À l'épreuve des incertitudes
Pages 5 à 8
Citer cet article
- PENA-VEGA, Alfredo,
- Pena-Vega, Alfredo.
- Pena-Vega, A.
https://doi.org/10.3917/commu.095.0005
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- Pena-Vega, A.
- Pena-Vega, Alfredo.
- PENA-VEGA, Alfredo,
https://doi.org/10.3917/commu.095.0005
Notes
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[1]
Spyros Théodorou, in Spyros Théodorou (dir.), Lexiques de l’incertain, Marseille, Éditions Parenthèses, 2008, p. 7 (textes de Philippe Borgeaud, Pascal Picq, Henri Atlan et al.).
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[2]
Edgar Morin, Patrick Viveret, Comment vivre en temps de crise, Montrouge, Bayard, 2010, p. 18.
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[3]
Edgar Morin, La Méthode. 2. La Vie de la Vie, Paris, Seuil, 1980, p. 63.
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[4]
Paul W. Glimcher, Decisions, Uncertainty, and the Brain. The Science of Neuroeconomics, Cambridge, MA, The MIT Press, 2003.
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[5]
Gilles Cohen-Tannoudji, Michel Spiro, La Matière-espace-temps. La logique des particules élémentaires, Paris, Fayard, 1986 ; Trinh Xuan Thuan (ed.), La Mélodie secrète. … et l’Homme créa l’Univers, Paris, Fayard, 1988.
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[6]
Edgar Morin, « Quel avenir pour l’espèce humaine ? », in collectif, Les Clés du xxie siècle, Paris, Seuil-UNESCO, 2000, p. 83.
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[7]
Voir Yves Coppens, Pascal Picq (dir.), Aux origines de l’humanité, Paris, Fayard, 2001.
Le doute n’est pas un état bien agréable, mais l’assurance est un état ridicule.
1Un constat est à l’origine de ce numéro : plus que jamais notre monde est « parcouru de part en part d’incertitudes, dans son déploiement historique, politique, stratégique et social comme dans tous les domaines du savoir [1] ». Il nous faut donc vivre et penser avec elles. Vivre avec une appréhension diffuse, très présente dans nos sociétés aujourd’hui, face à un avenir indéterminé, non prédictible, incertain, et l’intégrer dans une nouvelle perspective. Penser en relevant le défi d’un nouveau paradigme incorporant l’incertitude au cœur de ses principes. Et, en dépit des difficultés existentielles, sociétales et théoriques que cela peut soulever, ce constat n’est pas une mauvaise nouvelle.
2Edgar Morin, qui depuis de nombreuses années invite à ce changement de paradigme, nous le rappelle : « Le plus grand apport de connaissance du xxe siècle a été la connaissance des limites de notre connaissance. L’incertitude est notre lot, non seulement dans l’action, mais aussi dans la connaissance. La condition humaine est ainsi marquée par deux grandes incertitudes : l’incertitude cognitive et l’incertitude historique [2]. » Or les incertitudes sont des stimulants de l’attention, de la vigilance, de la curiosité, de l’inquiétude qui, à leur tour, stimulent de nouvelles stratégies cognitives. Car « c’est bien l’incertitude et l’ambiguïté, non la certitude et l’univocité, qui favorisent le développement de l’intelligence [3] ».
3Nous devons donc intégrer l’incertitude dans notre stratégie cognitive, ainsi que le souligne aussi Paul W. Glimcher [4], en la modélisant et en la connectant à nos connaissances croissantes. Alors, de « nouveaux modèles neuronaux de l’incertitude » surgiront de notre monde réel comme des objets théoriques non identifiés, comme des concepts originaux, comme des attracteurs étrangers. Ils sont déjà à l’œuvre dans le microcosme scientifique, qu’ils ont révolutionné et où, désormais, l’incertain, le hasard ou l’aléatoire ne sont plus refoulés mais au contraire pris en compte dans la construction du savoir. Ainsi, par exemple, le monde nous apparaît à travers la physique quantique comme une sorte de jaillissement perpétuel – dans la « danse frénétique des particules [5] ».
4Nous devons donc admettre la pluralité des possibles, l’existant n’étant qu’une partie de ce qui est potentiellement réalisable, et également le fait que notre monde avance non pas vers le plus probable, vers l’étalement de l’entropie, mais vers l’enlacement de l’incertitude et du complexe. Ayant renoncé à l’idée d’un sens de l’histoire ou d’une grande marche du progrès historique, nous ne sommes pas pour autant démunis, car ce qui est stimulant, lorsque l’on prend conscience de l’incertitude, « c’est qu’elle ne nous laisse pas dans un vide total, mais qu’elle nous fait réfléchir sur le problème même du devenir de la vie, de l’histoire, de l’histoire de la vie, de l’histoire de l’humanité [6] ».
5Convaincus, en somme, que nous progressons à l’épreuve des incertitudes et non en prétendant y échapper, nous avons demandé à chaque auteur de montrer la pertinence de la notion d’incertitude dans un champ de connaissance spécifique, mais dans un esprit et une démarche interdisciplinaires.
6Telmo Pievani, Pascal Picq et Alain Gras ouvrent ce numéro en centrant leur réflexion sur la théorie de l’évolution. Telmo Pievani nous rappelle que toute l’évolution procède par périodes de continuité ponctuées de périodes de rupture, ces dernières, très difficiles à déceler pour les contemporains, étant précédées d’un processus incertain qui en prépare les issues sans réduire pour autant l’improbable. Pascal Picq, dans le cadre d’une approche paléoanthropologique de l’histoire de la vie, se demande ce que l’on entend par « origines de l’homme » et récuse la conception linéaire et anthropocentrique de l’évolution de l’humanité [7], inhérente au concept d’hominisation. Alain Gras, quant à lui, met l’accent sur une critique de l’évolution et de l’adaptation, en rappelant que l’histoire des techniques, tout comme les autres (histoires), est une suite de bifurcations, très éloignée de toute idée adaptative.
7Les auteurs suivants mettent à l’épreuve la notion même d’incertitude. Henri Atlan, au fil d’un entretien, livre une réflexion critique sur l’ambiguïté des rapports entre le calcul des probabilités et le temps. Dans cette même veine épistémique, René Passet s’interroge sur l’importance du hasard, qui ne tient pas seulement aux insuffisances de l’esprit humain, et qui fait que les hommes sont condamnés à décider et agir dans des situations d’incertitude non éliminable et non mesurable. Michèle Leclerc-Olive, s’attache à déconstruire la prise de décision sur les marchés financiers, en étudiant l’évolution des systèmes de croyances au regard des standards probabilistes.
8Si ces premiers textes illustrent en quelque sorte le caractère paradigmatique de la notion d’incertitude, ceux qui suivent mettent en évidence son caractère irréductible. Thierry Patrice critique le point de vue dominant de la représentation du vivant chez les biologistes, dans la recherche appliquée notamment. Selon lui, il est « temps de reconsidérer le monde, en particulier vivant, non pas comme nous le voudrions ou l’imaginons mais comme il est, hasardeux et dépendant en premier rang des hasards de son environnement ». Dans ce parcours, une dimension historique nous est proposée par Jean-Yves Grenier, qui montre combien, en histoire, la prise en compte de l’incertain et de l’imprévisible a conduit à envisager des temporalités nouvelles et ainsi à repenser radicalement la construction des objets historiographiques.
9Imprévisibilité, aléa et indétermination caractérisent, selon Hugo Dayan, le phénomène El Niño, dont l’influence sur le climat à l’échelle planétaire et les impacts socio-économiques et écologiques peuvent être considérables. Si les mécanismes physiques qui expliquent son développement et son cycle sont relativement bien connus, la science du climat ne sera en mesure de l’appréhender dans sa globalité et sa complexité qu’à condition d’intégrer conceptuellement l’incertitude dans sa démarche, insiste l’auteur. Elimar Pinheiro do Nascimento, Therezinha de Jesus Pinto Fraxe et Antonio Carlos Witkoski, quant à eux, ne traitent pas directement d’un phénomène environnemental global, mais ils présentent une analyse fine des enjeux décisifs de la question amazonienne, susceptible d’avoir des incidences multidimensionnelles, politiques, économiques, sociales, environnementales et stratégiques.
10Enfin, pour mener, provisoirement, à son terme ce voyage en incertitude, les trois derniers textes proposent une approche plus philosophique de la notion. Celui d’Alfonso Montuori explore les dimensions sociales et psychologiques de l’incertitude, dans des temps de transition et à une époque « post-normale » qui suscitent l’inquiétude et le recours à l’autorité. Il propose une « mise en incertitude » libératrice, à travers l’éducation à la créativité et à la complexité, débouchant sur de nouveaux rapports au monde. Quant à Wilfried Graf, Gudrun Kramer et Augustin Nicolescou, ils s’inspirent de la théorie morinienne de la complexité pour élaborer une approche transdisciplinaire des conflits violents, intégrant la multiplicité de leurs dimensions et le caractère aléatoire de leur évolution, dans une perspective stratégique et éthique de transformation des conflits et de consolidation de la paix. Yi Zeng clôt ce numéro par un véritable travail de fouille archéologique autour du concept d’incertitude dans l’histoire de la pensée chinoise, qu’elle identifie à plusieurs niveaux : celui de l’indéterminable dans la langue et l’écriture des caractères chinois, celui d’une logique privilégiant la globalité et la prise en compte des sens contraires et, plus fondamentalement dans le Tao, celui de l’incertitude née de la fluidité de la circulation des êtres et du monde en perpétuel changement.