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Article de revue

La diabolisation des Juifs : fonction d’une fiction

Pages 121 à 137

Citer cet article


  • Zafrani, A.
(2022). La diabolisation des Juifs : fonction d’une fiction. Cités, 91(3), 121-137. https://doi.org/10.3917/cite.091.0121.

  • Zafrani, Avishag.
« La diabolisation des Juifs : fonction d’une fiction ». Cités, 2022/3 N° 91, 2022. p.121-137. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cites-2022-3-page-121?lang=fr.

  • ZAFRANI, Avishag,
2022. La diabolisation des Juifs : fonction d’une fiction. Cités, 2022/3 N° 91, p.121-137. DOI : 10.3917/cite.091.0121. URL : https://shs.cairn.info/revue-cites-2022-3-page-121?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cite.091.0121


Notes

  • [1]
    Bernard Lazare, Le Fumier de Job, Paris, Éditions Circé, 1996, p. 77.
  • [2]
    Plus précisément : « La paranoïa est l’ombre de la connaissance », in Max Horkheimer et Theodor Adorno, La Dialectique de la raison, « Éléments de l’antisémitisme », Paris, Gallimard, 1974, p. 287.
  • [3]
    Albert Camus, Métaphysique chrétienne et néo-platonisme, in Œuvres complètes, t. 1, 1931-1944, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2006, p. 1039.
  • [4]
    Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme. L’âge de la foi 1, Paris, Points, 2018 [d’après l’édition révisée et complétée, Paris, Calmann-Lévy, 1981], voir en particulier « Le siècle du diable », p. 283-332.
  • [5]
    Dominique Iogna-Prat, Ordonner et Exclure. Cluny et la société chrétienne face à l’hérésie, au judaïsme et à l’islam (1000-1150), Paris, Flammarion, coll. « Champs Histoire », 2000, 2e édition, p. 272.
  • [6]
    Ibid., p. 279.
  • [7]
    Notons que Freud en fait le motif de la persévérance de l’existence juive, mais dans un autre sens. Les Juifs ayant retourné la culpabilité de l’exil contre eux, et non pas contre Dieu par exemple ou d’autres puissances politiques, ils renoncent à l’expression de pulsions agressives stimulées par cette condition, et forgent une éthique à partir précisément de ce renoncement. Cf. L’Homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1986, p. 177. Dans cette perspective psychanalytique ce n’est pas tant l’attribution d’une culpabilité fictive qui importe, dans la mesure où elle peut servir à discipliner un comportement collectif, mais le lieu de projection et d’attribution de cette culpabilité. Dans le cas de Pierre, elle pourrait correspondre à un détournement de ses propres péchés, comme Ferenczi le décrit. Mais elle se rapproche plus d’un rejet de culpabilité tel qu’il s’exprime dans l’antisémitisme secondaire, c’est-à-dire concourant à se dédouaner du mal fait (ou qui sera fait) aux Juifs, en leur en attribuant la responsabilité. Pour l’antisémitisme secondaire, voir notamment Bruno Quélennec, « “Les Allemands ne pardonneront jamais Auschwitz aux Juifs” (Zvi Rex). Genèse, portée et limites du concept d’“antisémitisme secondaire” », in « L’antisémitisme : permanence et métamorphoses », Cités, no 87, 2021, p. 33-50.
  • [8]
    Dominique Iogna-Prat, Ordonner et Exclure, op. cit., p. 316.
  • [9]
    Ibid., p. 319.
  • [10]
    D’après le titre du livre de Heinrich Heine, qui sera repris par Freud. Voir L’Inquiétante Étrangeté, Paris, Gallimard, 1985, p. 239. Freud écrit : « Le double est devenu une image d’épouvante de la même façon que les dieux deviennent des démons après que leur religion s’est écroulée (Heine, Les Dieux en exil). »
  • [11]
    Nicole Jacques-Chaquin, « La Démonomanie des sorciers : une lecture philosophique et politique de la sorcellerie », in Yves Charles Zarka, Jean Bodin, nature, histoire, droit et politique, Paris, Puf, 1996, p. 43-70.
  • [12]
    Thomas Hobbes, Léviathan, Paris, Gallimard, 2000, p. 837. Le passage est bien plus long et présente une liste des différentes causes qui mènent à cette confusion – notamment le mélange de la philosophie grecque et de la religion. On sort donc réellement du Moyen Âge, et de l’aristotélisme qui existait comme support à la théologie et inversement. Cependant, le conflit dominicain/franciscain montre une autre cause à cette confusion permettant la libération des démons.
  • [13]
    Alain Boureau, Satan hérétique. Histoire de démonologie (1280-1330), Paris, Odile Jacob, 2004, p. 13.
  • [14]
    Voir « Les nouveaux narratifs antisémites, entretien avec Marc Weitzmann », Cités, no 87, 2021, « L’antisémitisme : permanence et métamorphoses », p. 145-157.
  • [15]
    Alain Boureau, Satan hérétique, op. cit., p. 212.
  • [16]
    Voir notamment Daniel Iancu-Agou, « Le diable et le Juif : représentations médiévales iconographiques et écrites », in Le Diable au Moyen Âge (Doctrine, problèmes moraux, représentations), Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, coll. « Senefiance », 1979, p. 259-276.
  • [17]
    Alain Boureau, L’Évènement sans fin. Récit et christianisme au Moyen Âge, Paris, Les Belles Lettres, 1993, p. 219.
  • [18]
    Éric Auerbach, Mimésis. La représentation de la réalité dans la littérature occidentale, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1977.
  • [19]
    F. Raphaël, « Conditionnements socio-politiques et socio-psychologiques du satanisme », Revue des sciences religieuses, vol. L, no 2, 1976, p. 112-156.
  • [20]
    Ibid., p. 141.
  • [21]
    Ibid., p. 153, expression que l’auteur emprunte à Joseph de Maistre.
  • [22]
    Voir Raymond Aron, Démocratie et Totalitarisme, Paris, Gallimard, 1987.
  • [23]
    Carlo Ginzburg, Le Sabbat des sorcières, Paris, Gallimard, 1992, p. 284.
  • [24]
    Lucien Lévy-Bruhl, Carnets, Paris, Puf, coll. « Quadrige », 1998, p. 248-249.
  • [25]
    Voir Léon Poliakov, La Causalité diabolique. Essai sur l’origine des persécutions. Du joug mongol à la victoire de Lénine, Paris, Calmann-Lévy/Mémorial de la Shoah, 2006.
  • [26]
    Voir notamment Johann Chapoutot, La Loi du sang. Penser et agir en nazi, Paris, Gallimard, 2014.
  • [27]
    Voir Pierre-André Taguieff, « Retour sur la nouvelle judéophobie », Cités, no 12, 2002, p. 117-134. Le texte revient dès 2002 sur le redéploiement de la diabolisation dans l’antisionisme notamment – que nous n’avons pas pu traiter ici.
  • [28]
    Il faudrait, avec la grille de lecture du renversement, envisager le renversement marxien qui fait du Dieu des Juifs, le Dieu de l’argent, dans La Question juive.

Bernard Lazare définissait notamment le malheur des Juifs à partir d’une effervescence affabulatrice à leur égard. En d’autres termes, à partir d’une source vive de narratifs dans lesquels tous les fantasmes, au sens libidinal, peuvent se loger et laisser libre cours à leurs délires de puissances contrariées. Le processus hallucinatoire de la diabolisation s’inscrit lui-même dans cette narration prolifique imaginaire et fantasmée à l’« ombre de la connaissance », ou comme son envers, au sein d’une opposition dialectique presque mécanique – si l’on suit la théorie adornienne de l’antisémitisme. Le couple raison/déraison cependant est aussi connu pour avoir été étudié par Foucault, ayant généré la possibilité d’une compartimentation de la société par le biais du normal et du pathologique. Ce faisant, on rationalisait une « grande Peur », un redoublement de l’angoisse d’être aspiré par l’abîme de la folie et de la possession. Dans une perspective similaire, nous pourrions nous demander s’il y a eu une rationalisation de la diabolisation des Juifs dans la modernité, si elle a pris les contours d’un envers d’une rationalité contre une autre, tout comme le diable existe à côté d’un dieu. Car il s’agit bien de penser en termes de corrélations et d’oppositions de puissances, mais de puissances invisibles qui avaient une place dans un monde ambiant religieux. Nous savons à quel point la diabolisation des Juifs a été l’apanage d’un antijudaïsme notamment médiéval – mais il commence déjà plus tôt dans des pratiques discursives gnostiques, nous y reviendrons…


Date de mise en ligne : 22/09/2022

https://doi.org/10.3917/cite.091.0121

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