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Article de revue

Quand pornographier, c'est insulter : théorie des actes de parole, pornographie et féminisme

Pages 79 à 85

Citer cet article


  • Ambroise, B.
(2003). Quand pornographier, c'est insulter : théorie des actes de parole, pornographie et féminisme. Cités, 15(3), 79-85. https://doi.org/10.3917/cite.015.0079.

  • Ambroise, Bruno.
« Quand pornographier, c'est insulter : théorie des actes de parole, pornographie et féminisme ». Cités, 2003/3 n° 15, 2003. p.79-85. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cites-2003-3-page-79?lang=fr.

  • AMBROISE, Bruno,
2003. Quand pornographier, c'est insulter : théorie des actes de parole, pornographie et féminisme. Cités, 2003/3 n° 15, p.79-85. DOI : 10.3917/cite.015.0079. URL : https://shs.cairn.info/revue-cites-2003-3-page-79?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cite.015.0079


Notes

  • [1]
    Cf. Catharine A. McKinnon, Only Words, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1993, 152 p. ; Feminism Unmodified. Discourses on Life and Law, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1987, 315 p.
  • [2]
    Cf. J. L. Austin, How to do things with words, ed. J. O. Urmson et M. Sbisà, Oxford, Oxford University Press, « Oxford Paperbacks », 2e éd., 1976 (1re éd., in « Clarendon Press », 1962), 176 p. [tr. fr. de G. Lane, Quand dire c’est faire, Paris, Le Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 1970 ; rééd. avec une postface de F. Récanati dans la coll. « Points-Essais », 1991, 207 p.].
  • [3]
    C’est le débat lui-même qui s’est structuré autour des enjeux de parole en considérant la pornographie comme un discours, mais, aussi pour simplifier, je propose déjà de ne considérer que les cas de discours pornographiques auxquels la théorie s’applique par définition. J’entends par discours pornographique tout discours (écrit ou parlé) relatant de façon suffisamment explicite des actes ou des relations sexuel(le)s de toute nature, quel que soit le but recherché de ces discours (excitation, gratification artistique, exposition théorique, propagande politique, etc.). Je ne me préoccuperai donc ici que du langage pornographique (celui qui parle crûment d’actes sexuels) et ne chercherai pas à savoir si l’image pornographique peut être considérée comme un langage qui lui-même pourrait alors être pris en compte par la théorie des actes de parole. Je lirais donc dans ce qui suit McKinnon comme parlant uniquement de discours pornographiques (de textes ou de paroles relatant des faits sexuels) sans chercher à savoir si ce que je dis et ce qu’elle dit s’applique à l’image pornographique.
  • [4]
    R. Langton et C. West, « Scorekeeping in a pornographic language game », Australian Journal of Philosophy, vol. 77, no 3, September 1999, p. 303.
  • [5]
    McKinnon, « Not a Moral Issue », in D. Cornell (éd.), Feminism and Pornography, Oxford, Oxford Readings in Feminism, Oxford University Press, 2000, p. 172.
  • [6]
    Ibid., p. 177.
  • [7]
    R. Langton, « Scorekeeping in a pornographic language game », op. cit., p. 306.
  • [8]
    C. McKinnon, « Not a Moral Issue », art. cité, p. 178-184.
  • [9]
    Voir la contestation que fait de ces points la féministe « pro-sexe », L. Segal, in Slow Motion ; Changing Masculinities, Changing Men, 2e éd., London, Virago Press, 1997, 378 p.
  • [10]
    Plus exactement : que la pornographie est la loi que les hommes imposent aux femmes et qu’elles n’ont pas le pouvoir de refuser puisque dès lors qu’il y a pornographie, il y a transformation d’elles-mêmes en objets sexuels : il faut selon McKinnon penser une immédiateté du phénomène de réalisation de l’aliénation.
  • [11]
    J. L. Austin, How to do things with words, op. cit., p. 116-117.
  • [12]
    In M. Friker et J. Hornsby (éd.), The Cambridge Companion to Feminism in Philosophy, Cambridge, Mass., Cambridge University Press, 2000, p. 87-106.
  • [13]
    J. R. Searle, Speech Acts : An Essay in the Philosophy of Language, Cambridge, Mass., Cambridge University Press, 1969, 2 . 5.
  • [14]
    J. Hornsby, « Feminism in philosophy of language : Communicative speech acts », art. cité, p. 92. Voir aussi « Things done with words », in J. Dancy et al.., Human Agency : Language Duty and Value, Stanford, Cal., Stanford University Press, 1988, p. 27-46 ; « Disempowered speech », in H. Haslanger (éd.), Feminist Perspectives, special issue of Philosophical Topics, 23, 2, 1995, p. 127-147 ; « Speech acts and pornography », in S. Dwyer, The Problem of Pornography, op. cit., p. 220-232 ; « Illocution and its significance », in S. L. Tsohatzikis (éd.), Foundations of Speech Act Theory, London, Routledge, 1994, 512 p.
  • [15]
    J. Hornsby, « Feminism in Philosophy of Language », art. cité, p. 100.
  • [16]
    Ce qui l’assimile au discours raciste plutôt qu’à l’apartheid : de même que le racisme, la pornographie entend définir de façon dégradante les personnes qu’elle prend pour objet – mais entend, ou prétend seulement le faire. L’apartheid, en tant que loi, définissait vraiment ou réalisait cette définition. La pornographie n’a pas valeur de loi (car on ne lui reconnaît tout simplement pas cette valeur), du moins pas dans nos sociétés, même particulièrement sexistes, patriarcales, etc.
  • [17]
    À noter aussi que je parle des femmes parce que cette conception a été argumentée par la pensée féministe, mais on peut très bien considérer que la pornographie peut, ou pourrait, insulter d’autres « catégories » : les homosexuel(le)s, notamment, et pourquoi pas les hommes ?
  • [18]
    Je renvoie pour plus de détails aux travaux de J. Searle, F. Récanati et C. Travis.
  • [19]
    Cf. J. Butler, Excitable Speech A politics of the Performatives, New York and London, Routledge, 1997, 185 p. Voir aussi « Performativity’s social magic », in R. Shusterman (éd.), Bourdieu, A Critical Reader, London, Blackwell, 1999, p. 113-128 ; et « The force of fantasy », in D. Cornell (éd.), Feminism and Pornography, op. cit., p. 487-508.
  • [20]
    À noter cependant que ce n’est pas une impossibilité structurelle : dans une société donnée, il est possible de faire un usage définitionnel du discours pornographique qui aurait alors valeur de loi ; je maintiens seulement que, étant donné les conditions nécessaires du discours même de McKinnon, et du comportement des femmes en général, la pornographie n’a pas valeur de loi dans le cas présent. Mais un acte de parole n’est que ce qu’on en fait.
  • [21]
    J. Hornsby, « Feminism in philosophy of language », art. cité, p. 99.
  • [22]
    Cf. les travaux de C. Travis, Saying and Understanding : A Generative Theory of Illocutions, Oxford, New York University Press / Basil Blackwell, 1975, 182 p. ; The Uses of Sense : Wittgenstein’s Philosophy of Language, Oxford, Oxford University Press, « Clarendon Press », 1989, 400 p. ; « Pragmatics », in B. Hale et C. Wright (éd.), A Companion to the Philosophy of Language, Oxford, Blackwell, 1997, p. 87-107.

1Ce n’est peut-être pas un hasard si certaines des féministes les plus radicales ont croisé dans leur combat contre la phallocratie régnant dans le domaine de la représentation sexuelle une des philosophies les plus radicales en ce qui concerne la représentation et notamment celle portée par le langage. Et ainsi la coïncidence qui fait se rencontrer les féministes antipornographie qui considèrent que la pornographie fait (du mal) plus qu’elle ne représente et la théorie des actes de parole qui considère que la parole ne représente pas tant qu’elle n’agit n’est pas forcément fortuite. Catharine A. McKinnon [1], l’initiatrice bien connue du mouvement féministe antipornographie, retrouve en effet sans équivoque possible une idée qui est à la source de la philosophie du langage et de l’action inaugurée par John L. Austin [2] : dire, c’est faire – selon des modalités déterminées. Et dire du sexe (ou du prétendu sexe), ce serait agir sexuellement – selon des modalités déterminées.

2Mais revenons d’abord au contexte du débat – comme toute philosophie des actes de parole nous apprend à le faire. Pourquoi McKinnon entend-elle montrer que la pornographie fait – pour le dire clairement, qu’elle blesse les femmes de par elle-même ? Car cette position considérant la pornographie comme acte est pour le moins inédite et semble à première vue insensée : que la pornographie soit, dans son caractère représentatif, sexiste, lubrique, immorale, dégradante, insoutenable, etc... semblaient déjà être des gratifications peu glorieuses qui la condamnaient tout aussi bien. Certes, mais pas juridiquement, et notamment pas aux États-Unis où le premier amendement de la Constitution empêche qu’on interdise toute forme de discours : dès lors qu’un médium représentatif est un médium représentatif, quelle que soit la représentation qu’il porte, il est autorisé à se propager. Dire ou montrer des représentations sexuelles explicites, aussi ignobles qu’elles puissent être, est autorisé par la loi, car c’est une forme de discours, et la liberté d’expression est vitale pour la démocratie. Mais parvenir à montrer que le discours pornographique n’est pas seulement porteur de représentation mais est aussi une action qui porte atteinte aux femmes, c’est pour McKinnon passer outre le premier amendement et lui permettre de faire considérer par la justice la pornographie comme acte de violence – c’est aussi ne pas se battre sur un plan moral, mais bien sur un plan politique. Car McKinnon n’entend pas vraiment donner des leçons de morale sexuelle mais combattre un discours aux effets politiques.

3C’est cette considération « non morale » de la pornographie comme action dégradante que je me propose d’examiner dans un premier temps. Je voudrais alors parvenir à montrer que si l’idée de considérer la pornographie comme un acte n’est pas fausse du point de vue de la théorie des actes de parole [3], il est néanmoins dommageable, aussi bien au niveau théorique qu’au niveau politique, de considérer que l’action propre de la pornographique consiste à blesser en définissant et réalisant l’identité sexuelle des femmes – considérer qu’elle insulte sera probablement plus probant et, nous semble-t-il, plus juste. Mais il faudra alors voir qu’il est tout autant dommageable de considérer que la pornographie injurie de façon uniforme ou sans restriction possible – car, toujours du point de vue de la théorie des actes de paroles, un acte de parole ne réussit que dans un certain contexte qui supplée son indétermination foncière, et ce, quels que soient le sujet et l’action de sa parole.

CONCEPTION LIBéRALE DE LA PORNOGRAPHIE VERSUS CONCEPTION « ACTIVE FORTE » DE LA PORNOGRAPHIE

4Il nous faut d’abord revenir sur la position philosophique qui sous-tend ou défend le premier amendement. Concernant la pornographie, elle s’expose telle que la résument Rae Langton et Carolyn West : « Si, comme beaucoup le supposent, la pornographie influe sur les gens, une question survient qui porte sur le comment. Une des réponses à cette question offre une grande et noble vision. Inspirés par l’idée que la pornographie est un discours, et inspirés par une certaine idée libérale concernant la question du discours dans la vie politique, plusieurs théoriciens disent que la pornographie contribue à cet idéal libéral : la pornographie, même la plus violente et misogyne, et même la plus nuisible, est un discours politique qui entend exprimer certaines conceptions de la vie bonne, entend convaincre ses consommateurs de certaines opinions politiques – et parvient jusqu’à un certain point à les persuader. Ronald Dworkin suggère que le pornographe contribue à “l’environnement moral, en exprimant de façon informelle ses convictions politiques ou sociales, ou ses goûts, ou ses préjugés”, que la pornographie “cherche à délivrer” un “message”, qu’elle reflète l’ “opinion” que “les femmes sont soumises, ou apprécient d’être dominées, ou devraient être traitées comme si elles l’étaient”, qu’elle est comparable à un discours “préconisant l’occupation par les femmes de rôles inférieurs”. La pornographie, selon cette conception, est un discours politique qui entend persuader ses auditeurs de la vérité de certaines idées concernant les femmes, et bien sûr “le gouvernement doit laisser aux gens la liberté d’évaluer les idées”. » [4] Cette conception entend donc aussi se placer sur un terrain politique mais cette fois pour défendre la pornographie – car la pornographie porte(rait) des idées à travers la représentation (narrative) explicite de certains actes sexuels.

5Admettons. Pour autant, cela ne l’empêche pas aussi d’agir – comme n’importe quel type de discours. Rappelons en effet brièvement les idées d’Austin. On se souvient surtout de sa découverte de la performativité de certains énoncés qui consiste en la réalisation sui generis de ce qui est dit dans ces énoncés qui, par-là, s’identifient à la réalisation de ce qui est dit : dire « je promets », c’est (équivaut à) promettre, faire l’acte de promesse. Dire, c’est faire. Mais Austin a en fait montré que tout discours est acte et que même la simple affirmation ne se borne pas à représenter quelque chose ou qu’elle ne s’efface pas forcément devant ce qu’elle donne à comprendre ; bien plutôt, l’affirmation ne dit ce qu’elle dit que parce qu’elle l’affirme et par là se distingue de l’ordre : une affirmation correspond à l’acte de parole d’affirmer. Bref, chaque énoncé possède une valeur ou une force particulière qui détermine ce qu’il dit en faisant ou fait en disant. Cette valeur est appelée illocutionnaire. Elle se distingue (en partie) de ce qui est dit dans l’énoncé, de l’aspect locutionnaire : autrement dit, elle n’est pas réductible à la syntaxe et à la sémantique d’un énoncé ; elle lui vient en plus. D’autre part, elle se distingue de l’aspect perlocutionnaire d’un énoncé qui, lui, correspond en gros aux conséquences qui s’ensuivent de l’action réalisée par l’énoncé (que cette action soit une affirmation, un ordre, ou une promesse) ; cela peut être l’angoisse qui s’ensuit d’une menace, la certitude qui suit de l’affirmation ou la peur de faillir qui suit de la promesse. Par contre, par exemple, le fait de devoir tenir sa promesse qui s’ensuit de la promesse n’est pas comptabilisé dans l’aspect perlocutionnaire mais bien dans l’aspect illocutionnaire : cela appartient à la logique de la promesse qu’une obligation de la tenir s’en ensuive (ce qui ne signifie pas qu’elle doive être faite ; ça signifie simplement qu’une obligation est générée). On le voit, la frontière peut sembler floue entre l’aspect illocutionnaire et l’aspect perlocutionnaire qui tous deux semblent comporter des conséquences : pour les distinguer, il suffit de voir que le premier renferme la logique d’un acte qui en donne les causes et les conséquences logiques (nécessaires, d’une certaine façon), tandis que l’autre égrène des conséquences aléatoires de l’acte réalisé. Pour prendre l’exemple du baptême, l’acte illocutionnaire consiste dans le fait de baptiser, tandis qu’un acte perlocutionnaire peut être celui de satisfaire les parents ; pour prendre l’exemple du mariage, l’aspect illocutionnaire est le mariage lui-même tandis que l’aspect perlocutionnaire peut être le chagrin de la maman.

6Comme toute la tradition philosophique qu’Austin conteste, la théorie libérale de la pornographie oblitère l’aspect actif du discours pour n’en considérer que deux : dans les termes austiniens, l’aspect locutionnaire qui correspond à ce qui est dit ou représenté dans un énoncé, et l’aspect perlocutionnaire qui correspond aux effets éventuels de ce qui est dit ou représenté. Selon elle, la pornographie dit quelque chose – ce qui fait d’elle un discours inattaquable –, qui produit certains effets éventuels : parfois de l’excitation, parfois de l’indignation, parfois de la colère, parfois une considération artistique, etc. – et parfois, dans le cas de quelques féministes particulièrement sensibles, le sentiment d’être blessée. Mais de ces effets (perlocutionnaires), la pornographie n’est politiquement pas responsable : elle se borne à exposer certaines idées que chacun appréhende selon ses propres conceptions, sa propre psychologie, ses propres désirs. Elle se situe dans le libre jeu des représentations et n’est pas responsables des affects propres à certaines féministes.

7Ce qu’entend faire McKinnon, à l’encontre de cette conception qui, plaçant le discours pornographique sur le plan de l’exposition de thèse(s) et donc du discours rationnel, ramène toutes ses conséquences possibles à des effets éventuels sur les locuteurs, à ce que ce discours entraîne comme réactions chez eux, c’est rappeler l’aspect proprement illocutionnaire du discours pornographique en ramenant ce qu’elle considère être la blessure propre de la pornographie dans ce domaine illocutionnaire : la blessure faite aux femmes par la pornographie n’en est alors pas une conséquence aléatoire, mais est ce qui définit son action en tant que parole. Ainsi, la force illocutionnaire propre de la pornographie consiste à blesser les femmes en les définissant comme « chair à libre usage sexuel » – comme celle de la promesse consiste à promettre. McKinnon dit ainsi que la pornographie n’est pas représentation, ni symbolisme, ou prétention à quoi que ce soit, mais qu’elle est « la réalité sexuelle » [5]. C’est même une véritable pratique d’inégalité sexuelle en ce qu’elle donne sens (construit) le genre et la sexualité afférente (c’est donc bien un problème de domination ou de pouvoir). C’est très important pour McKinnon, ce fait que la pornographie construit comme sexualité légitime un rapport de force et qu’elle réalise ce rapport de force comme sexualité. Elle identifie d’ailleurs en conséquence la pornographie à de la ségrégation, voire à l’apartheid [6], car « les femmes vivent dans le monde que la pornographie crée », un monde inégalitaire, ségrégationniste. « [La pornographie] est une légitimation d’attitudes et de comportements, de subordination des femmes. Selon cette conception, la pornographie dit de façon autorisée certaines choses : que les femmes sont inférieures, que la violence sexuelle est normale et légitime. Étant donné l’autorité du discours, la pornographie [...] rend les femmes socialement inférieures, et rend la violence sexuelle normale et légitime. » [7] Dès lors la pornographie subordonne et violente les femmes puisque : « La pornographie peut inventer les femmes car elle a le pouvoir de rendre la vision qu’elle en propose réelle, qui passe alors objectivement pour la vérité. [...] C’est l’idéologie régulatrice. [...] La pornographie esclavagise librement le corps et l’esprit des femmes inséparablement, normalisant la terreur qui renforce l’incapacité de la voix des femmes à se faire entendre. [...] La pornographie dépossède les femmes du pouvoir que, du même acte, elle confère aux hommes : le pouvoir de définir la sexualité, et donc le genre. [...] La pornographie entend définir ce qu’est une femme. [...] La pornographie déshumanise. [...] La pornographie construit les femmes et la sexualité et définit ce que signifient “femme” et “sexe” dans les termes l’un de l’autre. » [8] Bref, l’action propre de la pornographie est de conférer une identité sexuelle dégradante aux femmes et, ce faisant, de la réaliser. Dans les termes austiniens, elle serait une définition performative – c’est.à-dire, qui réalise ce dont elle parle.

8L’idée de McKinnon est alors plus claire : on doit condamner la pornographie car, de par son existence même, elle définit l’identité sexuelle des femmes qu’elle réduit par là à des objets sexuels. Mais l’affirmation est particulièrement forte (ce pourquoi je parle de « conception forte »), et amène deux questions, deux faces d’une seule et même en fait : la pornographie a-t-elle ce pouvoir de définir les femmes ? les femmes sont-elles considérées comme des objets sexuels (d’une part) à cause de la pornographie (d’autre part) ?

LA FORCE RéELLE DE LA PORNOGRAPHIE – VERS UNE CONCEPTION « FAIBLE » DE L’OUTRAGE PORNOGRAPHIQUE

9Plusieurs points sont problématiques dans la conception de McKinnon qui n’attireront pas particulièrement notre attention mais qu’il convient de signaler : tout d’abord McKinnon a une nette tendance à uniformiser la pornographie (elle ne tient pas compte, notamment, de la pornographie homosexuel(le), y compris de celle réalisée par et pour des femmes qu’il est plus difficile de considérer infamante à leur égard) et à la considérer comme uniformément dégradante – point [9]. C’est-à-dire sans qu’il soit possible de faire autre chose de la pornographie qu’un usage dégradant, et sans qu’il soit possible même de résister à cette emprise. McKinnon présuppose que la pornographie marche ou réussit dans son objet qui est de subordonner les femmes. Il s’ensuit, et cela est plus gênant pour notre propos, qu’elle présuppose de façon plus ou moins larvée qu’il y a une sorte de complot machiste derrière toute forme de pornographie : la pornographie n’a qu’un objectif, elle vise à définir l’identité sexuelle des femmes de façon à ce que les hommes puissent en faire l’usage qu’ils leur passent par la tête. Elle suppose donc que les hommes se sont en quelque sorte ligués pour créer un acte de parole particulier, la pornographie, qui, leur permettant de définir l’identité des femmes, leur permet de s’en servir à leur guise (et les descriptions qu’en donne McKinnon sont éloquentes). Dès lors, ce n’est pas un problème pour McKinnon de supposer que la pornographie possède bel et bien ce pouvoir de définir l’identité sexuelle des femmes.

10Mais là se pose pourtant un véritable problème : les femmes sont-elles considérées comme des objets sexuels – point ? McKinnon est-elle considérée comme un objet sexuel – point ? Ou, plus exactement : à cause de la pornographie dont l’ont assailli tous les hommes qu’elle a rencontrés (et elle fait preuve d’une connaissance visiblement approfondie du domaine, elle est donc susceptible d’être une des femmes les plus aliénées si la pornographie détient cette efficacité qu’elle dit qu’elle détient), est-elle devenue un objet sexuel – point ? McKinnon nous fait une description de l’action pornographique qui, de par son pouvoir et dans son irrésistible efficacité, fait de toutes les femmes des objets sexuels, mais alors comment peut-elle contester ce point si elle-même est un objet sexuel ? Si la pornographie réalise son action d’objectifier les femmes à la manière dont une promesse réalise une promesse et sans jamais faillir, comme le prétend McKinnon, la réalité créée est irrémédiablement ce qu’elle est et celle-ci ne conteste pas son état : il faudrait qu’elle puisse être et ne pas être à la fois dans son état pour contester son état. Mais la pornographie, ou plutôt la description qu’en fait McKinnon, ne permet pas ce demi-état : les femmes sont aliénées par la pornographie – point, et depuis le temps que les hommes l’ont imposée aux femmes, elles ne peuvent la contester, puisqu’être une femme, en raison même de l’existence de la pornographie, c’est être un objet sexuel. McKinnon soutient en fait que la pornographie est en quelque sorte la loi régulant le comportement sexuel des hommes et des femmes [10] (celles-ci devant se soumettre, puisque c’est leur définition même, au bon-vouloir de ceux-ci), reprenant à son compte la théorisation par Austin des actes de parole juridiques en faisant de la pornographie un acte de parole de la classe des exercitifs et des exercitifs (les actes de parole qui ont valeur de loi). Mais par là, McKinnon donne une image tellement totalisante et unilatérale de l’action pornographique qu’elle s’empêche même de pouvoir considérer l’existence de son propre discours ; considérant que la pornographie fait loi, elle oublie à la fois que les conditions pour que la pornographie soit loi ne sont pas réunies et que, si elles étaient réunies, elle ne pourrait pas tenir le discours qu’elle tient.

11Mais revenons alors sur un point précis de la théorie des actes de parole, qui, introduisant une médiation au sein de la réalisation de l’acte de parole, permet de contrer la conception « forte » de McKinnon et son unilatéralisme. Austin nous rappelle en effet qu’ « on ne peut pas considérer que j’ai averti un auditoire s’il n’a pas entendu ce que j’ai dit et pris ce que je dit dans un certain sens. Un effet doit être produit sur l’auditoire pour qu’un acte illocutionnaire soit accompli. Comment pourrions-nous établir cela au mieux ? Et comment délimiter ce qui se passe ? Généralement, l’effet consiste à entraîner la compréhension de la signification et de la force de la locution. Par conséquent, la réussite d’un acte illocutionnaire implique l’obtention de sa bonne compréhension (the securing of uptake) » [11]. À travers ce passage, quasiment intraduisible, on peut comprendre, comme l’a montré J. Hornsby dans son « Feminism in Philosophy of Language » [12] et comme Searle l’a clairement mis au jour dans Speech Acts [13], que tout acte de parole nécessite qu’il soit reconnu comme tel pour advenir – c’est-à-dire que l’interlocuteur reconnaisse ce qu’il veut dire et faire en disant : il doit reconnaître la signification de l’acte et sa force, il doit le comprendre ; sinon, l’acte ne se réalise pas. C’est dire que l’acte illocutionnaire ne se réalise pas seulement de par la grâce de celui qui parle (dans le cas qui nous préoccupe, par la simple volonté des hommes).

12Comme le dit Hornsby : « Car dans [le] cas [de l’acte illocutionnaire], l’effet qu’un locuteur doit entraîner, c’est l’effet d’être considéré par l’interlocuteur comme ayant fait cet acte réellement. [...] Un effet illocutionnaire est la prise en considération par quelqu’un d’un élément linguistique comme étant l’acte de parole que (par là) il est. Les effets illocutionnaires garantissent que la parole est communicatrice. [...] Un échange linguistique normal implique (au moins) deux parties. Dès lors, le fait qu’il y a des actes consistant à dire ne requière pas seulement des capacités de la part des locuteurs mais aussi des capacités coordonnées de la part des interlocuteurs qui sont réceptifs aux choses qui leurs sont dites. » [14] Autrement dit, l’acte de parole doit toujours entraîner sa compréhension et se définit donc comme un acte relationnel où (au moins) deux personnes sont impliquées qui doivent partager un savoir commun et savoir notamment quel contexte est adéquat pour réaliser tels actes de parole. « Un langage est quelque chose de partagé par des gens qui sont facilement intelligibles les uns aux autres. Selon ma conception, une telle intelligibilité dépend de la sorte d’environnement (normal, humain) qui est la condition sine qua non de l’illocution. » [15] Un critère qui permet ainsi de déterminer ce qui peut être fait par le langage, c’est ce que la communauté est prête à reconnaître qu’il fait – puisque la valeur illocutionnaire qu’il recèle est affaire de reconnaissance communautaire (d’acceptation/compréhension du coup joué dans un jeu de langage particulier connu/reconnu par la communauté de langage). Il en va de même avec la loi : un acte de parole n’a valeur de loi et ne réalise ce que la loi dit s’appliquer que si la communauté lui accorde ce pouvoir de loi (ce qui nécessite un certain nombre de conditions). C’est la reconnaissance de ce qui est fait par ce qui est dit (en plus de ce qui est dit) qui fait advenir l’acte que prétend exécuter l’acte de parole tenté. Cela nécessite donc une communauté d’agents qui sachent reconnaître ces actes de langage comme ayant valeur de loi et qui s’accordent, d’une certaine façon, pour leur reconnaître valeur et force de loi. Mais c’est dire aussi, pour revenir à notre point précédent, qu’une communauté d’agents qui ne reconnaîtrait ainsi le discours pornographique que comme définition de la réalité féminine (ou : qu’une moitié masculine d’agents qui imposerait à l’autre moitié féminine d’agents de reconnaître le discours pornographique comme définissant leur identité) ferait advenir celle-ci de celui-ci quoi qu’il arrive, sans que personne ne conteste – du moins dès lors que cette réalité est advenue. Or McKinnon, au moins, conteste : c’est donc que la définition performative qu’entend opérer la pornographie selon elle échoue. Et si elle échoue, si elle possède cette susceptibilité d’échouer, elle ne peut pas être cette réalisation performative à l’efficacité redoutable que McKinnon décrit : elle ne peut tout simplement pas définir et réaliser l’identité des femmes, la preuve en étant que McKinnon refuse l’assimilation qu’entend, selon elle, faire la pornographie des femmes à des objets sexuels. Ce qui se joue dans cet échec, ou cette possibilité d’échec due à l’intervention de la reconnaissance au sein de la réalisation de l’acte de parole, c’est la définition même de l’acte réalisé par la pornographie. La pornographie ne peut tout au plus que prétendre donner la définition de la réalité féminine, une définition qui, si ce que décrit McKinnon est juste (et il suffit d’observer pour en juger), est dégradante à l’encontre des femmes – et c’est dans cette prétention à définir les femmes d’une façon dégradante que réside l’action blessante propre de la pornographie que je propose de considérer comme une action injurieuse. L’injure serait alors l’acte illocutionnaire propre de la pornographie [16] – ce qui n’est pas rien. Et l’injure pornographique se définirait ainsi : c’est prétendre assigner une identité à une personne que celle-ci ne possède pas ou qu’elle n’accepte pas, mais qui vise à la dégrader ; c’est dans le cas de la pornographie une volonté d’assignation d’identité sexiste [17].

13Disons donc que dès lors que le discours pornographique se prétend, ou se donne comme (c’est-à-dire est compris comme – je pose ici une équivalence stricte entre le « se donner comme » et le « être perçu / compris comme » en raison de la reconnaissance inhérente à toute advenue de valeur illocutionnaire, notamment définitionnelle) définitionnel des relations sexuelles qu’il donne à voir et que celles-ci sont clairement dégradantes à l’encontre d’une personne (elles la réduisent à l’état animal ou à l’état d’objet, elles nient son humanité, en tout cas elles sont clairement inégalitaires, etc.), il peut être qualifié d’injurieux (parce qu’en fait sexiste), et donc il peut être condamnable.

14Quoi qu’il en soit, il me semble que c’est cette nécessité de la reconnaissance dans l’advenue d’une quelconque valeur illocutionnaire qui explique à la fois que la pornographie n’a pas le pouvoir que lui prête McKinnon et que celui-ci est bien plutôt celui de l’injure. Car si la description que McKinnon donne du discours pornographique est juste (et on peut le vérifier par des moyens empiriques), mais qu’il n’a pas le pouvoir qu’elle lui prête, alors il est seulement une tentative d’imposition d’une définition d’identité dégradante. Et c’est là que réside son caractère injurieux.

DE LA VARIABILITé DU CARACTèRE OFFENSANT : RECONNAISSANCE ET RELATIVITé CONTEXTUELLE

15Cependant, outre la reconnaissance, la réussite d’un acte de parole nécessite d’autres conditions qui, en fait, déterminent cette reconnaissance : la reconnaissance n’advient en effet que si l’acte de parole est utilisé à bon escient. Il y a comme des règles d’utilisation de la parole : il est ainsi absurde de marier dans un cimetière, de même qu’il sera inopérant de promettre de réaliser une chose déjà réalisée. Il y a des circonstances correctes d’énonciation d’un acte de parole qui déterminent sa réussite ; ou encore : la réussite d’un acte de parole est relative aux circonstances de son énonciation [18]. Il en va naturellement de même pour le discours pornographique ; celui-ci ne réussira un acte de parole injurieux que dans les circonstances adéquates : si vous tenez un discours pornographique, aussi dégradant que possible, au sein d’une communauté de religieuses abstinentes et particulièrement ignorantes, il est possible qu’il ne les offense pas si jamais elles ne le comprennent pas.

16C’est cette nécessité d’une reconnaissance qui explique les échecs des actes de parole. Ce qu’oublient trop facilement les féministes antipornographie (et qui tendent par là à recréer une nouvelle mythologie), en effet, comme ne cesse de leur reprocher J. Butler [19], c’est que la pornographie, dès lors qu’elle est comprise comme acte de parole, peut échouer, peut ne pas réussir dans son acte illocutionnaire : non seulement, elle ne réalise pas l’identité sexuelle des femmes [20], mais elle peut donc aussi ne pas être offensante. Car la reconnaissance que demande un acte de parole pour se réaliser nécessite tout un ensemble de conditions qu’Austin s’est ingénié à énumérer sans les épuiser. Une injure ne fonctionne que parce qu’elle remplit toutes ses « conditions de félicités » (pour reprendre les termes austiniens) et celles-ci sont multiples : elles peuvent donc ne pas être présentes de multiples façons – les conditions ne sont pas toujours réunies pour que l’insulte fonctionne, de la même façon qu’elles ne sont pas réunies pour que la pornographie ait valeur de loi. De même que dans le cas du mariage, si ce sont deux hommes qui se promettent amour et fidélité, l’énoncé performatif du mariage échoue (dans notre société contemporaine), de même, si j’insulte un arbre ( « sale bouleau ! » ), mon énoncé performatif insultant échouera pour la simple et bonne raison que l’arbre, et la communauté de parole à laquelle j’appartient, ne l’aura pas pris (et ne peut pas l’avoir pris, c’est-à-dire reconnu) comme étant une insulte. C’est le même processus qui empêche de considérer la pornographie comme loi qui empêche de considérer qu’elle fonctionne uniformément comme insulte – sans raté. Autrement dit, la reconnaissance qui est nécessaire à la réussite d’un acte illocutionnaire demande elle-même des conditions nécessaires pour advenir : un certain contexte, une certaine connaissance de la pratique du langage, peut-être une certaine vulnérabilité de la personne visée dans le cas de l’insulte.

17Cela explique qu’un même discours peut être ou ne pas être insultant dans des circonstances différentes. Comme Hornsby le dit très bien : « Si un mot est utilisé dans un contexte dans lequel il ne peut pas y avoir intention d’insulter, alors son usage ne fait pas partie d’un discours de haine [raciste/insultant]. Mais les mots signifient ce qu’on leur fait signifier par l’usage qu’on en fait. Et les usages de mots de haine, dans suffisamment de contextes nouveaux, peuvent servir à contrer la possibilité de leur usage haineux [insultant/raciste] et ainsi à changer leur compréhension commune. » [21] C’est la reconnaissance de l’acte qui permet à un acte illocutionnaire d’être effectué, et c’est donc la reconnaissance de l’offense qui permet à un acte illocutionnaire offensant d’être réalisé. Il est donc possible de considérer qu’un discours pornographique n’est pas offensant si les conditions dans lesquelles il est fait ne permettent pas à l’offense d’opérer. Ainsi, la scène détaillée d’un viol peut très bien ne pas être insultante si elle est incluse dans un documentaire détaillant les outrages commis envers les femmes dans notre société, ou si elle fait partie d’un livre violemment féministe qui entend dénoncer les viols en les narrant crûment (je pense à Elfriede Jelinek). Autrement dit, la narration de la même scène, selon le contexte, sera innocente, insultante ou dénonciatrice. Elle peut passer d’une valeur illocutionnaire à l’autre selon le contexte ou les circonstances de son énonciation, alors même que ce qui est narré ne change pas.

18Mais si l’injure est bien relative au contexte pour être interprétée, toute interprétation n’est néanmoins pas permise – et c’est même justement cette relativité contextuelle qui permet de déterminer objectivement un sens (actif) de l’acte de parole : ainsi, parfois, c’est parce qu’elle est faite à telle occasion, dans telles circonstances, que cette énonciation pornographique ne peut valoir que comme injure (et non pas parce qu’essentiellement elle serait discriminante). Par conséquent, le sentiment d’être offensé n’est pas purement subjectif : l’offense est objective, parce que savoir ce qu’est une offense, c’est avoir une connaissance commune de ce qui vaut comme une offense dans certaines situations [22]. Il ne s’agit donc pas de dire qu’il y a une essence de l’acte offensant qui résiderait dans certains actes ou certaines représentations d’actes que l’on pourrait alors redéfinir comme de la pornographie au sens propre, mais que la représentation de certains actes est telle qu’on ne peut imaginer aucun contexte où elle ne serait pas offensante pour nous, ou que la représentation de tels actes dans tel contexte ne peut valoir que comme acte dégradant.

19Ce rôle insigne accordé à la reconnaissance et au contexte permet aussi d’expliquer que la pornographie puisse passer pour insultante même si elle ne veut pas l’être (comme s’en défendront les pornographes). Cela permet d’éviter les apories de McKinnon qui est obligée de supposer que, d’une certaine façon, il y a un complot machiste derrière la pornographie dont elle est l’instrument insigne, mais voilé. En effet, on peut imaginer qu’un discours pornographique puisse être tenu de bonne foi comme pure représentation ou comme fantasme : mais dès lors que dans un certain contexte il est pris comme insulte (comme prétention d’imposition d’identité dégradant), il est insulte. Car c’est le contexte et la reconnaissance qui, déterminant l’advenue de la force illocutionnaire d’un énoncé, réalise l’insulte ou pas. Il n’est pas nécessaire que les hommes se soient ligués pour faire en sorte que la pornographie offense les femmes en leur assignant un statut dégradant, car, d’une part, nous l’avons vu, cela nécessite des conditions qu’elle n’obtiendra sûrement jamais, et parce que, d’autre part, le pouvoir offensant de la pornographie (de tout discours) peut être involontaire et advenir des circonstances particulières de reconnaissance de sa force. C’est parce que dans telles circonstances tel discours (telles représentations) ne peut être qu’offensant (ne peut être considéré que comme offensant) qu’il est offensant (et donc susceptible d’être condamné).

CONCLUSION

20La pornographie, en tant que discours, est constituée d’actes de parole ; comme telle, elle accomplit un certain nombre de choses – pas forcément anodines. Les actes de paroles ont des usages multiples – mais un même acte de parole peut accomplir plusieurs choses. C’est ce que permet de voir la prise en compte de la reconnaissance dans l’advenue du rôle illocutionnaire de l’énoncé, qui laisse place – forcément – au contexte de l’énonciation. Et cette contextualisation de la reconnaissance et en conséquence de l’acte qu’elle contribue à réaliser nous montre le caractère ambigu de tout discours, et donc du discours pornographique : celui-là n’est pas aussi uniment partial que McKinnon feint de le croire. La reconnaissance exigée par tout discours et qui contribue à sa complétude peut empêcher qu’un discours pornographique soit autre chose, dans un contexte donné, qu’une illustration de pratiques sexuelles déviantes, étranges, ou normales. Autrement dit, la reconnaissance contextuelle de tout discours empêche de considérer a priori tout discours comme blessant parce qu’insultant – et a fortiori la pornographie – puisque l’insulte n’est qu’un acte de parole particulier qui nécessite tout un ensemble de conditions pour advenir – pour être performant : une insulte n’est pas forcément réussie, et le discours pornographique, à supposer qu’il se veuille injurieux, pourrait échouer.

21Bien sûr, le discours pornographique peut se donner des conditions qui lui permettent presque à coup sûr d’accomplir ce qu’il entend accomplir s’il veut injurier : ainsi, dans certaines circonstances données, la reconnaissance que le discours pornographique demande, lorsqu’il la demande mais aussi lorsqu’il est considéré la demander (dans les cas où il ne fait aucun doute pour les interlocuteurs qu’il est offensant), lui sera quasi inévitablement accordée. Ainsi, le rôle que nous accordons à la reconnaissance permet bien aussi de comprendre l’éventuel caractère injurieux du discours pornographique : car si des femmes (ou des hommes, des enfants...) se sentent insultées par le discours pornographique (selon la définition de l’insulte que nous avons proposée : c’est-à-dire si elles ressentent une assignation d’identité dégradante inévitable dans ce contexte), alors c’est qu’elles lui reconnaissent ce pouvoir – lui conférant par là même. C’est donc que le discours pornographique est bien, dans ce cas-là au moins, injurieux, blessant, etc. Mais bien entendu, ça n’est pas dire que les femmes (ou quelques autres catégories de personnes) créent l’injure même qu’elles endurent par la pornographie (comme le laisse parfois penser J. Butler quand elle dit que l’on est responsable de ne pas répondre à l’injure en la subvertissant) : il ne s’agit pas de rendre responsables les victimes potentielles ; les femmes n’accordent (c’est dire qu’on leur demande – quand on ne la leur extorque pas) cette reconnaissance que dans certaines conditions et vis-à-vis de certains discours qui, dans ces circonstances, la demandent. Il y a bien sûr des possibilités d’erreur, de prendre pour insultant ce qui n’est qu’éducatif, voire peut-être subversif. Mais la charge de la preuve revient au discours ressenti comme insultant, c’est-à-dire ressenti comme réclamant une reconnaissance de pouvoir injurieux. Et pour s’acquitter de tout soupçon, celui-ci ne pourra oublier les circonstances : il est des circonstances où un discours sexuellement explicite, dans notre culture, dans notre société, vis-à-vis de certaines personnes, dans un certain contexte d’exploitation, etc., est inévitablement injurieux. Il est des circonstances où certains récits sexuels sont injurieux – et pas forcément ou uniquement parce qu’ils sont particulièrement explicites ou ignobles – mais parce que dans ces circonstances ils prétendent à imposer d’une définition sexiste de l’identité (notamment sexuelle) des femmes.

22Dès lors, la pornographie n’est pas essentiellement injurieuse (envers une catégorie donnée de personnes) – elle l’est potentiellement, et peut-être potentiellement plus que d’autre forme de discours. Mais ce caractère peut tout aussi bien être contré en utilisant la pornographie à d’autres fins (subversives, féministes, etc.). Et la question de son interdiction, si elle est bien en partie linguistique, n’est donc plus une question logique qui peut être transposée telle quelle à la politique – elle redevient un simple problème juridique de condamnation éventuelle : est-ce que telle action (en l’occurrence linguistique), dans tel contexte et telles circonstances, était blessante à l’égard de telle personne et doit-elle à ce titre être condamnée ? La question, en ce cas, n’est donc peut-être pas celle de la condamnation de la pornographie en tant que telle, mais de la condamnation de tout acte blessant ou offensant – et donc de tout discours offensant. Le problème juridique est alors de parvenir à faire reconnaître par la loi qu’un discours peut commettre de tels actes et surtout qu’il peut commettre de tels actes en imposant une représentation sexiste. Ainsi, il faudrait amener la loi à reconnaître l’existence de l’injure sexiste, ou du sexisme en tant qu’acte de parole injurieux. Mais cela ne sera jamais qu’un instrument parmi d’autres qui possède ses propres effets pervers (interdisant l’injure on la renforce en la stabilisant – en reconnaissant légalement son caractère injurieux –, comme l’a bien vu J. Butler). Bien plutôt, la relativité contextuelle de l’injure nous invite essentiellement à créer les conditions (politiques, sociales, économiques, culturelles, etc.) qui la rendent inopérante, et donc à permettre aux femmes, et à toutes les catégories « opprimées », de ne plus avoir à se sentir injuriées (à reconnaître l’injure) – ce qui suppose qu’on crée les conditions d’une véritable égalité.


Date de mise en ligne : 01/12/2007

https://doi.org/10.3917/cite.015.0079