour cela de proposer une construction rigoureuse de scénarios cohérents pour le devenir des "régions" en Europe.
Il y a trente ans environ
2 Il y a trente ans environ (fin des années 60 - début des années 70) la question régionale en Europe occidentale (la "division" entre l'Ouest et l'est de l'Europe était encore très forte) était dominée par le "désir d'autonomie" sous une triple dimension :
- l'autonomie pour la démocratie (acquérir la maîtrise de la définition des priorités et de "l'ordre du jour") ;
- l'autonomie pour le développement économique (se donner les moyens pour participer activement à la production et à la redistribution de la richesse) ;
- l'autonomie pour l'identité (posséder la capacité de promouvoir sa spécificité culturelle notamment à travers la sauvegarde et le développement de la langue "locale" et des projets de "vivre ensemble" pour le futur).
4 Le "désir d'autonomie" pour la démocratie couvrait un champ assez large de configurations concrètes et variées d'autonomie, allant de la décentralisation à la souveraineté-indépendance.
5 Parmi l'ensemble des "régions" d'Europe occidentale habitées par le "désir d'autonomie", tel qu'il était exprimé par des "mouvements régionalistes" actifs, le désir de souveraineté-indépendance était clairement affirmé en Ecosse, au Pays basque (en Espagne), en Corse et en Flandre (le cas de l'Irlande du Nord était tout à fait particulier, atypique). Au pays de Galles, en Catalogne (Espagne et en Andalousie), le "désir d'autonomie" portait plutôt sur une très forte autonomie régionale, du genre de celle dont jouissaient (et jouissent encore) les cantons suisses et/ou les länder de la République Fédérale d'Allemagne. Dans toutes les autres régions, le "désir" exprimait la recherche d'une autonomie régionale adéquate dans le souci d'une plus grande capacité d'affirmer l'identité et la spécificité régionales et de promouvoir les intérêts de la région au plan linguistique, culturel, économique et politico-institutionnel.
6 Bien que le processus d'intégration européenne (à 6 jusqu'en 1973) marque des points d'arrêt (l'Europe occidentale venait de sortir de la "révolution de '68), l'Europe unie (la "Communauté européenne") représentait pour la plupart des régions un atout considérable dans leur lutte pour l'autonomie, et cela à un double titre.
7 Se proclamant favorables à la constitution d'une Europe politique "fédérale des régions", celles-ci pensaient enlever tout fondement aux critiques les accusant de faire du micro-nationalisme et de vouloir revenir au passé. L'Europe unie était, dès lors, utilisée dans certaines régions (cas de la Catalogne et des Flandres par exemple) comme parapluie - assurance politique d'un "régionalisme-nationalisme" moderne, pacifique, fédéraliste.
8 Deuxièmement, l'Europe de Bruxelles, grâce à l'existence de son Fonds Régional, ainsi que du Fonds Agricole et du Fonds Social, représentait une source de transferts financiers de plus en plus importants, sans que cela n'implique, pour autant, une claire obligation de reconnaissance et d'allégeance envers l'Etat d'appartenance. Par la Communauté européenne, la solidarité était en train de devenir intra-européenne plutôt que intra-nationale !
9 Autres donnes marquantes de cette période : l'internationalisation de l'économie se traduisait plutôt, pour les régions européennes occidentales, par la pénétration massive des entreprises américaines (à l'époque le fameux débat sur "le défi américain" et la "colonisation de l'Europe par l'Amérique des Etats-Unis") et le début de la conquête des marchés européens par le Japon. En outre, les technologies d'informations commençaient à faire leur introduction sous la forme de grands systèmes informatiques (d'où la suprématie d'IBM). Enfin, une chose était certaine : grâce à la crise du système de Bretton Woods en 1973 (fin du système monétaire et financier international fondé sur la convertibilité en or du $ USA et des taux de change fixes entre les monnaies) et à la première "crise" du pétrole dans la même année, grâce aussi au début du retour du chômage structurel, l'économie allait entrer dans une phase d'instabilité, d'incertitude et de changements rapides.
10 Consciente de ces évolutions, une bonne partie des classes dirigeantes "régionales" a "utilisé" les revendications "régionalistes militantes" soit comme instrument de légitimation pour la conservation de son pouvoir et des positions acquises (notamment économiques), soit comme moyen réel de transformation de ses régions dans le sens de l'adaptation aux tendances dominantes, soit dans le sens de l'expérimentation d'une organisation politique "locale" plus démocratique et plus participative et d'un développement socio-économique plus juste.
11 C'est dire que, il y a trente ans, la question régionale offrait un panorama très varié et très contrasté, le seul point d'union entre les différentes formes de "régionalisme" étant, à mon avis, le "désir d'autonomie" à des degrés différents par rapport à l'Etat-nation et à ce qu'il représentait au plan du pouvoir politique, du pouvoir économique et du pouvoir culturel (symbolique). L'ennemi, si l'on peut dire ainsi, était l'Etat-nation. Parmi les alliés, l'Europe unie était la plus affirmée et la plus "désirée". Seulement une petite frange de "régionalistes" voyait dans la lutte de ceux-ci pour l'autonomie un instrument d'opposition au système économique capitaliste de marché. Ceci est, du reste, compréhensible car le système de Welfare prédominant à l'époque au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, en France, en Belgique, en Italie et en RFA (pas encore en Espagne) enlevait, en partie, la raison à toute opposition radicale au système économique en vigueur.
Aujourd'hui
12 Aujourd'hui, une partie importante des requêtes et revendications sur le plan de l'autonomie "politique" a été formellement ou réellement satisfaite. L'Italie est devenue enfin, en 1972, avec l'application du chapitre VI de la constitution italienne, un Etat régional donnant à toutes les régions dites ordinaires (et non pas seulement aux cinq régions dites à statut spécial créées après la Deuxième Guerre mondiale) des pouvoirs législatifs, administratifs et financiers importants, se plaçant, mutatis mutandis, presque sur le même plan que les Länder allemands et les cantons suisses. Ce "régionalisme politique" sur lequel repose l'Etat italien est devenu le terreau où s’est enraciné avec force et vigueur le "régionalisme séparatiste" des riches régions du Nord, en particulier de la Lombardie, de la Vénétie, du Frioul et du Trentin. Ce "régionalisme séparatiste" exprime les valeurs et les ambitions d'une population dominée par une classe dirigeante bourgeoise, industrielle et commerçante, très active et très dynamique, idéologiquement réfractaire à l'intervention de l'Etat au-delà de ses fonctions réglementaires générales (donc opposée à l'Etat du Welfare), et culturellement élitiste et classiste (dès lors, hostile à une immigration qui ne soit que de la ressource humaine à exploiter). Cette forme nouvelle de "régionalisme séparatiste" italien n'a rien de commun avec le "régionalisme souverainiste" des Ecossais, des Catalans, des Corses, des Basques. Il partage, cependant, nombre de valeurs avec la partie la plus "nationaliste" du "régionalisme flamand" (le Vlaamse Blok) qui a obtenu lors des élections législatives de 2000 un tiers des suffrages des habitants d'Anvers et presque autant de ceux de Gand et d'autres villes importantes de la Flandre.
13 Les conquêtes d'autonomie politique obtenues en Belgique sous la pression des revendications flamandes sont considérables. L'Etat belge est désormais constitutionnellement un Etat fédéral structuré sur la base de trois régions politiques (la Flandre, la Région de Bruxelles, la Wallonie) et de trois communautés culturelles (la Communauté néerlandophone, la Communauté française, la Communauté allemande). C'est parce que les Belges n'ont pas encore résolu le problème de Bruxelles (seule "région bilingue" du Royaume à très forte majorité francophone) que la Belgique reste un Etat "uni". La logique sous-jacente aux stratégies des classes dirigeantes flamandes, cependant, est celle de la construction d'un Etat indépendant flamand (incluant Bruxelles !). Par ricochet, celle des classes dirigeantes wallonnes est de ne pas rejeter l'idée d'un Etat wallon même si elles sont très hésitantes à cet égard.
14 Alors qu'il faut célébrer avec satisfaction et respect la lutte légitime conduite depuis les années 1860 par la population flamande en faveur de la reconnaissance de ses droits, de son identité et de spécificité linguistiques et culturelles face à la "trahison" de la bourgeoisie flamande mais francophone qui se donna un Etat francophone au mépris des droits de son peuple, autant il faut dénoncer les dérives antidémocratiques et antisociales auxquelles a abouti le nationalisme flamand populiste xénophobe de ces dernières années.
15 Les conquêtes des "régions" d'Espagne n'ont rien à envier à celles des régions italiennes et de la Flandre. L'Espagne franquiste a été remplacée par un Etat de droit, une Espagne plus démocratique, fondée sur la reconnaissance des autonomies locales. Certes, la constitution actuelle de l'Etat des autonomies n'est pas exempte, dans le chef des autorités de Madrid, de visées réductrices en ce qui concerne la portée de la reconnaissance des peuples basque, catalan, andalou.... En généralisant les mêmes pouvoirs d'autonomie politique à toutes les communautés territoriales, de tous les niveaux, les pouvoirs espagnols ont essayé de "noyer le poisson" et de "déminer" la charge nationaliste-souverainiste latente au Pays basque et en Catalogne. N'empêche que l'on ne saurait nier que la nouvelle constitution de l'Espagne donne de très larges pouvoirs législatifs, exécutifs et financiers aux différentes nationalités et communautés "régionales".
16 Le fait que, malgré ces avancées considérables à tous points de vue, une partie de la population basque continue à suivre et à appuyer, au risque de sa propre vie, les positions et les actions de l'ETA doit inciter à considérer le cas basque comme un cas tout à fait particulier en Espagne et en Europe. La violence extrémiste de l'ETA est condamnable et il n'y a pas de demi-mesure à cet égard. D'ailleurs, la majorité de la population basque et espagnole y est opposée. Dans le même esprit, on ne comprend pas, cependant, l'aveuglement, les ambiguïtés et les tricheries des classes dirigeantes centralistes espagnoles vis-à-vis du peuple basque et de ses droits en tant que peuple dont personne ne pourrait nier la spécificité et l'existence. Surtout lorsque, même récemment, les autorités espagnoles ne se sont pas opposées au sein de l'Union européenne à l'attitude favorable de la part de celle-ci concernant l'accès à la souveraineté/indépendance politique de la Slovaquie, de la Slovénie et de la Moldavie. Certes, les situations citées sont à maints égards différentes de celle du Pays basque, mais pour le peuple basque, il n'y a pas de différence réelle.
17 En France, mise à part la Corse qui a fait l'objet d'un statut spécial reconnaissant, sans trop d'enthousiasme et avec beaucoup de limites, le caractère de "peuple" corse, la création de vingt régions (chacune avec un Conseil régional, une Assemblée régionale, élue au suffrage universel direct, et une Administration régionale) n'a, de facto, pas produit le basculement du "système France" ni la réforme de l'Etat français, tant attendus et désirés, du moins au niveau des déclarations. Le centralisme reste la caractéristique principale de la nature et du fonctionnement du "système France", régime présidentiel et gouvernement bicéphale aidant. Cela ne signifie pas qu'il faille réduire à une portée insignifiante la régionalisation en France. Bien au contraire. Il est certain que les conséquences réelles et effectives seront plus significatives et visibles dans le long terme, au cours des 15-20 prochaines années. Il n'y a plus dans le système politique français "Paris et le désert". Une nouvelle génération de classes dirigeantes et de pratiques politiques "régionales" est née et est en train de prendre le sens de son rôle et de ses perspectives même si, le plus souvent, cela se fait autour des stratégies de développement de la "métropole régionale".
18 Ceci amène à dire qu'en France, au-delà de quelques "secousses" liées à des situations particulières et "critiques" comme la Corse, peu communes aux autres régions du pays, le "régionalisme politique" a ouvert des brèches et engendré de nouvelles dynamiques au milieu de tiraillements et de conflits entre d'une part l'alliance des classes dirigeantes régionales avec les dirigeants centraux (cfr les contrats-plans Etat-régions) et les logiques métropolitaines locales (par rapport auxquelles la stratégie régionale est souvent instrumentale).
19 Au Royaume-Uni, l'élection directe d'un Parlement écossais a donné une signification historique au processus de "dévolution" entamé voici à peu près trente ans. Concrètement, le Parlement écossais n'a conduit pour l'instant à aucun changement réel visible dans les politiques et les priorités de la population écossaise. Cela n'est pas étonnant car les classes dirigeantes écossaises qui ont obtenu de Londres le cadeau du "Parlement écossais" partagent entièrement les choix néo-libéraux, pro-économie capitaliste de marché, des politiques économiques et sociales de leurs "ennemis" au pouvoir à Londres. Sur ce plan, une plus grande indépendance politique de l'Ecosse ne signifie pas, aujourd'hui, une différence particulière au niveau des priorités économiques et sociales, mais plutôt une coloration écossaise donnée aux politiques d'innovation technologique et aux politiques économiques en termes compétitifs vis-à-vis des intérêts représentés par Londres...
20 Cette constatation permet de formuler une observation à caractère général concernant les caractéristiques actuelles du "régionalisme autonomiste" sur le plan économique.
21 On a assisté à partir de la fin des années 80 et du début des années 90 à la prise de pouvoir idéologique et factuelle de classes dirigeantes adhérant de plus en plus aux valeurs idéologiques de l'économie capitaliste de marché. Bretonnes ou écossaises, lombardes ou catalanes, flamandes ou vénitiennes, normandes ou galloises, frisonnes ou alsaciennes, bavaroises ou suédoises, slovaques ou hollandaises, les classes dirigeantes européennes d'origine chrétienne sociale et sociale démocrate (ensemble, les deux familles politiques composent la grande majorité des dirigeants d'Europe) manifestent une grande convergence d'idées, de valeurs et de priorités autour d'une pensée politique, économique et sociale dominée par les principes de l'économie capitaliste de marché axés sur la productivité, la rentabilité, la performance, la compétitivité, l'innovation technologique, la flexibilité, la mobilité, la liberté du commerce, la liberté des mouvements de capitaux, la globalisation....
22 Il y a trente ans, bien que l'ennemi principal du désir d'autonomie ait été l'Etat-nation, on pouvait observer aussi, au niveau des luttes régionales, l'existence de courants anti-capitalistes de marché (les paysans du Larzac en "Occitanie", les syndicats ouvriers en Sardaigne, les écologistes un peu partout, les antinucléaires en Allemagne, en Belgique, en France...). Aujourd'hui, c'est plus rare. Les mouvements de lutte anti-néo-libéralisme - de plus en plus actifs et importants ces cinq dernières années - sont soit indifférents, soit en dehors des régionalismes autonomistes. Malgré le fait que l'on puisse constater des convergences ici et là, la tendance est à la séparation, car le plus souvent les mouvements d'opposition au néolibéralisme triomphant se trouvent nécessairement en divergence voire en opposition vis-à-vis des forces régionalistes locales version années 90.
23 Le "régionalisme autonomiste" d'aujourd'hui sur le plan économique est, en général, pro-marché, pro-business. Sans peut-être en être conscient, il contribue ainsi à la "privatisation du politique" ce qui affaiblit la portée réelle de l'autonomie acquise sur le plan politique. La jonction quelque peu significative que l'on trouve aujourd'hui entre les forces d'opposition à l'économie dominante et une démarche "régionale", sans être régionaliste dans le sens traditionnel du mot, est celle de l'alliance entre les promoteurs de l'économie sociale et solidaire et ceux de l'économie locale (les systèmes d'échanges locaux, la finance éthique, les monnaies locales).
24 Force est de constater que la lutte contre le chômage structurel menée dès la mi-70 dans toutes les régions de l'Union européenne et en particulier dans les plus périphériques et les moins développées, loin de promouvoir la coopération et la solidarité entre elles a contribué plutôt à intensifier la compétitivité entre elles dans la course concurrentielle à l'obtention de fonds régionaux nationaux et européens. On a même assisté à l'établissement d'alliances "stratégiques" entre les régions les plus développées et les plus riches pour mieux asseoir et consolider leurs positions compétitives sur la scène économique européenne et mondiale (cas de l'alliance entre le Bade-Wurtem-berg, la région Rhône-Alpes, la Lombardie et la Catalogne appelés "les quatre moteurs de l'Europe"). Ceci explique aussi pourquoi le Comité Européen des Régions, mis en place au début des années 90 en tant qu'institution communautaire consultative, au même niveau que le Conseil Economique et Social de l'Union européenne, n'a pas su donner les fruits que ses fondateurs attendaient. Par souci de rigueur scientifique, c'est peut-être trop tôt pour porter un jugement sur l'action du Comité Européen des Régions. Laissons le temps faire son œuvre. Pour l'instant, cependant, le bilan n'est pas à l'enthousiasme.
25 Les processus de mondialisation, à l'enseigne de la libéralisation des marchés et des capitaux, de la déréglementation de l'Etat et de l'économie, de la privatisation de toute activité économique, et des nouvelles technologies triomphantes porteuses, dit-on, d'une nouvelle économie et d'une nouvelle société, sont de toute évidence, cause et conséquence de la prise de pouvoir idéologique et socio-économique des tenants de l'économie capitaliste de marché. Ainsi, aucune "politique régionale" n'a échappé à la primauté accordée sur tout autre objectif à l'impératif de l'adaptation compétitive, pour la survie, à la mondialisation libéralisée, déréglementée, privatisée.
26 Dans ce contexte, ce n'est pas un hasard si les inégalités socio-économiques entre les régions de la Communauté européenne ont de nouveau grimpé à partir du milieu des années 80. Si l'accroissement n'a pas été, toutefois, trop important, on le doit encore aux effets positifs des transferts de revenus opérés par les fonds structurels de l'Union (et notamment les fonds régionaux) et les autres politiques redistributrices de l'Etat du Welfare. Or, depuis quelques années, la tendance des dirigeants de l'Union européenne est à la réforme, voire au démantèlement, des fonds régionaux tels qu'ils ont été conçus pour laisser la place à des fonds d'incitation aux investissements privés compétitifs.
27 En ce qui concerne le "désir d'autonomie" sur le plan culturel, la situation reste, comme pour le passé, particulièrement diversifiée et contrastée. Les progrès n'ont pas manqué au rendez-vous au niveau de la reconnaissance des droits des langues dites "régionales" et/ou "nationalitaires", notamment dans les trois pays où la question linguistique était la plus aiguë, à savoir en France, en Espagne et au Royaume-Uni. Si la situation est plutôt encourageante en Espagne, on ne saurait en dire autant de la situation des langues "régionales" pour ce qui concerne leur vitalité et leur pratique effective dans les autres pays de l'Europe.
28 En outre, depuis une quinzaine d'années surtout, les initiatives déployées souvent avec énergie et enthousiasme pour la promotion et le développement de la culture de et dans la région n'ont pas échappé à l'influence croissante d'une marchandisation généralisée sous l'emprise du "tout à l'économie", du "tout économique". La forte prédominance prise dans la politique culturelle des régions par la promotion de l'économie du terroir, des produits du terroir, des marchés traditionnels, des manifestations pour le tourisme et des événements sportifs marchands, est très symptomatique.
29 Enfin, le fait que les courants d'opinion xénophobes anti-immigrés aient pris une ampleur inquiétante, tout en restant minoritaires, alors que les courants modérés "politiquement acceptables", majoritaires, se sont alignés sur la thématique de la sécurité, ne peut pas être interprété comme le signe positif d'une ouverture culturelle socialement avancée même dans les régions où les populations sont sensibles à la défense et à la promotion des droits des minorités linguistiques et culturelles.
30 Bref, l'expression et la concrétisation du "désir d'autonomie" des régions sur le plan politique, économique et culturel ont subi d'importantes mutations par rapport à il y a trente ans et pas toujours dans un sens positif sur l'échelle des valeurs de la démocratie, des droits humains, de la solidarité, du développement économique juste.
31 L'Union européenne telle qu'elle s'est construite en fonction de l'objectif de la création du marché unique (l'objectif 1992) et d'après le traité de Maastricht a contribué à l'affirmation de ces mutations. La logique sous-jacente à l'Union européenne a été, de manière de plus en plus marquée (ce qu'a démontré et confirmé le Sommet européen de Nice), celle de la déconstruction d'une Communauté européenne au bénéfice de la construction d'une Europe des Etats, en particulier des Etats-nations. Cela dans le cadre d'une tendance commune au monde occidental vers la dé-étatisation et la privatisation du politique, à travers le rôle croissant attribué au marché en tant que dispositif principal de la régulation des mécanismes de décision en matière d'allocation des ressources disponibles et de redistribution de la richesse produite.
32 Dans un tel contexte, les classes dirigeantes des régions poursuivent, en général, trois stratégies complémentaires :
- conquérir tout attribut politique en tant que autorité "étatique" autonome, car elles constatent que la défense de leurs intérêts est plus "facile" dans une Europe des Etats si elles peuvent faire valoir leur identité politique. Cette stratégie a des chances d'être encore plus nécessaire à la suite de l'élargissement de l'Europe des 15 à 12 autres pays dont la plupart sont de petite taille sur le plan démographique et économique ;
- s'inscrire dans une logique de compétitivité, en cherchant à maximiser leur compétitivité dans un cadre européen et mondial où la loi est le "chacun pour soi" ;
- "inflationner" du côté identité et spécificité culturelles, en tant que moyen efficace pour renforcer la légitimation de leur pouvoir auprès des populations locales.
34 A la base des deux premières stratégies, il y a la mobilisation autour de la "convenance" économique et des intérêts corporatistes des divers groupes locaux. A la base de la troisième, il y a l'appartenance. Le régionalisme actuel est de plus en plus poussé et alimenté par la convenance. L'appartenance reste un facteur mobilisateur important à condition cependant qu'il n'entre point en conflit avec les logiques de convenance.
35 Voilà un tableau plutôt réaliste, sans complaisance, du "régionalisme" actuel en Europe occidentale.
36 Le régionalisme reste une force d'innovation et de créativité collectives positives au plan de la démocratie, de la justice, de la solidarité, des droits et des libertés. Pour l'instant, cette force a été diminuée par la pollution, auprès des dirigeants régionaux, des conceptions et des politiques néo-libérales capitalistes marchandes, et par la contamination, auprès de certains segments des populations locales, de sentiments xénophobes classistes.
Au cours des 10-15 prochaines années ?
37 Beaucoup dépendra de l'évolution dans plusieurs domaines.
38 Si, par exemple, les politiques néo-libérales actuelles dominantes restent "la bible" des dirigeants du monde occidental, le "désir d'autonomie" pour la démocratie, pour le développement juste et pour l'identité continuera à être pollué par l'individualisme marchand guerrier.
39 Pour l'instant, les forces socio-politiques et économiques des Etats-Unis - la super-puissance mondiale - semblent décidées à poursuivre la construction de la "nouvelle économie" et de la "nouvelle société" à l'enseigne des politiques néo-libérales. L'enthousiasme qui anime le monde du business et des universités aux Etats-Unis vis-à-vis du e-business, de la e-économie, de la e-société ne fait que monter à l'aube de l'entrée dans le XXIe siècle. Il s'agit d'une donne qui, même si on le souhaite, ne pourra pas être changée en deux-trois ans. Par ailleurs, au sommet européen de Lisbonne (mars 2000), les chefs d'Etats et de gouvernements des pays de l'Union européenne se sont inscrits pleinement et acritiquement dans la course à la e-économie et à la e-société. Ils ont même donné au peuple européen comme tâche principale d'ici 2015 de faire de la e-Europe la e-économie la plus compétitive au monde.
40 Si tel devait rester l'objectif socio-politique majeur de l'Europe d'ici 2015, il est facile de penser que le "régionalisme" de nos classes dirigeantes n'irait pas loin sur le chemin de la démocratie, de la justice sociale et du respect de la diversité et de l'altérité culturelles.
41 La logique de la compétitivité entre les régions elles-mêmes l'emportera sur la logique de la coopération (mises à part les formes de coopération destinées à jouer en tant que moyen pour renforcer ou assurer une meilleure compétitivité). Le glissement vers le champ privé des pouvoirs de décision politique se renforcera. Les tensions identitaires s'accentueront car au lieu de considérer que les flux immigratoires représenteront une source d'enrichissement de nos sociétés européennes, la plupart de nos "citoyens" seront très sensibles aux discours mystificateurs axés sur l'impératif sécuritaire.
42 Pour que le "régionalisme" reste globalement ce phénomène qui a été positif au cours des années 50-60 et 70 dans l'histoire contemporaine des sociétés européennes, la lutte "régionaliste" passe aujourd'hui par la lutte contre l'actuelle mondialisation, dominée par les principes de l'économie capitaliste de marché libéralisée, déréglementée et privatisée. L'efficacité de cette lutte aura des répercussions importantes sur la construction européenne. Une action centrée prioritairement sur l'ordre du jour politique, économique et socio-culturel européen ne sera pas suffisante. Elle est certainement importante et indispensable, mais ce ne sera pas elle qui permettra de renverser la force du scénario ci-dessus esquissé si elle ne s'inscrit pas de manière claire et cohérente dans le cadre de la lutte contre l'ordre du jour mondial actuel.
43 La question régionale en Europe fait ressortir au cours des 10-15 prochaines années l'existence d'un paradoxe complexe : le renouveau du "régionalisme" fondé sur le bon "désir d'autonomie" passe par une série de luttes à mener à l'échelle mondiale, de même que ces dernières ne pourront se frayer un cheminement efficace dans les structures existantes et créer des dynamiques de mutation que si elles "collent" avec des réalités locales en sachant (troisième élément du paradoxe) que, le niveau "national" de l'Etat reste encore, pour l'instant, le seul niveau effectif de représentation politique démocratique bien que affaibli, face à la puissance mondiale non représentative des acteurs privés, économiques, financiers et techno-scientifiques.