Olivier Hanne, Les Seuils du Moyen-Orient. Histoire des frontières et des territoires, Monaco, Éditions du Rocher, 2017
- Par Célia Rouvellat
Pages 181 à 183
Citer cet article
- ROUVELLAT, Célia,
- Rouvellat, Célia.
- Rouvellat, C.
https://doi.org/10.3917/cite.075.0181
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- Rouvellat, C.
- Rouvellat, Célia.
- ROUVELLAT, Célia,
https://doi.org/10.3917/cite.075.0181
1Historien et islamologue, Olivier Hanne engage au travers de cet ouvrage une réflexion historique sur les frontières, fragiles, du Moyen-Orient. L’auteur choisit comme point de départ de l’ouvrage un fait contemporain, la prise par Daech en 2014 d’un poste frontière sur l’ancienne ligne des accords Sykes-Picot conclus après la première guerre mondiale, remettant en cause « les certitudes territoriales héritées du xxe siècle ». Pourtant, en matière de frontières et de territoires, le terme de « certitude » n’est en rien représentatif du Moyen-Orient, qui a toujours fait l’objet de multiples instabilités territoriales, voyant ses frontières constamment recomposées, ne cessant d’être redessinées, bien loin du modèle européen. Au Moyen-Orient, la frontière est un seuil, terme clé de l’ouvrage, désignant non seulement des séparations géographiques, au sol, mais (surtout) des séparations mentales entre populations d’origines ethniques et religieuses différentes. C’est pour permettre d’éclairer la situation contemporaine du Moyen-Orient, souvent expliquée (à tort) par des faits plus ou moins récents, que l’auteur nous replonge dans le temps long, à travers un peu plus de 3000 ans d’histoire, nécessaire pour comprendre l’évolution et le sens des frontières dans cette région du monde depuis l’antiquité jusqu’à l’État islamique. 140 cartes permettent aux lecteurs (même les plus aguerris) de visualiser des situations géographiques particulièrement complexes, entre fractionnement, recomposition, enchevêtrement de territoires et de frontières.
2Dans un premier chapitre, l’auteur revient sur « l’enfance des marges », retraçant la lente et difficile construction des frontières dans une période allant du ive millénaire jusqu’au viie siècle avant J.-C. L’historien revient sur les multiples tentatives de constructions territoriales ou impériales qu’a connu le Moyen-Orient en analysant les multiples formes de proto-frontières. La naissance d’une culture de la frontière est mise en lien avec la naissance de la cité. Dans un souci de défense et de sécurité vis-à-vis des groupes ennemis extérieurs, les cités se sont fortifiées, délimitant l’espace en édifiant des lignes de fortifications, des bornes, notamment des digues-fossés. On constate que dès l’antiquité une certaine gestion de la frontière apparaît entre deux types de population : une population sémite, qui transporte avec elle la frontière, et des populations indo-européennes, profondément territorialisées, érigeant la frontière en une donnée intouchable, non mouvante. Cette confrontation aboutit à des oppositions de mentalités, dont l’héritage se fait encore sentir aujourd’hui, d’où notamment l’un des grands intérêts du livre.
3Le second chapitre examine une période partant du sixième siècle avant J.-C. jusqu’au sixième siècle après J.-C., où le Moyen-Orient semble caractérisé par une certaine permanence, celle d’une bipolarité dans une région coupée entre un Orient de l’ouest romain ou byzantin et un Orient de l’est, perse. Malgré des tentatives d’unification, de la part de puissances étrangères (celle d’Alexandre le Grand ne durera qu’un temps), ces deux empires se font face et s’affrontent dans une zone intermédiaire qui devient enjeu d’affrontement et de conflit : la vallée du Tigre et de l’Euphrate.
4L’apparition de l’islam, étudiée dans un troisième chapitre, donnera pourtant l’impression d’un Moyen-Orient unifié. En réalité, cette unification se voit qualifiée par l’auteur de mirage, puisque dès sa naissance au viie siècle, l’islam est parcouru par des tendances centrifuges qui ne permettent en aucun cas d’établir une unification territoriale. Le Moyen-Orient islamique est en outre fragmenté : particularismes, émiettement local, révoltes et violences entre musulmans l’emportent sur l’unité califale qui s’avère être une pure fiction. Et, si certains mouvements prétendant à la réforme et à la réunification réussissent à percer par moment, ils ne parviennent à s’imposer sur la longue durée si bien que le Moyen-Orient ne connait pas d’harmonie politique autour du calife.
5Le chapitre quatre est consacré à l’époque moderne marquée par la puissance ottomane. Bien que la population de l’empire soit musulmane, ce dernier n’est toutefois pas unifié puisqu’un affrontement binaire, qui d’ailleurs repasse toujours par le même endroit soit la vallée du Tigre et de l’Euphrate (l’ouvrage nous permet de comprendre que les conflits se cristallisent bien souvent dans des zones récurrentes) se joue entre un empire ottoman sunnite à l’ouest et persan, chiite, à l’est. Pourtant l’empire ottoman va se voir bouleversé par l’intervention des puissances européennes. Ces dernières cherchent à mettre la main sur l’économie (l’ouverture économique profite aux littoraux du sud), sur le commerce (installation de comptoirs étrangers ; ouverture du canal de Suez), sur la culture et les territoires, si bien que le Moyen-Orient devient un espace géostratégique européen majeur. Cette ingérence européenne, qui sera une constante tout au long du xixe siècle, va déstabiliser l’empire ottoman, « contraint » de se moderniser davantage sur le modèle européen, exacerbant ainsi d’autres fractures internes. Car en réalité, l’ouverture à l’Europe ronge l’empire ottoman, entrainant une « redéfinition de sa nature même ». L’influence européenne impacte la fondation politique de l’empire et ira jusqu’à précipiter sa chute en important de nouveaux concepts d’organisation politique, tels les concepts d’État nation ou de patriotisme, difficilement transposables à des communautés dont les territoires sont mouvants et hétérogènes.
6C’est d’ailleurs un constat repris dans un dernier chapitre intitulé « Les bornes de la nation ». Si des États modernes se sont constitués, l’auteur revient sur l’échec de la nation dont personne n’a jamais su trouver les bornes et explique que la question nationale peine à s’incarner dans un Moyen-Orient pluriel. Afin d’instaurer un climat de paix durable, il propose au sein d’une conclusion, de cesser le retour à l’État et aux découpages, mais de retourner aux anciennes conceptions locales du pouvoir, et à des modes de gouvernement qui ne passeraient pas par le modèle européen (notamment aux systèmes de hiérarchies intermédiaires qui respecteraient davantage les identités et les seuils). Moins il y aura d’ingérence étrangère, mieux les populations pourront retrouver une architecture qui leur correspond.