La probabilité confrontée au temps
- Par Henri Atlan,
- Entretien avec Alfredo Pena-Vega
Pages 41 à 49
Citer cet article
- ATLAN, Henri,
- Entretien avec PENA-VEGA, Alfredo,
- Atlan, Henri.,
- et al.
- Atlan, H.,
- Entretien avec Pena-Vega, A.
https://doi.org/10.3917/commu.095.0041
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- Atlan, H.,
- Entretien avec Pena-Vega, A.
- Atlan, Henri.,
- et al.
- ATLAN, Henri,
- Entretien avec PENA-VEGA, Alfredo,
https://doi.org/10.3917/commu.095.0041
Notes
-
[1]
Henri Atlan, « Le probable et l’intemporel » in Spyros Théodorou (dir.) Lexiques de l’incertain, Marseille, Éditions Parenthèses, 2008, p. 81-94.
-
[2]
Henri Atlan, Les Étincelles de hasard, tome 2, Athéisme de l’Écriture, Paris, Seuil, 2003, chap. 8.
-
[3]
Pour un exposé plus détaillé et une discussion de ces calculs, voir les deux notes précédentes.
-
[4]
Léon Brunschvicg, L’Expérience humaine et la Causalité physique, Paris, PUF, 1949.
-
[5]
Sur la question des croyances en général et de leurs justifications éventuelles, voir Henri Atlan, Croyances. Comment expliquer le monde ?, Paris, Autrement, 2014.
-
[6]
Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain. Paris, Seuil, 2004.
1Est-ce que le monde aujourd’hui est incertain ?
2Oui, il y a une grande part d’incertitude dans ce que l’on considère comme étant le savoir, la connaissance, tant sur ce qui se passe autour de nous que sur ce qui se passe en nous. Mais la différence importante par rapport au passé, celui d’il y a un siècle ou deux, c’est que l’on en est beaucoup plus conscient. Autrefois, on savait qu’on ne connaissait pas tout, mais on pensait qu’on y arriverait, que cela n’était qu’une question de temps, qu’il suffisait de continuer à avancer pour éliminer toute incertitude. Maintenant, on sait que ce n’est pas le cas et qu’il y a finalement des domaines irréductibles. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne sait rien.
3Dans un article sur « Le probable et l’intemporel », publié dans le livre intitulé Lexiques de l’incertain [1], vous écrivez : « Il est difficile de parler de l’incertain avec assurance » à cause, entre autres, de relations problématiques entre les probabilités, qui sont une façon d’apprécier l’incertitude, et le temps. Où est la difficulté ?
4C’est une histoire un peu compliquée. Le problème apparaît de façon très intéressante dans la correspondance entre Pascal et Fermat, qui, tous deux, ont jeté les bases du calcul des probabilités. J’y ai consacré un chapitre dans mon livre Les Étincelles de hasard [2]. Dans cette correspondance, à un moment donné, Pascal fait un raisonnement qui semble tout à fait erroné et que n’importe quel étudiant en première année d’études mathématiques ne ferait pas. Il pose en effet la question de savoir, dans un tirage de dés, après combien de coups où le 6 n’est pas sorti la probabilité qu’il sorte augmente de une chance sur six qu’elle est au départ jusqu’à atteindre un peu plus de une chance sur deux. Il fait un calcul de façon tout à fait correcte en considérant l’ensemble de tirages de dés. Il trouve que dans l’ensemble des possibilités de tirages en quatre coups, il en existe un peu plus de la moitié pour que le 6 sorte plutôt qu’il ne sorte pas. Dans ce calcul et dans un autre du même genre [3], il semble nier l’indépendance de chaque tirage, suivant laquelle la probabilité de sortie d’un 6 reste la même et toujours égale à 1/6, que le six soit sorti ou non lors des tirages précédents, notion élémentaire que l’on apprend dès que l’on commence dans ce domaine. C’est bien d’ailleurs ce que lui fait remarquer Fermat. Or Pascal ignore cette objection, purement et simplement, et il répond en se félicitant de leur accord ! Un peu interloqué en lisant cet échange, j’ai lu quelques commentaires, notamment celui de Léon Brunschvicg [4] qui, sans porter spécifiquement sur ce problème, en donne la clé : c’est le rapport au temps, éliminé pour Pascal mais évidemment bien réel pour Fermat.
5Or, en effet, la loi des grands nombres s’applique de façons différentes avec un même résultat dans deux situations pourtant bien différentes : jeter à la fois un grand nombre de dés, par exemple mille dés, ou en jeter un seul mille fois, successivement, une fois après l’autre. Dans les deux cas, le nombre de sorties du 6 est toujours égal à peu près à une fois sur six. Mais dans le premier cas le temps n’existe pas. C’est pourquoi le parieur naïf qui joue au casino pense que, si le 6 n’est pas sorti plusieurs fois, la probabilité qu’il sorte est augmentée et il mise dessus. En cela il semble avoir la même attitude que Pascal. Celui-ci semble donc lui donner raison en principe, en faisant lui aussi comme si cela revenait au même de jeter un dé une fois après l’autre ou d’en jeter plusieurs à la fois, donc en fait comme si le temps n’existait pas. Et en effet le parieur naïf n’a pas tort si l’on considère l’ensemble d’un grand nombre de tirages, où le résultat est le même que les tirages soient simultanés ou successifs. Son seul tort est de ne pas avoir assez d’argent pour jouer un nombre infini de fois. Quant à Pascal, il se place d’emblée du point de vue de l’éternité des vérités mathématiques, où le temps n’existe pas et où en effet, le calcul doit être le même qu’il s’agisse de chaque tirage d’un dé l’un après l’autre ou d’un ensemble de tirages simultanés. Il est intéressant de noter que malgré toute la distance qui l’éloigne de la philosophie de son contemporain Spinoza, qu’il n’a pas connu, il le rejoint sur ce point. Pour Spinoza aussi l’éternité est définie en référence aux vérités éternelles, au sens d’intemporelles, de la géométrie, et non comme une durée infinie, tandis que le temps est un produit de l’imagination.
6Si nous avons tellement de difficultés à affronter les incertitudes, n’est-ce pas justement parce qu’elles nous mettent face à la question du temps, et tout particulièrement face à l’avenir ?
7Oui, évidemment. On voudrait bien maîtriser tout ce qui nous arrive, notre environnement, notre vie… Or le plus difficile à maîtriser, c’est forcément l’avenir, qui peut nous apporter de bonnes choses, mais aussi de mauvaises, et nul n’a envie de mauvaises choses. Il y a des phénomènes dont on connaît les causes de façon déterministe, ce qui nous permet de prédire l’avenir de façon certaine. Ainsi, par exemple, quand les ingénieurs envoient une fusée, ils appliquent des lois physiques macroscopiques qui ne comportent pas d’incertitude ; dans ce cas, il y a d’une certaine façon maîtrise du temps. Mais la plupart des situations ne sont pas comme celle-là : même s’il y a des lois derrière, même si on sait qu’il y a des causes, on ne les connaît pas. Le paradigme des probabilités, c’est le coup de dés, or le coup de dés est parfaitement déterminé, mais par un nombre de causes tellement grand qu’on ne peut pas les maîtriser, c’est-à-dire faire en sorte qu’effectivement on puisse prédire quel va être le prochain coup. « Jamais un coup de dé n’abolira le hasard », écrivait Mallarmé. Le calcul des probabilités permet de domestiquer le hasard, mais pas de l’abolir, en effet. Il permet de contourner en quelque sorte l’incertitude. D’ailleurs, c’est bien ce que disait Pascal, il appelait cela la « géométrie du hasard ».
8Maintenant, et c’est assez nouveau, les sciences se préoccupent des systèmes complexes. Ces derniers ont une propriété à la fois positive et négative, tout dépend du point de vue auquel on se place. C’est ce qu’autrefois le philosophe Willard Van Orman Quine et le physicien Pierre Duhem avaient appelé la « sous-détermination des théories par les faits ». On la retrouve désormais chaque fois qu’on modélise des systèmes complexes, aussi bien en biologie qu’en économie, en climatologie qu’en écologie, etc. Cette sous-détermination des modèles par l’observation est quelque chose à la fois de très simple à expliquer et de très difficile à maîtriser. Quand on s’occupe de systèmes complexes, comprenant beaucoup de paramètres, beaucoup de variables, on peut généralement en proposer des modèles satisfaisants, d’un point de vue explicatif et prédictif. Mais il y aura toujours plusieurs modèles possibles, construits à partir d’hypothèses différentes et conduisant à des prédictions pour l’avenir différentes. Mais ces modèles sont considérés comme « bons » car validés par leurs mêmes prédictions exactes sur les observations disponibles. Car celles-ci ne sont pas en nombre suffisant pour permettre de décider quel modèle est le meilleur. Il n’y a en général pas assez d’observations par rapport au nombre de bons modèles possibles, quand il s’agit de tels systèmes complexes déterminés par de nombreuses variables non indépendantes.
9Prenons un exemple auquel je me suis trouvé confronté dans un travail de modélisation de réactions immunitaires observées expérimentalement : un réseau de cellules (cela peut être un réseau de neurones). Elles sont en interactions les unes avec les autres et produisent de ce fait un comportement global que l’on peut observer dans des conditions variables. Si l’on cherche à expliquer ces observations à l’aide d’un modèle de ces interactions, on arrive dans la plupart des cas à une sous-détermination des modèles : plusieurs modèles différents expliquent les observations disponibles.
10Dans le cas de la biologie, ce n’est pas trop grave, car le modèle (à condition de ne pas croire qu’il est vrai même s’il est bon) va servir à planifier de nouvelles expériences, à obtenir de nouvelles données, et donc à réduire petit à petit (peut-être) la sous-détermination. Mais quand vous avez affaire à des systèmes complexes sur lesquels vous ne pouvez pas faire d’expériences, ni accumuler de nouvelles données, eh bien vous êtes coincé ! C’est typiquement le cas du climat ou de l’économie, où plusieurs modèles sont « bons » et coexistent, jusqu’à ce qu’ils soient éventuellement réfutés par de nouvelles observations, souvent encore insuffisantes pour, idéalement, les réfuter tous sauf un.
11D’où les controverses dans ces deux domaines, et particulièrement à propos du climat où, de surcroît, chacun veut défendre son argument…
12Absolument, surtout que dans ces deux domaines, le climat et l’économie, peu de spécialistes ont conscience de cette sous-détermination des modèles. Ils pensent qu’ils sont capables de faire un vrai modèle qui va expliquer les choses telles qu’elles sont en réalité et qui va, évidemment, permettre de prédire l’avenir. C’est typiquement ce qui se passe avec les théories des changements climatiques. La tendance dominante vise tellement à se rassurer avec un vrai modèle, avec un bon modèle, que l’on met de côté cette sous-détermination et que l’on adhère à tel ou tel modèle pour des raisons complètement extérieures – cela peut être un souci d’élégance (une modélisation étant plus élégante qu’une autre), une question d’accord avec telle ou telle idéologie, ou l’expression d’une aspiration. Un jour, dans un article publié par Le Monde sur le soi-disant réchauffement climatique, je me suis permis, sans du tout nier qu’il y ait des problèmes de changement climatique, de rappeler tout simplement que c’est un domaine dans lequel il y a une sous-détermination des modèles. Les spécialistes du climat nous disent : « Voilà ce qui va se passer, voilà quel est le rôle de l’activité humaine… » Mais il y a d’autres modèles, tout aussi bons car validés par les mêmes observations disponibles, qui vont dire exactement le contraire !
13Vous avez été mal compris ?
14Évidemment ! J’ai reçu deux lettres de spécialistes du climat, des lettres très respectueuses d’ailleurs. Une dame m’a écrit que ses « modèles [étaient] validés ». J’ai répondu : « Heureusement qu’ils sont validés ! S’ils ne l’étaient pas, la question ne se poserait même pas ! » Un autre m’a écrit : « Nos modèles reposent sur les lois de la physique. » Heureusement ! Sur quoi voulez-vous qu’ils reposent ? Bref, ces spécialistes n’avaient pas compris la notion même de sous-détermination des modèles…C’est quand même fou ! Je me garderai bien d’aller sur le terrain des économistes, mais je suis certain que c’est la même chose, chacun est persuadé que son modèle est bon…
15De façon générale, chaque modèle peut produire des prédictions différentes sur l’avenir alors même qu’ils ont correctement prédit les mêmes observations passées. Et la question se pose donc, notamment si l’on n’est pas relativiste pensant que tout se vaut : faut-il croire en tel de ces modèles plutôt qu’en tel autre, et pourquoi [5] ?
16L’importance accordée à la notion de « crise », qui est elle-même un processus incertain, a-t-elle accru l’incertitude ?
17Cela dépend de ce que l’on entend par « crise ». Prenons par exemple un système dynamique : on peut prédire avec une quasi-certitude que, si un ou plusieurs paramètres changent et dépassent un certain seuil, ce système-là va subir un changement, une transition de phase en physique, ou ce que René Thom appelle une « catastrophe ». Ce qui, effectivement, peut être vécu comme une crise. Cela dit, il peut y avoir des crises d’une autre nature. Mais, à mes yeux, l’invocation de la « crise » pour expliquer tel ou tel événement mauvais (ou bon, d’ailleurs) n’est pas sérieuse. Si on a passé quelques dizaines d’années au xxe siècle, comme c’est mon cas, on se rappelle que cela fait au moins plus de trente ans maintenant qu’on nous parle de la crise. Quand Mitterrand est venu au pouvoir, c’était pour sortir la France de la crise. Le ministre de la Recherche de l’époque, Jean-Pierre Chevènement, avait convoqué des assises de la recherche sous l’intitulé « Sortir de la crise grâce à la recherche ». De ce point de vue, rien n’a changé, c’est une crise qui dure depuis plus de trente ans, voire plus. Mais évidemment, chaque fois, il faut dire que la crise est nouvelle.
18Revenons à l’incertitude. Est-elle toujours quantifiable, notamment par le calcul des probabilités ? Existe-t-il une incertitude qualitative, non quantifiable ?
19Spontanément, je dirais qu’une « incertitude qualitative », c’est tout simplement l’ignorance. C’est une incertitude plus grande encore que l’incertitude quantitative, parce que l’on n’a même pas de modèle. Et cela peut avoir des conséquences dramatiques, s’agissant du principe de précaution. Celui-ci a été présenté comme un moyen de prendre une décision dans des situations d’incertitude scientifique, quand la science ne peut dire ce qui va se produire. Or, dans ces conditions, comment prendre une décision ? L’idée de précaution semble renvoyer à une évaluation du moindre danger, c’est-à-dire à un calcul des risques : une catastrophe menace, pour l’empêcher, ou plutôt pour réduire les risques qu’elle survienne, nous devons prendre telle ou telle mesure. Mais il ne s’agit pas de calcul des risques puisque l’on est face à une incertitude qualitative, où l’on ne peut précisément pas faire une évaluation statistique. Dès lors, préconiser tel comportement parce qu’il serait moins dangereux est illusoire, rien ne nous dit que le comportement en question ne va pas être plus dangereux que celui que l’on cherche à éviter. En somme, logiquement, le principe de précaution – si l’on considère que c’est un principe – se détruit lui-même, car pour lui obéir il ne faut pas lui obéir… Alors que faut-il faire ? Il faut accepter l’ignorance et prendre des risques. Précisément ce que le politique ne veut pas faire. Il s’est donc précipité sur le principe de précaution. Ce n’est pas un hasard si Chirac a voulu l’inscrire dans la Constitution, sous une formulation un peu atténuée quand même, en disant qu’il fallait que les mesures préventives soient proportionnelles aux risques imaginés. Non pas « évalués », mais « imaginés »…Sous ce terme, on peut mettre des tas de choses. Très vite, ce principe est devenu un parapluie pour protéger les responsables politiques. Tout cela dans une grande confusion. On l’a vu avec l’histoire du sang contaminé. La ministre de la Santé de l’époque, Georgina Dufoix, avait raison de dire « en tant que ministre je suis responsable, mais je ne suis pas coupable ». Tout le monde s’est moqué d’elle, sauf quelques individus « normaux », si j’ose dire, qui ont estimé qu’il était légitime de dissocier la responsabilité de la culpabilité.
20Vous êtes très critique par rapport à Hans Jonas et à son « principe de responsabilité ».
21Bien sûr. Parce que, quand on parle de « responsabilité », il faut dire qui est responsable de quoi et devant qui. Nous serions responsables devant les générations futures… mais elles n’existent pas, ces générations futures, c’est une fiction théorique ! Je connais des jeunes, des individus, pas les « générations futures », qui, sans doute, se débrouilleront, comme nous nous sommes débrouillés.
22Même si nous leur laissons une planète complètement abîmée ?
23La planète, elle, s’en sortira toujours ! Si elle devient invivable pour les êtres humains, eh bien ils la modifieront à nouveau. Je ne nie pas qu’il y ait des possibilités de catastrophes, mais cela ne signifie pas la fin du monde, comme on nous le prédit. Je ne nie pas qu’il faille essayer de prévenir ces catastrophes, dans la mesure où c’est possible. Mais quand on nous dit, comme dans le protocole de Kyoto : « Voilà ce qu’il faut faire, voilà ce qu’il va se passer, les mers vont monter de plusieurs mètres, etc. », ou quand Al Gore et le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ont le prix Nobel parce qu’ils prédisent que dans quelques dizaines d’années Manhattan sera submergée, comment peut-on y apporter crédit ?
24Selon vous, on ne peut pas prédire cela ?
25On peut le prédire, mais il ne faut surtout pas y croire ! Et surtout, il faut se dire qu’en admettant même que cela soit vrai – on constate en effet qu’un certain nombre de terres, d’îles comme aux Maldives par exemple, sont maintenant immergées – ce n’est pas en diminuant la production de CO2 dans un certain pourcentage que l’on va y remédier. Les spécialistes du protocole de Kyoto eux-mêmes reconnaissent que si tous les pays le signaient, cela ne changerait que d’un dixième. Ce n’est pas ainsi que l’on va empêcher l’immersion des terres. Face à un processus dont on ne peut comprendre véritablement le mécanisme, il faut plutôt s’occuper de déplacer les populations. Quand, dans les pays développés, des personnes construisent dans des zones inondables, ce n’est pas la faute du CO2…Il ne faut pas s’accrocher à tel ou tel modèle, il faut prendre des mesures ponctuelles, adaptées, qui ne sont pas forcément les mêmes sur toute la Terre.
26Vous-même avez très peu écrit sur la question des catastrophes.
27Parce que je ne suis pas un catastrophiste. Mon ami Jean-Pierre Dupuy a écrit un livre, Pour un catastrophisme éclairé [6], qui a été la source de malentendus terribles. La partie importante et passionnante de son livre est justement sa façon de traiter le temps, le temps du projet. À la fin, il y a tout un développement là-dessus où il critique lui aussi Jonas et où, sans le savoir, il retrouve l’intemporel de Pascal et l’intemporel de Spinoza. Mais le malentendu a été complet, parce que soit on ne l’a pas vraiment lu, soit on ne l’a pas compris. Beaucoup de lectures se sont accrochées au « catastrophisme » et ont oublié « éclairé ». En somme, Dupuy a été récupéré par les catastrophistes non éclairés, il a été promu « catastrophiste en chef », et il ne s’est pas défendu, il a laissé faire, ce que je lui ai amicalement reproché.
28La directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova, a parlé de la nécessité d’un nouvel humanisme. Serait-ce une réponse à l’incertitude ?
29Il y a beaucoup d’humanismes. Et dans le passé récent l’humanisme n’a pas apporté que de bonnes choses : on peut mettre à son actif le colonialisme, par exemple. Avec la mort de Dieu, remplacé par l’humanisme précisément, est-ce qu’on a gagné ou perdu au change ? Je ne sais pas. Ça dépend quel Dieu ! Et ça dépend quel homme surtout ! Parce que l’Homme qui a été mis à la place de Dieu, l’Homme avec un grand H, on ne sait pas qui c’est. On nous parle de l’« Homme responsable de son avenir », ou de l’« Homme responsable du climat », mais quel homme ?