Présences de Jean-François Deniau
- Par François Sureau
Pages 205 à 208
Citer cet article
- SUREAU, François,
- Sureau, François.
- Sureau, F.
https://doi.org/10.3917/comm.117.0205
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https://doi.org/10.3917/comm.117.0205
J’ai devant moi les instructions nautiques, publiées par le service hydrographique et océanographique de la marine, volume D.6 (Afrique-Côte Nord Levant, entre la mer Égée et le canal de Suez). Jean-François Deniau mettait très haut ces petits fascicules. Il était sensible à leur poésie réaliste, qui ne comporte pas d’apprêts. Dans La mer est ronde, il rappelle la description de Venise par les instructions : « Venise (Adriatique), cale de radoub, dératisation, hôpital ». Cette citation donne un peu de son esprit, de la manière qui était la sienne de rester en deçà des émotions, et, par un effet d’inattendu, de rendre au monde la fraîcheur dont trop de mots le privent. S’il était un remarquable conteur, c’était précisément à cause de ces notations, de cet humour précis, de ces silhouettes aussi nettes que le dessin des côtes dans les instructions. Il y a deux ans, nous avions été passer avec lui le réveillon du jour de l’an, dans sa maison blanche du golfe de Tadjourah établie, disait-il, « au bout du monde, et puis un peu plus loin ». Le sultan lui avait donné le terrain. Il avait fait élever cette petite construction, sur un estuaire où dorment envasés les boutres de Monfreid. Si l’on se baigne, il faut sortir de l’eau à la tombée du jour, à cause des requins. Il vivait là comme le dernier des seigneurs et comme un griot blanc, sans électricité, mais prodigue de lui-même. Il avait creusé des puits pour les nomades et restauré la case de Rimbaud. Les Danakils qui passent sur les montagnes, le fusil Gras en travers des épaules, le sous-préfet djiboutien, l’état-major des forces françaises, les légionnaires de la 13, le vieux régiment de Bir-Hakeim, le cafetier qui lui faisait des gâteaux et les portait lui-même en zodiac, tous lui montraient une tendresse dont on ne gratifie pas, en général, les puissants…
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