Article de revue
Pleutre le grand
- Par Catherine Vallon
Pages 276 à 282
Citer cet article
- VALLON, Catherine,
- Vallon, Catherine.
- Vallon, C.
https://doi.org/10.3917/chime.095.0276
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- Vallon, C.
- Vallon, Catherine.
- VALLON, Catherine,
https://doi.org/10.3917/chime.095.0276
Costume de fleur, Alice à La Borde, 15 août 2018
Costume de fleur, Alice à La Borde, 15 août 2018
Pleutre le grand
N’avait rien dit depuis sa naissance.
Trente ou cinquante ans s’étaient passés
Sans que personne ne sache qui il était, d’où il venait.
Un jour, il se mit à parler.
Pleutre le grand
N’avait rien dit depuis sa naissance.
Trente ou cinquante ans s’étaient passés
Sans que personne ne sache qui il était, d’où il venait.
Il vivait parmi les siens dont personne ne savait si c’étaient les siens.
Un jour, il se mit à parler.
Pleutre le grand
N’avait rien dit depuis sa naissance.
Trente ou cinquante ans s’étaient passés
Sans que personne ne sache qui il était, d’où il venait.
Il vivait parmi les siens dont personne ne savait si c’étaient les siens tant il était autre.
Très vite, il manifesta des signes de pleutrerie, souvent il pleurait.
Il n’était pas grand. Mais les siens, dont personne ne savait si c’étaient les siens,
Se nommaient Le Grand.
Alors il devint pour tous, Pleutre Le Grand.
Connu sous le nom de Pleutre le grand,
il n’avait rien dit depuis sa naissance
Un jour, il se mit à parler.
Pleutre le grand
N’avait rien dit depuis sa naissance.
Trente ou cinquante ans s’étaient passés
Sans que personne ne sache qui il était, d’où il venait.
Connu sous le nom de Pleutre Le Grand,
il n’avait rien dit depuis sa naissance.
Il n’était pas grand. Souvent, il pleurait.
Il courait vite mais toujours au dernier moment.
Son regard était profond, mais il ne voyait rien, ne s’apercevait de rien.
Il ramassait tout ce qu’il trouvait sur son chemin et le perdait aussitôt.
Toujours il hochait la tête et pendant des heures, il s’agenouillait avec un air d’étonnement.
Quand il ventait, il se balançait ou tenait les portes.
On disait de lui : C’est Pleutre !
Il n’avait pas de métier. Il rendait service aux uns et aux autres.
Ses bras étaient longs. Ses jambes étaient puissantes et on le voyait bondir à travers champs.
On disait de lui : C’est Pleutre !
Les siens, dont personne ne savait si c’étaient les siens, l’avaient nommé Pleutre le grand.
Ils l’appelaient « notre fils » ou « notre frère » mais le plus souvent
Pleutre.
Il vivait parmi ceux-ci, lesdits siens, sans histoire, sans trame, sans âge.
Pleutre le grand
N’avait rien dit depuis sa naissance.
Il parlait, mais ne disait rien.
Il n’était pas muet, car il parlait. Mais ne disait rien.
Lui-même ne les entendait pas.
Depuis sa naissance, il n’était entendu de personne.
Un jour, il se mit à parler.
Il dit :
Qui est Pleutre le grand ?
Ce jour-là, il quitta les siens.
Il part à grands pas
Et sans se retourner
De vent et de pas, il va.
Pleutre le grand marche.
Marche mon pleutre dans le vent de tes pas,
De-ci de ça ne meurt plus loin jamais
Va mes pas de Pleutre d’avant
Il pourrait peut-être
Peut-être à peine
Je dis peut-être.
Je tais dit d’être dit
Si te dit d’aller
Peut l’être te le dit m’en irai
Te l’être mon peu.
Te dit mon peut l’être
Si tu m’entendais, si peut-être à peine.
Je vais pleutre t’être
Qu’on m’a dit pleutre.
Qu’on me le dit me le fit
Bien même avant qu’on ne me fit jamais
Sans jamais m’être m’a dit
Jamais fut dit.
Qui m’a dit mon pleutre
Compte pour du beurre
Si peu dit,
Mon peu, si peu si mon dit pas
Peux pas mon envie des pas
A dit mon peu pas, las l’être
Si peut être l’aveu de ma peine
Dit chienne pleine de ma peine
Je tire mes pas de la plaine
Va mes pas de pleutre
Dans le vent de mes pas
Si tu pleus,
Je pleus, oui, je pleus de là-haut
Si tu pleures être au ciel
Je plus être en pleurs
Je me lance au ciel
Plus là-haut, plus au ciel en l’air
Pleut sur terre !
Je ne plus jamais aux grains des terres.
Je me plus couché en terre
Nu de la terre, venu du ciel
Attend mon pied posé sur la couche,
J’essuie ma bouche, je pleus tant.
Je tombe sur terre et m’abats sur mes pas
L’eau coule
Né du pleur dans le creux
À nu comme vers dans ma couche
Ma main m’essuie l’eau du pleur
Mais qu’un jour sans,
Je suis né pas de la dernière pluie
La nuit du déluge
Le dit au ciel qui sait
Si je viens de l’antédiluvienne
Qu’un jour où je vais
Si un jour je savais
Qui est pleutre au ciel.
L’eau des pluies du ciel
Pleut, elle pleut
Quand, en gouttes pleines
Arrose les champs et les tuiles, les cendres et les têtes,
Les routes, les creux, les trous,
Tous les trous au ciel pour la recueillir font les lacs et les étangs et les puis
Je ne sais pas, peut-être elle recouvre la terre
Maintenant il pleut !
L’eau tombe et elle coule
Ça oui creuse le lit des rivières
Je suis le fil de l’eau qui coule en rigole
Suis mes pas de Pleutre l’eau des rivières
Suis la rive et le long du lit du fil de l’eau
Suis le pleut du ciel vers, là où n’est plus la terre
Jusqu’au large des eaux du ciel
Qu’on dit la mer
Ne l’ai jamais vue
Mais qu’aux bouts des rivières
On trouve la mer
En l’espère même l’espère.
Pleutre ruisselle mes pas de pleutre
L’eau coule de mes pleurs au ciel
Me suis jusqu’à la mer
Mais là, devant la mer ?
Ne peut suivre, ne suis là devant là
Ne peut-être la mer m’arrêterai là ?
Suis-je les eaux de la mer ?
J’arrive à la fin.
Né des pleurs du ciel suis l’eau de la terre
Suis l’eau des rivières et puis l’eau de la mer.
Vis les marées, me recouvrent me confondent.
Quand s’amarre la vie liquide du grand Pleutre ?
Quand s’amarre la vie liquide du grand Pleutre ?
Mais si l’eau liquide dilue l’homme
Mais l’homme d’homme l’eau
L’homme pleure
Né de l’eau du ciel chancelle
L’homme liquide dérive
Mes pieds butent
Mon cul las choit
Je ploie, je tombe. Ça recommence
La vague me prend d’assaut
La chute au pied de l’étang
Je chus, j’étais l’homme pleutre.
La tête dans l’herbe
Ma tourne roule
Oh ma tête dans l’eau
Les arbres tournent en rond la lumière
Oh je vois le visage de l’eau
L’ombre des ondes me fonce
Du fond du ciel, le fond des eaux
La surface sombre me détache
Je pourrais plonger comme l’homme au fond
Si sombre est l’étang des eaux
Une nuit calme, profonde.
L’ombre me le dit, viens vite
Si lisse me sens caressé
Oh l’homme du fond de l’eau me voit,
M’appelle l’homme en pleurs
Il me tend ses yeux et des cuillères, un trésor brille
Oh c’est un nabot !
Il sombre ! Il pleure, c’est un géant couvert de mamelles
Une salamandre sort de sa bouche
Qui me dit pleutre ?
La nuit des eaux
Me tais.