Pour une éthique des médias. Les images sont aussi des actes
François Jost, La Tour d’Aigues, éditions de l’Aube, 2016, 399 p.
- Par Lucie Alexis
Pages 152 à 153
Citer cet article
- ALEXIS, Lucie,
- Alexis, Lucie.
- Alexis, L.
https://doi.org/10.4074/S0336150017011103
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- Alexis, L.
- Alexis, Lucie.
- ALEXIS, Lucie,
https://doi.org/10.4074/S0336150017011103
1Introduisant avec John Austin son ouvrage, Pour une éthique des médias. Les images sont aussi des actes, François Jost rappelle que nous avons fini par accepter que « le langage ne fait pas que décrire le monde […] il accomplit des actions » (p. 7). Alors que, selon lui, les images sont encore souvent ramenées à leur fonction descriptive : « Il semble encore aller de soi qu[e les images] parlent toutes seules, selon la formule journalistique consacrée, au point que certaines chaînes de télévision se sont fait une spécialité du no comment » (p. 7).
2Cet ouvrage fait la recension des textes écrits par le chercheur chaque semaine sur le site Le Plus de L’Obs (leplus.nouvelsobs.com) entre le 20 février 2012 et le 20 février 2016. Privilégiant l’analyse à la théorisation, l’auteur y défend la thèse selon laquelle « les photos comme les séquences filmées [sont] aussi des actes et pas seulement des images à regarder, comme si le sens se cantonnait dans le visible » (p. 8). Il ajoute que « Publier ou non est en soi un acte : tantôt il s’agit de prouver un état de fait, tantôt de dénoncer, de sensibiliser. À moins qu’il ne s’agisse d’émouvoir, d’apitoyer, de flatter. Si des verbes aussi contradictoires sont possibles pour décrire les mêmes clichés, c’est que, bien que nous sachions qu’ils sont intentionnels (on ne prend pas une photo par hasard), ils ne livrent pas d’eux-mêmes l’intention qui est à leur source » (p. 9).
3Didactique, l’auteur de Comprendre la télévision [1] et des Nouveaux méchants. Quand les séries américaines font bouger les lignes du Bien et du Mal [2] incarne ici une figure à mi-chemin entre le chercheur et le journaliste. Il explique ainsi sa démarche : « Parce que j’ai cette conviction chevillée au corps, j’ai accepté de m’engager dans cet exercice […] qu’est l’écriture d’un article par semaine sur le site d’un magazine. Et je me suis rendu compte, au fil des semaines, que les travaux théoriques que j’écrivais depuis plusieurs décennies m’aidaient à comprendre l’actualité » (p. 12). De fait, l’un des intérêts de ce livre réside précisément dans le fait qu’il s’agit de lire un chercheur s’illustrant dans un autre exercice que celui de l’article ou de l’ouvrage scientifique.
4Au cours d’une introduction claire et riche, il souligne l’importance d’analyser des images médiatiques : « Les images sont aussi des actes… C’est dire qu’elles ne sont pas les seules à tenter d’agir sur leurs destinataires » (p. 10). Ces 117 articles de deux ou trois pages chacun sont le fruit de réflexion sur des objets médiatiques divers, allant d’un programme de télévision à des publicités, en passant par des photographies de presse. François Jost explique que « D’une part, […] les photos ne représentent qu’une partie de la communication visuelle. D’autre part, parce que les images, on l’aura compris, ne sont pas seulement des actes pour ceux qui les prennent ou qui les diffusent, elles sont aussi des actes pour ceux qui les regardent ou qui les utilisent. À l’ère de la télévision, les événements n’existent que si on peut les montrer ; à l’ère d’internet, ils ne prennent d’importance que s’ils font symboles ou si l’on peut les détourner. La conjugaison de ces contraintes qui pèsent sur la représentation du monde, et qui sont encore concomitantes, a évidemment des incidences communicationnelles, particulièrement dans les périodes électorales. Celui qui est dans l’image – celui qui veut montrer sa force – doit en tenir compte » (p. 10).
5Les textes s’inscrivent dans un ordre chronologique nous permettant de suivre les enjeux de l’actualité comme une histoire présentée par les médias durant quatre ans. En plus de la possibilité d’une lecture chronologique de ces « chroniques – au sens étymologique de recueil de faits respectant l’ordre de leur apparition dans le temps » (p. 13) –, il est possible d’entrer dans ces textes par thématique. Tous sont en effet indexés par la médiation d’« un verbe clé qui définit l’acte principal dont il témoigne » (p. 13) : amalgamer, analyser, basher, catégoriser, choquer, commémorer, communiquer, dénoncer, divertir, écrire l’histoire, espionner, être/paraître, exclure, fédérer, influencer, informer, mentir, montrer, nommer, promettre, raconter, remercier, représenter, retransmettre, s’exhiber, se venger, sentir, souhaiter, symboliser, témoigner, tweeter, voler une image.
6De nombreux sujets sont abordés. Parmi eux, Nicolas Sarkozy, qui est sans nul doute l’un des acteurs principaux de ce livre, acteur auquel François Jost s’attache comme au personnage d’une série que l’on suit d’une saison à l’autre – de la campagne électorale de 2012 à son « retour » par le biais de la presse écrite. Ainsi, on lira, comme des aventures, les analyses sur l’ancien président de la République : « Sarkozy et l’ardoise magique », « Sarkozy dans Match », « Sarkozy dans son show »… Les autres personnages de la vie politique ont aussi leur chapitre : « Le clan Chirac », « Mélenchon et la manipulation de l’information », « Hollande à l’île de Sein : quand le symbole ne passe pas », « Marine Le Pen : instrumentaliser des images d’horreur »…
7François Jost se saisit également d’autres thèmes comme celui de la télévision – objet d’étude privilégié de ses recherches – : la programmation télévisuelle (« Danse avec les stars : les raisons d’un succès », « Le CSA et les médias : les limites du direct »), le service audiovisuel public (« France Télévisions : les défis du service public », « Séries françaises sur le service public : encore un effort ! »), les séries télévisées (« Les séries influencent-elles la réalité ? », « Ainsi soient-ils : qu’est-ce qu’une série inventive ? »), la télé-réalité (« Secret Story : pervers et sadique », « Quand la télé-réalité est un métier »).
8L’analyse des images médiatiques relatives au terrorisme et le traitement médiatique des attentats ont également leur place dans ce livre (« Attentat de Bruxelles : les images banalisent-elles la violence ? », « De quoi “terrorisme” est-il le nom ? », « Une de Libération : quelle image donner des terroristes ? »). Au fil des articles, François Jost pose des questions liées aux règles déontologiques – comme la représentation de la violence à la télévision, le manque de réflexion lié à la retransmission en direct des attentats de 2015 –, questions qui contribuent à engager une éthique des médias.
9On notera une dernière belle chronique en hommage à Umberto Eco, décédé en février 2016, dont François Jost salue la capacité « à réconcilier deux instances que l’on oppose souvent : le penseur et l’artiste » (p. 376). Cet article est également l’occasion pour l’auteur de revenir sur l’apport d’Umberto Eco à la sémiologie : « Cette discipline telle que l’a pratiquée Eco, loin d’être tournée sur elle-même, est d’abord la manifestation d’une curiosité envers l’autre et le monde. Au lieu d’en rester à la valeur d’usage des objets du quotidien, de l’architecture ou des images, elle tente de comprendre comment ils font signes » (p. 375).
10Si Pour une éthique des médias est tenu et rythmé par le fil rouge de l’analyse des images médiatiques, l’ouvrage a un format particulièrement appréciable pour ceux qui aiment picorer et goûter de courts articles indépendants. Les chercheurs en sciences de l’information et de la communication y trouveront des analyses efficaces de ce qui se joue dans les arènes médiatiques, et qui s’éloigne de la forme universitaire. Mais un public non universitaire, intéressé par l’univers des médias, pourra tout autant en apprécier l’aspect pédagogique et l’écriture à la fois scientifique et journalistique.