La sociologie est une science politique
- Par Gérard Mauger
Pages 33 à 46
Citer cet article
- MAUGER, Gérard,
- Mauger, Gérard.
- Mauger, G.
https://doi.org/10.3917/cite.051.0033
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- Mauger, G.
- Mauger, Gérard.
- MAUGER, Gérard,
https://doi.org/10.3917/cite.051.0033
Notes
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[1]
Cet article est une version remaniée d’une communication présentée au colloque « Was tun mit der Erbe? Die Kombination soziologischer Diagnose und politischen Engagements im Werk Pierre Bourdieus » à Bielefeld (2-3/10/2009) et intitulée : « Tirer les conséquences. L’engagement sociologique de Pierre Bourdieu ».
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[2]
Pierre Bourdieu, « Le sociologue en question », in Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1980, p. 48.
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[3]
Ludwig Wittgenstein, Remarques mêlées, traduction française par Gérard Granel, Mauverzin, TER, 1984, p. 80 (cit. in Christiane Chauviré, « Engagement et politique chez Wittgenstein », Cités, no 38, « Wittgenstein politique », 2009, p. 25-32).
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[4]
Jacques Bouveresse, Pierre Bourdieu, savant et politique, Marseille, Agone, 2002, p. 73.
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[5]
Cf. Gérard Mauger, « Politique de l’engagement sociologique », Mouvements, novembre-décembre 2002, no 24, p. 53-59.
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[6]
Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Le Seuil, 1997, p. 10.
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[7]
Jacques Bouveresse, Pierre Bourdieu, savant et politique, op. cit., p. 27.
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[8]
Ibid., p. 100. C’est ce qu’illustre, pour le grand public, le film de Pierre Carles, La sociologie est un sport de combat.
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[9]
Ludwig Wittgenstein, Remarques mêlées, op. cit., p. 70 (cit. in Christiane Chauviré, « Engagement et politique chez Wittgenstein », art. cit.).
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[10]
Ibid., p. 79.
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[11]
Ibid., p. 78.
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[12]
Pierre Bourdieu, La Domination masculine, Paris, Le Seuil, 1998, p. 47.
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[13]
Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, op. cit., p. 206.
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[14]
Pierre Bourdieu, La Domination masculine, op. cit., p. 47. Sur ce sujet, cf. Gérard Mauger, « Sur la violence symbolique », in Hans-Peter Müller et Yves Sintomer (dir.), Pierre Bourdieu, théorie et pratique, Paris, La Découverte, 2006, p. 84-100.
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[15]
Jacques Bouveresse, Pierre Bourdieu, savant et politique, op. cit., p. 74.
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[16]
« Les obstacles à la compréhension, surtout quand il s’agit de choses sociales, se situent moins, comme l’observe Wittgenstein, du côté de l’entendement que du côté de la volonté », écrivait aussi Bourdieu (Méditations pascaliennes, op. cit., p. 17). Mais, là où, du côté des dominants, les obstacles à la volonté sont conformes à leurs intérêts (de sorte que ces intérêts peuvent être perçus comme le principal obstacle), du côté des dominés, les obstacles à l’entendement vont à l’encontre de leurs intérêts.
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[17]
Ludwig Wittgenstein, Remarques mêlées, op. cit., p. 78 (cit. in Christiane Chauviré, « Engagement et politique chez Wittgenstein », art. cit.).
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[18]
Jacques Bouveresse, Pierre Bourdieu, savant et politique, op. cit., p. 9.
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[19]
Ibid., p. 10.
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[20]
Pierre Bourdieu (dir.), La Misère du Monde, Paris, Le Seuil, 1993, p. 944.
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[21]
Pierre Bourdieu, Sur l’État. Cours au Collège de France (1989-1992), Paris, Raisons d’agir/Le Seuil, 2012, p. 218.
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[22]
Cf. Gérard Mauger, « L’Engagement sociologique », Critique, « Pierre Bourdieu », no 579-580, août-septembre 1995, p. 674-696.
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[23]
Pierre Bourdieu, « Une science qui dérange », in Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1980.
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[24]
Pierre Bourdieu, « Le sociologue en question », art. cit., p. 49.
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[25]
Sur ce sujet, cf. Isabelle Kalinowski, « Un savant très engagé », in Leçons wébériennes sur la science et la propagande, chapitre 4, p. 191-240, in Max Weber, La science, profession et vocation, traduit de l’allemand par Isabelle Kalinowski, Marseille, Agone, 2005.
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[26]
Jacques Bouveresse, Pierre Bourdieu, savant et politique, op. cit., p. 35.
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[27]
Pierre Bourdieu, « Le sociologue en question », art. cit., p. 48.
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[28]
Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon, Jean-Claude Passeron, Le Métier de sociologue, Paris, École Pratique des Hautes Études, Mouton et Bordas, 1968, p. 36.
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[29]
Jean-Claude Passeron, Le Raisonnement sociologique. Un espace non poppérien de l’argumentation, Paris, Albin Michel, 2006 [Nathan, 1991].
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[30]
Sur la rupture avec le sens commun, cf. Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon, Jean-Claude Passeron, Le Métier de sociologue, op. cit., p. 27-41.
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[31]
Pierre Bourdieu, « Une science qui dérange », art. cit., p. 24.
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[32]
Pierre Bourdieu, Sur l’État, op. cit., p. 227-228.
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[33]
Pierre Bourdieu, Leçon sur la leçon, Paris, Minuit, 1982, p. 10.
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[34]
Pierre Bourdieu, Sur l’État, op. cit., p. 292.
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[35]
S’« il n’y a de science que du caché », ce que la sociologie « découvre », en l’occurrence, n’est pas « invisible » ou ne l’est que comme « ce qui crève les yeux » (cf. Pierre Bourdieu, Leçon sur la leçon, op. cit., p. 30).
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[36]
Pierre Bourdieu, « Une science qui dérange », p. 22.
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[37]
Pierre Bourdieu, « Les intellectuels sont-ils hors jeu ? », in Questions de sociologie, op. cit., p. 62.
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[38]
Pierre Bourdieu, Leçon sur la leçon, op. cit., p. 18.
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[39]
Ibid., p. 19.
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[40]
« Le discours sur le monde social est presque toujours performatif », écrit Bourdieu (« Le sociologue en question », art. cit., p. 40).
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[41]
Pierre Bourdieu, Leçon sur la leçon, op. cit., p. 18.
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[42]
Pierre Bourdieu, « Le sociologue en question », art. cit., p. 46.
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[43]
NB : la remarque vaut pour tout énoncé qui en a les apparences…
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[44]
Pierre Bourdieu, Leçon sur la leçon, op. cit., p. 19.
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[45]
Alain Accardo, « Un savant engagé », Awal, no 27-28, 2003, p. 22. « S’il n’est de science que du caché, écrivent Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, la science de la société est, par soi, critique, sans que le savant qui choisit la science ait jamais à choisir la critique : le caché est, en ce cas, un secret, et un secret bien gardé, lors même que personne n’est préposé à sa garde, parce qu’il contribue à la reproduction d’un “ordre social” fondé sur la dissimulation des mécanismes les plus efficaces de sa reproduction et qu’il sert par là les intérêts de ceux qui ont intérêt à la conservation de cet ordre » (Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, Minuit, 1970, note 35, p. 250).
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[46]
Pierre Bourdieu, « Une science qui dérange », art. cit., p. 28.
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[47]
« Le pouvoir symbolique, c’est d’abord le pouvoir d’amener les dominés à percevoir et à décrire les choses comme ceux qui occupent des positions dominantes ont intérêt à ce qu’ils les voient et les décrivent », écrit Jacques Bouveresse (Pierre Bourdieu, savant et politique, op. cit., p. 79).
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[48]
Sur ce sujet, cf. Gérard Mauger, « Sur la violence symbolique », art. cit.
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[49]
Pierre Bourdieu, Leçon sur la leçon, op. cit., p. 21.
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[50]
Ibid., p. 26.
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[51]
Pierre Bourdieu (avec Loïc Wacquant), Réponses. Pour une anthropologie réflexive, Paris, Le Seuil, 1992, p. 168.
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[52]
« La sociologie touche à des intérêts parfois vitaux, écrit Bourdieu. Et l’on ne peut pas compter sur les patrons, les évêques ou les journalistes pour louer la scientificité de travaux qui dévoilent les fondements cachés de leur domination et pour travailler à en divulguer les résultats » (« Prologue », in Questions de sociologie, op. cit., p. 7).
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[53]
Pierre Bourdieu, « Une science qui dérange », art. cit., p. 19.
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[54]
Pierre Bourdieu, Leçon sur la leçon, op. cit., p. 20-21.
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[55]
Pierre Bourdieu, « Une science qui dérange », art. cit., p. 21.
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[56]
« Les pouvoirs intellectuels ne sont jamais aussi efficients, écrit Bourdieu, que lorsqu’ils s’exercent dans le sens des tendances immanentes de l’ordre social » (Méditations pascaliennes, op. cit., p. 11).
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[57]
Max Weber, Le Savant et le Politique, Préface, traduction et notes de Catherine Colliot-Thélène, Paris, La Découverte, 2003, p. 93.
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[58]
Cf. Isabelle Kalinowski, « La critique selon Max Weber », in Damon Golsorkhi, Isabelle Huault et Bernard Leca (dir.), Les études critiques en management. Une perspective française, Québec, Les Presses de l’Université Laval, p. 81-96. « De toutes les variétés de prophétie, écrivait Weber, la seule qui soit tout bonnement intolérable est la prophétie des professeurs » (« Der Sinn des Wertfreiheit der soziologischen und ökonomischen Wissenschaften », 1917, cit. in Isabelle Kalinowski, « La critique selon Max Weber », art. cit.). Selon Isabelle Kalinowski, ce qui était en cause pour Weber, c’était « la possibilité d’échapper à l’exercice de la domination dans la transmission d’une sociologie de la domination » (« Un savant très engagé », in Leçons wébériennes sur la science et la propagande, chapitre 4, in Max Weber, La science, profession et vocation, traduit de l’allemand par Isabelle Kalinowski, Marseille, Agone, 2005).
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[59]
« Le succès de cette formule, note Isabelle Kalinowski, fut à la mesure de son enjeu : faire de Weber l’autorité (scientifique et allemande) cautionnant (en France) le principe de non-engagement du savant » (« Un savant très engagé », art. cit.).
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[60]
Isabelle Kalinowski, « La critique selon Max Weber », art. cit., note 4, p. 82.
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[61]
Ibid., p. 82-83.
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[62]
Max Weber, « Die Objektivität sozialwissenschaftlicher und sozialpolitischer Erkenntnis » (cit. in Isabelle Kalinowski, « La critique selon Max Weber », art. cit.).
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[63]
Cf. Jacques Bouveresse, Pierre Bourdieu, savant et politique, op. cit., p. 104.
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[64]
Pierre Bourdieu, « Une science qui dérange », art. cit., p. 23.
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[65]
Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, op. cit., p. 11.
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[66]
« Pour partie par l’effet des habitudes de pensée et d’écriture […], les spécialistes trouvent plus facile et aussi plus payant, du point de vue des profits proprement académiques, de réserver les produits de leur travail pour des publications scientifiques qui ne sont lues que de leurs pareils », note Pierre Bourdieu (« Préface », Contre-Feux 2. Pour un mouvement social européen, Paris, Raisons d’agir, p. 9).
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[67]
Pierre Bourdieu, « Préface », Contre-Feux 2, op. cit., p. 9.
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[68]
Pierre Bourdieu, « Pour un savoir engagé », in Contre-Feux 2, op. cit., p. 39-40.
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[69]
Ibid., p. 40.
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[70]
Pierre Bourdieu, « Instituer efficacement l’attitude critique », in Interventions (1961-2001). Science sociale et action politique, Textes choisis et présentés par Franck Poupeau et Thierry Discepolo, Marseille, Agone, 2002, p. 474.
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[71]
Pierre Bourdieu, « Pour un savoir engagé », art. cit., p. 34.
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[72]
Ibid., p. 34.
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[73]
Pierre Bourdieu, Leçon sur la leçon, op. cit., p. 9.
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[74]
Ibid., p. 8.
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[75]
Sur ce sujet, cf. Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, op. cit., p. 19-109. « Le privilège du sociologue, s’il y en a un, écrit-il, n’est pas de se tenir en survol au-dessus de ceux qu’il classe, mais de se savoir classé et de savoir à peu près où il se situe dans les classements » (« Comment libérer les intellectuels libres ? », in Questions de sociologie, op. cit., p. 72).
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[76]
Pierre Bourdieu, « Pour un savoir engagé », art. cit., p. 33.
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[77]
Pierre Bourdieu, « La cause de la science », Actes de la recherche en sciences sociales, no 106-107, 1995, p. 9.
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[78]
Pierre Bourdieu, « Les chercheurs et le mouvement social », in Interventions, op. cit., p. 465-466.
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[79]
Pierre Bourdieu, « Comment libérer les intellectuels libres ? », art. cit., p. 72.
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[80]
La création de l’association « Raisons d’agir » procédait de cette intention. Sur ce sujet, cf. Frédéric Lebaron et Gérard Mauger, « Raisons d’agir. Un intellectuel collectif autonome », Le Journal des Anthropologues, no 77-78, 1999, p. 295-301 et « Éléments pour une histoire », Les Cahiers de l’Association « Raisons d’agir », no 1, juin 2003, p. 3-6.
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[81]
Pierre Bourdieu, « Pour un savoir engagé », art. cit., p. 36.
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[82]
Pierre Bourdieu, « Comment libérer les intellectuels libres ? », art. cit., p. 78. « L’action politique véritable, disait aussi Bourdieu, consiste à se servir de la connaissance du probable pour renforcer les chances du possible » (« Le sociologue en question », art. cit., p. 46).
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[83]
Pierre Bourdieu, « L’art de résister aux paroles », in Questions de sociologie, op. cit., p. 13.
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[84]
Cf. Pierre Bourdieu, « Prologue », art. cit., p. 8-9.
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[85]
Pierre Bourdieu, « Les chercheurs, la science économique et le mouvement social », in Contre-Feux. Propos pour servir à la résistance contre l’invasion néolibérale, Paris, Raisons d’agir, 1998, p. 65.
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[86]
Jacques Bouveresse, Pierre Bourdieu, savant et politique, op. cit., p. 80.
« La sociologie est, dès l’origine [...] une science ambiguë, double, masquée ; qui a dû se faire oublier, se nier, se renier, comme science politique pour se faire accepter comme science universitaire ».
1Wittgenstein considérait que le philosophe « n’a aucune prise sur le mode de vie des gens avec ses simples paroles [3] ». Évoquant la position de Bourdieu sur la question, Bouveresse confesse qu’il a « toujours trouvé [...] un peu trop optimiste l’idée qu’un surplus de connaissance et de compréhension doive produire nécessairement ou même produire fréquemment un effet de libération sur celui auquel il est fourni [4] ». Mais, Bourdieu, lui-même, raillait « les illusions de la logothérapie [5] », les excès de confiance dans les pouvoirs du discours et, plus précisément, « l’illusion typique de lector, qui peut tenir le commentaire académique pour un acte politique ou la critique des textes pour un fait de résistance, et vivre les révolutions dans l’ordre des mots comme des révolutions radicales dans l’ordre des choses [6] ». Ce qui impliquait, pour le moins, comme le note Bouveresse, une « conception modeste des effets que ses propres discours étaient capables de produire [7] ». Néanmoins, Bourdieu reste évidemment plus connu pour avoir également soutenu que « la connaissance sociologique peut produire un effet libérateur et fournit des moyens d’agir effectivement sur la réalité sociale [8] ».
2Si, selon Wittgenstein, « les doctrines ne servent à rien », c’est parce qu’il considère que « c’est la vie qu’il faut changer [9] ». Plus précisément, « seul un changement dans la “forme de vie”, écrit-il, peut entraîner un changement dans les coutumes et les croyances [10] ». En d’autres termes, selon Wittgenstein, l’espérance, le combat politique sont des produits (des effets) de l’habitus (tout à fait indépendants des « croyances scientifiques ») : « Si tu combats, tu combats. Si tu espères, tu espères. On peut combattre, espérer et même croire, sans croire scientifiquement », écrit-il [11]. Bourdieu semble souscrire à ce point de vue lorsqu’il écrit par exemple qu’« on ne peut attendre une rupture de la relation de complicité que les victimes de la domination symbolique accordent aux dominants que d’une transformation radicale des conditions de production des dispositions qui portent les dominés à prendre sur les dominants et sur eux-mêmes le point de vue même des dominants [12] » et qu’en raison de « l’extraordinaire inertie qui résulte de l’inscription sociale des structures sociales dans les corps [13] », « la révolution qu’appellent les mouvements [d’affranchissement] ne peut se réduire à une simple conversion des consciences et des volontés [14]. » Mais on sait aussi qu’au moins à la fin de sa vie, Pierre Bourdieu était considéré comme « l’ennemi no 1, unanimement reconnu et ouvertement désigné, de tous les défenseurs de l’ordre libéral [15] ». S’il en était ainsi, c’est évidemment parce qu’il avait participé alors plus que n’importe quel autre intellectuel aux luttes symboliques et politiques de l’époque : ce qui supposait, peut-on croire, un minimum de confiance dans l’efficacité des paroles sur les croyances [16].
3Là s’arrête, en la matière, le parallèle possible entre Wittgenstein et Bourdieu. Wittgenstein, en effet, ne croyait pas aux sciences sociales : « Qui connaît les lois selon lesquelles la société se développe ? Je suis convaincu que l’esprit le plus intelligent n’en a aucun soupçon », écrivait-il [17]. À l’inverse, Bourdieu, selon Bouveresse, « a toujours été convaincu que l’on peut, dans les questions sociales, accéder à un degré de compréhension théorique relativement élevé et qu’il est, en outre, indispensable de le faire si l’on veut pouvoir agir de façon rationnelle et efficace [18] ». Et il semble, d’ailleurs, que Bourdieu l’ait convaincu qu’« il est réellement possible d’en savoir […] sur un mode qui peut être qualifié de scientifique beaucoup plus sur la réalité sociale qu’on n’est généralement disposé à l’admettre [19] ».
4En fait, la sociologie de Bourdieu montre à la fois que le cours du monde pourrait changer – « ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire [20] » – et les raisons pour lesquelles il est si difficile de le changer – « à chaque moment, l’univers des possibles réellement possibles est extraordinairement fermé par la présence des choix déjà accomplis dans le passé, qui existent sous forme de contraintes objectivées et sous forme de contraintes intériorisées, incorporées [21] » – et c’est de ce double constat que résultent, me semble-t-il, ses ambiguïtés à l’égard de « l’engagement sociologique [22] ».
5Après avoir montré pourquoi « la sociologie est une science politique » et, de ce fait, une « science qui dérange [23] », sinon même « une pratique qui, sociologiquement, ne devrait pas exister [24] », j’essaierai d’expliquer pourquoi Bourdieu récuse le principe de « neutralité axiologique », dont les premiers importateurs de Weber en France firent le principe du non-engagement du savant [25]. « Une des choses que l’on pardonne difficilement à Pierre Bourdieu est sûrement d’avoir voulu rester logique [dans une époque qui ne déteste rien autant que la logique] et d’avoir été un des rares intellectuels d’aujourd’hui à être capable de tirer des conséquences », explique Bouveresse [26]. « Tirer les conséquences » du fait que « la sociologie est une science politique » implique un « engagement sociologique » : j’essaierai d’expliciter la conception qu’en avait Bourdieu et quelles étaient, selon lui, les tâches de l’« intellectuel collectif » qu’il s’est efforcé de mettre en place.
« Une science qui dérange »
6Contre une vertu scientifique mal comprise qui s’émeut d’une transgression trop visible de la « neutralité axiologique » et s’indigne de l’engagement politique du sociologue, sans doute faut-il d’abord expliciter les raisons pour lesquelles la sociologie est « une science sociologiquement impossible » : « Capable de dévoiler ce qui devrait sociologiquement rester masqué, [elle] ne pouvait naître que d’une tromperie sur les fins », écrit Bourdieu. De sorte que quiconque entend pratiquer la sociologie comme une science, doit sans cesse reproduire « la fraude originelle » que « Durkheim a dû faire pour donner à la sociologie cette allure “pure” et purement scientifique, c’est-à-dire “neutre”, sans histoires : emprunts ostentatoires aux sciences de la nature, multiplication des signes de la rupture avec les fonctions externes et la politique, comme la définition préalable, etc. [27] ». Si « la sociologie est une science comme les autres qui rencontre seulement une difficulté particulière à être une science comme les autres [28] », ce n’est peut-être pas tant, en effet, en raison des obstacles épistémologiques qu’explicite Passeron [29], que pour des raisons proprement « politiques ». Tenter de dire la vérité sur le monde social implique, en effet, de rompre avec les idées reçues qui font le sens commun (en s’exposant ainsi à être accusé d’« hérésie »), de s’immiscer – avec l’autorité de la science – dans les luttes politiques et médiatiques qui ont pour enjeu la vision légitime du monde social (en se livrant de la sorte à une « concurrence abusive » à l’égard de ceux qui en revendiquent le monopole) et de dévoiler les mécanismes de rapports de domination dont l’efficacité repose pour beaucoup sur la méconnaissance (en se voyant alors imputer un « parti pris subversif »).
7Si, dans le cas de la connaissance du monde social, toute perspective scientifique porte nécessairement à conséquence politique, c’est d’abord parce qu’elle est conquise contre l’illusion du savoir immédiat, contre la sociologie spontanée, contre le sens commun [30], contre les évidences de la doxa, contre les idées reçues et le « bon sens » qui « dit que ce qui est doit être ou ne peut pas être autrement [31] ». Objectivant les catégories et les valeurs intériorisées constitutives d’un habitus qu’on peut dire « national » (une sorte d’« inconscient social »), qui sont au principe de ce que Durkheim appelle le « conformisme logique » et le « conformisme moral [32] », mettant en évidence « les catégories de pensée impensées qui délimitent le pensable et prédéterminent le pensé [33] », révélant la doxa, « cette sorte de croyance qui ne se perçoit même pas comme une croyance [34] », rompant avec la philosophie sociale qui est inscrite dans le discours spontané, la sociologie qui se heurte à l’illusion du savoir infus, au refus de savoir, au refoulement, à la dénégation, est inévitablement iconoclaste, hétérodoxe, hérétique [35].
8Parce qu’elle a pour objet le monde social, tout le monde « se sent en droit de se mêler de sociologie [36] » : ainsi, « la lutte pour les classements sociaux est-elle une dimension capitale de la lutte des classes [37] ». C’est pourquoi les sociologues sont inévitablement pris – parfois à leur corps défendant – dans les luttes symboliques qui ont pour objet l’imposition de la vision légitime du monde social et, de ce fait, nécessairement confrontés, pour les approuver ou les critiquer, à tous ceux, hommes politiques ou journalistes, qui participent avec d’autres ressources au même combat. Partie prenante de ces luttes, la sociologie, qu’elle cautionne ou invalide les représentations produites par les hommes politiques et/ou les journalistes, ne saurait être « politiquement neutre ». Et, quand bien même elle s’en tiendrait à des « constats », elle est inévitablement confrontée à la difficulté d’« arracher le discours de la science à la logique du procès » [38]. « L’effort pour rendre raison, en quoi consiste toujours le travail de la science, risque [en effet] d’apparaître comme une façon de justifier, voire de disculper [39] », un énoncé « constatif » (« c’est ainsi ») s’expose à passer pour « performatif » (« c’est bien ainsi [40] ») et « le sociologue le plus attaché à décrire sera toujours soupçonné de prescrire ou de proscrire [41] ». Dès lors qu’une « loi » est énoncée, elle devient « un enjeu de luttes : lutte pour conserver en conservant les conditions de fonctionnement de la loi ; lutte pour transformer en changeant ces conditions » [42]. Bref, « parce que rien n’est moins neutre, quand il s’agit du monde social, que d’énoncer l’Être avec autorité, les constats de la science [43] exercent inévitablement une efficacité politique [44] ».
9Parce que, comme le dit Bachelard, « il n’y a de science que de ce qui est caché », « s’agissant de la vérité sur le monde social, sa seule « énonciation » équivaut à une « dénonciation » de ce que l’ordre social peut receler d’arbitraire et d’inique » [45]. Ainsi, « parce qu’il n’est pas de pouvoir qui ne doit une part – et non la moindre – de son efficacité à la méconnaissance des mécanismes qui le fondent [46] », le dévoilement des mécanismes du pouvoir [47] ne saurait être neutre. En d’autres termes, la connaissance exerce un effet libérateur toutes les fois qu’elle touche aux fondements de la violence symbolique [48], cette forme de violence qui « ne peut s’exercer que sur des sujets connaissants, mais dont les actes de connaissance, parce que partiels et mystifiés, enferment la reconnaissance tacite de la domination qui est impliquée dans la méconnaissance des fondements vrais de la domination [49] ». Sans même le vouloir, la sociologie heurte ainsi les intérêts des dominants qui « ont partie liée avec le silence parce qu’ils ne trouvent rien à redire au monde qu’ils dominent et qui, de ce fait, leur apparaît comme évident, comme “allant de soi” [50] ». De sorte que, comme le dit Bourdieu, « dans le cas de la science sociale, le dévoilement est par soi une critique sociale qui n’est pas voulue comme telle et qui est d’autant plus puissante que la science est plus puissante [51] ».
10Tolérable dans la mesure où elle étudie des objets sans grande importance, acceptée sinon encensée quand elle ménage et aménage l’ordre établi (en contribuant à la rationalisation de la domination), la sociologie, dès lors qu’elle dévoile des choses cachées ou refoulées à propos de l’ordre social [52], a « le triste privilège d’être sans cesse affrontée à la question de sa scientificité [53] » et se voit récuser « par tous ceux qui ont besoin des ténèbres pour exercer leur commerce symbolique [54] », sa prétention à être « une science comme les autres » et le bénéfice corollaire, sinon du monopole de la production de la vérité, du moins de « l’autorité de la science ». Pour les mêmes raisons, tout énoncé sociologique qui contredit les idées reçues est exposé au soupçon de parti pris idéologique, de prise de parti politique : « une des façons de se débarrasser de vérités gênantes est de dire qu’elles ne sont pas scientifiques, ce qui revient à dire qu’elles sont “politiques”, c’est-à-dire suscitées par l’“intérêt”, la “passion”, donc relatives et relativisables [55] ». C’est aussi pourquoi la sociologie est particulièrement exposée à l’hétéronomie, non seulement par les pressions externes (matérielles et institutionnelles), mais aussi par la concurrence interne entre chercheurs, les chercheurs les plus hétéronomes ayant, par définition, plus de chances de s’imposer socialement contre les chercheurs autonomes en s’ajustant à « la demande sociale » et en se soumettant à la logique du plébiscite (applaudimètre ou audimat) [56]. C’est sans doute aussi pour préserver sa « scientificité », qu’elle tente de se dérober à la politique en revendiquant sa « neutralité axiologique ».
« Neutralité axiologique »
11« On dit et j’y souscris, disait Weber qui y voyait un “abus de position dominante”, que la politique n’a pas sa place dans la salle de cours [57] ». En s’exprimant ainsi, il s’agissait pour lui de dénoncer à la fois le « mélange » indu des jugements de valeur et des propositions logiques et les formes opaques de la « suggestion » et de la « propagande » qu’autorise la situation pédagogique [58]. Mais cette dénonciation n’impliquait ni une quelconque allergie à toute forme d’engagement politique du savant, ni, comme le suggère indûment le concept de « neutralité axiologique [59] », transposé de l’anglais « axiological neutrality » qui ne traduit pas le concept wébérien « Wertfreiheit [60] », la croyance en la possibilité d’une « objectivité » : « pour Weber, selon Isabelle Kalinowski, l’idée qu’il pût exister des chercheurs capables de « neutralité » était tout simplement aberrante [61] ». « Il n’existe pas d’analyse scientifique proprement “objective” de la vie culturelle ou des “phénomènes sociaux”, indépendante de points de vue particuliers ou “partiaux” en fonction desquels ces phénomènes sont choisis comme objet de recherche, analysés et organisés dans un exposé – que ce soit de façon explicite ou implicite, consciente ou inconsciente », écrivait Weber, sans céder pour autant au subjectivisme ou au relativisme [62].
12Bourdieu, comme Weber, dénonce dans la revendication de la « neutralité axiologique » une « illusion scolastique ». Rationaliste et antirelativiste, il n’en récuse pas moins, en effet, la croyance à l’hétérogénéité radicale des questions de valeur et des questions de fait et à la possibilité de décrire les faits en s’abstenant de toute espèce de jugement de valeur. Selon lui, toute compréhension dépend nécessairement de l’adoption d’un point de vue sur l’objet, c’est-à-dire de la position occupée dans le champ scientifique et des dispositions qui y sont importées. C’est pourquoi Bourdieu considère que la science n’a pas besoin d’être neutre pour être objective et que, dans le cas des sciences sociales plus que dans n’importe quel autre, le scientifique peut être engagé politiquement et l’être précisément en tant que scientifique et en vertu de ce qu’il sait [63] :
Si le sociologue parvient à produire tant soit peu de vérité, ce n’est pas, écrit-il, bien qu’il ait intérêt à produire cette vérité, mais parce qu’il y a intérêt – ce qui est très exactement l’inverse du discours un peu bêtifiant sur la neutralité [64] » et « ce n’est pas parce que l’on pourrait découvrir que celui qui a découvert la vérité avait intérêt à le faire que cette découverte s’en trouverait tant soit peu diminuée [65].
« Engagement sociologique »
14Affranchi d’un principe de « neutralité axiologique » plus académiquement opportun que scientifiquement fondé, convaincu que le sociologue participe inévitablement aux luttes inséparablement scientifiques et politiques qui ont pour enjeu la vérité sur le monde social, Pierre Bourdieu s’engage « sociologiquement » : c’est-à-dire en « tirant les conséquences » de son travail. Le confinement du sociologue dans un champ autonome – « entre pairs », « entre soi » – neutralise la portée virtuelle de son travail : d’où son nécessaire investissement « public » dans les luttes symboliques et politiques. C’est ainsi que « contre les facilités vertueuses de l’enfermement [des chercheurs] dans leur tour d’ivoire [66] », contre « la vertu scientifique mal comprise qui interdit à l’homo academicus de se mêler aux débats plébéiens du monde journalistique et politique [67] », Bourdieu en est venu à appeler à « transcender la frontière sacrée, qui est inscrite aussi dans leur cerveau […] entre le scholarship et le commitment, pour sortir résolument du microcosme académique, entrer en action avec le monde extérieur […] au lieu de se contenter des conflits “politiques” à la fois intimes et ultimes, et toujours un peu irréels, du monde scolastique [68] », à « inventer une combinaison improbable mais indispensable : le savoir engagé, scholarship with commitment, c’est-à-dire une politique d’intervention dans le monde social qui obéisse, autant que possible, aux règles en vigueur dans le champ scientifique [69] ».
15Cet engagement sociologique, tel que le concevait Bourdieu, implique au moins un double risque et un double devoir. Un risque personnel : « mettre en jeu son autorité intellectuelle, transgresser la frontière du sacré académique, qui interdit d’aller sur le terrain de la politique, c’est se mettre dans une position d’extrême vulnérabilité. Celui qui s’engage dans la politique devient immédiatement relatif, relativisable : n’importe qui peut l’attaquer en tant que savant en utilisant des armes politiques [70] ». Ce risque personnel se double d’un risque collectif : « en intervenant ainsi, il s’expose à décevoir […], ou mieux, à choquer, dans son propre univers, ceux qui voient dans le commitment un manquement à la “neutralité axiologique” et, dans le monde politique, ceux qui voient en lui une menace pour leur monopole, et plus généralement, tous ceux que son intervention dérange, il s’expose en un mot, à réveiller toutes les formes d’anti-intellectualisme [71] ».
16L’engagement sociologique impose également un double devoir de « réflexivité » et de « scientificité ». « La réflexivité est un préalable absolu à toute action politique des intellectuels », écrit Bourdieu [72]. Parce que, de façon générale, « l’objectivation est vouée à rester partielle, donc fausse, aussi longtemps qu’elle ignore ou refuse de voir le point de vue à partir de laquelle elle s’énonce [73] », « toutes les propositions que la science énonce peuvent et doivent s’appliquer au sujet qui fait la science [74] ». Pour le sociologue « engagé », elle implique la critique de l’ethnocentrisme intellectuel (le « biais scolastique [75] »), la critique de l’autorité intellectuelle comme arme politique et celle de la propension au campus radicalism (un révolutionnarisme sans objet et sans effet). Mais, « un chercheur […] qui intervient dans le monde politique ne devient pas pour autant un homme politique. […] Il engage dans un combat politique sa compétence et son autorité spécifiques, et les valeurs associées à l’exercice de sa profession, comme les valeurs de vérité ou de désintéressement, ou, en d’autres termes, […] [il] va sur le terrain de la politique, mais sans abandonner ses exigences et ses compétences de chercheur » [76]. « Réduire le chercheur au rôle de simple militant, sans autres fins ni moyens que ceux d’un politique ordinaire, c’est l’annuler en tant que savant capable de mettre les armes de la science au service des objectifs poursuivis. Capable surtout de donner les moyens de comprendre, entre autres choses, les limites que les déterminants sociaux des dispositions militantes imposent à la critique et à l’action militantes » [77]. C’est pourquoi l’engagement sociologique, selon Bourdieu, va de pair avec la défense du « professionnalisme » contre « l’amateurisme généralisé » et la défense de l’autonomie contre la subordination de « l’intellectuel de parti » :
En fait, disait Bourdieu, il faut être un savant autonome qui travaille selon les règles du scholarship pour pouvoir produire un savoir engagé […]. Il faut, pour être un vrai savant engagé, légitimement engagé, engager un savoir. Et ce savoir ne s’acquiert que dans le travail savant, soumis aux règles de la communauté savante [78].
Un « intellectuel collectif »
18Le devoir de scientificité implique d’abord le renoncement à l’essayisme et au prophétisme de l’intellectuel « à l’ancienne », présent sur tous les fronts de la pensée et ayant réponse à tout : « il est très fréquent que les intellectuels s’autorisent de la compétence (au sens quasi juridique du terme) qui leur est socialement reconnue pour parler avec autorité bien au-delà de leur compétence technique, en particulier dans le domaine de la politique », disait Bourdieu [79]. D’où la nécessité, pour pallier la division du travail scientifique et conjurer les facilités de l’essayisme, de la construction d’un « intellectuel collectif » polyvalent [80]. Dans la mesure où l’engagement sociologique n’implique pas seulement des positions à prendre et des protestations à faire entendre, mais des choses à savoir et à comprendre, il s’agit d’opposer aux « think tanks » conservateurs des « réseaux critiques rassemblant des “intellectuels spécifiques” […] dans un véritable intellectuel collectif capable de définir lui-même les objets et les fins de sa réflexion et de son action ». À cet intellectuel collectif, Bourdieu assignait des fonctions négatives (critiques) et des fonctions positives (constructives).
19Côté critique, il s’agit de travailler à « produire et à disséminer des instruments de défense contre la domination symbolique qui s’arme aujourd’hui le plus souvent de l’autorité de la science », en soumettant le discours dominant à une critique logique, en mettant en évidence les déterminants qui pèsent sur les producteurs du discours dominant et sur leurs produits, en opposant une critique proprement scientifique à l’autorité à prétention scientifique des experts, etc [81].
20Côté constructif, il s’agit de créer les conditions sociales d’une production collective d’« utopies réalistes » : contre le volontarisme irresponsable et le fatalisme scientiste, il s’agit de « définir l’utopisme rationnel, capable de jouer la connaissance du probable pour faire advenir le possible [82] ».
21Mais il faut aussi rechercher de nouvelles formes d’action politique, capables d’assumer la « dissémination des armes de défense contre la domination symbolique [83] ». Parce qu’« il n’y a pas de force intrinsèque de l’idée vraie », il s’agit de surmonter les multiples obstacles à la diffusion d’une « sociologie engagée » : les difficultés et les lenteurs de son élaboration qui font qu’elle arrive presque toujours après la bataille, sa complexité inévitable propre à dissuader ceux qui n’ont pas le capital culturel nécessaire à son déchiffrement, son impersonnalité abstraite qui décourage l’identification et les projections gratifiantes, le malentendu structural lié à la confusion entre discours constatif et discours performatif, les résistances qu’opposent les idées reçues et les convictions premières, le désenchantement qu’implique la destruction d’impostures mais aussi d’illusions, etc [84]. Il s’agit surtout de surmonter ce paradoxe qui veut que « la vérité scientifique a toutes les chances d’atteindre ceux qui sont les moins disposés à l’accepter et très peu de chances de parvenir à ceux qui auraient le plus intérêt à la recevoir ». C’est pourquoi Bourdieu invitait aussi à « inventer des formes d’expression nouvelles, qui permettent de communiquer aux militants les acquis les plus avancés de la recherche », ce qui suppose de la part des chercheurs « un changement de langage et d’état d’esprit » [85]. Il s’agit, en somme, de « passer du statut de sociologue pour sociologues à celui de sociologue pour tout le monde [86] ».