Sionisme : histoire et structures actuelles
- Par Moshe Zuckermann
Pages 171 à 179
Citer cet article
- ZUCKERMANN, Moshe,
- Zuckermann, Moshe.
- Zuckermann, M.
https://doi.org/10.3917/cite.047.0171
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- Zuckermann, Moshe.
- ZUCKERMANN, Moshe,
https://doi.org/10.3917/cite.047.0171
1Le sionisme historique est un mouvement politique né dans la seconde moitié du xixe siècle en Europe de l’Est et dont la visée fut, depuis le premier congrès sioniste de Bâle (1897), la constitution d’une patrie pour les Juifs. Il s’agissait là d’un des trois moyens de régler ce qui avait été nommé (par les non-Juifs) le « problème juif » – les deux autres « solutions » étant d’une part l’assimilation complète au sein des sociétés de résidence, les Juifs devenant donc une part intégrante des nouvelles sociétés citoyennes émergentes en Europe et, d’autre part, la lutte pour l’émancipation des Juifs dans le cadre de l’émancipation universelle de l’Homme, telle qu’imaginée et comprise par les pensées et les pratiques modernes du socialisme et du communisme. La prise de conscience du présumé « problème juif » découlait du fait que les Juifs appartenaient à leurs sociétés de résidence, et y avaient en effet vécu depuis des centaines d’années en tant que communauté religieuse séparée. Le « problème » était aussi une partie idéologique de la propagation moderne de l’antisémitisme en Europe.
2Il y a bel et bien une distinction à souligner entre sionisme religieux et sionisme politique moderne. Là où le sionisme religieux repose sur l’aspiration idéale vers Sion, convoitant la rédemption de la vie diasporique par la venue du Messie en un avenir inconnu, n’entraînant aucune conséquence immédiate sur la montée réelle vers Sion, le sionisme politique s’est fondé, dès son coup d’envoi, sur la négation pratique de la Diaspora, ce qui signifiait donc la réalisation de l’idée traditionnelle du messianisme, c’est-à-dire l’assemblée concrète des Juifs en un territoire national propre. Ainsi, le sionisme se fondait, dès son début, sur un principe négatif et réactif. En réaction aux persécutions antisémites, il s’efforçait de nier le Juif diasporique, tout en déclarant idéologiquement la création future de son contre-modèle complémentaire : le Nouveau Juif. Alors que le Juif diasporique était perçu comme cet être incapable de se défendre, presque toujours s’employant aux travaux liés à la circulation des biens, et spirituellement incliné, et donc n’incarnant qu’une existence dégénérée et grêle, le Nouveau Juif fut conçu comme sa face négative : éveillé, capable de se défendre soi-même, productif dans son travail, confiant et fier de soi. Dans les dernières phases du sionisme, cette dimension négative et réactive de son autodétermination évolua en un facteur dominant de son idéologie prédominante : la force intérieure de la communauté juive en Israël fut (et demeure) motivée primordialement par des peurs et des menaces extérieures, par exemple, l’histoire de la persécution des Juifs, leur souffrance lors de l’époque diasporique, la Shoah, ou plus récemment, le « problème sécuritaire » d’Israël et l’antisémitisme mondial (souvent exploité dans le discours hégémonique comme des outils idéologiques et des moyens politiques).
3La constitution d’un État-nation juif fut un acte politique « tardif », issu de concepts et d’idées des États-nations européens élaborés au xixe siècle ; néanmoins, elle aura été indubitablement renforcée par la catastrophe qui se sera abattue sur les Juifs d’Europe au xxe siècle. Ce dernier point mérite d’être souligné : la Shoah sera devenue non seulement la matrice mentale et psychique des Juifs après la Seconde Guerre mondiale, mais aussi la « preuve » ultime en faveur d’une nécessité historique pour la négation postulée de la Diaspora. Étant alors perçue comme un argument, la Shoah constitue un élément important dans la narration idéologique du sionisme – et donc dans la téléologie déterminée de l’histoire juive que celui-ci avance – comme un moyen puissant dans l’instrumentalisation hétérogène de son impact dans l’histoire mondiale. Et pourtant, il faut distinguer précisément entre l’atteinte réelle – psychologique, psychosociale et culturelle – provoquée par la Shoah sur les Juifs israéliens et sa fonction idéologique dans la culture politique israélienne. Par moments, cette distinction n’est pas aisée.
4Mais il y a un autre aspect, qui aura précédé la constitution de l’État sioniste et qui peut être perçu comme un facteur curieux et sans précédent dans le façonnement du sionisme et de l’idéologie de sa visée historique : le sionisme fut le seul mouvement national moderne pour lequel l’idée de l’État vint avant que le territoire de sa fondation ne devienne la propriété de la collectivité qui devait y résider. Plus encore, la détermination du territoire du futur État précéda l’existence effective de cette collectivité nationale en tant qu’entité sociale organique. L’on peut donc dire que les trois prérequis pour la fondation d’un État-nation moderne n’étaient pas réunis dans le cas du sionisme ; celui-ci ne pouvait prétendre à l’unité de son territoire ni à l’unité de sa collectivité en tant que nation vivant sur ce même territoire. Et même sa langue nationale future demeurait encore indécise, devant donc être déterminée, développée et consolidée. Entre tant d’autres choses, cela signifiait que la construction politique de l’État juif reposait uniquement et structurellement sur le combat mené contre un ennemi (« étranger ») extérieur (comme cela fut le cas pour la construction de l’Allemagne au xixe siècle), et non pas sur une lutte interne (comme cela fut le cas en France et en Angleterre) aux Juifs eux-mêmes. Certes, cette lutte interne aux Juifs a bel et bien eu lieu entre les univers de vie traditionnels des communautés juives européennes et le mouvement national d’autoémancipation sécularisé des Juifs. Mais au sein du sionisme lui-même et agissant comme sa force liante même, c’est bien plutôt la construction de l’ennemi externe qui aura été déterminante. Idéologiquement, cette construction aura été rationalisée dans le mouvement de colonisation d’une terre encore inhabitée, et donc par l’annihilation conceptuelle d’un « ennemi » déjà existant. La thèse du sionisme laïc quant au territoire de la Palestine – une « terre sans peuple » pour un « peuple sans terre » – s’est avérée être une conséquence majeure pour toute l’histoire du sionisme, surtout dans le rôle qu’elle aura joué dans la création du conflit moyen-oriental ainsi que dans les effets violents qui s’y font encore sentir.
5Il y a également un autre paradoxe majeur qui mérite une attention toute particulière. Suite à la constitution de l’État d’Israël, les sionistes furent confrontés à un problème démographique important. Celui-ci se fondait sur la doctrine que les Juifs ne devaient jamais cesser d’être majoritaires sur leur propre terre. Alors que des millions de Juifs européens avaient été exterminés par les nazis, il y avait un besoin objectif d’amener une importante masse de Juifs venus de pays arabes afin de fonder le nouvel État et en vue de peupler son territoire. La réalisation historique de la négation de la diaspora se devait donc d’assembler ce qui devait être « nié », ce qui signifiait que la proclamation de cette nouvelle identité devait être renforcée par ceux qui perdraient leurs identités culturelles et sociales d’origine. Très certainement, cette perte fut le destin tragique de tout nouvel immigrant juif en Palestine/Israël (ce fut effectivement le destin d’immigrants venus du monde entier), mais alors que les immigrants ashkénazes, venus avant la création de l’État, s’étaient, en grande partie, établis et employés, depuis un certain temps déjà, à construire l’hégémonie politique, économique et culturelle du pays, l’écart entre l’idéologie collective et officielle de l’État et les pratiques réelles de ce même État dans les mondes-vécus sociétaux, en particulier ceux des « Juifs orientaux » (Mizrahi), peut être considéré comme l’une des origines structurelles de ce que nous appelons aujourd’hui le problème ethnique en Israël. Au regard de cet écart, l’on peut au moins affirmer que la soi-disant doctrine du melting-pot de l’État sioniste, même si elle fut conduite avec toutes les bonnes intentions du monde, n’aura été rien de plus qu’une idéologie.
6Or, il nous faut rappeler également une contradiction encore plus essentielle que le nouvel État se devait de confronter dès son établissement, sinon depuis l’élaboration du sionisme lui-même : le sionisme entendait construire une république démocratique moderne en tant qu’État juif tout en la fondant sur le concept de citoyenneté. Sans s’attarder sur les multiples facettes de la définition que l’on peut attribuer au terme « Juif » dans ce contexte (un problème qui hante toujours la société israélienne aujourd’hui – ce qui est l’une des raisons pour laquelle l’État d’Israël n’a toujours pas de constitution), cela signifiait que le principe politique universalisant de citoyenneté se voyait par là même essentiellement restreint à une détermination ethnique particulière. L’on peut ici entrevoir l’origine idéologique à la fois de l’écart entre les Juifs religieux et laïcs en Israël – qui donna lieu parfois à des conflits culturels majeurs quant à la matrice de l’auto détermination politico-sociale d’Israël – et, ce qui est plus important, la pratique anti-démocratique en cours de discrimination envers les citoyens arabes au sein de la société israélienne. Le concept d’un « État démocratique juif » – une contradiction dans les termes – est plus que jamais un défi à l’image que se fait de soi-même l’État d’Israël en tant qu’entité politique occidentale éclairée. Après la catastrophe qui s’est abattue sur le peuple juif au xxe siècle, le besoin urgent d’une patrie nationale pour les Juifs devint évident. Mais comment l’État (juif) peut-il prétendre être une démocratie si sa politique est, depuis des décennies, caractérisée (sans être pour autant officielle) par une discrimination manifeste et par l’exclusion de ses citoyens (Arabes) non-juifs ?
7Cependant, toutes ces contradictions évidentes (et bien d’autres encore) à l’œuvre au sein de l’idéologie sioniste pourraient bel et bien être « balayées sous le tapis » aussi longtemps que le soi-disant « problème sécuritaire » – réel ou fantasmé – réussisse par sa force de cohésion à « harmoniser » les conflits intérieurs israéliens. C’est pourquoi le processus de paix dans les années 1990 n’avait pas seulement été perçu par nombre d’Israéliens comme la « fin du sionisme », mais aussi, quoique inconsciemment, comme l’éradication du seul et unique facteur capable de maintenir unie la société israélienne : la menace extérieure. En effet, ce ne fut qu’à l’époque du processus de paix, initié par les rencontres d’Oslo, que plusieurs contradictions internes à la société israélienne se sont manifestées. L’assassinat de Yitzhak Rabin peut donc être perçu comme la conséquence symbolique de l’ambivalence prépondérante ressentie par les Israéliens envers la solution pacifique du conflit israélo-palestinien.
8Sans aucun doute, les accords d’Oslo représentèrent un événement politique sans précédent et qui offrit d’inédites possibilités pour un arrangement pacifique du conflit moyen-oriental. Si ces possibilités étaient en effet réalisables, cela ne devrait pas susciter une interrogation postérieure aux faits. Légitimement, à cette époque, l’on parlait franchement d’une paix en Israël et en Palestine. Cependant, en route vers cette paix, aucune des parties engagées n’avait compris le prix de sa réalisation. Or, comme nous l’avons écrit plus haut, l’assassinat de Rabin avait déjà indiqué que les possibilités futures d’une paix, et ce, pour de nombreux Israéliens, ne sont aucunement liées à des visions positives, mais bien plutôt à un traumatisme latent et idéologiquement peu entretenu d’une « trahison du sionisme ». Ou au moins liées à des peurs (comme toujours indéterminées) pour l’avenir. Du côté palestinien, la reconnaissance de l’État d’Israël prononcée le 15 novembre 1988 aura signalé un abandon définitif de tout un héritage de mythes nationaux maintenu et entretenu depuis des décennies, et qui promettait une compensation tangible pour ceux qui étaient restés. Alors que l’un retournait aux points principaux du désaccord lors des discussions de Camp David en y voyant le point culminant des pourparlers, il est apparu à tous qu’une résolution définitive du conflit tournait autour d’un point particulièrement douloureux pour les deux parties, un point évité depuis des années. Ce fait est certainement l’une des causes du recul des Israéliens ainsi que des actes désespérés de violence perpétrés par de nombreux Palestiniens.
9Les années 1990 se sont distinguées par la fondation de structures de rapprochement capables de susciter, dans tous les domaines de coexistence actuelle et future, une réelle reconnaissance. Cependant, la question demeurait intacte : dans quelle mesure une politique a-t-elle ici été mise en œuvre pour résoudre des problèmes concrets et afin de corriger les distorsions historiques. L’on n’a ici qu’à rappeler à quel point la colonisation juive de la Cisjordanie – tout particulièrement lors des années qui ont suivi la signature des accords d’Oslo (et ce, de la part de tous les gouvernements israéliens) – aura progressé afin de saisir en quoi et pourquoi la confiance qui avait pu se construire fut objectivement violée et trahie. Non sans raison, il se trouvait à la fois en Israël et en Palestine des voix qui parlaient d’un « prolongement de l’occupation en usant de moyens pacifiques ». La relation de pouvoir entre Israël et les autorités palestiniennes est asymétrique. Pour la plupart des Palestiniens, ladite trahison de la confiance qui se développait graduellement depuis les accords d’Oslo ne fut pas seulement une violation, mais aussi la perpétuation cynique d’une hégémonie israélienne qu’il fallait combattre. Les attentes étaient trop importantes ou alors inappropriées : c’est-ce que montre l’observation des intentions et des pratiques des parties engagées dans lesdites négociations.
10Quelle que soit peut-être la fonction interne d’une perpétuation du conflit, il n’en reste pas moins que pourrait s’engager, à la fois du côté palestinien comme du côté israélien, un enchaînement dramatique entre la condition domestique de chaque entité – toutes deux sont des sociétés profondément déchirées – et la situation conflictuelle entre elles où la figure de l’ennemi demeure toujours actuelle. L’on serait presque porté à rejeter le « problème sécuritaire » en idéologisant les défis militaires (réels, sans surprise) posés par les conflits internes. Cette escalade du militaire ne peut rien épargner. Au mieux, le militaire peut différer la confrontation avec ces conflits internes potentiels. Car dès qu’une « pression extérieure » est appliquée, ces conflits subliminaux réapparaîtront et finiront par dominer l’agenda politico-social d’Israël. Ainsi, il ne s’agit pas simplement de la confrontation avec l’ancienne pratique de la discrimination, aujourd’hui vieille de plusieurs décennies, contre les citoyens arabes, mais aussi de la confrontation avec la question de la délimitation du territoire ainsi qu’avec celle de l’« intégration » des nouvelles vagues d’immigration de citoyens issus de l’ex-urss. Il s’agit aussi de la confrontation avec l’immense question des tensions sociales et, par extension, avec les problèmes liés aux classes sociales en Israël, dans le sens où ces problèmes entraînent des conflits ethniques aigus qui ne sauraient se limiter simplement aux différences culturelles entre Juifs ashkénazes et Juifs orientaux. Ces problèmes s’ajoutent au conflit entre Juifs religieux et laïcs, et plus généralement doivent mener à une clarification de la relation entre l’État et la religion. Ces questions n’ont pas été rendues obsolètes par la confrontation belliqueuse avec les Palestiniens – bien plutôt, elles sont simplement passées à l’arrière-plan temporairement. Ces questions, en vérité, ne font qu’attendre le moment opportun pour ressurgir.
11Aujourd’hui, la situation est inquiétante au Moyen-Orient. Le processus de paix entre Israéliens et Palestiniens tel qu’il s’est déployé depuis le début des années 1990 avec les accords d’Oslo, est définitivement tombé dans l’oubli. Après l’échec de Camp David et des négociations de Taba, suite aussi à l’escalade de la violence lors de la seconde Intifada palestinienne, l’espoir de paix est aujourd’hui, et plus que jamais, enfoncé dans une impasse au fond de laquelle on peut, au mieux, apercevoir ce qui s’y profile, et surtout comment en sortir. La société israélienne, profondément ébranlée par l’horreur des attentats suicides palestiniens, fait preuve d’une tendance (sociopsychologique) considérable vers la droite. Nombreux sont ceux qui « veulent la guerre » et demandent la défaite systématique des « Palestiniens ». Ils veulent aussi la reconquête des villes palestiniennes en Cisjordanie, prétextant l’« éradication de la terreur » qui a presque entièrement éliminé, ou au moins affaibli la force de frappe des autorités palestiniennes et donc l’action de l’olp.
Mais cette situation n’apporte rien de bon pour l’avenir d’Israël. En vérité, elle ne fait qu’indiquer un cul-de-sac dans lequel Israël s’est engouffré de par son histoire, un cul-de-sac qui pourrait porter atteinte à l’avenir tout entier du sionisme. Israël peut décider d’évacuer définitivement les territoires occupés selon les paramètres des règlements de paix et abolir les colonies. L’on peut également supposer que la grande majorité des colons se plierait à la décision d’évacuer si elle en venait à être prise par le gouvernement. Il suffirait cependant d’une minorité – c’est-à-dire, d’une centaine, voire même d’un millier – de jusqu’au-boutistes radicaux capables de s’opposer à un tel ordre d’évacuation, une opposition devant laquelle l’État serait obligé de faire valoir sa force, pour que la situation tout entière dégénère. En effet, si l’action de l’État devait se transformer en conflit sanglant où des « Juifs tireraient sur des Juifs » (une pensée qui, pour beaucoup d’Israéliens, est inimaginable), le scénario pourrait très vite tourner à la guerre civile.
Israël, inversement, pourrait décider de ne pas évacuer les territoires – soit parce que l’infrastructure des colonies est déjà bien trop déterminée et donc que leur démantèlement serait irréalisable, comme l’affirme depuis des années un observateur critique, Meron Benvenisti, ou alors parce que les annexions de territoires ont aujourd’hui des connotations militaires, sécuritaires, politiques ou théologico-religieuses qui lorsqu’elles sont affirmées ensemble peuvent ressembler à un postulat axiomatique. Cette situation – élaborée et avancée par la gauche : à savoir que les conditions et les raisons de l’occupation stipulées par la droite sont fondées sur la présence continue d’Israël en Cisjordanie – impliquerait ultimement la création objective d’une structure binationale. Elle serait rejetée en tant que telle par les Palestiniens, ce qui sans doute créerait une escalade du conflit et affecterait certainement les normes possibles de coexistence (en représentant un risque continu pour la société civile israélienne). Mais cet État binational pourrait être accepté par les Palestiniens, qui nourrissent depuis longtemps l’espoir de voir se réaliser à l’avenir une mutation en leur faveur de l’opinion majoritaire. Cette solution cependant requerrait aussi une disposition de leur part d’acquérir la citoyenneté israélienne.
Si l’on exclut la possibilité la plus extrême, celle d’un « transfert » massif de population – un scénario qui, grâce à sa logique interne, entraînerait inévitablement la région dans une guerre entre toutes les parties impliquées – au final, les deux plans d’action, diamétralement opposés, dégageraient soit une dissolution interne, soit une dissolution externe du projet sioniste. Il n’est pas certain que les Israéliens voient cet inévitable destin du sionisme clairement. Comme il n’est pas certain non plus que la plus grande partie de la population israélienne ait jamais pris en compte le prix qu’elle serait prête à payer pour une paix véritable. Sans perspicacité quant à ce virage historique et quant aux possibilités de décision qui en ressortent, l’on ne fait que persister dans la paralysie de ce qui fut un avertissement prédéterminé – ce qui entraîne l’incapacité foncière d’agir de façon politiquement responsable et donc d’être toujours psychiquement disposé à agréer les promesses vides de l’« homme fort ».
Le mur ne fait pas que promettre la « sécurité ». Tout en indiquant que l’on ne peut vivre en sécurité qu’en luttant contre le terrorisme palestinien, le mur permet aussi la continuation d’une illusion : être débarrassé des Palestiniens sans avoir cédé sur l’occupation des territoires. Ainsi, « gardant le beurre et l’argent du beurre », la mégalomanie et l’incapacité évidente de tout pouvoir de décision ne feront que croître. Même si les attitudes et les positions quant à cette structure peuvent varier, il est absolument hors de question que la grande majorité du peuple israélien engagée dans le débat autour du mur aspire à une « séparation » d’avec les Palestiniens. Ceci peut être considéré comme un souhait puéril en apparence. Souhait à travers lequel la responsabilité : 1) d’une solution véritable et réalisable à ce conflit tragique et sanglant ; et 2) de la création pragmatique de structures en prévision de la future coexistence pour transformer la conviction désespérément fataliste (« Le monde est contre nous ! », et « Nous devons porter l’épée à perpétuité ») et abandonnée à la réification matérielle de l’espoir sous la forme d’un mur.
L’avenir du sionisme ne doit pas se mesurer à l’échelle des fantasmes ennemis de violence et de destruction. Aucun État voisin du Moyen-Orient ne peut projeter de détruire militairement Israël sans prendre en compte sa propre destruction par Israël. L’introduction d’armements nucléaires dans la région ne créera rien d’autre qu’un « équilibre ferme de la terreur ». Or, et nonobstant les réalisations admirables d’Israël dans les décennies de son existence ainsi que les menaces auxquelles ce pays est confronté de l’intérieur comme de l’extérieur, il est certain que le projet sioniste de l’État israélien ne sera en mesure de durer sur le long terme qu’à la condition de relations pacifiques avec ses voisins et de l’intégration constructive dans la région où le sionisme a choisi de réaliser son rêve. Il n’est pas certain que la majorité des Israéliens sionistes ait compris cette vérité simple mais manifestement très difficile à réaliser.
Traduit de l’anglais par la rédaction