La défiance des bandes : antagonismes sociaux et agressivité collective
- Par Marwan Mohammed
Pages 19 à 28
Citer cet article
- MOHAMMED, Marwan,
- Mohammed, Marwan.
- Mohammed, M.
https://doi.org/10.3917/cite.050.0019
Citer cet article
- Mohammed, M.
- Mohammed, Marwan.
- MOHAMMED, Marwan,
https://doi.org/10.3917/cite.050.0019
Notes
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[1]
laurif, Victimisation et sentiment d’insécurité en Île-de-France. Enquête de 2009, les premiers résultats, 2009.
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[2]
Ph. Robert, P. Lascoumes, Les bandes d’adolescents, Paris, Les Éditions ouvrières, 1974, p. 227.
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[3]
I. Joseph, Erving Goffman et la microsociologie, Paris, puf, 1998, p. 21.
-
[4]
La matière empirique et les analyses sont précisées dans le dernier chapitre de mon ouvrage La formation des bandes. Entre la famille, l’école et la rue, paru aux puf en 2011.
-
[5]
D’abord en supprimant les bancs, puis en intensifiant la présence d’agents de sécurité. Ces derniers ont pour consigne de faire circuler les groupes qui stationnent plus de cinq minutes. En réponse, soit les groupes assurent une présence «?mobile?» (aller faire un tour et revenir), soit ils consomment et s’installent durablement à l’entrée du restaurant.
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[6]
Cette observation excluait le ressenti des passants.
-
[7]
Profils ensuite validés lors des entretiens.
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[8]
Ce qui ne veut pas dire que la bande ne produit pas d’effet sur autrui.
-
[9]
Ph. Robert, L’insécurité en France, Paris, La Découverte, 2002, p. 17.
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[10]
On se base ici sur des entretiens enregistrés et des centaines de discussions informelles à d’autres moments de l’enquête.
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[11]
Mises à part les théories psychanalytiques centrées sur les fantasmes sexuels, on sait finalement peu de choses sur le profil et les raisons qui poussent les jeunes filles à se rapprocher d’individus que la société invite à éviter.
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[12]
Face aux bandes, l’attitude du voisinage n’est guère homogène. Il y a d’un côté les nombreux locataires exaspérés et de l’autre une minorité de «?détachés?». Au centre, il faut signaler ceux qui ne se reconnaissent ni dans les doléances «?excessives?» des premiers ni dans le laxisme apparent des seconds. Ils alternent entre stigmatisation des excès et proximité relationnelle. Les bandes prennent appui sur ce clivage?: ils entretiennent un lien positif avec les moins hostiles et mettent sous pression ceux qui considèrent leur immeuble comme un lieu oppressant et non régulé (cf. É. Debarbieux, L’oppression quotidienne, enquêtes sur une délinquance des mineurs, Paris, La Documentation française, 2002). La rue n’a aucun mal à se convaincre qu’elle a affaire à des délateurs ou à des racistes. Même si parfois l’accusation n’est pas infondée.
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[13]
«?Les groupes qui y sont acculés par l’hostilité du milieu environnant, ceux qui se trouvent dans la spirale de la ségrégation viennent à une telle solution (la bande) parce que ni eux ni le milieu environnant ne ménagent une autre alternative?», Ph. Robert, P. Lascoumes, op. cit., p. 343-344.
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[14]
R. Castel, La discrimination négative, Paris, Le?Seuil, 2007.
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[15]
S. Beaud, M. Pialoux, Violences urbaines, violence sociale. Genèse des nouvelles classes dangereuses, Paris, Fayard, 2003, p. 345.
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[16]
Sur cet aspect, se référer à M. Mohammed, Les sorties de délinquance. Enquêtes, méthodes et théories, Paris, La Découverte, 2012.
1Espace de cohabitation, l’espace public est un espace d’opposition. Une opposition qui peut rester anonyme, peut amener des formes diverses de collaboration ou à l’inverse, des situations d’antagonisme et de conflit. Loin de laisser indifférent, les bandes de jeunes – entendues comme collectifs juvéniles, informels, durables, expressifs, à finalité sociale mais inscrits dans une dynamique déviante et conflictuelle – remettent en cause, à bien des égards, les attitudes conventionnelles et les normes dominantes d’usage des espaces publics. Les bandes, réelles ou présumées, font peur et préoccupent prioritairement ceux qui les côtoient. Une enquête de victimation [1] menée en Île-de-France révèle, pour l’année 2009, qu’un Francilien sur cinq déclare avoir peur des bandes dans son lieu de résidence, c’est dix points de plus dans le rer. Ce n’est pas rien s’agissant de la région la plus peuplée de France, notamment au regard des quelques dizaines de bandes que quantifie la préfecture de police de Paris. En s’intéressant de près à leur communication publique, c’est-à-dire leurs interactions avec la société locale ou globale, en situation de mobilité ou non, il apparaît très clairement que cette communication est loin d’être irrationnelle ou impulsive. Elle révèle au contraire des antagonismes sociaux plus larges, coproduits par une multitude d’acteurs et d’institutions. Pour le sociologue Philippe Robert, ces antagonismes sont même à la source de la constitution et de la cohésion des bandes : « l’analyse devient féconde seulement si l’on parle de double spirale ou de dialectique de ségrégation réciproque entre in-group et out-group » [2]. Cette spirale consiste, de chaque côté, à évaluer les risques ou les opportunités inhérents aux interactions, à travers le prisme de leurs préjugés et de leurs perceptions du monde social. Les bandes provoquent des réactions qu’elles perçoivent négativement et inversement, l’out-group envoie des signes de défiance et de rejet qui participent à la vitalité offensive des bandes. Leur communication sociale est plurielle. Si les médias se focalisent sur les prédations violentes, les affrontements entre bandes ou leur participation aux émeutes, on se bornera ici à l’analyse d’une partie de leurs interactions quotidiennes avec leur environnement résidentiel ou lors de déplacements ponctuels. Sans être la seule modalité des échanges verbaux ou non verbaux, l’agressivité occupe une place importante dans cette communication. Partons d’abord d’une observation dans l’espace public.
En face du McDo
2L’espace public n’existe que par la mise en situation qui le caractérise. Un même lieu n’a pas la même tonalité selon le moment et les individus qui l’occupent. Comme le note le sociologue Isaac Joseph, « les qualités sensibles, lumineuses et sonores sont tout à la fois des dispositifs construits qui équipent l’espace ou le scénographient, et des dispositions ou des arrangements de visibilité qui n’ont de pertinence que dans et par un moment d’action » [3]. La présence de bandes, réelles ou supposées, suffit à qualifier les lieux et les situations, en produisant une charge émotionnelle. Cette présence n’est jamais neutre, passive, et la communication qui s’élabore avec l’environnement mobilise de part et d’autre des catégories de perception intériorisées et plus ou moins façonnées par l’expérience personnelle et les médias. La scène sur laquelle l’analyse se focalise ici [4] se déroule dans un centre commercial régional de l’est francilien, dans un restaurant McDonald’s. Les gestionnaires du centre commercial ont beau avoir usé de toutes les cartes matérielles ou humaines de la prévention situationnelle [5], le fast-food et ses environs immédiats continuent d’aimanter différents groupes et bandes de jeunes. Lieu de restauration et scène publique, le « McDo » est également un nœud de circulation au croisement d’une esplanade desservant les transports publics (gare rer et gare routière), des immeubles d’habitation, de nombreux bureaux et de la galerie commerciale. Le centre commercial, situé dans l’un des principaux pôles tertiaires d’Île-de-France, est entouré d’hôtels, d’immeubles d’habitation, parmi lesquels une copropriété et deux quartiers populaires (dont une « Zone urbaine sensible »). Sans y être omniprésentes, les bandes que j’observe, originaires d’une ville voisine, y sont en relative sécurité en raison de liens positifs qui les unissent aux bandes locales.
3Ce lundi, de retour de Paris, je croise le groupe, et après un bref échange, je me dirige vers l’esplanade. J’entre ensuite dans le restaurant par la porte extérieure et m’installe à proximité de cette dernière. La bande a opté pour la tactique du menu collectif, elle est positionnée à l’entrée principale, côté galerie commerciale. Mon angle de vue est bon, mais je n’entends pas toujours ce qui se dit. Ce qui m’importe avant tout, c’est d’observer, sans être vu, les visages et les attitudes collectives à l’égard de différents profils de passants. L’observation dure environ quarante minutes et prend fin au départ des jeunes.
4Premier constat : la fréquence des interactions montre à quel point la bande est contraignante dans les scènes où elle a décidé de se produire. Interagir avec les passants est une activité à part entière, une activité normée qui révèle un pan des représentations partagées par le groupe [6].
5Les interactions entre la bande et les passants sont discontinues et entrecoupées d’échanges internes. Sur les huit jeunes, ils sont cinq à interagir activement, les trois autres observent, commentent les scènes ou bien discutent entre eux. Durant ce temps, j’ai pris des notes sur une centaine d’interactions, en sélectionnant les plus explicites, c’est-à-dire les plus visibles et les plus faciles à décoder. Après analyse, quatre formes d’interaction se sont nettement dégagées, elles correspondent à quatre profils de passants sollicités [7].
6Les proches : lorsque le public des bandes rencontre des individus considérés comme des « proches », les sourires sont appuyés, les saluts chaleureux (différents selon l’âge des interlocuteurs) avec main posée sur la poitrine, pouces levés ou clin d’œil. Lorsqu’il y a des échanges, ils sont généralement brefs mais la plupart du temps accompagnés de contacts physiques amicaux. J’ai évidemment reconnu une majorité de jeunes garçons et filles des cités et établissements scolaires voisins.
7Les connaissances « de vue » : ces passants sont reconnus, le salut, distant, se limite souvent à un signe de la main, quand il y en a, les sourires sont timides et rarement unanimes. Lorsque les interlocuteurs s’approchent pour serrer chaque main, les poignées ne sont pas franches et rarement accompagnées d’une volonté de prolonger l’échange.
8Les anonymes épargnés : il s’agit de passants étrangers au groupe qui ne suscitent pas de démarche particulière. En volume, ils représentent le groupe majoritaire. La plupart des anonymes épargnés sont ignorés car le groupe n’est pas en situation d’interaction : soit qu’il privilégie l’entre-soi, soit que les regards sont perdus et les esprits pensifs [8]. D’autres profils sont épargnés en raison de leur statut apparent. Les personnes âgées, les handicapés, les familles avec enfant, les personnes à l’apparence religieuse affirmée, etc., bénéficient d’un traitement particulier : ils sont repérés mais observés avec discrétion et neutralité.
9Le dernier groupe rassemble les anonymes sollicités, c’est-à-dire les individus dont l’apparence déclenche une sollicitation explicite, qu’elle soit verbale ou non. Ces sollicitations sont de trois ordres : la raillerie, la « séduction » et la défiance agressive, des formes cumulables et interchangeables. Les raillés sont souvent des jeunes, majoritairement des garçons, ou bien des adultes qui possèdent des profils jugés atypiques – en raison de leur style vestimentaire, de leur attitude, de leur démarche, de leur accent, etc. – que la bande affectionne particulièrement. La « séduction » vise exclusivement des jeunes filles seules ou en groupes. Face à leur refus, la logique de séduction vire souvent à la « raillerie » et plus rarement à la « défiance agressive ». Cette dernière posture cible des adultes définis par leur altérité sociale et une présomption d’aisance économique, des jeunes garçons isolés et mal à l’aise à la vue du groupe. Elle vise également d’autres groupes de jeunes et les agents (privés ou publics) chargés de la sécurité des lieux. La défiance agressive s’exprime avant tout par le regard : un regard froid, fermé et offensif qui, en plus de son message d’hostilité, a pour but de suggérer à autrui l’imminence d’une agression, de lui faire peur, c’est-à-dire de lui porter un « coup » psychologique. L’objectif est bien souvent atteint, avec des différences selon les cibles et les contextes.
10En effet, de nombreux paramètres jouent sur une situation : la conjoncture sociale et politique, l’actualité médiatique, le lieu, les acteurs, l’heure, les conditions climatiques, etc. Ainsi, même si la crainte des groupes de jeunes est fort ancienne, le sentiment d’insécurité – défini à la fois comme préoccupation sécuritaire abstraite et comme peur concrète de l’agression – a pris ces dernières années une ampleur toute particulière. Face aux bandes, les réactions varient dans l’espace, dans le temps et entre les individus. La majorité des personnes préoccupées par l’insécurité ne s’estiment guère menacées. Inversement, l’exposition objective aux agressions ne produit pas nécessairement de profils insécures : « l’influence du risque sur la peur est modulée par la vulnérabilité que l’on se reconnaît » [9]. Mais toutes les personnes interrogées s’accordent sur le fait que les bandes ne laissent guère indifférent. [10]
11Même passagère, la cohabitation est vécue comme une épreuve, à savoir, comme une expérience négative qui nécessite de s’accommoder. Selon le profil des individus, les réactions varient de l’inquiétude passagère aux bouffées d’angoisse difficilement gérables. On peut distinguer trois attitudes. D’abord les inquiets dont la sérénité s’affaisse à la vue des bandes. Ils ne se sentent pas directement menacés mais redoutent que la situation dégénère rapidement. Cette préoccupation de basse intensité est surtout le fait d’individus qui se pensent préservés pour des raisons de proximité résidentielle ou bien relationnelle. Il s’agit également de personnes qui ont une bonne connaissance du quartier ou des populations en difficulté. Ce qui distingue les inquiets des apeurés, c’est l’appréhension du risque d’agression. Les apeurés se sentent directement menacés : soit parce qu’ils méconnaissent le public des bandes, soit parce qu’il y a eu des victimes dans l’entourage proche, soit en raison de leur isolement relationnel malgré leur ancrage local. Sans les recouvrir, ces deux catégories tirées d’une démarche ethnographique, se rapprochent de la distinction, classique en sociologie de l’insécurité, entre préoccupation sécuritaire et peur de l’agression. Enfin, on appelle angoissés les sujets pour lesquels l’expressivité des bandes est source de souffrances et d’anxiété. Pour une frange d’anciennes victimes, il s’agit de réveil traumatique, mais dans la plupart des cas rencontrés, les bandes ne font qu’activer des névroses dont l’intensité tient avant tout à la personnalité psychique. Au-delà des profils, la perception du risque d’agression varie en fonction de l’âge et du sexe. Les jeunes garçons redoutent surtout les brimades et les vols avec violence, les femmes sont sensibles aux atteintes sexuelles et les personnes âgées insistent sur les bousculades dont elles pourraient souffrir physiquement. Les parents s’inquiètent davantage pour leurs enfants que pour eux-mêmes et les conjoints pour leurs conjointes. Par ailleurs, si les craintes et les condamnations morales sont unanimes, des différences d’opinion se font sentir sur l’explication et l’interprétation du phénomène des bandes. C’est parmi les inquiets que l’on retrouve les discours les plus conciliants à leur égard, les plus critiques vis-à-vis du fonctionnement sociétal et du rôle des pouvoirs publics. Mais, globalement, cette posture est minoritaire. Même au sein de l’entourage proche des enquêtés, les bandes représentent une forme immédiate et condamnable de dangerosité et de désordre. Inversement, les enquêtés sont conscients de cette hostilité, reconnaissent le bien-fondé de certaines peurs et en récusent d’autres. Mais surtout, il apparaît que les conduites agressives sont normées et répondent à des fonctions collectives.
Les bandes et leur agressivité
12Les éléments qui se dégagent des observations sont dans l’ensemble corroborés par les entretiens. L’agressivité n’est pas une attitude inconsciente et le ciblage est normé, conditionné par les représentations du monde social partagé par le groupe, indexées à l’apparence et à l’attitude d’autrui. Les usages, les significations et les finalités de ces attitudes agressives sont multiples. Il faut en effet distinguer les postures ludique, réactive, hégémonique, stratégique.
13L’agressivité est ludique lorsqu’elle est support de jeu. Qu’il s’agisse de mimer une bagarre ou de faire baisser le regard d’autrui, l’agressivité ludique permet de se « taper un délire » et n’a de sens qu’à travers la dynamique de la bande. Elle se distingue des autres catégories par le fait de ne pas être tournée « contre » autrui, mais de se servir d’autrui « pour » l’ambiance du groupe. La cible des regards n’existe pas en tant que telle, ce n’est qu’un support utile et ponctuel. Peu importe l’impact que l’agressivité provoque, la raison ludique de la bande l’emporte sur toute autre considération.
14L’agressivité est stratégique lorsqu’elle est proactive, avec un objectif précis, dans une logique de conquête, de prédation ou d’hégémonie. Elle s’affirme dans trois situations privilégiées : la séduction, la quête de pouvoir et les vols. Le public des bandes est bien conscient que l’usage de l’agressivité comme tactique de séduction ne correspond pas aux canons dominants. L’agressivité collective de séduction constitue un ensemble de signaux dédiés à un type restreint de destinatrices : des adolescentes qui seraient sensibles aux réputations fondées sur la virilité, le pouvoir et la prestance des jeunes en bandes. Dans ce type d’interaction, les regards collectifs ne bénéficient, la plupart du temps, qu’à une partie des membres. Ils permettent d’opérer un tri, de décoder les situations et de clarifier les intentions. Je n’ai pas interrogé les jeunes filles en question et ne peux donc pas me prononcer sur la rentabilité de ces stratégies. Mais force est de constater qu’elles ne sont pas nouvelles. L’attirance féminine pour les « mauvais garçons » est un trait classique du cinéma et des études de terrain sur les bandes. On y retrouve souvent des leaders entourés de conquêtes qui symbolisent, par leur simple présence, les normes collectives et leur statut personnel [11].
15L’agressivité stratégique peut également avoir une visée délictuelle. Le vol accompagné d’une agression constitue d’ailleurs le principal objet d’inquiétude de la population et les enquêtés en sont bien conscients. Ici, l’agressivité a une fonction bien précise, elle permet de jauger le potentiel de résistance et le profil psychologique de la cible. L’attitude de la cible fournit un certain nombre d’informations préalables sur sa faiblesse présumée, et les regards permettent ensuite de confirmer ou non l’impression initiale. Ces situations s’organisent autour d’une dialectique agressivité-peur. L’agressivité permet de réduire les incertitudes qui pèsent sur les prédations « de contact », en limitant les risques de publicisation et de repérage.
16Le dernier usage stratégique repéré a une finalité hégémonique. Il s’agit généralement d’imposer un pouvoir collectif sur un espace de vie, c’est-à-dire la maîtrise d’un lieu et des personnes qui le fréquentent. À leur égard, l’agressivité hégémonique a pour but de susciter une attitude de renoncement et de résignation aux contraintes de la bande. Même lorsqu’elles se défendent de vouloir gêner, leurs conduites banales et normales sont en fait des inconduites qui agacent l’environnement immédiat. Sourde, cette colère d’une frange du voisinage n’en est pas moins forte, elle alimente une part non négligeable des sollicitations et des interventions de la force publique [12].
17L’agressivité défensive : contrairement aux précédentes, cette dernière forme d’agressivité est avant tout réactive. Les « jeux de regards » sont des interactions visuelles dont il est difficile de cerner les contours, le déroulement précis et les multiples enjeux, d’autant que les dynamiques proactives et réactives sont poreuses. Pour autant, il existe une distinction entre les situations précédentes et celles où la bande réagit à des manifestations objectives d’hostilité ou de défiance extérieures à son action. Trois situations provoquent fréquemment ce raidissement agressif de la bande : la stigmatisation quotidienne, l’arrivée des forces de l’ordre et la rencontre d’autres bandes. Le rapport à la police et aux autres bandes n’est pas traité ici. Un pan des conduites agressives intervient donc en réponse aux attitudes de rejet qui s’expriment dans des regards, des mots, des actions explicites, des attitudes d’évitement. Ces marques de rejet concourent en amont à la formation des bandes et en aval, elles peuvent être interprétées comme la conséquence de leur attitude [13].
18Ces interactions agressives remplissent des fonctions dans les bandes. Elles renforcent leur cohésion interne, leur permettent de faire groupe en dépassant les concurrences internes. En effet, la réussite des uns s’effectue nécessairement aux dépens des autres, ce qui implique une gestion conflictuelle d’aspirations contradictoires. Comme il est nécessaire d’« externaliser » la distribution des gratifications, les bandes ont besoin d’ennemis, d’une conflictualité quotidienne qui décentre les enjeux d’ego. Lorsque la bande fait peur, elle fait groupe et reporte à plus tard la gestion de son asymétrie interne.
19L’agressivité et l’intimidation leur permettent ensuite d’assurer une visibilité publique et une existence collective, à savoir un rôle social. Cette volonté commune répond à de fortes contraintes normatives comme la nécessité d’être soi à un âge incertain et dans un contexte social disqualifié. À cela s’ajoute une volonté partagée de résister à l’anonymat destructeur de la désaffiliation [14]. La mort sociale et le repli psychologique sont loin d’être des craintes abstraites.
20Mais surtout, l’analyse de leurs cibles révèle une logique de classement. Les individus sont inégalement exposés à l’agressivité des bandes. L’hostilité vise surtout ceux qui sont considérés comme les ennemis du « nous ». Mis à part les bandes rivales et les ennemis du voisinage, le risque d’être destinataire de l’hostilité d’une bande augmente avec le degré perçu de dissemblance sociale. Et la conversion de cette distance en défiance, de la défiance en agressivité, emprunte les voies psychosociales traditionnelles de la bande : celles de l’hostilité réciproque, du clivage actualisé entre eux et nous et d’un travail de justification qui permet de nier les victimes d’agression au nom de leurs privilèges et de leur défiance supposée. L’agressivité est un instrument efficace d’expression de la conflictualité des bandes, un moyen de revanche sociale qui permet de renverser ponctuellement la domination. C’est sur cette double dynamique de conflictualité et de revanche que repose la communication sociale des bandes. Celle-ci s’inspire des expériences individuelles, de la dynamique groupale mais également des héritages du passé. Cette agressivité est indissociable des multiples contentieux historiques (passé colonial, esclavage, émigration et stigmatisation des parents), des tensions politiques (autour des banlieues, des minorités impopulaires et de l’insécurité), mais surtout « de ces années d’exclusion du marché du travail des jeunes non diplômés des quartiers, comme une contre-violence opposée à la violence sociale qui leur a été faite » [15]. Ainsi, réduire la conflictualité et les prédations des bandes à leur présumée irrationalité ou à leur nature (ou culture) criminogène, c’est taire les antagonismes historiques, sociaux, voire parfois ethno-raciaux, qui se nichent dans le rejet subi et pratiqué individuellement et collectivement. C’est également oublier que la bande n’est qu’un moment dans une trajectoire et que l’éloignement de la rue, lorsqu’il repose sur l’intégration socio-économique, est bien souvent synonyme de rupture dans les représentations et d’apaisement des relations sociales [16].