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Article de revue

Portrait de M. Debord en « Trésor national »

Pages 99 à 107

Citer cet article


  • Pinchard, B.
(2014). Portrait de M. Debord en « Trésor national » Cités, 58(2), 99-107. https://doi.org/10.3917/cite.058.0099.

  • Pinchard, Bruno.
« Portrait de M. Debord en “Trésor national” ». Cités, 2014/2 n° 58, 2014. p.99-107. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cites-2014-2-page-99?lang=fr.

  • PINCHARD, Bruno,
2014. Portrait de M. Debord en « Trésor national » Cités, 2014/2 n° 58, p.99-107. DOI : 10.3917/cite.058.0099. URL : https://shs.cairn.info/revue-cites-2014-2-page-99?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cite.058.0099


Notes

  • [1]
    Je cite toujours l’édition Quarto des Œuvres de Debord, ici pp. 222 b-223 b.
  • [2]
    Cette restriction n’empêche pas d’adopter intégralement la fameuse définition du situationnisme : « L’Internationale situationniste s’est imposée dans un moment de l’histoire universelle comme la pensée de l’effondrement d’un monde », in « Thèses sur l’Internationale situationniste et son temps », § 1, éd. Quarto, p. 1088.
  • [3]
    « Notes sur la question des immigrés », éd. Quarto, 1985, p. 1592.
  • [4]
    « Rapport sur la construction des situations », éd. Quarto, 1957, p. 325.
  • [5]
    « Prolégomènes à tout cinéma futur », éd. Quarto, p. 46.
  • [6]
    « In girum… édition critique », éd. Quarto, p. 1786.
  • [7]
    « Guy debord, IN GIRUM… : un homme qui ne cède pas, par Alain Badiou », éd.?Quarto, p. 1444.
  • [8]
    Ed. Quarto, p. 1869.
  • [9]
    Dans « Pourquoi le Lettrisme », qui date de 1955, Debord évoque « les agonies véreuses et théosophiques de certains mouvements émancipateurs de naguère », éd. Quarto, p. 195.
  • [10]
    « Critique de la séparation », éd. Quarto, p. 553.
  • [11]
    « Guy Debord, son art et son temps », éd. Quarto, p. 1876.
  • [12]
    « Après tout, c’était la poésie moderne, depuis cent ans, qui nous avait menés là. Nous étions quelques-uns à penser qu’il fallait exécuter son programme dans la réalité ; et en tout cas ne rien faire d’autre. », Panégyrique I, éd. Quarto, p. 1666.
  • [13]
    La société du spectacle, § 204.
  • [14]
    La société du spectacle, § 210.
  • [15]
    La société du spectacle, § 205.
  • [16]
    Jacques Rancière, Le Spectateur émancipé, Paris, La Fabrique, 2008.
  • [17]
    Jacob Rogozinski et Michel Vanni, Dérives pour Guy Debord, Paris, Van Dieren, 2011.
  • [18]
    Entre autres, Philippe Sollers, Fugues, Paris, Gallimard, 2012.
  • [19]
    J’ai le plaisir d’informer le public de la parution imminente d’un Don Quichotte « critique » de Michel Onfray.
  • [20]
    Guy Debord, « Les erreurs et les échecs de M. Guy Debord par un Suisse impartial », in Guy Debord, un art de la guerre, Bibliothèque nationale de France/Gallimard, Paris, 2013, p. 212, a.
  • [21]
    « Les erreurs et les échecs… », op. cit., p. 213 b.
  • [22]
    On lit dans une lettre à Gil J Wolman, ce double jugement sur le lettriste Isou et sur Bossuet : « J’en finis donc avec les prêches d’Isou. Leur ton à la Bossuet m’a toujours beaucoup plu parce qu’il nie le monde donné, et le méprise. Mais c’est au nom d’une transcendance presque aussi minable que Bossuet. », 1952-1953, Guy Debord, un art de la guerre, op. cit., p. 69.
  • [23]
    Guy Debord, un art de la guerre, op. cit., pp. 44-45.
  • [24]
    Panégyrique I, éd. Quarto, p. 1666. On trouve une autre citation de l’Ecclésiaste, cette fois-ci sans détournement, dans IN GIRUM… édition critique, éd. Quarto, pp. 1776-1777. Elle prend d’ailleurs la suite d’une autre tirée de Bossuet.
  • [25]
    « Les erreurs et les échecs… », op. cit., p. 212 b.

1Il n’est pas nécessaire d’avoir lancé des pavés contre la police en 68 ni d’avoir monté et descendu la rue de la Montagne Ste Geneviève pour avoir le droit d’écrire sur Debord. Mais je reconnais que j’ai un avantage sur mes prédécesseurs : Debord étant mort, je ne risque pas de voir mon article relu par le maître et réduit à servir de remplissage pour les derniers paragraphes de ses mémoires. Il était coutumier du fait, s’acharnant d’abord sur ses amis, si je me souviens bien.

2J’ai beau me moquer, je reste sérieux, mais comment parler sérieusement dans la société du spectacle ? On parle souvent de la « pensée » de Debord, mais est-elle autre chose qu’un trope ? Le trope-Debord consiste à reprendre jusqu’à la nausée le procédé jadis inventé par Lautréamont dans ses Poésies : détourner une pensée classique pour lui faire avouer son contraire. Debord venait du lettrisme et c’est de conserve avec des virtuoses comme Roubaud ou Pérec qu’il a poursuivi les suggestions hypnotiques du détournement des langues. Seulement, avec Debord, le détournement est rapidement devenu une guerre. C’est sous le signe de la guerre qu’il convient d’évaluer sa présence dans l’intelligence contemporaine.

3Le plus grand succès de cette méthode de réécriture est évidemment la première phrase de la Société du spectacle, qui reprend la première phrase du Capital de Marx et lui ajoute une profondeur proprement définitive :

4

Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.

5Debord était plus conscient que personne de son procédé : non seulement il fournit lui-même une liste de ses réécritures, mais il en précise l’enjeu théorique : réécrire pour dire autre chose, pour le dire dans le prolongement d’une pensée, sans hésiter pourtant à la déplacer, et pourquoi pas, à la corriger. Debord annonçait sa conception dès 1956 dans « Mode d’emploi du détournement » :

6

Il faut donc concevoir un stade parodique-sérieux où l’accumulation d’éléments parodiques, loin de vouloir susciter l’indignation ou le rire en se référant à la notion d’une œuvre originale, mais marquant au contraire notre indifférence pour un original vidé de sens et oublié, s’emploierait à rendre un certain sublime. […] Un mot d’ordre comme « le plagiat est nécessaire, le progrès l’implique » est encore aussi mal compris, et pour les mêmes raisons, que la phrase fameuse sur la poésie qui « doit être faite par tous [1] ».

7C’était l’époque de la première ébauche d’« un communisme littéraire. » Il n’y aurait dans ces conditions aucune pensée authentique de Debord et c’est précisément ce qui le distingue des butineurs post-modernes qui brûlent d’exister en leur nom propre. Lui se contente d’avancer dans la parole et se voue à en perpétuer le murmure anonyme. C’est pourquoi Debord n’est pas un situationniste en général, mais d’abord un situationniste de la langue française [2], je veux dire qu’il la transforme en un champ de bataille et l’ouvre à des circonstances qui en annoncent la métamorphose. Elle n’en demandait pas tant. Elle en sort renforcée et comme ragaillardie.

8Il y a un usage du français après la fin du spectacle. Cette langue que Rousseau dénonçait comme solidaire de l’ignominie spectaculaire est aussi la langue de la résistance impensable, la résistance de la grammaire à l’image, surtout quand le locuteur s’absente car jamais le français ne parle si bien que lorsqu’il parle au-delà des intentions de son auteur. La France est plus servile que sa langue. Debord l’enseigne d’une façon cinglante :

9

Les immigrés ont le plus beau droit de vivre en France. Ils sont les représentants de la dépossession ; et la dépossession est chez elle en France, tant elle y est majoritaire, et presque universelle. […] La France est assurément regrettable. Mais les regrets sont vains [3].

10Là encore, Debord est plus que moderne, il est précis. Il a fallu conquérir cette précision sur les facilités des guerres littéraires. Pris entre rivalité prolongée avec le surréalisme et nostalgies maurrassiennes, le situationnisme a eu ses manifestes et ses programmes. Ils sont rapidement lassants, ils succombent à la tyrannie des avant-gardes :

11

Nous devons tenter de construire des situations, c’est-à-dire des ambiances collectives, un ensemble d’impressions déterminant la qualité d’un moment. […] La construction de situations commence au-delà de l’écroulement moderne de la notion de spectacle [4].

12Ce programme n’est intéressant que par l’idée de spectacle. Soudain la redite des avant-gardes bifurque vers la connaissance d’une réalité incomparablement nouvelle. Debord sort des foucades subjectivistes, il naît à la seule situation vraie qu’il ne rencontrera jamais : le spectacle intégral de tout. Dès l’âge de vingt ans, il a su qu’il était appelé à créer un événement dans cette situation ultime : « Les arts futurs seront des bouleversements de situation, ou rien [5]. »

13Le cinéma de Debord apporte-t-il quelque chose à ce témoignage insigne ? Je crois qu’il a au moins la fonction de répéter sur tous les tons : circulez il n’y a rien à voir. De meilleurs films auraient pu détourner un instant les spectateurs de lire les livres de l’auteur. Debord nous a épargné ces fausses excuses. Il n’est pas Marguerite Duras qui ne sait plus si elle crie « son nom de Venise dans Calcutta désert » dans un livre ou dans un film. Chez Debord, nulle Delphine Seyring ne nous distraira du rude combat avec l’alcool et des pérégrinations nocturnes dans Paris. Il n’est pas davantage Lacan qui, dans sa Télévision, filmée dans les mêmes années, fait qu’on se barre. Les films atroces de Debord nous rivent à l’écran, en nous forçant à tendre l’oreille vers un son omniprésent. Même Goddard fixe mieux ses images pour nous infliger ses sentences. En se rendant inaudible, invisible, insupportable, Debord laisse la place à la seule parole, qui se déploie majestueusement sur les marches de l’image. Le moment est venu de se souvenir qu’il n’y a rien de plus beau que d’entendre un classique dans le noir : Leçons de Ténèbres. Debord n’est pas parmi nous parce qu’il n’est jamais redescendu de la chaire où il distille ses Oraisons funèbres.

14Je le regarde et je reste frappé par sa tête à la Coluche à qui il aura manqué la salopette — ou la moto… Oui, son faux air d’émigré italien mâtiné d’arrogance française. Italien, il l’est resté. La fondation de l’Internationale situationniste s’est faite dans un village de Ligurie, Cosio d’Arroscia, il séjourne à Florence, assez pour parler de lui-même comme de Dante : « Et moi aussi, après bien d’autres, j’ai été banni de Florence [6]. » Alain Badiou, qui voudrait bien être son ami, mais reste d’abord un impayable censeur lui reproche ses séjours multiples à Venise :

15

A l’exception des ville — Paris dont Debord annonce qu’elle n’existe plus ; Florence, dont comme Dante il fut chassé ; Venise, où tout s’achève et recommence — rien dans ce film n’est nommé des événements ou lieux majeurs de la période [7].

16Tout le monde ne peut, comme Badiou, joindre à toute heure l’être à l’événement et se tenir en permanence sur des « lieux majeurs » ! D’ailleurs le bref portrait de Venise qu’il nous inflige montre assez qu’il n’était pas fait pour prolonger l’expérience lagunaire.

17La vie de Debord s’achève sur une clairvoyance admirable. Il adresse à son éditeur un projet de couverture pour un ultime brûlot :

18

C’est une lame du tarot de Marseille. La plus mystérieuse et la plus belle à mon sens ; le bateleur. Il me semble que cette carte ajouterait, et sans devoir l’y impliquer trop positivement, quelque chose que l’on pourrait voir comme une certaine maîtrise de la manipulation ; et en rappelant opportunément toute l’étendue de son mystère [8].

19La lettre date du 27 novembre 1994. Debord se suicide le 30. Grand joueur, Debord finit par abattre sa carte ultime. Elle reste celle d’un maître en manipulation : car ce bateleur n’est pas seulement le symbole de l’économie spectaculaire-marchande, c’est évidemment Debord lui-même, mis en scène, sans doute entre l’Ermite et le Mat. Et je m’étonne de ce dernier tour qui n’aurait pas déplu à l’auteur de Nadja, dont Debord ne cesse de répéter tous les vices et le génie, de la posture inquisitoriale à la possession par la divinité de la phrase française. Debord ne cessait de prétendre rompre avec toutes les formes d’occultisme et de théosophie et voici qu’il finit une carte de Tarot à la main [9] ! « Je commence à peine à vous faire comprendre que je ne veux pas jouer ce jeu-là [10]. » Ces derniers mots de la « Critique de la séparation » ajoutent leur part d’ambiguïté : on a l’impression que Debord n’aura quitté le jeu qu’avec la vie.

20Avec tous ces retournements, Debord signe sa conception de la dialectique : « Eloge de la dialectique, tout est à rejouer [11]. » Cette capacité à rejouer jusque dans la catastrophe est peut-être le signe le plus fort que Debord transmet aujourd’hui sous le nom de Marx. Le Marx de Debord est précis, informé, mais surtout il a su s’inscrire aux cœur des dialectiques les plus profondes du Capital. Les dialectiques dites « négatives » ne tiennent pas face à Debord. Face à ces purs redoublements de scolastique, Debord est direct, définitif, épigraphique. Debord est la réponse de Paris aux négativités américaines répandues dans le monde sous le nom de Marx. Mais la négativité ne suffit pas. La vraie effectivité de la dialectique reste l’inversion. Lacan est proche. Retour à Freud, retour à Marx, Debord ici efface Althusser.

21Marx est le philosophe de l’inversion de Hegel avant d’être celui de la négation de la négation de la Révolution. Cette thèse est celle du bateleur du Quartier latin et il n’est pas sûr qu’elle ait été entendue jusque dans ses conséquences les plus paradoxales. Les techniques outrancières du lettrisme ont renouvelé les stratégies guerrières de Debord. Elles ont décuplé sa capacité à traiter paradoxalement les objets de la critique sociale. En somme c’est bien le « débordement » qui fait le génie de Debord. Villon lui dicte sa voie tout autant que Engels ou Lénine. Son marxisme recrée les solidarités entre philosophie et poésie qui sont trop absentes du théoricisme de la révolution [12]. Il y a autant de Rabelais et de Rimbaud ou de Pascal chez Debord que de savoir économique et de dictature du prolétariat. Cela ne veut pas dire qu’il y ait la moindre complaisance de Debord pour la littérature : ses insultes contre Aragon, Char ou Gracq sont là pour en témoigner. Pourtant son mécanisme critique, avant tout parodique, est d’abord un exercice littéraire, certes non pas fictionnel, mais aussi radical que ce qu’autorise la langue française dans sa tradition pamphlétaire et dénonciatrice.

22Cette obscure solidarité entre l’intelligence de la littérature et la critique de la société du spectacle reste le problème que lègue Debord et il programme un autre regard sur les pouvoirs de la dialectique, pouvoirs catégoriel certes, mais aussi programme d’écriture et de subversion par le texte. Debord s’en sera pris en passant à Barthes : le langage de la théorie critique « n’est pas un ‘degré zéro de l’écriture’ mais son renversement. Il n’est pas une négation du style, mais le style de la négation [13]. »

23Debord ne veut pas de degré zéro, il impose un degré négatif, comme Kant quand il introduit des grandeurs réellement négatives en philosophie, mais il les introduit d’abord dans le dur travail de la langue. C’est pourquoi chez lui « la négation réelle de la culture est seule à en conserver le sens [14]. » Debord a réveillé dans la langue cette nécessité du négatif, mais il a retrouvé au cœur des possibilités les plus classiques de notre mémoire ce style brisé qui défie les compromissions les mieux jouées. Il a par là tenté de mesurer une dernière fois un fait de culture à un désastre de l’histoire :

24

Dans son style même, l’exposé de la théorie dialectique est un scandale et une abomination selon les règles du langage dominant, et pour le goût qu’elles ont éduqué, parce que dans l’emploi positif des concepts existants, il inclut du même coup l’intelligence de leur fluidité retrouvée, de leur destruction nécessaire [15].

25Qu’il coule une telle fluidité mortelle dans les veines de Debord, la Seine qui a porté ses cendres s’en souvient encore.

26En 1965, Francis Ponge a publié un Pour Malherbe qui tentait de trouver un écho dans la langue des modernes d’un poète classique hautain et définitif. Il faudrait le même talent pour dire aujourd’hui Debord et tenter un « Pour Debord ». Je crains que ce soit peine perdue.

27Qui retrouvera une mémoire digne de lui dans les efforts muséographiques de la Bibliothèque nationale de France ? Elle a beau s’activer auprès d’un « trésor » national, elle ne remue que des cendres. Mais les successeurs de Debord, eux, s’y roulent. Je ne parle pas des essais qui ont fait date de Jacques Rancière [16], de Michel Vanni et Jacob Rogozinski [17], ou même de Philippe Sollers qui, après avoir fait célébré la grandeur littéraire de Dominique de Villepin et la sainteté charnelle de Catherine Millet, s’est essayé aux louanges hyperboliques de Debord [18]. Mais au moins ceux-là savent tenir un stylo. Je ne dirai rien du haut-parleur Michel Onfray qui n’a rien trouvé de mieux pour clamer son attachement à Debord que d’enfourcher l’âne de Sancho Pança dans un bêtisier qui méconnaît honteusement l’attachement filial de Debord aux rêveries extrêmes de Don Quichotte [19]. Je parle des dépouilleurs d’archives tremblants et des historiens fatigués du surréalisme. Ils ont eu entre les mains l’exposition de la BNF. Le problème, c’est qu’ils ont laissé la trace de leurs doigts sur les sous-verre.

28Olivier Assayas est le moins ridicule dans cette galerie de fonctionnaires. Il est bien trop intelligent pour avoir laissé un texte. Il se contente de propos rapportés. Car tous tremblent. Ils tremblent parce qu’il faut écrire après Debord. Ils tremblent parce qu’après la mort d’un écrivain il faut supporter son silence. Finies les vociférations, maintenant c’est le bronze de la phrase effleurée qui frémit. Et le son de Debord est tel que personne ne peut parler après lui. Debord n’est pas seulement l’auteur d’un chef-d’œuvre qui a marqué son temps, La société du spectacle, il est le forgeron d’un son unique. Et ce son fait le vide autour de lui.

29Le misérable catalogue publié par les Éditions Gallimard, déjà jauni avant même de paraître, a au moins cet avantage, il livre un inédit du suicidé. Beaucoup de pages semblent avoir disparu le soir du 24 novembre 1994 sur lequel la règle du silence prévaut, c’est bien dommage pour un auteur qui n’aimait que les informations exactes et vérifiables. Mais dans un carton, on a retrouvé un inédit qui mérite le détour. J’en retiens, à la façon de Debord, une citation presque prise au hasard :

30

Là où M. Debord a sans doute quelques qualités, ce sont justement des qualités qui l’empêchent de vivre avec son siècle ; qu’il n’a pas su et pas voulu suivre : il écrit avec force et précision, il écrit bien, il pense toujours à l’histoire, il compare… ce qui est tout simplement réactionnaire [20].

31Rarement l’aveu a été plus loin et a touché plus juste. Debord appartient évidemment à la lignée du Chateaubriand de la Vie de Rancé, celle que continuent Léon Bloy et parfois Bernanos. Philippe Murray a eu de la justesse d’esprit et de la drôlerie dans ses polémiques anti-festives, mais jamais il n’a atteint cette force de la phrase qui fait de Debord un athlète du style. Et Debord savait son pouvoir, puisque c’est lui qui réinvente pour nous cette mise en scène de sa propre écriture qui n’aurait pas déparé chez Diderot.

32On ne comprendra rien à ce destin sans voir dans quel dépouillement progressif il s’est engagé au cours des décennies de sa course créatrice et vers quel retrait de la pensée et du style il a placé ses derniers élans. Il ne s’est pas contenté de citer les classiques, pour les méditer ou les détourner, il a pratiqué l’art classique par excellence, l’art de la retraite, celui qui porta Montaigne dans sa tour et Alceste loin de Célimène. Comme eux, il n’a finalement médité que sur un crâne et, nouvelle Marie-Madeleine, il a porté toujours plus loin le goût de la flagellation et du cilice.

33Cette ascèse qui dépasse tous les pouvoirs de la négation parce qu’elle s’inscrit dans le corps propre avant de se projeter dans le corps social fait de cet homme un mort vivant de la société moderne, un Chartreux enterré vif dans le silence de sa clôture, un Job qui ne parle plus qu’à Dieu après s’être lassé des justifications du mal prodiguées par son entourage. Qu’on entende la citation de Job qui court dans ce texte chiffré :

34

Ainsi donc, il s’effacera du champ de la pensée, dans lequel déjà de son vivant, par de grands défi et de stupéfiantes surenchères, il n’a jamais réussi à occuper une véritable place. On n’a vu que son ombre vaine, et elle est passée comme l’ombre [21].

35Cette ombre est connue des familiers des grandes méditations sur la mort : elle est prononcée en latin par Chateaubriand à l’ouverture des Mémoires d’Outre-tombe : « Sicut umbra… sicut nubes », phrase dont l’Enchanteur rappelle qu’elles sont empruntées au Livre de Job. Debord achève son ultime confession inédite par une introduction spectaculaire au grand chant de mort de la littérature française et une soumission à l’ombre tutélaire de Job, personnage inclassable de la Bible, tant par la hauteur de son défi face à Dieu que par la résolution merveilleuse de son angoisse.

36Et Debord mènera si loin ce style, qui ne peut renier sa dépendance à l’égard des Sermons sur la mort de Bossuet [22], qu’il se rangera avec la même détermination sous les palinodies du Quohélet, l’Ecclésiaste de la Bible. Sur la page d’un d’atlas qui lui a appartenu, on a retrouvé le nom de tous les écrivains aimés, pays par pays [23]. En Israël, un seul nom : « Ecclésiaste ». Or c’est bien l’Ecclésiaste qu’on retrouve cité dans un passage capital de Panégyrique I. La citation du texte biblique est quasi-littérale, à quelques détournements près :

37

Un autre contempteur du monde, autrefois, qui disait qu’il avait été roi dans Jérusalem, avait évoqué le fond du problème, presque avec ces propres paroles : L’esprit tournoie de toutes part et il revient sur lui-même par de longs circuits. Toutes les révolutions entrent dans l’histoire, et l’histoire n’en regorge point ; les fleuves des révolutions retournent d’où ils étaient sortis, pour couler encore [24].

38Le sombre bandit de la littérature qui, mieux que Genêt, pouvait prétendre encore ressembler à Villon dans les rues du Paris de la Rive gauche, ne nous restera pas par ses mots d’ordre et ses promesses de brûler la Sorbonne, n’en déplaise aux nostalgiques des monômes étudiants. Certes, Debord répètera jusqu’au bout que « toute la lugubre folie de l’extravagant soulèvement nihiliste de Mai 1968 représente très fidèlement la pensée de M. Debord [25] ». Mais, ombre parmi les ombres, Debord restera parmi nous parce que, apte à traverser le pire sans perdre jamais son excessive pureté, il a su rejoindre une terre de solitude et de libre jugement dont il n’y a aucun exemple autour de lui, pas même dans le jardin dévasté de Céline. Ce réactionnaire ultime, qui est devenu vieux sans jamais renoncer au nihilisme aveuglant de sa jeunesse, s’est donné le temps de mûrir au point de devenir un sage, un samouraï, un renonçant qui a fait mieux que signer son œuvre par ses actes, il a apposé son nom au bas de la page où finit d’agoniser une civilisation née pour la parole, mais qui a rencontré l’heure de son étranglement.


Date de mise en ligne : 03/07/2014

https://doi.org/10.3917/cite.058.0099