De la conception collective d’un Balanced Scorecard à son abandon : l’apprentissage organisationnel en question(s)
- Par Gérald Naro
- et Denis Travaillé
Pages 13 à 54
Citer cet article
- NARO, Gérald
- et TRAVAILLÉ, Denis,
- Naro, Gérald.
- et al.
- Naro, G.
- et Travaillé, D.
https://doi.org/10.3917/cca.251.0013
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- Naro, G.
- et Travaillé, D.
- Naro, Gérald.
- et al.
- NARO, Gérald
- et TRAVAILLÉ, Denis,
https://doi.org/10.3917/cca.251.0013
Introduction
1Les dernières décennies du 20ème siècle marquent un tournant dans la recherche en contrôle de gestion (Ittner et Larcker, 1998). Dans ce contexte, le modèle de la régulation cybernétique qui a longtemps constitué le paradigme sous-jacent à la philosophie du contrôle (Hofstede, 1978), paraît de plus en plus discuté au profit du modèle de l’apprentissage, jugé plus adapté à un environnement compétitif, dynamique et complexe (Mevellec, 1990 ; Besson et Bouquin, 1991, Johnson, 1992 ; Lorino, 1995). Ainsi, depuis les années 1990, nombreuses sont les publications qui mettent en avant le rôle des systèmes de contrôle de gestion dans l’apprentissage organisationnel (Argyris et Kaplan, 1994 ; Simons, 1995 ; Kloot, 1997 ; Bollecker, 2002 ; Chenhall, 2005 ; Batac et Carassus, 2008, 2009 ; Dambrin et Löning, 2008). Le modèle des leviers de contrôle développé par Simons (1995) est particulièrement illustratif de ce mouvement. Il différencie deux leviers de contrôle selon qu’ils interviennent en phase d’implémentation ou bien directement au stade de la formation de la stratégie : les leviers de contrôle diagnostique fondés sur une vision cybernétique et un apprentissage en simple boucle ; les leviers de contrôle interactif censés favoriser les stratégies émergentes (Mintzberg et al., 1998) et un apprentissage en double boucle (Argyris et Schön, 1978). Le modèle de Simons (1995) pose alors clairement la question du rôle des systèmes de contrôle de gestion dans les processus stratégiques et d’apprentissage.
2Dans cette perspective, le Balanced Scorecard (BSC) constitue un objet d’étude particulièrement intéressant en ce qu’il peut être considéré autant comme un levier de contrôle interactif que comme un levier de contrôle diagnostique (Malina et Selto, 2001 ; Tuomela, 2005 ; Kaplan, 2009 ; Kaplan et Norton, 2001b). Selon Kaplan et Norton (1998), “Management processes built around the strategy articulated in the Balanced Scorecard must provide regular opportunities for double-loop learning—by collecting data about the strategy, testing the strategy, reflecting on whether the strategy is still appropriate in light of recent developments, and soliciting ideas throughout the organization about new strategic opportunities and directions” (Kaplan et Norton, 1996a, p. 252). Dans plusieurs publications, Kaplan et Norton (1996a, 1996b, 2001, 2009) considèrent dès lors que le BSC peut jouer un rôle moteur dans les processus d’apprentissage. Cependant, même si leurs ouvrages sont riches en exemples de BSC, ils n’étayent pas cette argumentation par une démonstration empirique. L’objectif de cet article est d’étudier cette interrogation très intéressante laissée en suspens par les concepteurs du BSC : est-ce que la conception d’un BSC au sein d’une organisation, engendre des processus d’apprentissage ? Une étude empirique longitudinale fondée sur une recherche intervention conduite auprès de deux entreprises industrielles, apporte plusieurs observations : durant la conception du BSC, les interactions multiples entre les acteurs autour de la formulation de la stratégie, la construction de la carte stratégique et la sélection des indicateurs, ont engendré un triple processus d’acquisition de connaissances, de distribution de l’information et d’interprétation de l’information. En dépit de l’abandon du BSC quelques années après sa création, il est apparu que les deux entreprises avaient capitalisé la connaissance acquise durant les phases de conception du dispositif. Cette observation nous offrait dès lors l’opportunité de questionner les processus d’apprentissage organisationnel de la conception collective d’un BSC et au-delà de son abandon.
3L’article est structuré comme suit : Après avoir exposé le cadre conceptuel et la méthodologie de l’étude (1), nous procédons à l’analyse (2) et à la discussion des résultats (3).
1 – Cadre conceptuel et méthodologique de la recherche
4Nous présentons successivement le cadre conceptuel (1.1) et la méthodologie de la recherche (1.2).
1.1 – Le cadre conceptuel
5Plusieurs auteurs adoptent un positionnement critique vis-à-vis du BSC à qui ils reprochent notamment une vision statique pouvant inhiber la stratégie (Maisel, 1992 ; Nørreklit, 2000 ; Voelpel et al., 2006). Nørreklit (2000), notamment, précise que, même si Kaplan et Norton recommandent que le BSC constitue une base de l’apprentissage en double boucle, celui-ci ne semble pas clairement compatible avec la méthode hautement hiérarchique et mécaniste qu’ils décrivent dans leur modèle. Nørreklit (2000) recommande alors une approche interactive du BSC : “the control processes should be more interactive during strategy formulation, during the building of the scorecard and during the subsequent implementation” (Nørreklit, 2000, p. 81). Elle s’appuie plus particulièrement sur les travaux d’Emmanuel et Otley (1995), qui soulignent que, au-delà d’une approche cybernétique du contrôle, organisatrice d’ordre et de stabilité, une deuxième approche pluraliste représente le contrôle comme émergeant de l’interaction des acteurs en situation et favorisant l’apprentissage. Pour les auteurs, si l’on peut considérer ces deux approches comme conflictuelles, il est plus utile de les envisager comme complémentaires. On retrouve ici, la complémentarité et l’interaction entre contrôles diagnostiques et contrôles interactifs, représentée par Simons à travers l’image du Yin et du Yang (Simons, 1995). Comme le note Simons (1995, p. 155), cette distinction entre contrôle diagnostique et contrôle interactif, traduit deux visions de la stratégie : les contrôles diagnostiques abordent la stratégie comme un plan (strategy as a plan), tandis que les systèmes interactifs envisagent la stratégie vue comme des modèles en action (strategy as patterns in action). Le BSC nous invite ainsi à repenser la stratégie (1.1.1). En concevant, la stratégie comme des modèles en actions, le BSC peut alors devenir un levier d’apprentissage organisationnel (1.1.2).
1.1.1 – Repenser la stratégie avec le BSC
6S’intéresser au rôle du BSC dans les processus stratégiques conduit à étudier les relations complexes qui relient contrôle et stratégie et constitue les soubassements d’un contrôle de gestion stratégique. Les études de cas historiques de Chandler (1962) et, tout particulièrement, ses descriptions de la mise en œuvre d’une « décentralisation avec contrôle coordonné » chez Dupont de Nemours et General Motors au début du XXe siècle, nous ont révélé que le contrôle s’inscrit dans une structuration organisationnelle qui, elle-même, découle d’une stratégie. Les travaux fondateurs d’Anthony (1965) situent le contrôle de gestion entre la planification stratégique et le contrôle d’exécution. Le contrôle de gestion peut alors être défini comme « un processus par lequel les managers s’assurent que les ressources sont obtenues et utilisées avec efficacité et efficience dans l’accomplissement des buts organisationnels » (Anthony, 1965). Plus tard, Anthony (1988) approfondira la dimension stratégique du contrôle de gestion en le définissant comme « un processus par lequel les managers influencent d’autres membres de l’organisation pour appliquer les stratégies ». Depuis, cette question des interconnexions entre contrôle et stratégie n’a cessé d’être étudiée et discutée. Sans doute est-ce en raison de sa complexité et des nombreuses ambiguïtés dont elle est porteuse (Bouquin, 2000 ; Denis, 2003). Pour Bouquin (2000), les recherches ont exploré de nouvelles dimensions de la relation entre contrôle et stratégie et, tout en s’enrichissant, elles ont découvert la complexité de la question. Relevant ainsi des limites dans la typologie d’Anthony et, s’appuyant notamment sur les travaux de Simons (1995), Bouquin esquisse alors une hypothèse intéressante :
« Face au contrôle de gestion réactif, ‘introverti’ (Bouquin, 1986), de surveillance, le plus connu et hélas le plus enseigné, il existe un contrôle de gestion proactif, extraverti, qui est une partie clé du processus d’émergence stratégique. »
8Dans une même perspective, Denis (2003) observe que c’est à partir des critiques faites à l’approche traditionnelle du contrôle de gestion stratégique, que s’est développée une pensée rénovée du contrôle stratégique, aboutissant à quatre visions différentes des rôles joués par le contrôle dans le cadre de son articulation à la stratégie (Denis, 2003, p. 3). Quatre pôles de questionnement interrogent ainsi le rôle du contrôle dans le déploiement de la stratégie, l’alignement des variables en cohérence avec la stratégie pour focaliser les stratégies, la conduite des changements et, l’exercice d’une vigilance managériale sur le bien-fondé de la stratégie. Denis relève alors chez plusieurs auteurs (Schreyögg et Steinmann, 1987 ; Prebble, 1992) une approche « critique » à l’égard du contrôle stratégique :
« Ces auteurs estiment que la fonction première du contrôle stratégique est de soumettre les hypothèses, objectifs et plans de l’organisation à des critiques et remises en causes continuelles. Il s’agit donc de développer une capacité à procéder à des apprentissages en double boucle et à tester sans cesse la pertinence des ‘mises en scène’ en vigueur au sein de l’organisation. »
10Ces évolutions des conceptions du contrôle de gestion stratégique renvoient plus fondamentalement à un changement de perspective dans les représentations de la stratégie. Plusieurs recherches (Mintzberg, 1994 ; Mintzberg et al. 1998) décrivent deux visions de la stratégie : la stratégie considérée comme un plan ; la stratégie envisagée comme un modèle – une théorie – d’action ou, dit autrement, comme une hypothèse. Dans cette dernière approche, la stratégie n’est plus envisagée comme une boîte noire abstraite et réifiée. Loin d’être donnée a priori, elle émerge au terme d’un processus de délibération collective :
« La stratégie est un ensemble d’hypothèses sur des causes et leurs effets. Le BSC doit éclairer les relations ou hypothèses entre les objectifs (et les indicateurs) dans plusieurs domaines de façon à ce que ces objectifs soient validés et utilisés pour guider les actions. »
12La carte stratégique du BSC apparaît alors comme un facteur essentiel dans la construction de la stratégie. Même si l’observation des pratiques des entreprises révèle que le BSC n’est pas toujours accompagné d’une carte stratégique (Othman, 2006 ; Bukh et Malmi, 2005), dans le modèle de Kaplan et Norton, celle-ci semble cependant consubstantielle au BSC. Si, dans la version première du BSC, notamment dans la présentation initiale qui nous est donnée par Kaplan et Norton (1992) dans leur premier article paru dans la Harvard Business Review, le BSC apparaît au premier abord comme un tableau de bord stratégique structuré en quatre axes, très rapidement dans les publications ultérieures (Kaplan et Norton, 1996a, 1996b, 2001a, 2001b, 2004, 2006, etc.), la carte stratégique va prendre une place centrale dans le modèle, au point que les deux initiateurs du BSC lui consacreront un article (Kaplan et Norton, 2000), puis un ouvrage (Kaplan et Norton, 2004). Comme le notent plusieurs auteurs (Cobbold et Lawrie, 2003 ; Trebucq, 2011 ; Choffel et Meyssonnier, 2005), le BSC a ainsi connu plusieurs stades dans son évolution au point de dépasser le stade d’un simple outil de contrôle de gestion, pour s’ériger, du moins dans les publications de ses concepteurs, comme un dispositif de management stratégique et ce, grâce notamment à sa carte stratégique.. Le modèle « causes – effets » qui structure la carte stratégique suscite cependant plusieurs interrogations sur ses fondamentaux. Les chercheurs critiquent notamment Kaplan et Norton pour le manque de clarté sur le sens qu’ils accordent au concept de causalité (Nørreklit, 2000). Cependant, Bukh et Malmi (2005) nous rappellent que, selon Kaplan et Norton, la carte stratégique est avant tout un schéma hypothétique et non un modèle de relations établies. La stratégie, telle qu’elle est appréhendée dans le modèle « causes – effets » du BSC traduit davantage des conjectures que des relations de causalité génériques. En fait, elle représente les hypothèses formulées par les dirigeants sur « la meilleure chose à faire ». Présenté ainsi, c’est davantage dans les vertus managériales du BSC et dans sa capacité à créer du sens pour un collectif d’acteurs qu’il faut rechercher sa contribution majeure et non dans une quelconque aptitude à vérifier a posteriori des relations causales. Comme modèle de représentations et d’hypothèses sur une stratégie qui n’apparaît pas comme « gravée dans le marbre », les apports du BSC résident plus dans ses potentialités d’apprentissage en double boucle (Argyris et Shön, 1978), que dans des boucles simples de correction par rapport à des objectifs préétablis. Ainsi, en tant que modèle d’hypothèses, la représentation sous-jacente de la stratégie, telle qu’elle est contenue dans la carte stratégique, renvoie aux théories d’action développées par Argyris et Schön (1978) dans leur modèle de l’apprentissage. Il traduit des valeurs directrices et des paradigmes de base susceptibles d’un questionnement permanent. Comme le notent Kaplan et Norton (1996a), le BSC permet simultanément un apprentissage en simple boucle si la stratégie est appliquée comme prévu et un apprentissage en double boucle lorsqu’il est question de déterminer si la stratégie demeure viable et compétitive. Le BSC permet ainsi de confirmer ou infirmer les hypothèses émises au moment de la formulation de la stratégie initiale (Kaplan et Norton, 1996a).
13De par sa méthodologie, le BSC offre l’opportunité d’une réflexion collective sur des éléments tels que la vision, la mission, les valeurs ou le positionnement. Il apporte ainsi un cadre favorable à un processus de construction collective de la stratégie. Dans la même perspective, la conception collective de la carte stratégique et des relations causales qui la structurent, les mécanismes de délibération sur la définition des objectifs et le choix d’indicateurs, peuvent permettre à un collectif d’acteurs d’interagir et de se rassembler autour d’un modèle partagé de performance. Le processus de communication intersubjective qui nait de ces interactions peut produire des représentations partagées et stimuler l’apprentissage organisationnel. Le BSC peut dès lors être assimilé à un objet-frontière (Star et Griesemer, 1989) autour duquel des acteurs appartenant à plusieurs mondes sociaux (les dirigeants, les cadres fonctionnels, les cadres opérationnels, etc.) interagissent, partagent des représentations et s’impliquent collectivement dans la construction de la stratégie et d’un modèle commun de performance. En étudiant le déploiement du BSC dans quatre entités d’un même groupe, Hansen et Mouritsen (2005) montrent que le BSC constitue un objet-frontière en ce qu’il est suffisamment plastique pour répondre aux contextes particuliers et aux enjeux organisationnels spécifiques à chacun des quatre cas, tout en maintenant son identité par-delà les différents contextes d’utilisation. Les auteurs révèlent notamment que le BSC ne se présente pas comme un modèle prédéfini et normatif, mais que la nature des problèmes organisationnels spécifiques à chaque unité étudiée explique le caractère idiosyncratique de son utilisation et des représentations construites par les acteurs. Dans le groupe étudié, le contrôle de gestion stratégique procède d’un processus d’apprentissage dans lequel le BSC constitue un instrument de reformulation de la stratégie. Celle-ci n’est plus donnée a priori ou simplement admise comme une « boîte noire » (Hansen et Mouritsen, 2005), mais elle fait partie d’une reformulation par un collectif d’acteurs. Mais pour qu’un tel processus de construction collective de la stratégie puisse opérer, les dirigeants doivent créer des conditions favorables. Ils doivent notamment impliquer un groupe élargi de subordonnés dans l’expérience du BSC en stimulant le dialogue et les débats durant les différentes phases de la conception et du déploiement du dispositif. Cette approche interactive du BSC peut dès lors se présenter comme un levier d’apprentissage organisationnel.
1.1.2 – Le BSC, levier d’apprentissage
14L’apprentissage organisationnel se traduit par l’acquisition de connaissances au plan collectif et modifie les comportements à l’intérieur de l’organisation (Huber, 1991). D’une manière générale, la question de l’apprentissage organisationnel renvoie aux processus d’acquisition et de transformation des connaissances dans l’organisation. S’il convient de noter que ces processus peuvent intervenir à un triple niveau individuel, de groupe ou organisationnel, c’est bien au niveau de l’organisation dans sa dimension stratégique globale que nous nous intéressons dans cette étude. Ainsi pour Crossan et al. (1999, p. 522), l’apprentissage organisationnel peut être conçu comme un moyen essentiel pour accomplir le renouvellement stratégique d’une entreprise. C’est bien ainsi que l’envisagent Kaplan et Norton (1998), lorsqu’ils mobilisent le modèle d’Argyris et Schön (1978) et s’intéressent au rôle du BSC dans l’apprentissage en double boucle. Pour Argyris et Schön (1978), l’apprentissage organisationnel est le résultat d’un processus par lequel les acteurs détectent des erreurs et agissent en vue de les corriger. Il peut être divisé en deux niveaux : l’apprentissage adaptatif en simple boucle qui produit des changements mineurs dans les comportements et n’entraîne pas de changement significatif dans les valeurs ; l’apprentissage en double boucle ou apprentissage génératif qui conduit l’organisation à changer de paradigme, ce qui revient à réviser drastiquement la « théorie d’action » traduisant ses valeurs directrices et ses paradigmes fondateurs. La figure 1 reprend le modèle d’apprentissage défini par Argyris et Schön (1978) en situant le rôle que peut jouer le BSC dans les processus d’apprentissage en simple boucle et en double boucle.
Le rôle du BSC dans les processus d’apprentissage organisationnel
Le rôle du BSC dans les processus d’apprentissage organisationnel
15Telle que la définissent Kaplan et Norton (2001a), la stratégie peut être considérée comme un modèle d’hypothèses sur des relations de causes à effet. Cela se traduit par une carte stratégique qui, si l’on se fonde sur le modèle d’Argyris et Schön (1978), peut être considérée comme la « théorie d’action » de l’organisation. Cette « théorie d’action » fait référence aux paradigmes de base et aux valeurs directrices sur lesquelles reposent les « stratégies d’action ». Un premier apprentissage en simple boucle, consiste dès lors à comparer les objectifs et valeurs cibles aux résultats. En cas d’écart, il s’agit alors de réaliser les corrections nécessaires. Pour reprendre les termes de Kaplan et Norton (2001a), il s’agit ce faisant de réaliser l’alignement stratégique et de « traduire la stratégie en actions » (Kaplan et Norton, 2001a ; 2006). Mais un deuxième type d’apprentissage, en « double boucle » consiste à remonter jusqu’aux prémices de la stratégie (Schreyögg et Steinmann, 1987) en questionnant la carte stratégique, c’est-à-dire les valeurs directrices qui fondent les « stratégies d’action » sur lesquelles sont définis les objectifs et cibles du BSC. Il s’agirait ici davantage d’un apprentissage consistant à (re) penser la stratégie (strategic thinking) que d’un processus d’alignement stratégique (strategic alignment). La manière d’envisager la mesure ou le diagnostic des résultats, selon qu’il s’agisse d’une approche purement cybernétique dans le cadre d’un contrôle diagnostique ou d’une démarche interactive, paraît ici essentielle.
16Comme Kloot (1997) le souligne,
« L’utilisation de dispositifs de contrôle tels que les boucles de feedback et les écarts budgétaires est conçue pour détecter les problèmes opérationnels et l’information procurée par ces systèmes de contrôle est utilisée à l’intérieur de paradigmes opérationnels courants pour corriger les problèmes opérationnels. Les hypothèses et politiques sont habituellement non questionnées, résultant en apprentissage en simple boucle ou adaptatif. »
18Par contraste,
« Les systèmes de contrôle de gestion peuvent également jouer un rôle critique en détectant et résolvant les problèmes causés par le changement environnemental, résultant en changement paradigmatique (apprentissage en double boucle ou apprentissage génératif). »
20Notamment, le passage d’un apprentissage adaptatif à un apprentissage génératif requiert un effort collectif à l’intérieur de l’organisation qui peut être stimulé par des leviers de contrôle interactif au sens de Simons (1995). Ainsi, le BSC mobilisé dans une approche interactive, pourrait favoriser l’apprentissage génératif dès lors que la carte stratégique est le produit d’échanges interactifs entre les membres de l’organisation. Dans ces conditions, l’apprentissage peut être qualifié d’organisationnel dans la mesure où les processus de construction du BSC conduisent au transfert de connaissances et d’informations entre individus ou groupes d’individus. Il s’agit dès lors de construire une représentation partagée de la stratégie et des hypothèses sous-jacentes qui fondent son modèle de performance.
21Dans ce processus génératif, l’apprentissage individuel ne suffit plus. Il devient dès lors nécessaire de mieux comprendre comment les équipes apprennent et comment créer des structures et des réseaux pour partager les expériences d’apprentissage au sein des organisations (Marquardt et Reynolds, 1994). Plusieurs auteurs décrivent l’apprentissage organisationnel à travers quatre ensembles de construits et de processus (Levitt et March, 1988 ; Huber, 1991 ; Kloot, 1997) : l’acquisition et la distribution de connaissances au cours desquelles l’information provenant de multiples sources est partagée, conduisant à une information et à une compréhension nouvelles (Huber, 1991, p. 90) ; l’interprétation, définie comme « le processus par lequel l’information prend sens ou comme le processus de traduction des évènements et de développement d’une compréhension et de schèmes conceptuels partagés » (Daft et Weick, 1984, p 294-296) ; la mémoire organisationnelle, processus par lequel la connaissance est stockée pour utilisation future, impliquant l’accumulation et le maintien des expériences organisationnelles (Kloot, 1997, p. 57). Huber (1991), détaille plus précisément ces construits et les sous-processus par lesquels ils procèdent (Fig. 2).
Construits et processus associés avec l’apprentissage organisationnel
| Construits et processus | Sous Construits et sous-Processus | Sous Construits et sous-Processus |
|---|---|---|
| 1.0 Acquisition de connaissances | 1.1 Apprentissage congénital | |
| 1.2 Apprentissage expérimental | 1.2.1 Expérimentations organisationnelles | |
| 1.2.2 Auto-appréciation organisationnelle | ||
| 1.2.3 Organisations expérimentales | ||
| 1.2.4 Apprentissage non intentionnel et non systématique | ||
| 1.2.5 Courbe d’apprentissage | ||
| 1.3 Apprentissage par procuration | ||
| 1.4 Greffe | ||
| 1.5 Recherche et attention | 1.5.1 Scanning | |
| 1.5.2 Recherche ciblée | ||
| 1.5.3 Monitoring des performances | ||
| 2.0 Distribution de connaissances | ||
| 3.0 Interprétation d’information | 3.1 Carte cognitive et cadrage | |
| 3.2 Richesse des média | ||
| 3.3 Surcharge d’information | ||
| 3.4 Désapprentissage | ||
| 4.0 Mémoire organisationnelle | 4.1 Stockage et récupération d’information | |
| 4.2 Mémoire organisationnelle informatisée |
Construits et processus associés avec l’apprentissage organisationnel
22Le modèle d’Huber (1991) permet de saisir les processus de production et de transformation des connaissances qui fondent l’apprentissage organisationnel. Dans la même perspective, plusieurs cadres conceptuels sont venus éclairer ces processus d’apprentissage. Le cadre proposé par Crossan et al. (1999), ou modèle des 4I’s, distingue quatre processus : l’intuition, l’interprétation, l’intégration et l’institutionalisation. Mais c’est surtout le modèle de conversion des connaissances (Nonaka, 1994 ; Nonaka et Takeuchi, 1997) qui apporte une vision particulièrement éclairante pour le management des connaissances. Au cœur du modèle, les interrelations entre connaissances tacites et connaissances explicites au fil des interactions entre individus sont déterminantes pour la formation d’une nouvelle connaissance (Nonaka, 1994, p. 15). La conversion des connaissances procède alors de quatre processus dynamiques : la socialisation, l’extériorisation, la combinaison et l’intériorisation. Si le modèle de conversion des connaissances offre ainsi des perspectives de recherche particulièrement fécondes pour le contrôle de gestion (Bollecker, 2002), nous avons délibérément délimité notre cadre conceptuel au modèle de l’apprentissage en double boucle développé par Argyris et Schön (1978), enrichi et approfondi par la notion d’apprentissage génératif développé dans les travaux de Huber (1991) et de Kloot (1997). Au cœur du programme de recherche qui a présidé à cette étude longitudinale, nous avons voulu approfondir une question très intéressante, avancée mais néanmoins peu documentée par Kaplan et Norton : celle du rôle du BSC dans les processus d’apprentissage en double boucle. C’est pour cela, que nous nous sommes concentrés sur ce concept. Le modèle d’Huber (1991) nous a alors permis d’entrer dans la « boîte noire » de l’apprentissage en double boucle pour y observer de manière plus opérationnelle les processus d’acquisition, de distribution, d’interprétation et de mémorisation des connaissances, liés à la conception d’un BSC.
23La conception du BSC selon une approche interactive peut ainsi favoriser les processus d’acquisition et de distribution. Cela pourrait passer notamment par des sous-processus d’apprentissage expérimental, au cours desquels les acteurs de l’organisation analysent les retours sur les relations de cause à effets formulés sous forme d’hypothèses dans la carte stratégique. Comme le note Huber 1991 (p. 91), « une approche pour favoriser l’apprentissage organisationnel consiste à accroître la précision du feedback sur les relations de cause à effets entre actions et résultats. Une autre vise à garantir la collecte et l’analyse de ces feedbacks ». Huber (1991, p. 92) relève notamment qu’une auto-appréciation fondée sur l’interaction et la participation des membres de l’organisation peut également favoriser l’acquisition de connaissances et ainsi, l’apprentissage organisationnel. Il souligne en outre l’importance du monitoring des performances. Le BSC peut également engendrer des processus d’interprétation, notamment dans le cadre de la construction de la stratégie durant laquelle les acteurs développent une représentation collective autour d’un modèle partagé de carte stratégique et de la définition des construits donnant lieu à des mesures de performance. Finalement, la carte stratégique du BSC, pourrait dès lors constituer la carte cognitive et le cadre conceptuel sur lequel repose un modèle de performance partagé. Ce faisant, les acteurs construisent du sens, développent un processus de traduction et produisent une compréhension partagée et des schèmes conceptuels communs (Voir Daft et Weick, 1984, p. 294-296, cité par Huber, 1991, p. 102). Pour Kaplan et Norton (1996a), le BSC apparaît alors comme une représentation de la vision partagée de la stratégie. La conception du BSC et notamment de la formalisation collective de la carte stratégique et sa matérialisation sous la forme d’objectifs et de mesures, comme l’utilisation récurrente du BSC lors du pilotage interactif, permettraient la construction d’une mémoire organisationnelle. Comme le précise Simons (1995), les processus de contrôle interactif sont par définition collectifs et peuvent ainsi favoriser l’émergence d’un apprentissage génératif stimulé par le dialogue et les débats. Mais si l’utilisation du BSC en tant qu’outil de pilotage interactif a déjà fait l’objet d’analyses et de descriptions, une minorité de recherches s’est intéressée aux processus d’apprentissage nés durant la phase de conception du BSC. Or, c’est précisément à ce moment privilégié de construction de sens et d’apprentissage collectif que notre recherche accorde une attention privilégiée. Pour Kloot (1997), les processus d’apprentissages générés durant la phase de conception des systèmes de contrôle de gestion sont déterminants pour accompagner le changement et assurer la survie de l’organisation. L’observation, dans nos deux études de cas, d’un abandon du BSC quelques années après sa conception, nous a fourni une opportunité d’observer dans quelle mesure les apprentissages développés lors de la conception du BSC pouvaient subsister et s’incarner dans les pratiques et la mise en œuvre de nouveaux outils, par exemple.
1.2 – La méthodologie
24La méthodologie mobilise une approche processuelle fondée sur la recherche intervention (1.2.1) et une étude longitudinale de deux cas d’entreprises (1.2.2).
1.2.1 – Une approche processuelle fondée sur la recherche intervention
25L’étude du rôle du BSC dans les processus stratégiques et d’apprentissage nécessite une approche d’observation dynamique. La méthodologie mobilisée s’inscrit dans une approche processuelle consistant à décrire, analyser et expliquer, le quoi, le pourquoi et le comment d’une séquence d’actions individuelles, le tout reposant sur l’hypothèse selon laquelle la réalité sociale ne constitue pas une condition stable, mais relève au contraire d’un processus dynamique (Pettigrew, 1997). Nous adoptons une démarche processuelle en vue d’appréhender les interrelations dynamiques entre processus de contrôle (controlling) et processus stratégiques (strategizing) (Chapman, 2005 ; Jørgensen et Messner, 2009). Pour les chercheurs qui s’inscrivent dans ce mouvement (Hinings, 1997 ; Pettigrew, 1997), les méthodologies qualitatives et les études de cas longitudinales semblent particulièrement adaptées. Dans cette perspective, nous adoptons une méthodologie dans laquelle les chercheurs interagissent avec leur terrain, à l’intérieur du cadre de la recherche intervention à visée transformative. Si ce type d’approche est longtemps demeuré relativement rare dans la recherche en contrôle de gestion (Kasanen et al., 1993), il semble que cela ait évolué aujourd’hui avec le développement de méthodologies de recherche action de type « innovation action research » (Kaplan, 1998) ou « constructive research approach » (Kasanen et al., 1993 ; Labro et Tuomela, 2003). Notre recherche s’inscrit plus particulièrement dans la perspective de l’innovation action research (IAR) qui consiste, selon Kaplan (1998), à développer une méthodologie de la recherche action impliquant la participation des chercheurs dans des innovations managériales à travers leur expérimentation sur le terrain, ce qui doit conduire à développer de nouvelles théories et pratiques. Kaplan (1998) fait alors référence à ses travaux avec Norton sur le BSC. Dans l’IAR, les chercheurs développent et raffinent la théorie d’une pratique managériale nouvelle dont il est attendu qu’elle soit largement applicable à une variété étendue d’organisations (Labro et Tuomela, 2003). Á travers notre étude, nous voulons développer notre compréhension d’un outil de contrôle de gestion préexistant – le BSC – en vue d’étudier son rôle dans les processus d’apprentissage organisationnel. Ce faisant, notre recherche s’inscrit dans un projet de connaissance peu exploré par Kaplan et Norton. Elle constitue une étape dans un programme de recherche longitudinal, réalisé auprès de deux entreprises industrielles, qui s’est déroulé sur une période d’environ 12 ans pour une entreprise et de 8 ans pour l’autre. Le programme de recherche avait pour objectif d’apporter des réponses à trois ensembles de questionnements complémentaires : le rôle du BSC dans la conception de la stratégie ; les leviers de contrôle mobilisés dans la conception et l’utilisation du BSC et, plus particulièrement, les modalités et les effets d’une approche interactive du BSC ; le rôle du BSC dans les processus d’apprentissage organisationnel. Plusieurs publications ont été réalisées sur les deux premières thématiques. Le présent article développe plus particulièrement la troisième.
1.2.2 – L’étude longitudinale de deux cas d’entreprises industrielles
26Nous avons réalisé une étude longitudinale sur deux cas d’entreprises au sein desquelles nous avons initialement conduit une recherche intervention. Ces deux sociétés ont été sélectionnées pour trois raisons : leur activité industrielle en premier lieu, qui permettait de bien cerner les processus physiques de création de valeur. En second lieu, ces deux entreprises sont de taille intermédiaire ce qui nous permet de saisir les niveaux stratégiques et opérationnels. En troisième lieu, ces unités de production ont été choisies en raison de la forte implication de leurs équipes dirigeantes dans le projet de recherche. Très intéressés par le caractère intégré et multidimensionnel du BSC, les dirigeants des deux sociétés ont été volontaires pour engager les moyens nécessaires à la mise en œuvre du dispositif. Pour des raisons de confidentialité, les deux cas ont été renommés AMIDON et MECATRONIC. AMIDON, qui emploie 200 salariés, est un centre de profit d’un groupe international dans le secteur de l’emballage en carton ; MECATRONIC est une PME indépendante du secteur de la mécanique de précision. Elle emploie 130 salariés.
27Les deux entreprises présentaient à de nombreux égards des aspects similaires. Dans les deux sociétés en effet, un style de management participatif était adopté avec la volonté d’impliquer un large groupe de collaborateurs dans le management de l’organisation. Les directeurs généraux des deux sociétés semblaient également animés par une vision entrepreneuriale et désireux de développer une réflexion stratégique autour d’un projet collectif. Toutes les conditions semblaient donc réunies pour nous permettre d’observer comment la conception d’un BSC peut jouer un rôle dans la formation d’une stratégie. Dans les deux cas, l’expérience répondait au besoin d’un nouveau projet commun à même de (re)mobiliser un collectif.
28La méthode de recherche a pris la forme d’une participation active des chercheurs dans le développement du BSC en étroite coopération avec les équipes dirigeantes élargies à un ensemble de collaborateurs de niveaux intermédiaires et opérationnels. Á chaque étape, des entretiens ont permis de collecter les représentations des acteurs et des observations régulières ont été réalisées chaque année.
29Cependant, dès lors que le BSC est parvenu à un stade opérationnel, les deux entreprises n’ont pas souhaité continuer l’expérience de recherche intervention. Chez AMIDON, suite à son absorption par un groupe concurrent, le Directeur Général a quitté l’entreprise et son remplaçant n’a pas souhaité prolonger l’expérience, tout particulièrement, parce que le dispositif n’entrait pas dans les outils de management du groupe. Chez MECATRONIC, la société a subi une crise sévère et une grande part du comité de direction a été renouvelée. Dans les deux cas, même s’il fut mis un terme à l’expérience de recherche intervention après la phase de conception du BSC, les entreprises ont cependant accepté que les chercheurs poursuivent leur travail de recherche en position d’observateurs. S’il fut observé que le BSC n’avait pas franchi l’étape de sa mise en routine sous forme d’un système de pilotage, ce constat établi dans les deux entreprises, nous a conforté dans l’idée qu’il était intéressant d’approfondir nos analyses et de poursuivre nos observations afin d’étudier les apprentissages qui pouvaient subsister après l’abandon du BSC.
30L’étude conduite chez AMIDON s’est étendue sur une période de 12 ans, celle menée au sein de MECATRONIC, plus récente, s’est déroulée sur une période de 8 ans. La méthode d’investigation s’inscrit dans une approche longitudinale structurée en deux phases : une phase d’immersion et d’intervention ; une phase d’observation et de distanciation.
Une phase d’immersion et d’intervention
31Cette phase se déroule entre 2001 et 2003 chez AMIDON et entre 2005 et 2006 chez MECATRONIC. Durant ce stade, les chercheurs ont interagi avec les principaux acteurs des deux sociétés et ont conduit une recherche intervention consistant à formaliser la stratégie et construire un BSC. La méthodologie de formalisation de la stratégie a été conduite lors de plusieurs réunions de travail avec les acteurs en vue de clarifier la stratégie. La méthodologie de conception du BSC s’est déroulée de manière légèrement différente dans les deux entreprises. Chez AMIDON, des réunions de travail furent organisées par processus pour déterminer leurs objectifs, leurs facteurs clés de succès, les variables d’action et les indicateurs de performance. La définition des processus a découlé d’une cartographie établie dans le cadre d’une démarche de certification. Les acteurs de chaque processus devaient se coordonner avec ceux d’autres processus. L’objectif était dans un premier temps de construire des tableaux de bord de processus. Des réunions furent ensuite organisées en comité de direction élargi en vue de synthétiser ces tableaux de bord pour construire la carte stratégique et le BSC. Chez MECATRONIC, le rôle des chercheurs a également consisté à animer plusieurs réunions de travail avec les acteurs. D’autres réunions furent également organisées en l’absence des chercheurs. Par exemple, après avoir expliqué les finalités et la méthodologie du BSC et animé un séminaire stratégique, les chercheurs ont laissé aux acteurs le soin de construire collectivement leur carte stratégique dans un premier temps, puis dans un deuxième temps, de procéder à la définition des indicateurs. Á l’issue de chacune de ces deux étapes, une mise en commun avait lieu avec les chercheurs, avant de procéder à l’étape suivante.
Une phase d’observation et de distanciation
32Une fois achevée l’étape de construction du BSC (2003 chez AMIDON, 2006 chez MECATRONIC), des entretiens semi-directifs ont été conduits une fois par an dans chacune des deux sociétés en vue d’étudier les pratiques adoptées dans l’utilisation du BSC. Il s’agissait tout particulièrement d’observer la manière dont il était utilisé en tant que levier de contrôle diagnostique ou bien interactif. Mais surtout, nous voulions comprendre son rôle dans les processus stratégiques et les mécanismes d’apprentissage. Ainsi, chez AMIDON, une fois par an entre 2004 et 2007 nous avons interrogé plusieurs acteurs : le Directeur Général, le contrôleur de gestion, le directeur des ventes et le directeur de production. Chez MECATRONIC, entre 2007 et 2009, nous avons interrogé le Directeur Général et le Directeur commercial et des achats (Business Manager). Puis, entre 2011 et 2014, nous avons interrogé le contrôleur de gestion, la responsable qualité et un superviseur d’atelier chez AMIDON, tandis que chez MECATRONIC étaient interviewés le Directeur Général et son second, le Business Manager. Le choix des différentes personnes interrogées s’explique par le fait que sur la période, le rachat d’AMIDON par un groupe concurrent et la restructuration de MECATRONIC suite à d’importantes difficultés économiques, ont entraîné un fort turn-over parmi les managers en place. La plupart des équipes dirigeantes ont été en grande partie renouvelées dans les deux sociétés.
33En annexe, est présentée la trame des guides d’entretien utilisés durant les deux phases de la recherche (immersion et intervention ; observation et distanciation). Nous avons procédé par un codage manuel en deux temps : un codage ouvert (Strauss and Corbin, 1998) dans un premier temps ; cela nous a permis de faire apparaître plusieux themes clés relatifs à la vision des différents acteurs concernant les apports et limites de l’expérience BSC, aux leçons qu’ils en retiraient, aux différentes étapes du processus d’apprentissage et aux connaissances acquises, etc. Dans un second temps, nous avons procédé à un codage axial (Strauss and Corbin, 1998), qui nous a permis de dégager des éléments de réponse par rapport à nos questions de recherche en entrecroisant les différentes thématiques mises en relief.
Liste des réunions et des entretiens réalisés chez AMIDON
Liste des réunions et des entretiens réalisés chez AMIDON
34Au-delà des différents entretiens semi-directifs réalisés auprès de responsables des deux entreprises, il est à noter également que ces deux entités recrutent chaque année des stagiaires ou apprentis d’un master en contrôle de gestion. Les chercheurs associés au projet, membres de l’équipe pédagogiques du master, ont ainsi accès à un suivi continu des deux organisations, à l’occasion de visites d’apprentissage, de suivis et de soutenances de mémoires.
35Les tableaux 1 et 2 résument la liste des réunions et entretiens réalisés chez AMIDON et MECATRONIC.
Liste des réunions et des entretiens réalisés chez MECATRONIC
Liste des réunions et des entretiens réalisés chez MECATRONIC
2 – Résultats
36Les résultats des deux études de cas ont initialement révélé qu’une approche interactive du BSC pendant sa phase de conception a conduit à un processus d’apprentissage organisationnel composé de trois mécanismes : acquisition de connaissance, distribution d’information et interprétation (2.1.). Pourtant, de manière inattendue, ils ont aussi montré l’abandon du BSC. Malgré cet abandon, il était dès lors intéressant d’étudier ce qui est resté du BSC plusieurs années après sa conception afin d’identifier les apprentissages nés de l’expérience. Les observations ont alors montré une capitalisation d’expérience (2.2.).
2.1 – La conception du BSC et les apprentissages observés dans les deux études de cas
2.1.1 – La conception du BSC chez AMIDON
37Le contexte managérial (ou organisationnel) a facilité la mise en place du projet BSC au sein de l’usine d’AMIDON. L’engagement de la direction du site a été primordial dans le projet de conception du BSC. Dès le démarrage du projet, elle s’est montrée ouverte à toute forme d’innovation et a permis d’instaurer un dialogue interservices. Pour le Directeur du site, cette approche du management devait représenter « un investissement pour l’avenir », tout en précisant : « le retour sur investissement n’étant pas forcément mesurable à court terme ». La direction a en effet jugé nécessaire de communiquer pour faciliter la mise en place du projet mais aussi pour le faire vivre. Au démarrage du projet, l’usine disposait d’un environnement propice à l’intégration de projets innovants et cet engouement a sans doute joué un grand rôle dans l’émergence d’une démarche d’apprentissage collectif. L’ensemble des personnes interrogées a été très sensible aux arguments généralement retenus en faveur du BSC : le BSC ne s’intéresse pas qu’à des indicateurs financiers. Il s’intéresse aussi à des indicateurs plus qualitatifs comme la satisfaction client ou du personnel. Le BSC est donc fondé sur une approche globale de l’entreprise, une performance multidimensionnelle. Le BSC s’inscrit dans une logique de valorisation de l’entreprise sur le long terme en incluant des indicateurs axés sur des aspects immatériels comme l’innovation et l’apprentissage.
38Les membres du projet BSC sont partis d’un constat : d’une part, l’ensemble des tableaux de bord utilisés par l’usine avant le projet BSC réunissaient uniquement des indicateurs de résultat qui privilégiaient l’aspect financier, d’autre part, ces indicateurs de performance retardés permettaient seulement d’appréhender les effets d’actions déjà entreprises en effectuant un bilan de la performance passée. Mais les responsables obtenaient des résultats qu’ils subissaient.
39Avec le projet BSC, la direction a voulu obtenir une vision plus globale de la performance et ne pas se contenter de données financières. Plusieurs réunions organisées par groupes de travail, associant l’équipe de direction et plusieurs managers de processus ont rendu possible l’identification de facteurs clés de succès permettant d’accéder à la vision stratégique. Leur identification s’est achevée avec la conception de la carte stratégique. Le travail s’est notamment appuyé sur une cartographie des processus établie dans le cadre de la certification. Chaque processus a donné lieu à une définition collective des missions, conditions de succès, variables d’action, indicateurs et finalement un tableau de bord de processus. Le groupe de travail s’est alors interrogé sur les facteurs amont qui influençaient les indicateurs de résultat. Cette démarche a donné lieu à la création d’une carte stratégique basée sur les quatre axes préconisés par Kaplan et Norton. Sa conception a alors permis de mettre en avant les éléments clés de gestion du site d’AMIDON et de créer une dynamique d’amélioration continue du processus de création de valeur. Les figures 3 et 4, décrivent la carte stratégique et les indicateurs retenus dans le BSC d’AMIDON.
La carte stratégique du BSC d’AMIDON
La carte stratégique du BSC d’AMIDON
Le BSC d’AMIDON
Le BSC d’AMIDON
40La démarche BSC dès lors tournée vers une valorisation à long terme de l’entreprise a permis de clarifier la stratégie qui était alors tournée vers la satisfaction client et de la traduire en actions concrètes compréhensibles par tous. Ainsi, les objectifs locaux des managers ont été coordonnés avec les objectifs stratégiques définis par la direction. L’ensemble des processus a été remis en question de manière similaire. Enfin, les tableaux de bord existants ont été améliorés et d’autres systèmes de contrôle ont été instaurés.
41Il faut souligner ici l’importance de la dimension interactive du projet qui est avant tout un travail collectif, « une aventure humaine » d’après le directeur du site :
« Le projet exige une volonté de transparence et de coopération ; Il permet d’améliorer la communication interne, d’instaurer un dialogue entre des services auparavant cloisonnés et diminue le phénomène de rétention d’informations. Il existe en effet de fortes logiques territoriales dans les entreprises françaises et l’usine de Gallargues ne fait pas exception à cette règle : absence de coopération entre les différents services, rétention d’information pour préserver une part de pouvoir. Le BSC fait tomber ces barrières et sert d’instrument de médiation entre les acteurs : Les réunions interservices donnent la possibilité à chaque département d’exposer les contraintes auxquelles il est confronté. Les débats ont été l’occasion de travailler ensemble vers l’atteinte d’un objectif commun : la performance du site. »
43Les discussions ont cependant mis en avant des contradictions au niveau du pilotage. La dimension interactive de la démarche a permis d’amener des initiatives qui n’auraient pas été perçues sans cette approche et de créer de la valeur ajoutée pour le client.
« On me demande d’acheter des palettes les moins chères possible pour optimiser le coût de revient mais le service expédition et les clients demandent de leur côté des palettes de qualité pour pouvoir les déplacer facilement. »
45Le projet BSC a rencontré un réel succès lors de sa phase de création mais il s’est rapidement essoufflé pour finalement être abandonné quelques années plus tard. Cette expérience a cependant marqué le management de l’organisation et a permis à ses outils de contrôle d’être améliorés.
2.1.2 – La conception du BSC chez MECATRONIC
46Chez MECATRONIC, le projet BSC entrait dans une perspective de conduite du changement.
« Je voulais me servir du BSC comme outil de changement. »
48La conception du BSC a ainsi coïncidé avec la volonté des dirigeants d’introduire un management participatif avec davantage d’implication active des Chefs de Lignes dans les axes stratégiques de l’entreprise. L’idée était de stimuler leur capacité à prendre des responsabilités et à faire preuve d’autonomie, en attendant davantage d’initiatives, de réactivité et de prise de risque. Leur participation au Comité de Direction avait également pour objectif de faciliter les échanges transversaux et les transferts de connaissances entre les Chefs de Lignes et le Comité de direction de même qu’entre Chefs de Ligne. Sous l’impulsion du Directeur Général, une réflexion stratégique s’est ainsi instaurée au sein du Comité de direction ainsi élargi et elle s’est poursuivie par la conception d’un BSC. Des facteurs clés de succès ont alors été identifiés de manière collective. De la même façon, la conception de la carte stratégique et le choix d’indicateurs ont été réalisés dans le cadre de plusieurs réunions coordonnées par les chercheurs, réunissant les directeurs, les autres membres du Comité de direction et les Chefs de Lignes.
49La figure 5 et le tableau 3, présentent respectivement la carte stratégique et les éléments du BSC élaborés collectivement par les acteurs de MECATRONIC.
La carte stratégique de MECATRONIC
La carte stratégique de MECATRONIC
| AXES | OBJECTIFS | INDICATEURS |
|---|---|---|
| ACTIONNAIRES |
|
|
| CLIENTS |
|
|
| PROCESSUS INTERNES |
|
|
| APPRENTISSAGE – INNOVATION |
|
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Les éléments du BSC de MECATRONIC
2.1.3 – Une phase de conception riche en apprentissages
50Dans les deux entreprises, la réflexion collective des acteurs pour construire la stratégie, la formaliser avec une carte stratégique et finalement définir le BSC, semble avoir joué un rôle positif dans l’apprentissage organisationnel. En particulier, le BSC a permis aux acteurs de différents métiers d’interagir autour du même thème. Les acteurs de différentes fonctions et de niveaux de qualification et représentations différents se sont rassemblés autour de la conception du BSC. Trois des quatre fondements de l’apprentissage organisationnel (Huber, 1991) ont été constatés : l’acquisition de connaissances, la distribution d’informations, et l’interprétation de l’information.
Acquisition de connaissances
51Chez AMIDON, avant le projet BSC, l’usine était inscrite dans une démarche dynamique largement influencée par la personnalité de son dirigeant qui n’hésitait pas à investir dans du capital immatériel. Cette dynamique de recherche d’innovation s’était notamment renforcée lorsque l’entreprise s’était engagée dans une politique de management par la qualité à travers la certification ISO 9001. Ce projet ISO 9001 avait permis à l’usine de décrire toute son activité sous forme de processus et de recevoir en 2001 le prix de la qualité de sa région. Peu après la mise en place de cette démarche, les chercheurs sont venus présenter à la direction d’AMIDON leur projet BSC. Le dirigeant d’AMIDON à la recherche d’un nouveau projet pour dynamiser son entreprise a accepté le lancement du projet BSC dans son unité. Le projet a alors démarré avec des séances de formation du personnel de direction à l’analyse stratégique et au BSC, animées par les chercheurs. Les dirigeants ont ensuite formé leurs subordonnés afin que l’outil BSC soit connu de l’ensemble du personnel d’AMIDON.
52Chez MECATRONIC, seuls les deux principaux dirigeants possédaient une réelle connaissance des principaux concepts de management stratégique. Plusieurs années auparavant, le Directeur Général avait suivi un séminaire de stratégie. Mais surtout, le Business Manager, avait récemment suivi un programme de MBA dans une école de management. Il avait alors assisté à un cours sur le BSC et avait choisi de réaliser sa thèse de MBA sur ce thème. Avec l’aide des chercheurs, il avait ainsi convaincu le Directeur Général d’expérimenter le BSC dans l’entreprise. Les autres membres du Comité de direction ne possédaient qu’une connaissance limitée ou inexistante de l’analyse stratégique. Quant aux chefs de ligne, leurs connaissances relevaient essentiellement de savoirs opérationnels. Les premières séances de l’expérimentation furent ainsi consacrées à une présentation par les chercheurs du BSC et de sa méthodologie.
53Parmi les sous-processus d’acquisition de connaissance intervenus dans les deux cas on notera plus particulièrement un apprentissage expérimental, tenant précisément aux processus engendrés par la conception du BSC. Ici en effet, la conception de la carte stratégique, à travers l’identification de relations de causes à effets, la définition des objectifs et des construits et de leur mesure sous forme d’indicateurs, a créé une connaissance commune de l’entreprise, de sa stratégie et des facteurs clés de performance. Or, ce qui a joué un rôle fondamental, c’est le caractère participatif de la méthode de conception du BSC et les interactions entre acteurs qui l’ont sous-tendue. Cela va dans le sens des observations d’Huber (1991, p. 92), sur le rôle déterminant des sous-processus d’auto-appréciation collectifs et interactifs.
Distribution d’informations
54Chez AMIDON, le projet BSC a permis aux acteurs de métiers différents de travailler ensemble. Par exemple, le caractère multifonctionnel des groupes de processus leur a permis d’être conscients des besoins et moyens des autres fonctions. La recherche collective de solutions a ainsi permis de résoudre les problèmes ce qui a eu un impact favorable sur le décloisonnement des services de l’entreprise. Les ambiguïtés ont été levées et des synergies sont apparues. Par exemple, il est devenu clair que différentes fonctions visaient des tâches identiques pour le pilotage de leur activité. Par conséquent, les connaissances et les outils pouvaient alors être partagés afin d’éviter la redondance dans le travail de chacun. L’énumération systématique d’idées pendant les réunions a contribué à la connaissance des bonnes pratiques et à leur diffusion au sein de l’organisation. Les objectifs ont été alors recherchés, avec au départ les bonnes pratiques, et leur respect afin de vérifier si la performance visée a bien été réalisée :
« Les bonnes pratiques constituent ainsi une réelle anticipation (…) comme elles sont en amont du résultat, je suis capable d’influencer mon résultat en agissant sur elles. »
56Enfin, parce que les objectifs, actions et indicateurs ont été construits et mis en œuvre collectivement, il est devenu plus logique de travailler ensemble pour atteindre ces objectifs. Cette approche a ainsi été novatrice car, auparavant, chaque manager travaillait seulement avec ses propres outils pour maximiser sa performance sans avoir nécessairement les moyens pour agir. Ici, l’interaction entre les différents services a été renforcée parce que chacun s’est montré conscient de la pluri-responsabilité pour la performance. Ainsi, quand une variation significative apparaissait comme défavorable, les managers concernés se rencontraient et une solution collective était recherchée.
57Chez MECATRONIC, un plus grand intérêt dans l’expérience a été montré avec le processus de changement qu’il entrainait pour l’entreprise :
« Cela s’est traduit par un outil d’apprentissage permettant à la stratégie d’être expliquée et d’impliquer l’ensemble des acteurs de l’entreprise dans une vision stratégique commune. »
59Les différentes sessions de travail ont permis de s’interroger sur la stratégie. Les Chefs de Lignes ont souligné le rôle apprenant du BSC et ont assuré qu’ils comprenaient de manière plus claire les axes stratégiques de l’entreprise qui en résultaient. Cette remarque suggère qu’ils se sentaient davantage impliqués dans la stratégie de l’entreprise :
« Nous nous sentons plus impliqués. C’est bon de savoir où nous allons et pourquoi. Cela a permis de mettre des choses en place. La stratégie, si elle n’est pas bien mise en œuvre peut être confuse ! Les choses n’ont plus de sens. »
« Précédemment, il apparaissait une série d’évènements. C’est mieux d’incorporer les décisions stratégiques au même niveau. »
62Deux de ces acteurs ont affirmé, qu’ils ont joué un rôle et qu’ils ont influencé à travers leurs remarques, la vision et l’orientation des dirigeants :
« Ils avaient leurs idées, nous avons réussi à leur faire changer leur avis. »
« Il y a des choses qui sont venues directement pendant le travail – par exemple, pendant les discussions sur certaines familles de produits ou nos propositions pour réaliser des kits complets. »
Interprétation d’informations
65Pour définir l’interprétation, Huber (1991, p. 102) s’appuie sur les travaux de Daft et Weick (1984) : « l’inteprétation peut être définie comme le processus par lequel l’information prend du sens (Daft et Weick, 1984, p. 294), et aussi comme le processus de traduction des évenements et de développement de compréhensions partagées et de schèmes conceptuels » (Daft et Weick, 1984, p. 286). Dans les deux études de cas, il apparaît que la finalisation des étapes de conception collective des deux cartes stratégiques et la sélection des indicateurs de performance, ont permis de construire une vision partagée, formalisée sous la forme de documents présentant les deux cartes stratégiques.
66Dans les deux cas, au terme des phases de conception de la carte stratégique et de sélection des indicateurs, les acteurs ont donné sens à différents concepts et hypothèses, qu’ils ont traduits sous la forme d’objectifs, d’enchaînements de causalité et d’indicateurs de performance. Un exemple très intéressant nous est fourni lors de la conception, chez AMIDON, de la carte stratégique, par cet échange initié entre le Directeur de la production et la Directrice de fonction commerciale, à propos de questions relatives à la mission et aux métiers de l’entreprise :
« Notre mission, c’est fournir à nos client un emballage en carton au meilleur rapport qualité/prix en respectant leurs contraintes de délais. Ce qui signifie maîtriser à la fois les coûts, les délais et la qualité mieux que nos concurrents. »
« Moi, je dirais que notre mission consiste d’abord à identifier les besoins des clients afin de leur offrir des solutions sur mesure, innovante et globale d’emballage en carton. C’est-à-dire, qui intègrent à la fois les contraintes du client en termes de logistique, de transport, de stockage, mais également de packaging et de merchandizing de leurs produits. »
« Oui, ç’est ça : bien comprendre les besoins de nos clients, puis leur proposer des solutions globales et innovantes d’emballage en carton répondant à leurs besoins. À nous ensuite d’adapter nos process afin d’être compétitif sur nos coûts, nos délais de livraison et la qualité de nos produits. C’est là-dessus que nous faisons la différence. »
70Par leurs interactions, les acteurs sont ainsi parvenus à un modèle de performance correspondant à une représentation partagée, formalisée par une carte stratégique et des indicateurs, compréhensibles par tous et adoptés comme un cadre de référence commun. Pour Huber (1991, p. 102), parmi les sous-processus favorisant l’interprétation et, par là-même, l’apprentissage organisationnel, l’existence d’une carte cognitive commune, de même que le cadre conceptuel communiqué, jouent un rôle essentiel. Dans les deux cas étudiés, le BSC a constitué un processus de construction de représentations collectives. Comme vu précédemment, l’intérêt du BSC tient à ses vertus d’apprentissage, en particulier pendant le développement de la carte stratégique et les processus managériaux qu’il permet de mettre en place durant ses phases de conception. Ces deux cas nous interrogent par ailleurs sur la pertinence de la carte stratégique qui semble très simpliste. Sa représentation linéaire semble mal traduire la complexité des causalités conduisant les acteurs à une interprétation biaisée de la stratégie et du modèle de performance. Néanmoins, une telle simplification permet un partage des représentations qui offre des occasions d’échanges hiérarchiques et transversaux et donne un cadre de référence à l’action. De plus, nos cas fournissent un résultat inattendu : le BSC a pu fournir un modèle formalisé de performance qui, quand il donne lieu à des discussions informelles, rend possible une meilleure interprétation de la complexité de la stratégie. Le cadre défini par la carte stratégique dans les deux études de cas constituerait un modèle de référence commun : une réunion avec des discussions entre les managers a pu être structurée, permettant de faire évoluer les représentations stratégiques. Il semble alors permis de s’interroger sur l’intérêt du BSC envisagé comme un objet frontière (Star et Griesemer, 1989). En effet, au début de l’expérience, tous les acteurs ne partageaient pas une même vision. Dans les deux entreprises, la fonction production orientée vers la recherche de productivité éprouvait des difficultés à s’organiser face aux urgences imposées par la fonction commerciale et la direction générale. Au cours de la construction de la carte stratégique, par leurs interactions, les acteurs sont parvenus à mettre en lumière leurs contradictions qui ont ensuite fait l’objet de débats. Durant ces échanges, la recherche des facteurs clés de succès a conduit les acteurs à rechercher des compromis en cohérence avec les exigences de compétitivité de l’entreprise. Dans les deux cas, la priorité accordée au client a conduit toutes les fonctions à se rassembler autour d’une vision commune.
71Finalement, durant la conception du BSC sont nés des processus d’acquisition de connaissance, de distribution d’information et d’interprétation. Il était dès lors intéressant d’étudier comment les processus d’apprentissage à l’œuvre durant la phase de conception du BSC ont engendré une mémoire organisationnelle. Ce quatrième fondement de l’apprentissage organisationnel (Huber, 1991, p. 90 ; Kloot, 1997, p. 57) décrit en effet les processus par lesquels la connaissance est stockée pour utilisation future, impliquant l’accumulation et le maintien des expériences organisationnelles. Pour analyser ces processus, il nous semblait important d’étudier, plusieurs années après sa conception, l’évolution du BSC dans les deux entreprises.
2.2 – Une capitalisation des connaissances malgré l’abandon du BSC
72Durant ces années, les chercheurs ont régulièrement interrogé les principaux acteurs sur les évolutions et les apprentissages nés de l’expérience. Un premier constat s’est rapidement imposé : dans les deux entreprises, l’expérience BSC n’a pas dépassé la phase de conception du modèle ; nous avons constaté un abandon du BSC (2.2.1). Les cartes stratégiques et indicateurs de performance n’ont pas été traduits dans les faits par une utilisation régulière du BSC sous la forme d’un pilotage par des tableaux de bord. Nous pouvons en retirer plusieurs enseignements sur les facteurs favorables et les obstacles à l’apprentissage (2.2.2). Malgré l’abandon du BSC, plusieurs éléments perdurent encore dans les deux entreprises où l’on a pu observer une capitalisation des apprentissages nés de l’expérience. Nous avons notamment observé une mémorisation des connaissances acquises lors de la conception du BSC (2.2.3).
2.2.1 – Le constat d’un abandon du BSC dans les deux entreprises
73Dans les deux cas, l’expérience BSC n’a pas dépassé le stade de la conception des cartes stratégiques et de définition des indicateurs de performance. Concrètement, au cours des entretiens semi-directifs conduits dans les entreprises durant les années qui suivirent l’expérience BSC, les chercheurs n’ont pas été en mesure d’observer une quelconque utilisation diagnostique ou interactive du BSC sous la forme de tableaux de bord de pilotage. Il importe à présent d’examiner les raisons et modalités de cet abandon du BSC dans les deux études de cas.
AMIDON
74Suite au bouleversement du contexte organisationnel et particulièrement avec le renforcement de la pression actionnariale, le BSC a été abandonné. Cet échec illustre les limites du BSC, dénonce sa dimension normative et le fait qu’il ne tienne pas compte des spécificités de l’entreprise.
75Suite à une fusion du groupe propriétaire de l’usine AMIDON avec un autre groupe, le nouveau groupe adopte une vision tournée vers l’international et est introduit quelques mois plus tard en bourse. Dès lors les enjeux ne sont plus les mêmes. La priorité n’est plus d’être rentable en créant de la valeur ajoutée pour les clients. L’entreprise doit maintenant créer de la valeur pour les actionnaires et adopte une vision à court terme de la performance. On passe d’une usine à dimension humaine à une logique de groupe orientée vers la création de valeur actionnariale. Les usines sont davantage surveillées par le siège à l’aide d’un reporting financier contraignant et ce changement de politique se fait ressentir chez les décideurs :
« Le groupe a imposé une harmonisation des systèmes d’information et de reporting (…) Les systèmes de reporting ont pris le pas sur les initiatives locales en matière de pilotage telles qu’elles avaient été développées, par exemple, chez AMIDON. »
« On a des problèmes de vision pour piloter, pas de vision de l’avenir (…) Je me demande si je ne vais pas abandonner mes propres tableaux et si je vais travailler directement sur les outils de reporting, les données sont saisies dans un premier outil de travail la plupart du temps sous forme de tableaux Excel puis les résultats sont copiés dans l’outil de reporting pour être analysés par le siège. Cette double saisie représente un coût non négligeable en termes de temps. »
« J’ai perdu mon autonomie dans mes choix de gestion. »
« Le reporting et les actions imposées par le groupe prennent le dessus (…) mes tâches se concentrent aujourd’hui autour du reporting, du processus budgétaire et de la justification des écarts au budget ; je dispose de moins de temps pour effectuer des missions ponctuelles. »
80L’ensemble des métiers doivent adapter leurs méthodes de travail aux attentes du groupe. Le BSC ne trouve plus sa place au sein de cette nouvelle politique.
« Le BSC est un outil complémentaire, il ne peut en aucun cas remplacer le reporting ou le budget. C’est un outil dévoreur de temps. Il faut faire des choix. »
« La méthode des tableaux de bord prospectifs n’était pas encore ancrée dans les habitudes de travail. »
83Dès lors le BSC s’essouffle peu à peu, les indicateurs ne sont plus mis à jour faute de temps et de motivation. Le BSC impose en effet la recherche d’informations plus qualitatives et donc, plus difficiles à collecter. Tout le monde se replie sur ses propres tableaux.
84Cette altération de l’environnement n’a pas laissé sa chance à l’outil. Le départ du directeur général de l’usine AMIDON, initiateur du projet BSC, a aussi joué un rôle important dans l’abandon du projet. L’investissement dans l’actif intangible est peu à peu abandonné, le retour sur investissement doit être mesurable à court terme (deux ans). Les projets d’innovation notamment managériaux ne trouvent plus leur place au sein de l’organisation. Pour faire vivre un outil comme le BSC il faut communiquer. Il est souvent plus facile de motiver les individus lors des phases de présentation et de dialogue que de pérenniser l’instrument dans la durée.
85Le projet BSC représente un coût pour l’entreprise notamment en termes de temps. Le BSC prône une vision multidimensionnelle de la performance et tente de répondre à tous les besoins de l’entreprise de manière identique. Or, chaque décideur dans l’entreprise a des besoins différents : par exemple, le directeur de production et le directeur financier n’ont pas les mêmes besoins ni les mêmes préoccupations :
« Je veux connaître tous les jours l’état de mon stock, la productivité de mes machines et de ma main d’œuvre, le suivi des commandes. Mon objectif est d’ajuster au mieux mes moyens humains et matériels au volume des commandes. »
« J’ai besoin d’un suivi mensuel, je veux connaître les coûts. Les données, la périodicité sont importantes, chaque métier de l’entreprise a des besoins différents. »
88Suite à l’abandon du BSC, parallèlement au renforcement d’un reporting omniprésent, on constate l’évolution du contrôle de gestion d’AMIDON vers des tableaux de bord plus opérationnels. Pour faire face aux attentes du groupe et notamment à la pression du reporting imposé par le siège, les contrôleurs ont opté pour des tableaux de bord facilitant l’aspect financier et la réactivité. La direction doit être en mesure de gérer au mieux son activité pour pouvoir communiquer des informations fiables aux marchés financiers. Pour répondre aux attentes en termes de communication financière pour une société cotée, la direction du site d’AMIDON s’est dotée d’un éventail d’outils pour contrôler et maîtriser son activité. Le but de cette démarche est d’avoir une vision la plus objective et la plus proche possible de la réalité. Les outils de contrôle de gestion doivent apporter une vision prospective au contrôleur. Trois types de dispositifs complémentaires sont développés :
- Le premier tableau de bord (daily) permet d’analyser à très court terme l’évolution des données entrantes et sortantes du système d’information. Il renseigne le contrôleur sur les entrées de commandes saisies par les assistantes commerciales, la production réalisée, les livraisons effectuées et à quel prix. Les indicateurs sont suivis quotidiennement et annoncent les tendances du mois. Les données issues de ce 1er tableau de bord sont ensuite saisies dans un second tableau de bord qui sera envoyé au siège après chaque clôture ;
- Le second tableau de bord, appelé Monthly, permet d’effectuer le reporting. Le contrôleur va effectuer un bilan de la situation en fin de mois et justifier les écarts au siège. Contrairement au 1er tableau de bord, c’est un outil de reporting imposé par le groupe.
- Les actions de progrès appelées aussi Cost Take Out sont imposées par le groupe et ont pour objectifs de diminuer les coûts sur l’ensemble des postes et ainsi améliorer la rentabilité des différentes entités.
89Ces trois tableaux de bord sont liés entre eux et permettent de contrôler l’ensemble des actions de l’organisation et leur impact sur le résultat et donc la satisfaction des actionnaires. Ces outils réunissent principalement des indicateurs de nature financière et sont adaptés à la stratégie du groupe. Contrairement au BSC, ce sont des outils défensifs qui privilégient une vision à court terme de l’organisation.
MECATRONIC
90Chez MECATRONIC, le projet BSC a été interrompu. Plusieurs raisons expliquent cet abandon. Même, si en raison d’une structure financière pérenne, l’entreprise a relativement bien résisté à la crise financière dont les effets commencent à se faire sentir en France à partir de 2008, elle a connu d’importantes difficultés durant cette période : son chiffre d’affaires est passé de 28 millions d’€ en 2008 à 14 millions d’€ en 2010 ; ses effectifs ont chuté de 22%. En outre, les années de forte croissance qui ont précédé ce retournement semblent avoir conduit l’entreprise à négliger plusieurs variables critiques :
« Entre 2008 et 2009, nous avons fait l’impasse sur la qualité au profit de la croissance ; résultat : de gros ennuis qui nous ont coûté très cher. »
92La plupart des cadres du comité de direction ont été renouvelés (Directeur Financier, Directeur des Ressources Humaines, Directeur de la Production). Le Directeur Général a quitté l’entreprise et c’est le Business Manager qui a pris sa place à la direction de l’entreprise. Dans ce contexte, la société s’est recentrée sur quelques clients importants auprès desquels elle a maintenu un positionnement compétitif grâce à sa réactivité et ses capacités d’innovation. Pour son nouveau Directeur Général (ex Business Manager), c’est ce contexte de changement et d’incertitude qui explique notamment l’abandon du BSC, auquel il reproche un trop grand formalisme :
« Avec le temps, si l’on devait refaire la carte stratégique, ce serait la même. En termes de formalisme, on n’a pas franchi le cap du suivi d’indicateurs. Pourquoi ? On fait en permanence le grand écart ! (…) Un des défauts du BSC : le formalisme. Si le formalisme doit être trop pénalisant, en termes d’énergie, forcément, cela conduit à l’abandon » (…) c’est une méthodologie qui correspond bien à une PME, mais avec un outil déjà en place pour sortir des indicateurs et une activité un peu plus plate. »
94Dans le même ordre d’idée, le Directeur Général déplore le caractère rétrospectif du BSC, selon lui, inadapté en période de changement :
« Si cela sert uniquement à regarder dans le rétroviseur – subir et constater – cela ne représente rien. »
96Le BSC a donc été remplacé par des tableaux de direction mensuels qui demeurent fortement inspirés du BSC :
« Nous utilisons un tableau de bord de direction une fois par mois où l’on retrouve les axes du BSC : Finance, Commercial, Qualité, RH ». On essaie de faire le point une fois par mois, dans le cadre d’un suivi de direction où l’actionnaire participe. J’envisage de faire la même chose à un échelon en dessous au niveau des Chefs de ligne. »
2.2.2 – Des enseignements sur les facteurs favorables et les obstacles à l’apprentissage
98Il convient à ce stade de s’attarder sur les enseignements que l’on peut retirer de cet abandon du BSC en ce qui concerne les facteurs favorables et les obstacles à l’apprentissage. Parmi les facteurs qui ont joué un rôle positif dans les deux entreprises on notera plus particulièrement la très forte implication des dirigeants dans un dialogue interactif avec leurs collaborateurs autour des questions stratégiques. Ce qui s’inscrit plus généralement dans la mise en œuvre d’un management participatif. Cela confirme les analyses de Huber (1991, p. 103) qui soulignent le rôle déterminant des interactions sociales dans les processus d’interprétation notamment. Ces observations vont dans le sens des recommandations de Kaplan et Norton qui se fondent sur les travaux de Simons (1995) et considèrent que l’utilisation du BSC en tant que levier de contrôle interactif est de nature à favoriser l’apprentissage en double boucle. Nos observations au sein des entreprises AMIDON, et MECATRONIC se différencient cependant de cette analyse en montrant que les interactions sont cruciales au moment de la conception du BSC. En d’autres termes, cela tendrait à suggérer que le contrôle interactif peut intervenir durant la phase de conception d’un BSC et non uniquement durant sa phase d’utilisation en tant qu’instrument de pilotage. Mais surtout les deux cas étudiés nous éclairent sur les obstacles à l’apprentissage né de la conception du BSC. Plusieurs auteurs (Argyris et Schön, 1978 ; Huber, 1991 ; Bollecker, 2002 ; Seo, 2003) ont identifié plusieurs obstacles. Bollecker (2002) pointe notamment l’influence d’obstacles humains liés aux limites dans les capacités cognitives ou à l’existence de routines défensives. Ces dernières ont particulièrement été mises en lumière dès leurs premières publications par Argyris et Schön (1978). Seo (2003) reprend cet élément qu’il classe parmi les barrières émotionnelles à l’apprentissage. À cela il rajoute des barrières politiques ainsi que des barrières liées aux impératifs du contrôle de gestion et ce, tout particulièrement, dans le contexte du capitalisme et des économies globalisées. L’abandon du BSC dans les deux études de cas nous alerte sur les risques préjudiciables à l’apprentissage organisationnel. Chez AMIDON, c’est le changement d’orientation du système de contrôle de gestion vers un contrôle à dominante financière qui est à l’origine de l’abandon du BSC : face aux pressions actionnariales, le groupe renforce son reporting et, dans l’unité étudiée, celui-ci se substitue au BSC. Le turnover d’une partie des cadres, à commencer par le directeur de l’établissement, peut également constituer un frein à l’apprentissage, tout particulièrement dans la mémorisation des connaissances (Huber, 1991, p. 105). Chez MECATRONIC, la crise financière subie par l’entreprise et le départ de ses principaux cadres sont à l’origine de l’abandon du BSC. De nouvelles priorités sont alors définies en direction de tableaux de bord qui, tout en reprenant l’architecture du BSC, ont une vocation plus opérationnelle.
99Finalement, malgré ces obstacles, si dans les deux cas le BSC a été abandonné, on note qu’il a inspiré les divers outils de contrôle de gestion appelés à le remplacer. Dans les deux entreprises, il semblerait qu’une capitalisation des apprentissages, à travers la mémorisation des connaissances acquises durant la conception du BSC, se soit alors produite.
2.2.3 – Une mémorisation des connaissances acquises lors de la conception du BSC
100Dans les deux organisations, et ce, malgré le départ de plusieurs cadres et collaborateurs présents lors de l’expérience BSC, il semble que l’on ait assisté à une phase de mémorisation des connaissances acquises lors de la conception du BSC.
101Comme le précise Huber (1991, p. 105), la mémorisation des connaissances peut passer par le stockage et l’archivage des informations, d’une part et l’informatisation de la mémoire organisationnelle, d’autre part. Dans les deux cas étudiés, la mémorisation des informations à la suite de l’expérience de conception du BSC s’est essentiellement traduite dans les pratiques et les représentations des acteurs. Pour Huber (1991) en effet, une grande partie de la connaissance organisationnelle sur la manière de faire les choses est stockée sous la forme de standards de procédures opérationnelles, de routines et de scripts. Les managers acquièrent de manière routinière et stockent mentalement une information « soft ». C’est très précisément ce que tendent à montrer nos observations chez AMIDON et MECATRONIC.
102Chez AMIDON, même si le BSC a été abandonné, l’expérience du BSC a fortement marqué les esprits. Ce dernier a, comme l’indique son Directeur Administratif et Financier, « laissé une trace » dans la mesure où ;
« Il a créé une nouvelle méthode de travail (…) il a permis d’enrichir les autres outils de pilotage d’une démarche multi-métiers conduisant à des débats contradictoires avec une mise en commun des connaissances de chacun pour décider des actions appropriées. »
104Ceci est confirmé par le Directeur de Production :
« La culture d’entreprise reste imprégnée par cette démarche collective (…) La réduction de coût imposée aujourd’hui par le groupe qui contrôle AMIDON donne lieu à la constitution de groupes de travail qui réfléchissent et décident à la fois sur les objectifs et les actions à entreprendre. »
106Cette logique de management participatif est selon lui « directement inspirée de l’approche BSC ». En outre, selon le Directeur Administratif et Financier, « ce travail en équipe prend en compte de manière systématique les axes de performance du BSC dans la construction des nouveaux tableaux de bord de pilotage » ce qui permet aux acteurs de conserver la vision multidimensionnelle du BSC sans être contraints « par sa mise en forme jugée trop standard et donc trop rigide ».
107Cependant, la mobilisation croissante des acteurs dans les activités liées au reporting tend aujourd’hui à réduire les temps d’échange collectif. Par exemple, selon un agent de maîtrise, les groupes de progrès ont été supprimés et « tout le monde travaille dans son coin ». La responsable qualité précise qu’elle « dispose de moins en moins de marges de manœuvre » et qu’elle « passe son temps à faire du reporting ». Cette pratique récurrente de reporting est susceptible de créer de nouveaux apprentissages et de remettre en question ceux nés du BSC.
108Chez MECATRONIC, si le BSC ne s’est pas matérialisé par un tableau de bord de pilotage et de suivi des indicateurs, la carte stratégique constitue désormais un cadre de référence pour le Directeur Général, qui l’utilise comme un instrument de dialogue avec l’actionnaire et avec ses principaux collaborateurs :
« La carte stratégique m’a beaucoup aidé pour tracer des directions et prendre des décisions mais on n’a pas gardé le formalisme du BSC (…) Je communique toujours autour de la carte, cela me permet de mettre en place des briques (…) La philosophie est toujours là mais le formalisme, ce n’est plus notre objectif (…) Aujourd’hui, la carte stratégique m’aide beaucoup dans les réponses que je dois apporter aux collaborateurs, je l’ai partagée avec la plupart d’entre eux (…) On discute de la carte avec l’actionnaire principal, ça permet de discuter du projet d’entreprise. »
110En outre, les quatre axes du BSC structurent les tableaux de bord de direction mensuels :
« Nous disposons aujourd’hui de tableaux de bord de direction mensuels où nous utilisons pratiquement les quatre axes du BSC : Finance, commercial, qualité, ressources humaines. »
112Un autre élément parait également devoir être considéré comme un apprentissage né durant l’expérience BSC : le développement d’une approche interactive du contrôle de gestion, dans la mesure où le nouveau top-management encourage un dialogue participatif, notamment autour des tableaux de bord de direction :
« Une fois par mois, on fait un point lors d’un conseil de direction auquel l’actionnaire participe. Je souhaiterais faire la même chose, un cran en dessous, au niveau des chefs de ligne. »
3 – Discussion
114Les résultats de l’étude tendent à montrer que, malgré l’abandon du BSC en tant que tableau de bord de pilotage, plusieurs apprentissages sont nés durant sa phase de conception. Cela s’incarne à la fois dans le style de management et dans les nouveaux outils qui viennent remplacer le BSC. Nous pouvons en retirer plusieurs leçons quant au rôle déterminant et aux caractéristiques de la phase de conception du BSC et de sa carte stratégique (3.1). Dans les deux cas, le BSC a néanmoins bel et bien été abandonné et cela nous interroge sur la fragilité d’un tel outil face aux évolutions que peut vivre une entreprise. Plus fondamentalement, un questionnement se fait jour sur la portée et les limites du BSC dans son environnement (3.2).
3.1 – Le rôle déterminant et les conditions de la phase de conception du BSC et de sa carte stratégique
115La phase de conception du BSC s’est avérée déterminante dans les apprentissages qui s’en sont suivis. Plusieurs considérations sont dès lors à retenir. En premier lieu, dans les deux cas, la démarche s’est déroulée selon un processus participatif au sein d’un comité de direction élargi à plusieurs cadres opérationnels. La conception du BSC s’est avérée constituer un moment privilégié de contrôle interactif (Simons, 2015) durant lequel le top-management de l’entreprise s’est impliqué dans les débats et le dialogue avec ses collaborateurs pour conduire une réflexion sur les prémices de la stratégie. Dans ces conditions, il apparaît que le contrôle de gestion, à travers la conception d’un instrument de pilotage tel que le BSC, est à même de créer un moment clé du questionnement stratégique (Denis, 2003). La conception du BSC constitue ainsi un moment privilégié de stratégic thinking, alors qu’il est reconnu traditionnellement au BSC un rôle prédominant de strategic alignment. Durant cette phase de conception du BSC, la conception de la carte stratégique s’est avérée déterminante en ce qu’elle a structuré la réflexion des acteurs en présence et leur a permis de construire collectivement un modèle partagé de performance. Cela met en lumière l’importance de la carte stratégique en tant qu’instrument consubstantiel au BSC. S’ouvrent alors des perspectives de recherche très intéressantes sur sa nature et ses finalités. Notamment, il serait intéressant d’examiner la manière dont la carte stratégique peut représenter une traduction du business model de l’entreprise (Bénet et al., 2017) ; ainsi pourrait-elle fournir une représentation de la théorie d’action et des prémices de la stratégie. Le cas de l’entreprise MECATRONIC où la carte stratégique a été conservée malgré le renoncement à utiliser le BSC comme tableau de bord de pilotage stratégique, est particulièrement éclairant à cet égard.
116Une des limites de notre étude repose sans nul doute sur le fait que, du fait de son abandon, nous n’avons pas pu observer quel aurait été le rôle du BSC durant sa phase d’exploitation en tant qu’outil de pilotage. Là encore, il aurait été intéressant d’examiner son utilisation en tant que levier de contrôle interactif ou diagnostique et, ce faisant, son rôle dans la réflexion et l’alignement stratégique. Malgré cela, plusieurs enseignements sont à retirer de ces deux cas d’abandon du BSC, notamment quant à la portée et aux limites du BSC dans son environnement.
3.2 – La portée et les limites du BSC dans son environnement
117L’abandon du BSC dans les deux cas observés, tout en révélant plusieurs limites du modèle, nous questionne quant à ses fondamentaux et nous fournit plusieurs pistes de recherche. En premier lieu, il convient de s’interroger sur ce que signifie réellement le qualificatif de « balanced » scorecard, tout particulièrement dans un environnement complexe fait de paradoxes. Plus que l’idée d’équilibre, ne doit-on pas envisager celle d’équilibration ? Dès lors ne serait-ce pas précisément dans les questionnements qu’engendre la prise en compte des paradoxes qu’il faille rechercher des sources d’apprentissage (3.2.1) ? En second lieu, l’abandon du BSC, notamment au profit de dispositifs orientés vers le reporting, nous interroge sur la portée d’un modèle multidimensionnel et non exclusivement financier, de performance, dans un contexte de financiarisation de l’économie. Ne faut-il pas y déceler l’un des paradoxes du contrôle de gestion contemporain où entrent en tension des modèles multidimensionnels de performance, fondés notamment sur la reconnaissance du rôle des ressources, compétences ou capacités dynamiques en tant qu’actifs intangibles, et des modèles de contrôle financiers orientés exclusivement vers la création de valeur actionnariale ? Que peuvent représenter alors les apprentissages nés du BSC au risque d’un contrôle de gestion financier (3.2.2) ?
3.2.1 – Paradoxe, équilibration et apprentissage
118Le cas de l’entreprise AMIDON est particulièrement illustratif des paradoxes qui apparaissent lors de la mise en œuvre d’un BSC. Pour répondre à toutes les attentes fonctionnelles et à celles des parties prenantes afin de satisfaire les besoins de façon identique, les mesures ont eu tendance à être multipliées au risque de nuire à l’identification des valeurs primordiales et de se noyer dans un océan d’informations parfois incomplètes. Ce phénomène s’est traduit par un empilement de chiffres et d’informations inexploitées. Dans la même logique, il est parfois difficile de gérer simultanément l’ensemble des indicateurs sélectionnés pour évaluer la performance. Certains objectifs peuvent entrer en conflit : une politique ayant pour objectif de réduire les coûts de fabrication peut influencer les indicateurs liés à la qualité du produit qui influenceront à leur tour la satisfaction client ; le développement de la qualité peut s’opposer à une politique de zéro stock pour optimiser la gestion des coûts. L’entité peut donc être dans l’incapacité de maximiser simultanément l’ensemble des items du tableau de bord. Par ailleurs, les acteurs des deux entreprises nous ont souvent fait part de leurs réserves concernant une vision trop normative du BSC, notamment par rapport aux tableaux de bord opérationnels. On s’aperçoit que face aux bouleversements du contexte organisationnel, les acteurs rencontrent des difficultés pour adapter le BSC et pour le faire évoluer. L’un des travers du BSC pourrait être de négliger les spécificité de l’entreprise. Le BSC est la plupart du temps composé des mêmes axes quelles que soient l’activité de l’entreprise, sa taille et sa stratégie. C’est comme si la dimension du BSC devenait un instrument universel. On voit, à travers les doutes exprimés par les acteurs de terrain, que l’un des enjeux majeurs du BSC et, sans doute, ses conditions de succès, résident dans sa capacité à fournir une représentation idiosyncratique de l’organisation. En d’autres termes, sa conception relève davantage du « sur mesure » que du « prêt à porter ». C’est ce que suggère notamment les conclusions d’un dossier spécial de la Revue Française de Gestion publié en 2011 : à l’épreuve de l’expérience, l’exercice de la conception d’un BSC devrait procéder davantage de la construction d’un LEGO, que de l’assemblage d’un PUZZLE (Naro et Travaillé, 2011).
119Par ailleurs, le BSC exclut d’autres parties prenantes et en particulier l’environnement au double sens de l’écologie, de la concurrence et des évolutions technologiques, de la société (Atkinson et al, 1997). Dans leur vision multidimensionnelle, les créateurs du BSC ne semblent pas inclure l’environnement externe de l’entreprise. Comme si cet environnement externe n’avait pas d’impact sur la performance de l’entreprise. Or, précisément ces éléments de l’environnement externe et, tout particulièrement, la prise en compte d’une ensemble élargi de parties prenantes aux représentations et intérêts différenciés, voire conflictuels, sont sources de paradoxes. Comment dans ces conditions parvenir à un modèle équilibré de performance ? Comme le suggère Denis (2003), n’est-ce pas précisément vers un modèle dynamique d’équilibration, dépassant la vision statique d’un modèle « équilibré » et prenant à bras le corps les paradoxes de la performance, qu’il convient de s’orienter ? Denis (2003) propose ainsi une représentation ago-antagoniste du contrôle de gestion qui s’avère extrêmement stimulante en ce qu’elle offre des perspectives de recherche très riches sur une vision renouvelée du BSC. Mais plus encore, en plaçant ainsi les tensions et paradoxes de la performance au cœur des débats et du dialogue qui peuvent s’instaurer entre acteurs et parties prenantes autour de la conception et de l’utilisation d’un BSC, cela nous ouvre la voie vers un approfondissement des enjeux du contrôle interactif. C’est peut-être dans cette approche d’un « paradoxical scorecard » (Naro et Travaillé, 2015), que peuvent s’exercer les conditions d’un questionnement permanent des prémices de la stratégie et, ce faisant, d’un apprentissage organisationnel. Cependant, l’observation des pratiques des entreprises dans un contexte de financiarisation et de libéralisme avancé (Miller et Rose, 2008) tend à révéler les fragilités du BSC et de ses apprentissages au risque d’un contrôle prioritairement financier.
3.2.2 – Les apprentissages du BSC au risque d’un contrôle financier
120Le contrôle de gestion et d’une manière générale les systèmes comptables procèdent d’une pratique sociale et institutionnelle (Hopwood et Miller, 1994). En cela, ils s’inscrivent dans une épistémè en ce qu’ils constituent tout autant une représentation et un média des valeurs et controverses d’une société à un moment donné de son histoire. Les années 1990-2000 au cours desquelles sont apparus des modèles multidimensionnels de performance tels que le BSC, correspondent également à une époque où s’est développé un contrôle financier orienté vers la création de valeur actionnariale : d’un côté, des modèles intégrés de contrôle de mesure et de pilotage de la performance non uniquement financiers, prenant en compte les dernières avancées de la pensée stratégique, telles que les ressources et compétences ou les capacités dynamiques en tant qu’actifs intangibles ; de l’autre, des modèles de performances privilégiant la mesure de la création de valeur pour l’actionnaire, avec notamment l’apparition d’indicateurs tels que l’Economic Value Added (EVA) et le renforcement du rôle accordé au reporting financier. Le cas de l’entreprise AMIDON illustre bien cette évolution. Suite à un changement dans la structure de propriété du centre de profit, le reporting prend le pas sur le pilotage au détriment du BSC. Certes, notre étude montre que de la conception du BSC sont nés des apprentissages qui vont se retrouver dans les outils mis en place par la nouvelle direction, de même que l’approche interactive qu’avait initié le moment de la conception du BSC aura tendance à perdurer. Mais pour combien de temps encore ? À son tour la pratique du reporting au quotidien risque fort d’engendrer de nouveaux apprentissages. Cet exemple illustre bien les paradoxes et controverses qui parcourent le contrôle de gestion aujourd’hui. Un article de Jensen (2010), l’un des père fondateurs de la théorie de l’agence, témoigne en critiquant très explicitement le BSC, de la teneur des débats. Pour Jensen (2010) le seul score qui doit mobiliser les dirigeants d’une entreprise est celui de sa valeur de marché à long terme. Toute autre approche, et notamment la stakeholder theory, dans laquelle il inscrit l’approche du BSC, peut non seulement égarer les dirigeants de cette seule finalité, mais aussi leur fournir un mobile et une justification pour s’approprier le free cash-flow de l’entreprise. La critique est sans doute excessive, d’autant plus que le schéma de causalité de la carte stratégique d’un BSC, du moins dans sa forme canonique, converge vers un axe actionnaire qui, précisément, peut mesurer la valeur de marché à long terme de la firme. En tant que tableau de bord prospectif, comme l’indique sa traduction en français, le BSC est en effet orienté vers une performance qui s’inscrit dans la durée, par la prise en compte de facteurs clés de succès ou de drivers de performance prospectifs (lead indicators). La logique de causalité généralement retenue est que la performance ou la création de valeur sur l’axe « actionnaire », seront obtenues grâce à une performance correspondant à la création de valeur pour le client (axe « client »). L’excellence dans un axe « processus internes » permettra alors de créer de la valeur pour les clients et les actionnaires. Une telle performance sur le long terme, reposera sur la capacité de l’entreprise à innover et à maintenir son aptitude au changement, appréhendée dans un axe « apprentissage-innovation ». Ainsi, loin de se réduire à un simple axe « ressources humaines » comme le laissent entrevoir certains exemples de BSC, ce dernier axe traduit précisément les ressources et compétences de l’entreprise et plus encore, ses capacités dynamiques. C’est sans doute, dans ce quatrième axe, que résident les perspectives de recherche les plus prometteuses. Ces dernières nous renvoient à la question du capital intellectuel de l’entreprise et, ce faisant, à la prise en compte des immatériels dans les modèles de contrôle de gestion. Mais plus encore, elles intègrent l’apprentissage organisationnel au cœur du modèle de performance du BSC. Présenté ainsi, le BSC se présente en rupture contre un modèle de contrôle financier orienté sur une performance financière à court terme qui peut s’avérer préjudiciable à l’apprentissage organisationnel.
Conclusion
121Au terme de notre étude, deux conclusions semblent se dégager. En premier lieu, les apports du BSC ne se réduisent pas à son utilisation en tant que tableau de bord de pilotage stratégique. C’est aussi, sinon davantage, dans tout ce que le BSC engendre sur un plan organisationnel que résident ses potentialités : le BSC peut constituer un instrument permettant à un collectif d’acteurs de penser collectivement la stratégie et de construire des représentations collectives autour d’un modèle partagé de performance. En cela, et grâce notamment à sa carte stratégique, le BSC peut favoriser un apprentissage en double boucle. Mais deux conditions semblent devoir être réunies : d’une part, le BSC doit être conçu et utilisé comme un levier de contrôle interactif impliquant, autour du top-management, un collectif élargi de collaborateurs. Pour qu’un processus d’apprentissage en double boucle puisse s’opérer, il importe que le BSC ne soit pas figé dans le temps. En d’autres termes, le BSC doit constituer un lieu de réflexion permanente sur la stratégie et le modèle d’affaires de l’entreprise. Pour cela, comme le montre l’exemple de MECATRONIC, la carte stratégique doit être régulièrement questionnée (Lueg, 2015). Si, l’on considère celle-ci comme la « théorie d’action » qui sous-tend le modèle de performance, il y aura apprentissage en double boucle, dès lors que celle-ci est remise en question, voire reconfigurée. Là encore, l’utilisation interactive du BSC constitue une condition. En second lieu, il est apparu que la phase de conception du BSC est primordiale. C’est en effet lors de la réflexion stratégique préalable, de la construction de la carte stratégique et du choix des mesures que se créent des mécanismes d’acquisition, de distribution et d’interprétation des connaissances qui joueront un rôle déterminant dans la mémoire organisationnelle et la capitalisation des connaissances.
122Ces observations méritent d’être approfondies. Notre étude comporte plusieurs limites qui ouvrent la voie à des perspectives de recherches intéressantes. Un premier ensemble de limites réside dans le fait que nous n’avons pas pu étudier l’utilisation du BSC « en routine », puisque, dans les deux cas, il y eut un abandon du dispositif. Nous nous sommes donc concentrés sur le stade de la conception du BSC et sur les apprentissages qui en découlèrent. Nous n’avons donc pas pu observer les apports respectifs d’un pilotage interactif ou diagnostique et surtout ceux de l’interaction entre ces deux leviers de contrôle. Or, précisément, à la suite de Simons (1995), plusieurs recherches tendent à montrer que c’est dans la complémentarité entre les quatre leviers de contrôle qu’il convient de rechercher des sources d’apprentissage. Pour Simons (1995), les organisations doivent faire face à des enjeux contradictoires. Par exemple, elles doivent focaliser l’attention des managers sur les risques à éviter ou sur la délimitation de leur territoire, tout en encourageant la recherche d’opportunités sur de nouveaux marchés. Elles doivent se concentrer sur la maîtrise des variables clés de performance et en même temps tenter de maîtriser les incertitudes stratégiques, favoriser l’émergence de nouvelles stratégies tout en contrôlant la mise en œuvre des stratégies délibérées. Simons (1995) développe alors la thèse selon laquelle les organisations doivent exploiter une mise en tension des différents leviers de contrôle. Il utilise pour cela l’image du Yin et du Yang dans la philosophie chinoise (Simons, 1995, p. 158). Deux leviers de contrôle (les systèmes de croyance et les systèmes interactifs) constituent une face positive du contrôle (le Yang), orientée vers la recherche d’opportunités et la créativité. Les deux autres (les systèmes de limites et les systèmes diagnostiques), représentent le versant négatif (le Yin) et sont utilisés pour focaliser l’attention et contraindre les comportements. Cette mise en tension permettrait de réaliser simultanément des degrés élevés d’apprentissage et de contrôle (Simons, 1995, p. 158). Plusieurs études empiriques se sont alors intéressées aux interactions entre les leviers de contrôle (Bruining et al., 2004 ; Tuomela, 2005 ; Widener, 2007 ; Henri, 2006 ; Speklé et al., 2014) et, plus particulièrement, à leur mise en « balance » (Mundy, 2010 ; Kruis et al., 2016). Les résultats de ces travaux convergent sur l’observation selon laquelle, une mise en synergie des leviers de contrôle présenterait des retombées positives sur un plan organisationnel et, tout particulièrement en termes d’apprentissage (Tessier et Otley, 2012). Pour Mundy (2010) et Kruis et al. (2016), la question de l’équilibre entre les leviers mérite d’être approfondie et cela appelle à un développement des études empiriques.
123Par ailleurs, l’abandon du BSC dans les deux entreprises s’est révélé riche d’enseignements et cette problématique devrait donner lieu à une étude à part entière. Le BSC en tant qu’innovation managériale offre ainsi un terrain d’observation très intéressant sur la création, la diffusion ou l’abandon des innovations des outils de gestion. Dès lors serait-il pertinent d’étudier la dynamique de diffusion d’un BSC dans une organisation et ses processus de déploiement. Il existe une littérature très abondante sur la dynamique des innovations en management (Abrahamson, 1991 ; Birkinshaw et al., 2008 ; Le Roy et al., 2013 ; Damanpour, 2014) et en comptabilité, tout particulièrement (Alcouffe, Berland et Levant, 2003, 2008 ; Nobre et Zawadzki, 2014 ; Dreveton, 2017). Nobre et Zawadzki (2014) ainsi que Dreveton (2017), notamment, mobilisent la théorie de l’Acteur-Réseau pour étudier les processus de traduction à l’œuvre lors de l’introduction d’un BSC. Il serait alors intéressant d’étudier les processus de conception et d’implémentation d’un BSC, mais aussi des cas d’échec à la lumière de la théorie de la traduction.
124Un deuxième groupe de limites tient dans ce que la conception et le pilotage interactif par le BSC posent la question de la coopération entre acteurs qui peuvent ne pas partager a priori les mêmes représentations, visions et intérêts. L’étude du BSC en tant qu’objet frontière mérite alors d’être menée plus avant. Ainsi, chez AMIDON comme chez MECATRONIC, le processus de dialogue qui s’est instauré durant la conception du BSC a permis l’interaction d’acteurs de fonctions et niveaux hiérarchiques différents autour d’un dispositif commun. Il semble que le BSC ait alors joué le rôle d’objet frontière en cela que, tout en maintenant une « flexibilité interprétative » (Star, 2010), en laissant aux différents groupes d’acteurs des marges d’interprétation différenciées, il leur a permis de se rassembler autour d’une représentation partagée. Comme l’indique Nonaka (1994, p. 15), « si les idées se forment dans l’esprit des individus, l’interaction entre individus joue un rôle critique dans le développement des idées, cela revient à dire que des communautés d’interaction contribuent à l’amplification et au développement d’une connaissance nouvelle ».
125Notre étude ne permet pas d’approfondir cette question en suivant Nonaka (1994) dans sa théorie de la conversion des connaissances. Cela constitue une troisième limite de notre recherche. Il aurait été intéressant d’étudier la dynamique des interrelations et transformations entre connaissance tacite et connaissance explicite, comme l’a fait, par exemple, Bollecker (2002). L’auteur mobilise le cadre conceptuel de Nonaka et Takeuchi (1997) pour étudier le rôle des contrôleurs de gestion dans l’apprentisage organisationnel durant la phase de suivi des réalisations. Il parvient ainsi à un aménagement du modèle en introduisant les actions de corrections et la modification des « routines », ce qui renvoie, dans une approche évolutionniste, à la question de l’apprentissage génératif. Notre projet était initialement d’approfondir une question très intéressante et néanmoins peu documentée par Kaplan et Norton : celle du rôle du BSC dans les processus d’apprentissage en double boucle. Nous sommes alors partis du cadre mobilisé par Kaplan et Norton, c’est-à-dire de la théorie de l’apprentissage organisationnel développée par Argyris et Schön (1978) que nous avons souhaité approfondir par la notion d’apprentissage génératif tel que l’aborde Kloot (1997), à partir du modèle de Huber (1991), notamment. Comme le souligne Nonaka (1994, p. 19), l’approche de l’apprentissage en double boucle s’inscrit dans une vision mécaniste de l’apprentissage où quelqu’un à l’extérieur ou dans l’organisation, connaît « objectivement » le bon moment et la bonne méthode pour mettre l’apprentissage en double boucle en pratique. Or, selon Nonaka (1994), les organisations créent continuellement une nouvelle connaissance en reconstruisant les perspectives, les modèles et les prémices dans une pratique quotidienne. Des études longitudinales portant sur l’observation régulière du pilotage au moyen du BSC, permettraient alors d’approfondir son rôle dans la création de connaissances. Il conviendrait dès lors d’étendre la présente recherche au-delà de la seule phase de conception du BSC, par l’observation des pratiques de contrôle de gestion menées dans plusieurs organisations qui utilisent régulièrement le BSC comme instrument de pilotage. Cela ouvre des pistes de recherche très stimulantes.
126Finalement, les questionnements que suscite le BSC témoignent des interrogations de portée plus générale qui, depuis les dernières décennies du 20ème siècle, parcourent le contrôle de gestion, tant dans sa pratique que sur un plan académique, en tant que champ de recherche et discipline enseignée dans les écoles de management et les universités (Besson et Bouquin, 1991 ; Bouquin et Fiol, 2007). Bouquin et Fiol (2007), notent de manière relativement pessimiste que la discipline, appréhendée comme courroie de transmission de la stratégie s’est dévalorisée en accentuant son rôle de reporting. Pour ces auteurs, dont les propos résonnent aujourd’hui d’une éclatante actualité, il est temps notamment d’envisager de nouveaux scénarios fondés sur l’hypothèse que le contrôle de gestion n’est pas seulement fait pour accompagner l’action et il semble urgent que la discipline recrée des espaces pour que les managers puissent penser. Ce n’est que dans cette perspective que le BSC peut offrir une contribution originale et novatrice vers un contrôle de gestion rénové. Enfin, comme le soulignent Busco et Quattrone (2015), le BSC « génère des effets autres que ceux que voulaient produire ses concepteurs ». Ainsi, près de 25 ans après le premier article publié par Kaplan et Norton (1992), le BSC ne laisse de susciter des interrogations qui, parce qu’elles nous renvoient à des questionnements fondamentaux portant à la fois sur le contrôle de gestion, la stratégie et, en définitive, l’organisation, ouvrent des perspectives de recherche prometteuses.
Remerciements
Les auteurs tiennent à remercier vivement les deux réviseurs anonymes pour leurs remarques et recommandations à la fois pertinentes et constructives.Annexe 1 : Guide d’entretien chez Amidon et Mecatronic
Phase 1 : immersion et intervention
1271°) Pouvez-vous décrire votre rôle lors de la mise en œuvre du Balanced Scorecard ?
128Questions de relance ou de clarification :
- Durant la formulation de la stratégie
- Au cours de la conception de la carte stratégique ?
- Lors de la sélection des indicateurs ?
1292°) Globalement, qu’avez-vous appris de cette expérience ?
1303°) Pensez-vous que l’expérience a été positive pour l’entreprise ?
1314°) Avez-vous relevé des éléments négatifs ?
1325°) Qu’avez-vous retiré de l’expérience en termes de management stratégique ?
133Questions de relance ou de clarification :
- Avez-vous observé une meilleure compréhension de la vision et de la stratégie chez les managers ?
- Une meilleure compréhension des enjeux stratégiques ?
- Le sentiment d’être directement impliqué dans la réflexion stratégique ?
- Le sentiment de jouer un rôle dans les choix stratégiques de l’entreprise ?
- Etc.
1346°) De nouvelles idées, de nouvelles opportunités ont-elles émergé au cours de l’expérience, pouvez-vous donner des exemples ?
1357°) Avez-vous vous-même apporté des idées qui ont influencé la réflexion stratégique ? A quelle occasion, pouvez-vous préciser ?
1368°) Pensez-vous qu’une nouvelle stratégie est née de l’expérience ? Si oui, racontez-nous.
1379°) Globalement qu’est-ce que l’expérience de mise en œuvre du BSC a apporté à votre entreprise ?
13810°) Qu’avez-vous pensé de la méthode ?
139Questions de relance et de clarification
- Quelles ont été ses forces ?
- Ses faiblesses ?
14011°) Globalement, quelles limites relevez-vous ? Identifiez-vous des points d’amélioration ?
14112°) A votre avis, quel devrait être la suite logique de l’expérience ?
14213°) Qu’attendez-vous de l’utilisation du Balanced Scorecard dans l’entreprise ?
Phase 2 : Observation et distanciation
1431°) Si vous deviez établir un bilan de la mise en œuvre du BSC dans l’entreprise, quelles leçons retirez-vous ?
- Où en êtes-vous aujourd’hui ?
- Quelles ont été les difficultés rencontrées ?
- Quels apports ?
- Quelles limites ?
1442°) Avez-vous poursuivi l’utilisation du BSC ?
- Si oui pourquoi et sous quelle forme ?
- Si non pourquoi ?
1453°) Si non,
- Avez-vous conçu d’autres tableaux de bord ?
- Par quels outils avez-vous remplacé le BSC ?
- Quelles raisons ont motivé le choix de ces outils ?
- Ces outils ont-ils été conçus, compte-tenu de l’expérience BSC ?
- Quels sont les apports de ces outils comparativement au BSC ?
1464°) Que reste-t-il aujourd’hui du projet BSC ?
- Dans les outils de contrôle de gestion ?
- Dans les comportements des acteurs ?
- Dans la réflexion stratégique ?
- Dans la culture organisationnelle et sur le management de manière générale ?
1475°) Que conseilleriez-vous à une entreprise qui souhaiterait concevoir et utiliser un BSC ?
Annexe 2 : Les Variables Relatives À L’apprentissage Organisationnel
1481. Acquisition de connaissances
149La formation des membres du comité de direction au BSC
150La formation des responsables opérationnels au BSC
1512. Distribution d’information
152L’élaboration d’une méthodologie commune pour la construction du BSC
153La construction d’indicateurs partagés
154L’identification collective des problèmes
155La recherche collective de solutions
1563. Interprétation
157Les interactions entre les acteurs durant la conception des cartes stratégiques et le choix des indicateurs
158La construction de sens dans la conception de la carte stratégique : définitions de concepts traduits en objectifs et indicateurs
159Les représentations des différents acteurs sur l’expérience à partir des entretiens semi-directifs
1604. Mémoire organisationnelle ou capitalisation de connaissances :
161Les traces du BSC dans les outils de contrôle
162Les traces du BSC dans la philosophie et les pratiques de management
163Les traces du BSC dans l’analyse stratégique
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Mots-clés éditeurs : apprentissage organisationnel, balanced scorecard, contrôle interactif, leviers de contrôle
Date de mise en ligne : 17/04/2019
https://doi.org/10.3917/cca.251.0013