Jean-Michel Ducomte et Pierre Tournemire (dir.), La Laïcité. Des combats fondateurs aux enjeux d’aujourd’hui, Actes du colloque de la Ligue de l’enseignement, Éditions Privat, coll. « Le comptoir des idées », 2016
- Par Christian Godin
Pages 175b à 198b
Citer cet article
- GODIN, Christian,
- Godin, Christian.
- Godin, C.
https://doi.org/10.3917/cite.070.0175b
Citer cet article
- Godin, C.
- Godin, Christian.
- GODIN, Christian,
https://doi.org/10.3917/cite.070.0175b
Notes
-
[1]
Au sein de la Ligue, il y a une mission « laïcité », signe que le sens de sa mission ne va plus du tout de soi. Dans un article publié le 14 novembre 2016 sur Mediapart, Charles Conte reproche à l’essayiste Caroline Fourest (qui attaque la Ligue de l’enseignement assez rudement et très justement dans son Génie de la laïcité, publié chez Grasset en 2016), de n’avoir trouvé ses informations que sur Internet sans se donner la peine de prendre connaissance des « travaux » de la Ligue. Or, le colloque sur la laïcité, publié dans ce livre dont on lit présentement la recension, confirme en tout point, comme on le verra, l’analyse critique de l’essayiste.
-
[2]
Guy Haarscher, Comme un loup dans la bergerie. Les libertés d’expression et de pensée au risque du politiquement correct, Paris, Éditions du Cerf, 2016. Guy Haarscher analyse, entre autres, la façon dont, en 1993, le projet de monter la pièce de Voltaire, Le Fanatisme ou Mahomet le Prophète, avait tourné court sous la pression exercée par Tariq Ramadan sur les autorités genevoises au nom du respect dû à tous.
-
[3]
L’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen stipule : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. » L’incise « même religieuses » signifie que la liberté de conscience ne concerne pas seulement les opinions religieuses.
1 Fondée en 1866, la Ligue de l’enseignement s’était toujours fait connaître par ses combats progressistes en faveur de l’instruction publique et de la laïcité. Or, en octobre 2015, elle n’a rien trouvé de mieux pour commémorer son 150e anniversaire que d’inviter à un colloque consacré à la laïcité les seuls partisans d’une laïcité dite « ouverte » ou « plurielle », adversaires d’une laïcité dite « d’interdiction » [1]. Nul n’est besoin d’être grand clerc pour savoir quels voiles se cachent derrière ces termes. Ainsi a participé à cette manifestation Malika Hamidi, directrice générale de l’European Muslim Network, l’officine salafiste de Tariq Ramadan, dont la devise est « Europe is our future », mais pas Henri Pena-Ruiz, ni Catherine Kintzler, ni même le très accommodant Jean Baubérot. La Ligue de l’enseignement actuelle a bien raison de se méfier de la philosophie et de l’histoire, seule désormais l’idéologie l’intéresse. C’est pourquoi pour son « colloque » (comment éviter les guillemets ?), elle a remplacé les professeurs par des journalistes et les savants par des militants. Edwy Plenel aura donc une tribune pour réitérer la thèse absurde qu’il a défendue dans son essai Pour les musulmans, que l’« islamophobie » d’aujourd’hui est analogue à l’antisémitisme de l’entre-deux-guerres. Les anciens bouffeurs de curés, en effet, sont devenus adulateurs d’imams. Ce n’est ni de pensées ni de connaissances que l’idéologie a besoin, mais de convictions.
2 Dirigée par Nadia Bellaoui, sa secrétaire générale depuis juin 2016 (elle est également présidente du Mouvement associatif et membre du Conseil économique et environnemental – le cumul n’est pas l’apanage des politiques), la Ligue de l’enseignement est une immense organisation dont le grand public méconnaît la force et le pouvoir. Regroupant près de 30 000 associations locales, représentant plus d’un million et demi d’adhérents, employant plusieurs milliers de salariés (dont plusieurs centaines d’enseignants bien heureux de n’avoir plus à enseigner), la Ligue de l’enseignement gère les œuvres sociales de l’Éducation nationale et nombre de colonies de vacances. Cette grande organisation progressiste connaît aujourd’hui une dérive dont les premiers symptômes sont apparus à la fin des années 1980, une déchéance semblable à celle dont ont été victimes consentantes la Ligue des droits de l’homme et le MRAP. Une même langue de bois vert y est en effet parlée. La Ligue de l’enseignement a combattu avec détermination la loi contre les signes religieux à l’école, en 2003 et 2004, puis, en 2010, la loi contre le voile intégral dans l’espace public. Son schibboleth est la « diversité » – comme si la France avait attendu les musulmans pour être diverse !
3 Sous la Troisième République, la Ligue de l’enseignement avait consacré toutes ses forces à travailler à l’unité de la nation, en favorisant une langue et une culture françaises, aux dépens des langues et des cultures régionales. Elle a, évidemment, parfaitement le droit de défendre aujourd’hui une conception inverse de la nation, ce colloque commémoratif aurait été l’occasion de s’expliquer sur ce point important, mais le problème a été soigneusement esquivé. À l’instar du Parti communiste chinois, qui a conservé son nom bien qu’il mène une politique opposée à celle qui lui avait donné naissance et raison d’être, la Ligue de l’enseignement fête son anniversaire avec des individus qui, dans le fond de leur cœur, sont hostiles à la nation, à la république, à la démocratie et à la laïcité. Bien entendu, cette hostilité est frappée d’un vigoureux déni. Contrairement à ce que prétend Edwy Plenel, qui reprend là une formule de Jaurès, il n’y a pas d’« imaginaire commun » dans la France d’aujourd’hui, mais des histoires conflictuelles, des mémoires en guerre et des projets incompatibles. Pour ne prendre qu’un exemple d’interprétation perverse : à la suite des attentats islamistes de novembre 2015, à Paris, la Ligue a adressé un message de solidarité aux familles des victimes, et écrit dans son communiqué : « Nous devons être unis et résister au piège de la peur et son escalade de violences. » Ainsi la peur n’est-elle qu’un « piège », et de plus, c’est elle qui fait monter la violence !
4 Cette thématique de la « diversité », qui rabat la laïcité sur la tolérance et lui fait perdre de ce fait une bonne partie de son sens, a pour fonction de camoufler les contradictions irréductibles entre ceux qui entendent islamiser l’espace public et ceux qui tiennent, pour des raisons de concorde, à la neutralité de cet espace en matière de religion. Le fondamentalisme du salafisme et des Frères musulmans, dont on sait, grâce à une enquête récente, qu’il a pouvoir sur la moitié des jeunes de moins de 25 ans issus de l’immigration arabo-musulmane, ne peut qu’être l’ennemi radical des valeurs républicaines, dont la laïcité fait partie. Il peut prendre la forme brutale de l’intégrisme, lequel peut déboucher sur le terrorisme. Mais il préfère s’avancer masqué, et telle est la stratégie de l’European Muslim Network, stratégie que Guy Haarscher, dans un remarquable essai récemment publié, appelle celle du « loup dans la bergerie [2] ». Aujourd’hui, tous les fondamentalistes d’Europe se disent partisans de la démocratie et de la république, de la liberté et de l’égalité, de la tolérance et de la laïcité. Leurs idiots utiles, qui prolifèrent dans les médias et les organisations comme la Ligue de l’enseignement, les croient, ou font mine de les croire. La stratégie consistera à détourner le sens des termes et des valeurs. Ainsi la liberté de conscience, qui est celle de croire et de ne pas croire [3], est-elle confondue avec la seule liberté de croyance. D’une pierre deux coups : le loup fondamentaliste a revêtu les oripeaux de la liberté dans la bergerie laïque, et ceux qui le révèlent sont dénoncés comme des ennemis de la liberté. Ainsi la laïcité n’est-elle plus la neutralité en matière religieuse mais la « religion des incroyants », une expression particulièrement infâme car, par-delà son absurdité (quel est le culte des incroyants ? leur livre sacré ? leur cérémonial ? leur tenue vestimentaire ?…), elle laisse entendre que nous sommes en présence d’une nouvelle guerre de religion, entre ceux qui ont une religion (spécialement l’islam) et ceux qui n’en ont pas. Quant à ceux qui émettent des réserves sur la consistance d’un « féminisme musulman », autre cheval de guerre et de Troie de la Ligue de l’enseignement, ils seront renvoyés à leurs préjugés de mâles dominants occidentaux – un double pléonasme. Le sous-titre de ce livre n’aurait pas dû être Des combats fondateurs aux enjeux d’aujourd’hui, mais « Des combats fondateurs à l’actuelle entreprise de démolition ».
5 Christian Godin