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Compte rendu

Johann Chapoutot, La Révolution culturelle nazie, Paris, Gallimard, coll. « Nrf », 2017

Pages 171 à 176

Citer cet article


  • Godin, C.
(2017). Johann Chapoutot, La Révolution culturelle nazie, Paris, Gallimard, coll. « Nrf », 2017. Cités, 71(3), 171-176. https://doi.org/10.3917/cite.071.0171.

  • Godin, Christian.
« Johann Chapoutot, La Révolution culturelle nazie, Paris, Gallimard, coll. “Nrf”, 2017 ». Cités, 2017/3 N° 71, 2017. p.171-176. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cites-2017-3-page-171?lang=fr.

  • GODIN, Christian,
2017. Johann Chapoutot, La Révolution culturelle nazie, Paris, Gallimard, coll. « Nrf », 2017. Cités, 2017/3 N° 71, p.171-176. DOI : 10.3917/cite.071.0171. URL : https://shs.cairn.info/revue-cites-2017-3-page-171?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cite.071.0171


Notes

  • [1]
    Il est parfois attribué à Baldur von Schirach, le chef des Jeunesses hitlériennes.
  • [2]
    L’analogie avec le salafisme est frappante : même fantasme de pureté des origines, même haine de la modernité, même forclusion de l’Histoire en tant que passé irréversible, même rêve de purification, même utilisation des technologies les plus actuelles, sans oublier l’antisémitisme.
  • [3]
    « Nous avons effacé l’année 1789 de l’histoire allemande », proclame avec fierté Goebbels dans un discours radiodiffusé le 1er avril 1933.
  • [4]
    On voit en quoi l’idée, ressassée, de Heidegger, selon laquelle la philosophie est soit grecque soit allemande, est profondément nazie.
  • [5]
    Ici, l’inspiration nietzschéenne est évidente. La meilleure illustration du modèle grec que s’est efforcé de faire revivre le nazisme n’est pas tant à chercher du côté de la statuaire néoclassique d’Arno Brecker que de celui du cinéma, et en particulier du préambule du film tourné par Leni Riefenstahl sur les Jeux olympiques de Berlin de 1936, justement intitulé Olympias (Les Dieux du stade en français).
  • [6]
    C’est parce que Platon rejetait la liberté et l’égalité, qui sont les deux valeurs rectrices de la démocratie, que Karl Popper, dans La Société ouverte et ses ennemis, en a fait l’un des philosophes qui ont ouvert la voie au totalitarisme contemporain.
  • [7]
    Là encore, on ne manquera pas de voir un point commun avec le totalitarisme islamiste : rejet de la singularité de l’individu et rejet corollaire de l’humanité universelle au nom de la particularité de la communauté. Haine du moi et du nous tous au profit du seul nous.
  • [8]
    Johann Chapoutot n’évoque pas le cas Nietzsche, déjà bien documenté, dans son ouvrage.
  • [9]
    À ceux qui se sont crus autorisés par cet usage nazi de Kant à « déceler » chez ce philosophe des prolégomènes à tout nazisme futur, répercutant ainsi le contresens commis par les nazis eux-mêmes sur le devoir (autonome et rationnel chez Kant, absolument hétéronome et irrationnel chez les nazis), Johann Chapoutot rappelle deux faits. Lors du procès de la Rose blanche, Kurt Hubert, qui avait été professeur de philosophie de Sophie Scholl, et inculpé, a justifié devant ses juges son activité de résistant en citant Kant et son impératif catégorique. Après la guerre, un autre professeur de philosophie, Julius Ebbinghaus, à qui Hans Jonas avait demandé où il avait épuisé l’énergie qui lui avait permis de résister à ce régime pendant tout ce temps (à la différence de Jonas, il était resté en Allemagne), a répondu : « Tu sais, sans Kant, je n’aurais jamais pu. »
  • [10]
    Pour les nazis, le véritable propriétaire de la terre est la communauté du peuple.
  • [11]
    Les valeurs ont été renversées, il s’agit donc pour les nazis de renverser le renversement. Ici encore, un certain écho de Nietzsche est perceptible.
  • [12]
    Issus de milieux chrétiens, les dirigeants nazis concevaient une haine inexpiable envers le christianisme (« La plus grande peste qui pouvait nous frapper au cours de l’histoire », déclarait Himmler). En revanche, ils avaient pour l’islam une certaine admiration car cette religion encourage les hommes au combat et leur permet de mourir heureux.
  • [13]
    Himmler disait que le mariage monogamique était une œuvre satanique de l’Église catholique.

1 « Quand j’entends le mot “culture”, je sors mon revolver » : non seulement ce mot, célèbre, attribué à Goebbels [1], est apocryphe, mais il constitue un véritable contresens sur la Weltanschauung du national-socialisme. Autant les nazis avaient du mépris pour la Zivilisation, universelle et abstraite, identifiée au raffinement décadent et au matérialisme, autant ils vénéraient la Kultur concrète et vivante, ancrée dans le territoire et renvoyant au monde de l’esprit. Car, aussi surprenant que cela puisse paraître, alors qu’elle était appuyée sur un naturalisme radical, dont le racisme était l’immédiate expression, l’idéologie nazie se concevait comme un « idéalisme ».

2 On parle volontiers de « révolution conservatrice » pour désigner les bouleversements voulus et réalisés par les différents fascismes des années 1920-1940 en Europe. Mais cet oxymore ne traduit pas la nature de ces bouleversements, et risque d’induire un autre contresens. Les nazis n’étaient pas du tout des conservateurs, ils étaient de vrais révolutionnaires, seulement leur révolution, à l’opposé de la « Grande Révolution culturelle prolétarienne » chinoise (l’événement auquel on pense lorsque l’on parle de « révolution culturelle »), n’entendait pas faire de n’importe quel passé table rase. Le passé que le nazisme voulait balayer était celui, presque deux fois millénaire, qui avait selon eux recouvert la communauté archaïque des origines, la communauté des Nordiques et des Germains dans des temps d’avant le judéo-christianisme corrupteur prolongé par l’universalisme des Lumières et des révolutions modernes. L’une des singularités du nazisme aura été de faire revivre une Origine mythifiée par le moyen des techniques les plus modernes [2].

3 Ce désir de retour à l’Origine est révolutionnaire au sens premier, astronomique, du mot : lorsqu’une planète a parcouru entièrement sa trajectoire, pour revenir à un point déterminé de son orbite, on dit qu’elle a accompli une révolution. La révolution nazie, contre les révolutions modernes, tant honnies [3], entendait également retrouver ce sens des origines. Elle était, en quelque sorte, une révolution d’avant la révolution.

4 Dans son ouvrage, La Révolution culturelle nazie, l’historien Johann Chapoutot ne traite pas de l’ensemble des rapports du nazisme avec la culture, ni de l’ensemble de la politique culturelle nazie. Il ne parle, par exemple, pratiquement pas de l’art ni de littérature. Il est vrai que sur la question nous disposons d’une bibliographie déjà abondante. L’intérêt et l’originalité de son travail tiennent au fait qu’il est centré, d’une part, sur la philosophie et, d’autre part, sur la pensée des nazis en matière juridique, étudiées non pas à travers des « grands auteurs » déjà bien connus comme Ernst Jünger, Heidegger ou Carl Schmitt, mais par le prisme des publications et des déclarations des responsables politiques et des idéologues du régime, dont les idées étaient diffusées auprès de l’ensemble de la population par le biais des journaux à grand tirage, des manuels scolaires, ou des revues destinées à telle catégorie, comme les SS. Le nazisme était une fantasmatique, mais, comme toute fantasmatique, il avait sa logique.

5 Parmi les grands philosophes de la tradition, deux ont été particulièrement utilisés par les nazis : Platon et Kant. La manipulation du premier nous est plus facile à comprendre que celle du second. Les nazis, qui « jouaient » Athènes contre Jérusalem et la Rome antique contre la Rome catholique, étaient convaincus que les Grecs et les Romains étaient d’origine germanique car, dans leur vision hallucinée de l’Histoire, seuls les Nordiques, les Aryens pouvaient bâtir une culture [4]. La Grèce antique, c’est la célébration du corps naturel qui n’a pas été encore souillé par le poison du péché chrétien [5]. Quant à Platon, il est utilisé, c’est-à-dire manipulé par les nazis pour deux raisons. D’une part, à cause de son « idéalisme ». Contre le « matérialisme » incarné par les juifs, les nazis parlent beaucoup d’idéal et d’idéalisme pour se justifier. Ensuite, c’est la philosophie politique de Platon qui les intéresse à cause de son rejet radical de la démocratie, et de sa conception holistique, organiciste et hiérarchique de la société [6]. Contre la particularité de la Cité autarcique idéale, le cosmopolitisme stoïcien, comme tout universalisme ultérieur systématiquement associé aux juifs (l’ineptie de la fraternité chrétienne, l’absurdité de l’idée de droits de l’homme et des valeurs de 1789) aura représenté aux yeux des nazis à la fois l’expression et le facteur de la dégénérescence de la race, c’est-à-dire du mélange des races. Avec le stoïcisme, les nazis auront rejeté les deux négations de leur particularisme communautaire racialement pur : l’individu et l’humanité [7].

6 Kant a été l’autre grand philosophe utilisé, et radicalement défiguré par les nazis [8]. Le fait qu’il était natif et habitant de Königsberg, dans cette Prusse orientale conquise par les chevaliers Teutoniques, précurseur du grand élan nazi vers les terres russes, a pu jouer un certain rôle. Plus profondément, Johann Chapoutot montre que la référence à Kant faite par Eichmann lors de son procès, et que Hannah Arendt a rendue célèbre, n’a pas été une simple ruse de la part du maître d’œuvre de la Solution finale mais s’inscrit dans un contexte culturel dans lequel l’impératif catégorique kantien (« Agis toujours de telle manière que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle ») était connu, et invoqué de manière récurrente. Seulement, pour les nazis, « l’universel » ne valait que pour la particularité de leur prétendue race et de leur politique. Lorsque Hans Frank, le gouverneur général de la Pologne, déclare que : « L’impératif catégorique de l’action dans le IIIe Reich est : Agis de telle sorte que le Führer, s’il prenait connaissance de ton acte, l’approuverait », il est absolument convaincu qu’il n’existe aucune différence entre cette formulation aberrante et le véritable impératif kantien [9].

7 C’est justement parce que le droit romain promeut à la fois l’individu et l’universalisme abstrait, que le droit germanique, qui est son antithèse, parce que lui seul défend les intérêts exclusifs de la communauté, doit prévaloir de manière exclusive selon les nazis. Le droit romain est matérialiste, donc juif, car il détache le sang (Blut) du sol (Boden), et fait de la terre une marchandise livrée au commerce et à la spéculation [10]. « Blut und Boden » : dans le slogan nazi, le und qui relie les deux termes est aussi important que ceux-ci. Peuple errant, voué à une extermination conçue de manière biologique comme une mesure prophylactique, le juif cosmopolite est un parasite qui n’a rien à voir avec l’humanité. Dans l’imaginaire nazi, l’encre, qui est le produit de l’intellect abstrait, et dont se servent les juifs pour renverser les valeurs véritables, est le poison qui cherche à souiller et à détruire le sang germanique, car, incapables de bâtir une culture, ils ne peuvent que contaminer et subvertir les autres [11].

8 L’un des éléments les plus intéressants du livre de Johann Chapoutot, parce que probablement le moins connu, est la description du projet polygamiste des nazis. Selon leur interprétation obsessionnellement monocausale, la monogamie est une invention juive, et chrétienne [12] par voie de conséquence, destinée à épuiser le sang nordique [13]. Seule la polygamie serait susceptible d’assurer aux femmes leur plein rendement reproducteur. Les années de guerre passant, avec leurs prélèvements de plus en plus lourds en vies allemandes, ce projet sera toujours plus présent dans les articles et les conversations des responsables nazis, sans qu’ils aient eu le temps de le mettre à exécution. En revanche, ils auront eu le temps d’accorder aux enfants illégitimes l’égalité avec les enfants nés au sein du mariage, chose que leur refusaient résolument la morale chrétienne et le Code civil.

9 On voit, à travers ce dernier exemple, mais bien d’autres pourraient appuyer la même idée, à quel point le qualificatif de « réactionnaire » convient mal à un mouve­ment et à une politique comme le nazisme, lequel ne fait pas que s’inscrire dans la modernité qu’il combat, mais prend appui sur elle.


Date de mise en ligne : 07/09/2017

https://doi.org/10.3917/cite.071.0171