Récit de l'expérience de consommation de médicaments psychotropes et récit de soi
Pages 291 à 306
Citer cet article
- DUCOUSSO-LACAZE, Alain
- et KELLER, Pascal-Henri,
- Ducousso-Lacaze, Alain.
- et al.
- Ducousso-Lacaze, A.
- et Keller, P.-H.
https://doi.org/10.3917/cm.065.0291
Citer cet article
- Ducousso-Lacaze, A.
- et Keller, P.-H.
- Ducousso-Lacaze, Alain.
- et al.
- DUCOUSSO-LACAZE, Alain
- et KELLER, Pascal-Henri,
https://doi.org/10.3917/cm.065.0291
Notes
-
[*]
Alain Ducousso-Lacaze, maître de conférence, Laboratoire de psychologie clinique et pathologique, Université V. Segalen Bordeaux II.
-
[**]
Pascal-H. Keller, maître de conférence, psychologue clinicien, Laboratoire de psychologie clinique et pathologique, Université V. Segalen Bordeaux II. Adresse : 3 rue des Trois Conils, 33000 Bordeaux.
-
[1]
S. Freud (1913), « L’intérêt de la psychanalyse », dans Résultats, idées, problèmes I, 1890-1920, puf.
-
[2]
Recherche qui a bénéficié, pour sa mise en place, d’une subvention du Programme hospitalier de recherche clinique (phrc, ministère de la Santé).
-
[3]
Le rapport aux médicaments, le rapport à la souffrance, le rapport au psychologique.
1 La recherche dont il est fait état dans ce travail est l’aboutissement d’un travail collectif auquel ont participé : O. Reveyrand-Coulon maître de conférence, M.J. Grihom, G. Pig-Lagos, J. Torrielli-Dagréou, B. Tournade, B. Larrose, psychologues. Tous sont membres du Laboratoire de psychologie clinique et pathologique de l’université de Bordeaux II.
Préambule
2 Lorsqu’en 1913, Freud consacre un article à décrire l’intérêt de la psychanalyse pour d’autres disciplines, d’emblée, à cette démarche il associe la psychiatrie et la psychologie, à travers leurs représentants de l’époque que sont Charcot et Janet [1]. Dans la seconde partie de ce texte, il développe ce qu’il pense être l’intérêt de la psychanalyse pour « les sciences non psychologiques », parmi lesquelles il désigne, « les sciences du langage », « la philosophie » et même « la sociologie ». Cette pensée freudienne, tout entière tournée vers la confrontation des acquis de la psychanalyse avec ceux d’autres disciplines scientifiques, ne paraît pas en contradiction avec la présente démarche, qui se propose d’intégrer aux travaux d’une équipe de recherche en psychopathologie les réflexions de philosophes, de psychiatres ou de sociologues contemporains. Mais choisir le référentiel psychanalytique pour répondre au défi d’une recherche en psychopathologie à l’université ne va pas de soi, loin s’en faut, et s’y risquer implique d’inévitables aménagements théoriques (« ajustements », dirait Gori). Les conséquences de tels aménagements sont d’autant plus complexes que le sujet qui se prête à ces recherches se trouve inscrit dans le cadre d’une demande qui n’est primitivement pas la sienne, mais celle du chercheur. Alors que, sur le plan méthodologique, le dispositif d’interlocution demeure le même que celui du dispositif classique de l’entretien semi-directif, il convient en revanche d’enrichir l’interprétation de son contenu à d’autres sources théoriques, à la seule condition que celles-ci respectent la dynamique intersubjective qui le caractérise.
Introduction
3 Prescrire et consommer des médicaments psychotropes : ces deux actes sont-ils liés comme le sont les deux faces d’une même médaille ? La controverse à ce sujet n’en finit pas de croître, de part et d’autre de l’Atlantique. Si prescripteurs et consommateurs se donnent manifestement la réplique sans trop de difficulté, l’intervention d’un tiers dans cet échange trouble les uns comme les autres, mais manifestement pour des raisons différentes. Côté prescripteur, l’autorité détentrice du financement de ces prescriptions (l’État) n’apprécie pas leur emballement apparemment sans limite, quant aux consommateurs, c’est leur entourage qui n’admet pas sans réticence les effets, le plus souvent inattendus voire dérangeants, de cette consommation.
4 Pour celles des sciences humaines qui ont mission d’observer les phénomènes affectant l’être humain au plan individuel et collectif, ainsi que d’en étudier la portée et le sens, consommer et prescrire des médicaments psychotropes témoigne de plus en plus de « l’esprit du temps ». Du point de vue collectif, les auteurs suggèrent ainsi qu’il pourrait s’agir des nouvelles caractéristiques du « Malaise dans la culture », que ce soit le malaise dans les pratiques de prise en charge de la souffrance psychique (Zarifian, 1996) ou bien le malaise du sujet de la modernité ou de la postmodernité (Zafiropoulos, 1996 ; Ehrenberg, 1998) ; en revanche, le point de vue de l’expérience subjective des personnes qui, prises par cette souffrance, ont recours à ces médicaments psychoactifs n’est que rarement pris en compte et n’a fait l’objet, pour l’heure, d’aucune étude véritablement spécifique (Cohen, 1994 ; Pignarre, 1999).
5 Le travail présenté ici concerne les premiers résultats d’une recherche en psychologie clinique [2] qui s’est donné comme premier objectif de se centrer sur l’expérience des personnes consommatrices de ce type de médicaments. Que vivent les personnes qui recourent à ces médicaments ? Que disent-elles de leur expérience ? Ont-elles même le désir d’en parler ? Comment et à quel prix cette consommation peut-elle prendre sa place dans leur vie subjective et l’éprouvé de leur souffrance psychique ?
6 À ce premier objectif s’en est rapidement ajouté un second. Ayant choisi de travailler à partir du discours des patients, nous avons renoncé à l’envisager comme s’il existait indépendamment de la situation d’entretien au cours de laquelle il est énoncé. En s’appuyant sur d’anciens travaux (Viderman, 1982) et des recherches plus récentes (Ducousso-Lacaze et Keller, 1995), nous avons considéré ce discours comme le produit d’une co-construction à laquelle participent non seulement le patient lui-même ainsi que le cadre spécifique de l’entretien semi-directif mais également la formation théorique et clinique du psychologue. Si les résultats présentés ici visent donc à préciser les caractéristiques du discours des patients et l’expérience de soi qu’il permet d’inférer, ils abordent aussi certains des mécanismes d’interlocution par lesquels ce discours se construit.
Le dispositif de recherche
7 Les entretiens semi-directifs ont été réalisés dans deux services différents du Centre Hospitalier Régional de Bordeaux. Deux départements, l’un de gastro-entérologie et l’autre de neurologie ont accueilli l’équipe de chercheurs, uniquement composée de psychologues cliniciens et de psychanalystes.
8 Dans les deux services, les mêmes principes ont été mis en œuvre pour rencontrer les patients : mêmes critères de recrutement et même entretien semi-directif.
9 La rencontre du patient avec le psychologue-chercheur intervient à la suite d’une consultation médicale. C’est le médecin qui, le premier, informe le patient de la recherche et sollicite sa participation ; lorsque le patient donne son accord, c’est le psychologue qui expose les principes de la recherche de manière détaillée.
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Critères d’inclusion :
- le patient consomme des médicaments psychotropes (anxiolytiques ou antidépresseurs) depuis trois mois au moins ;
- la première prescription a été effectuée par un médecin généraliste.
- la prescription a été motivée par des troubles psychotiques (aucun des patients de notre échantillon ne recourt aux neuroleptiques) ;
- la prescription de psychotropes est en relation avec un alcoolisme passager ou avéré.
11 Avec l’accord de chaque patient, tous les entretiens ont été enregistrés en audio et retranscrits, ce texte constituant le matériau empirique de la recherche. À ce jour soixante entretiens ont été intégralement transcris, mais la moitié seulement ont été soumis à la grille d’interprétation que nous présentons ici.
Le temps raconté, principe constitutif des entretiens
12 Trois ordres de données nous ont incité à considérer ces entretiens comme des récits témoignant d’une structuration temporelle de l’expérience de soi.
13 Tout d’abord le matériau empirique lui-même. Le discours des patients mentionne en effet les événements marquants et les phases de l’existence selon des relations classiques de simultanéité ou de succession.
14 Des données conceptuelles ensuite ; nous avons ainsi trouvé dans les travaux de Ricœur (1985, 1990) une conceptualisation extrêmement solide à propos des rapports entre récit de soi, temporalisation de l’expérience et identité. Pour Ricœur la temporalité du récit réalise une mise en représentation (« mise en intrigue ») de l’expérience vive du temps. Elle est donc une dimension essentielle du récit. Tout récit possède une temporalité propre qui doit être considérée comme le produit de mécanismes de représentation par lesquels l’expérience vive du temps accède au langage.
15 Enfin, et à propos des récits de divorce, les analyses de la sociologue Irène Théry (1996) nous ont paru transférables aux récits des patients consommateurs de psychotropes, permettant de distinguer deux configurations narratives : le drame et la tragédie. On examinera plus loin les modalités de ce transfert.
16 Comme nous l’avons déjà dit, tous nos entretiens ont été enregistrés ; il est donc possible, en suivant scrupuleusement le discours, d’y repérer à la fois divers événements considérés comme marquants ainsi que différentes phases, le tout composant, pour le patient, le cours de son existence ; cette première lecture permet d’ordonner l’ensemble sur une ligne du temps (cf. § suivants). Revenons un instant aux deux configurations narratives repérées ici.
Les drames
17 Avec la configuration narrative du drame, les événements de la vie occupent une place de première importance. Dans le contexte d’une vie banale, ordinaire, ont surgit un ou plusieurs événements qui en ont modifié brutalement l’aspect d’ensemble : quelque chose est arrivé qui a bouleversé le cours de la vie, entraînant le narrateur vers l’expérience du conflit, du déchirement et, dans le cas de nos patients, vers l’expérience de la souffrance psychique et de la consommation de médicaments psychotropes.
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À l’aide de la ligne du temps, la configuration narrative du drame peut prendre cette aspect :
Les événements déclencheurs invoqués par les sujets sont multiples. Il peut s’agir de maladie organique grave (de soi ou d’un proche), de la mort d’un être cher, de conflits avec le conjoint, d’exil, de chômage, de la naissance d’un enfant « difficile », etc. Il arrive que soient évoqués en même temps plusieurs événements douloureux et c’est alors leur enchaînement qui occupe la fonction d’événement déclencheur.
Les tragédies
19 La configuration narrative de la tragédie, depuis les grecs, fait intervenir l’idée de l’accomplissement inéluctable d’une fatalité. Ce qui arrive aux hommes résulte de la réalisation de leur identité de créatures soumises à un destin, auquel ils ne sauraient tenter d’échapper sans s’y soumettre plus sûrement encore.
20 La logique du récit de certains patients s’articule autour de cette idée : la souffrance constitue une donnée première de leur existence ; à notre sens, les récits de ce type relèvent de la configuration narrative de la tragédie. Contrairement à celle du drame, cette configuration narrative ne permet pas, dans la plupart des cas, d’inférer l’existence d’une période de bien être relatif : la souffrance a toujours été là.
21 Au cours du récit, cette configuration combine l’idée de l’accomplissement d’une fatalité avec celle du surgissement d’événements inéluctables (maladie du sujet ou d’un proche, rupture sentimentale, conflit avec les enfants, difficultés professionnelles, etc.). En se situant dans la logique du récit, de tels événements n’apparaissent pas comme de véritables déclencheurs de la souffrance psychique : celle-ci existait avant leur survenue. Mais dans la mesure où ils précèdent toutefois l’entrée dans la phase de crise, nous proposons de dire qu’ils ont le statut de cristallisateurs de la souffrance psychique. Du point de vue du sujet, soit ils amplifient cette souffrance, soit ils la transforment en une expérience dominante de l’existence.
22 À l’intérieur même de cette configuration narrative, nous distinguons deux formes différentes de tragédie. Dans la première (forme I), si la souffrance psychique accompagne bien l’existence du sujet depuis toujours, il ne s’agit pas d’une donnée de l’existence de ses ascendants (qui ne sont d’ailleurs pas forcément évoqués). Dans la seconde (forme II) en revanche, la souffrance psychique du sujet apparaît comme inséparable de celle de ses ascendants. Dans ce cas, la souffrance est partagée avec la famille, dont elle fait partie depuis toujours.
23 Ces deux formes de tragédies peuvent être représentées ainsi :
Forme I
Forme I
24 Pour la forme I, la souffrance psychique initiale, celle de l’enfance, peut simplement être évoquée par une formule du type « J’ai toujours souffert » ou bien « j’étais une enfant anxieuse ». Elle peut également être mise en relation avec une particularité de la famille d’origine. Dans ce cas le sujet ne se contente pas d’évoquer la souffrance de son enfance il en propose une explication qui, d’une certaine manière, vaut aussi pour sa souffrance d’adulte : « Mon enfance n’a pas été rose, mes parents n’étaient pas mariés et dans les années trente ce n’était pas facile à vivre » ou bien « j’ai grandi avec des adultes qui buvaient et je crois que c’est pour ça que j’ai toujours été anxieux ».
Forme II
Forme II
25 Dans le cas de cette forme II, et parlant de sa souffrance psychique, le sujet en vient à faire référence à la souffrance de ses ascendants, ses parents, et éventuellement ses oncles et tantes ainsi que ses grands parents, paternels ou maternels. La logique générale de cette forme de récit veut donc que la souffrance psychique ait existé dans la famille du sujet avant sa naissance. Ce point doit être souligné : la souffrance apparaît ici comme semblable à celle de certains des ascendants et partagée avec eux.
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Au total, la répartition des trente entretiens analysés se distribue ainsi :
- 9 présentent la configuration narrative du drame ;
- 5 celle de la tragédie de forme I ;
- 9 celle de forme II
Des récits sans dénouement
27 On constate par ailleurs que la temporalité des récits obtenus ne relève pas de la succession classique : commencement, milieu et fin. Il s’agit de récits sans dénouement, caractéristique qui mérite de s’y attarder un tant soit peu.
28 Inscrite dans la logique médicale, la logique de la prescription de médicaments psychotropes s’appuie sur une séquence temporelle impliquant (au minimum) trois phases : 1° la phase de la souffrance psychique ; 2° la phase de recours aux médicaments ; 3° la phase de soulagement de la souffrance. Dans l’esprit du prescripteur bien entendu, une telle séquence est susceptible de connaître des variations importantes selon les cas, mais les médecins qui ont consulté nos résultats se sont montrés surpris par l’absence de cette dernière phase de sédation. Alors que, selon eux, il est fréquent d’obtenir un dénouement après une période plus ou moins longue de recours aux médicaments psychotropes, le soulagement de la souffrance procuré par les médicaments, évoqué lors des entretiens psychologiques par bon nombre de patients, n’implique pas, au plan du récit en tous cas, une phase de dénouement de la crise.
29 Comment interpréter cette spécificité narrative ? On supposera d’abord qu’elle donne un certain relief à l’une des principales hypothèses de notre recherche : dans ce que le sujet parvient à dire de lui-même, une part essentielle tient à la manière dont la situation d’entretien est structurée. Ceci permet de souligner la différence intrinsèque entre un entretien centré sur les effets des médicaments ou l’observance (entretien médical) et un entretien qui suscite avant tout une mise en intrigue de l’expérience de soi, impliquant la temporalisation de la souffrance psychique (entretien psychologique). Par ailleurs, et au-delà de la prise en charge par les médicaments, il subsiste chez ces patients une interrogation sur le sens de l’expérience de la souffrance psychique. Comprendre le sens de l’expérience de consommation des médicaments psychotropes suppose alors de comprendre le sens de l’expérience de soi, actualisée par les configurations narratives que nous avons distinguées. Nous retrouvons ici les conceptions de Ricœur à propos de ce qu’il appelle l’identité narrative.
La notion d’identité narrative
30 Pour Ricœur en effet, le récit, et à plus forte raison le récit de soi, procéderait à une mise en représentation, d’une part, de la continuité et de la permanence de soi dans le temps et de l’autre des variations de l’expérience de soi au gré des changements de l’existence. Nous tenons là les principes mêmes de la constitution de l’identité personnelle qui nous intéresse en psychologie clinique : permanence et continuité de soi par delà les changements ; avec toutefois une précision : comme il s’agit de l’identité du soi au plan du récit, elle est appelée identité narrative. Or chez Ricœur, le thème de l’identité, qui suppose un sentiment de permanence, est en rapport avec une double polarité de l’expérience humaine de soi.
31 On trouve d’un côté le pôle de la mêmeté grâce auquel le sujet s’éprouve en tant que même que les autres. Il s’éprouve en tant qu’il est comparable aux autres, identique ou différent mais toujours comparable.
32 De l’autre côté se situe le pôle de l’ipséité : le sujet humain s’éprouve lui-même en tant qu’individualité irréductible. Sur ce plan, il n’est plus comparable aux autres, comme avec le pôle de la mêmeté, mais irréductiblement autre.
33 Le récit de soi procéderait ainsi à une mise en intrigue de ces deux pôles de l’identité, légitimant selon nous la notion d’identité narrative.
34 Tout d’abord, avec la configuration narrative du drame, le pôle de l’ipséité apparaît en premier plan et ses représentations sont diverses : deuil, expérience de l’exil et du chômage, mais aussi accumulation d’événements familiaux éprouvants. Le sujet semble dire son identité à travers le récit de sa lutte contre une adversité qui est, pour lui, à l’origine de sa souffrance. C’est à partir de ce qu’il perçoit de sa capacité à résister à l’épreuve, ou bien de ce que son entourage lui en a dit qu’il peut lui même affirmer : « Je suis quelqu’un d’anxieux », ou « je suis émotif ».
35 C’est avec la tragédie de forme I que le travail de la mêmeté est mis en œuvre dans la construction de l’identité narrative. Dans cette configuration narrative particulière, le travail psychique supporte l’établissement d’analogies (la mêmeté) entre différentes périodes de l’existence. Il s’agit d’un trait de caractère (anxiété, émotivité…) qui, au cours de l’entretien, soutient l’évocation de phases de l’existence antérieures à la phase de crise. Lié à la permanence de l’expérience de la souffrance, le caractère se trouve directement lié à la souffrance psychique.
36 Avec la tragédie de forme II, ce travail de la mêmeté, sous l’aspect de la recherche d’analogies, prend une part plus grande encore dans la construction du récit. C’est un trait de caractère qui fonde cette fois le recours aux analogies, non seulement au plan de l’expérience de soi, entre différentes périodes de l’existence, mais aussi entre le sujet et certains de ses ascendants. Cette forme de tragédie se construit donc à partir de l’idée selon laquelle le sujet partage avec eux un trait de caractère, celui qui est responsable de la souffrance psychique.
37 Tout ce que nous venons de dire des enjeux identitaires de la consommation de médicaments psychotropes nous permet ainsi d’esquisser une hypothèse à propos des diverses pratiques de l’automédication. Ne pas respecter la posologie, diminuer les doses ou au contraire les augmenter, refuser de prendre certains médicaments parce qu’ils sont réputés « forts », en accepter d’autres parce qu’ils sont réputés « moins forts » n’est-ce pas chercher à maîtriser son identité et plus particulièrement la représentation que l’on se fait de son caractère ? Par exemple, les tragédies de forme II laissent à penser que, sur le plan imaginaire, cela pourrait correspondre tantôt au désir d’échapper à l’héritage familial, tantôt à celui d’y fondre son identité. Ces hypothèses, qui ne peuvent être davantage explorées ici, donneront lieu à une publication ultérieure.
Les médicaments au cœur des conflits intrapsychiques
38 Les récits des patients que nous avons rencontrés évoquent l’idée de Ricœur selon laquelle se raconter c’est « donner à sa vie un tour cohérent et acceptable » (op. cit.). Ce qui suppose que l’on parle rarement de soi sans que se trouve mobilisée en soi une instance psychique qui évalue, juge l’expérience de soi. À plus forte raison lorsqu’il s’agit de raconter à un autre ce qu’il en est pour soi d’une expérience aussi complexe que celle de la souffrance psychique et d’une pratique censée la soulager, elle même soumise à des jugements souvent négatifs dans l’environnement social.
39 Propre au sujet, cette instance qui a fonction d’observation, d’interdiction et d’idéalisation, correspond à ce que Freud a nommé surmoi et idéal du moi. En admettre le principe permet de concevoir la vie psychique comme le lieu d’un conflit entre exigences contradictoires et lieu d’une recherche de compromis acceptables, du point de vue de cette instance. Pour une part, les récits que nous obtenons constituent bien de tels compromis, en faisant apparaître comment les patients, dans la situation spécifique de l’entretien semi-directif, tentent d’intégrer à leur identité personnelle une expérience qui, du point de vue de leur surmoi et de leur idéal du moi, est le signe d’une faiblesse de leur caractère et semble susciter chez eux des sentiments de culpabilité et de honte. C’est ce rapport qu’entretient la souffrance psychique liée à la consommation de médicaments psychotropes avec les conflits intrapsychiques que nous voudrions maintenant illustrer à partir de la présentation d’un extrait d’entretien clinique.
40 Si nous avons retenu un récit de soi qui hésite entre la configuration narrative du drame et celle de la tragédie, c’est qu’il éclaire assez bien nos propos sur chacune de ces configurations narratives. La présentation et les commentaires des interventions du psychologue (A. Ducousso-Lacaze) mettent en évidence, à notre sens, la part que prend celui-ci à la construction du récit.
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Madame S. a 31 ans. Elle vient consulter dans le service de neurologie (clinique du Sommeil) pour insomnies persistantes. Au début de l’entretien elle parle des différents médicaments qui lui ont été prescrits depuis dix ans et décrit des insomnies « sévères ». Ce premier extrait commence au moment où le psychologue recentre l’entretien sur la consommation de médicaments psychotropes.
Comme on le voit, la patiente commence par déployer la configuration narrative du drame en s’appuyant sur la simultanéité de l’apparition des insomnies et de certains des événements douloureux. Notons que, pour l’instant l’entretien reste centré sur le phénomène de l’insomnie, et va peu à peu s’en dégager.« – Et comment a commencé cette consommation de médicaments ?
– Au début, bon, j’ai eu, j’avais une vingtaine d’années, des problèmes avec mon père qui avait des problèmes de santé très, très graves. On a pensé à la maladie d’Alzheimer, on a pensé à un cancer du cervelet. Il a été en psychiatrie. Bon, il m’a écrit des horreurs, il nous a fait subir des choses qui m’ont marquée beaucoup. […] Ensuite ma mère a eu un cancer que j’ai assez mal vécu et je vivais toujours chez mes parents, j’avais été expulsée, mon père ne voulait plus de moi […]
– Oui…
– Et je n’ai pas pu rentrer chez moi prendre mes vêtements parce que mon père voulait même pas que je rentre chez moi […] Huit jours après il a été amené de force à l’hôpital psychiatrique, parce que là il était vraiment… il avait disjoncté complètement. Ensuite j’ai soigné ma mère qui avait un cancer, qui a fait de la chimio, qui a perdu tous ses cheveux. J’avais mon père qui revenait juste de l’hôpital et puis j’ai ma sœur qui a été malade. Donc j’ai soigné les trois tout en travaillant. Et puis, peu de temps après, ma sœur a eu son ami qui est mort d’un cancer et c’est moi qui ai aidé ma sœur à surmonter ça. Elle faisait que me demander d’aller à la morgue. J’ai changé toutes les affaires du mort, j’ai tout rangé pour que ma sœur le voit pas. Tout ça m’a beaucoup bouleversée et c’est à partir de ce moment-là que j’ai perdu mon sommeil. C’est tout. En fait ça été un choc émotionnel qui a duré trois ans, ça s’est étalé sur trois ans. […] Une accumulation de beaucoup de peine, de beaucoup de chagrin. […] J’ai soigné tout le monde puis en fait on n’a pas pensé et j’ai fait une dépression à ce moment là sans que ça se voie (reprend l’idée selon laquelle elle a subit un choc émotionnel…). »
Cette nouvelle question du psychologue interroge un trait de caractère que la patiente évoque pour la première fois : dans le contexte, il s’agit d’une sorte de mise entre parenthèses et du thème de l’insomnie et du thème des médicaments. Le psychologue opère alors un décentrement du récit, en reprenant l’un de ses éléments. À partir de cette question la patiente commence à parler des conséquences très pénibles de ce trait de caractère tant sur sa vie d’enfant que sur sa vie d’adulte. Nous avons là un exemple de ce que nous avons appelé le travail de la mêmeté : l’évocation d’un trait de caractère conduit à dégager une permanence de l’expérience de la souffrance psychique. Surgissent alors de nombreuses analogies notamment entre la méticulosité excessive de la petite fille face à son travail scolaire et celle de la femme adulte face à l’entretien de la maison. La patiente décrit en fait une très grande inquiétude qui, dit-elle, est sans raison : « Je devrais être heureuse, mon mari m’aime et j’ai deux petites filles adorables ». Au plan de la configuration narrative nous avons quitté la structure du drame et nous entrons dans celle de la tragédie. Ce changement va se préciser lorsque le psychologue demandera :« – Vous m’avez dit que vous avez fait une dépression sans que ça se voie…
– C’était normal que je pleure. Quand vous avez un père qui devient fou, qui vous dit des horreurs, une mère malade, crevée […] Le docteur me l’a dit : “prenez un peu de Lexomil”, quelque chose qui m’aiderait quoi. Mais en fait j’ai très mal vécu cette période et je crois que ça a été ma première dépression. […].
– Qui est toujours là ?
– Qui est toujours là. Même d’en parler, même de se confier, ça me fait rien. C’est une chose qui… j’étais pas prête. J’étais une enfant un peu trop sensible.
– Vous étiez une enfant sensible ? »
La relance du psychologue suscite une activité d’analogisation de soi (travail de la mêmeté). Le trait de caractère qui avait fondé les analogies entre l’expérience adulte et l’expérience d’enfant va, ainsi, fonder une nouvelle analogie, entre la patiente et son père cette fois. Cette analogie actualise des représentations en rapport avec le thème de la transmission et l’on peut estimer que le mythe familial du groupe d’origine est sollicité. Il propose une redistribution des places au sein de la filiation : sur les deux filles du couple parental l’une aurait hérité plus spécifiquement de la lignée paternelle et l’autre de la lignée maternelle.« – Et dans votre famille, vous en avez connu des gens comme ça, préoccupés ?
– Mon père, mon père ! Je ressemble beaucoup à mon père. Mon père est un homme très travailleur, très rigoriste […] C’est vrai qu’avec ma sœur on s’est pas trop éclatées dans notre enfance mais ma sœur était plutôt du style à ressembler à ma mère et à être un petit peu sans souci. […] Je tiens de mon père qui est un travailleur, qui a arrêté ses études à 13 ans parce que sa mère n’avait pas les moyens de lui payer ses études […] C’est un homme qui se donnait jamais de loisirs. C’est un homme qui travaillait toujours, toujours, qui est d’une intelligence prodigieuse. Malheureusement j’ai hérité de lui, de son côté travailleur acharné, perfectionniste et pas l’intelligence et la mémoire. Mais je tiens de son côté à lui, ce côté très sérieux, trop sérieux […]. »
42 La figure paternelle se manifeste alors comme un repère identitaire avec lequel la patiente entretient une relation fortement ambivalente. Tout à la fois idéalisée et probablement haïe, cette figure est, sur le plan de l’imaginaire, à l’origine d’un héritage pour le moins ambigu. Ce qu’en dit Mme S. nous donne une idée de l’ambivalence de ses sentiments à l’égard de sa propre identité.
43 Or ce n’est que dans la mesure où l’entretien suscite l’actualisation de l’ensemble de ces représentations imaginaires que nous pouvons tenter d’appréhender la signification, pour Mme S., de l’expérience de consommation de médicaments psychotropes. La première prescription ainsi que l’attitude du médecin généraliste (« prenez un lexomil ») sont en relation, pour la patiente, avec les événements douloureux qui l’ont affectée. La consommation de médicaments psychotropes semble donc authentifier la configuration narrative du drame. Cette hypothèse trouve confirmation quand le psychologue aborde l’éventualité d’entreprendre un suivi psychologique. La patiente insiste alors sur le fait qu’elle ne voit pas ce que ce suivi peut lui apporter : « Je ne vois pas en quoi parler peut me soulager. »
44 Mais surtout, alors que le magnétophone est déjà éteint, elle rajoute : « Quand monsieur C. (médecin du service de clinique du sommeil) m’a proposé de rencontrer un psychologue, je me suis dit : c’est lui (son père) qui est fou, pas moi ».
45 Ainsi, pour la patiente, la rencontre avec le psychologue s’inscrit dans la configuration narrative de la tragédie et, sur le plan de l’imaginaire, réactualise son identité d’héritière d’une transmission psychique menaçant de se réduire à la part haïe de l’héritage. Le conflit entre deux récits de soi, deux identités narratives, éclaire la signification que prend, pour Mme S., la prise en charge de la souffrance par le traitement médical. Sur le plan imaginaire, poursuivre ce traitement consiste pour elle à authentifier une identité narrative coûte que coûte tout en invalidant l’autre. Quant à l’hypothèse de l’inconscient, elle permet de supposer que la consommation de ces médicaments, ininterrompue depuis dix ans et en grande partie inefficace pour soulager son insomnie, entretient une solution de compromis, dans le contexte d’un conflit épuisant entre ce que Mme S. doit être et ce qu’elle pense n’avoir pas le droit d’être.
Conclusion
46 Les premiers résultats de notre recherche montrent clairement que parler de soi et de sa souffrance psychique, au cours d’une expérience de consommation de médicaments psychotropes, c’est à la fois parler des autres en tant qu’autres affectant le soi, mais c’est aussi parler des autres en tant que semblables à soi. Dès lors, les représentations d’appartenance à un groupe familial et à une généalogie se trouvent mobilisées. L’identité du sujet s’enracine dans ces deux pôles de l’expérience de soi et son imaginaire, confronté à l’énigme de la souffrance psychique, construit des récits qui lui permettent de s’en donner une représentation apaisante et acceptable, face aux exigences du surmoi et de l’idéal du moi.
47 La prescription et la consommation de médicaments psychotropes semblent venir s’inscrire au sein de cette structure de l’identité selon deux axes différents. D’une part elles disent au sujet quelque chose de son caractère, et en cela prennent la signification d’une attribution d’identité et le discours de nos patients tend à montrer qu’il s’agit avant tout d’une « identité négative », une faiblesse de caractère. D’autre part la prescription et la consommation de médicaments psychotropes authentifient le récit de soi que construit l’imaginaire du sujet. En cela elles semblent bien participer à une sorte de clôture de ce récit et contribuer ainsi à maintenir le sujet dans une représentation de son identité relativement figée.
48 Disant cela, et plutôt que de dénoncer tout uniment la prescription de médicaments psychotropes, nous souhaitons attirer l’attention sur les conséquences possibles d’une forme de prise en charge de la souffrance psychique qui ignore toute représentation dynamique de la vie psychique. En l’absence d’accompagnement psychologique, et sous sa forme actuelle, la prescription de médicaments psychotropes repose avant tout sur l’idée d’un retour possible à un état de bien-être antérieur. Elle induit par conséquent une conception figée de l’identité humaine au détriment d’une conception selon laquelle celle-ci se nourrirait du changement et donc du devenir. Son « cadre symbolique » se révèle ainsi opposé à celui de la plupart des prises en charges psychothérapeutiques, modernes aussi bien que traditionnelles, qui ne conçoivent généralement pas l’amélioration de l’état psychique indépendamment de l’expérience du devenir autre.
Bibliographie
- Cohen, D. 1994. Production, promotion, prescription et consommation des médicaments psychotropes : inventaire des recherches en sciences humaines, 1988-1993, Rapport pour la Mission interministérielle recherche et expérimentation (mire), Paris.
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Mots-clés éditeurs : conflits intrapsychiques, écit, édicaments psychotropes, inconscient, recherche clinique
Date de mise en ligne : 01/10/2005
https://doi.org/10.3917/cm.065.0291