Cinémas Réels
Pages 7 à 9
Citer cet article
- CAZIER, Jean-Philippe,
- Cazier, Jean-Philippe.
https://doi.org/10.3917/chime.089.0007
Citer cet article
- Cazier, Jean-Philippe.
- CAZIER, Jean-Philippe,
https://doi.org/10.3917/chime.089.0007
1Dans ses analyses sur le cinéma, Gilles Deleuze s’intéresse en particulier à deux types d’image : l’image-mouvement et l’image-temps. S’il s’est d’abord agi, pour Deleuze, de faire de la philosophie avec le cinéma – non pas sur le cinéma mais en se rapportant au (x) cinéma(s) comme à un intercesseur pour le philosophe –, il a également montré en quoi le cinéma est de la pensée, une pensée avec laquelle la philosophie peut et doit penser – ce que, par exemple, il affirme tout au long de sa fameuse conférence donnée en 1987 à la Femis.
2Si ce numéro de Chimères reprend la proposition selon laquelle le cinéma est de la pensée, il n’est bien sûr pas question de refaire ce que Deleuze a déjà fait mais de s’intéresser plus particulièrement aux conditions de cette pensée et, plus précisément, à ce qu’elle affronte pour penser – puisque, là encore selon une perspective deleuzienne, la pensée naît dans le rapport à un événement qui force à penser.
3La question n’est pas : quel est l’objet du cinéma ? mais : quelles sont les conditions d’une pensée en cinéma ? Cette question posée au cinéma reçoit ici des réponses multiples qui explorent de diverses manières les conditions – ou certaines conditions – de la pensée-cinéma : affronter la matérialité brute d’un lieu, affronter l’Histoire, l’horreur ou la beauté de ce qui est arrivé, affronter les devenirs du corps, du temps, les affects, les subjectivités, etc. À chaque fois quelque chose advient, survient, et penser cinématographiquement a pour condition d’affronter ce qui advient – « affronter », ici, signifiant moins « combattre » que trouver des agencements par lesquels entrer en rapport avec ce qui advient, construire des agencements qui rendent possible un rapport entre l’événement et le film, celui-ci étant alors, fondamentalement, l’invention de cet agencement. On peut rêver à une histoire du cinéma, une histoire matérielle qui aurait pour objet ces événements et ces agencements…
4Ce qui est rencontré et affronté, c’est-à-dire affecte, on pourrait l’appeler « forces » : le cinéma, chaque film, chaque œuvre cinématographique ont pour condition une rencontre avec des forces qui sont affrontées, avec lesquelles il faut créer un agencement.
5On pourrait aussi appeler « réel » cette part de l’événement et de la rencontre qui est impliquée par la pensée en cinéma, à condition de définir celui-ci non comme un donné mais comme un problème, comme ce qui dans la pensée résiste et force à penser, c’est-à-dire contraint à inventer des dispositifs, des types d’image et de narration, une matière avec laquelle travailler et créer. De ce point de vue, il n’y aurait pas de différence réelle entre un cinéma documentaire et un cinéma de fiction, chaque film, quel que soit le genre dans lequel il peut être situé, impliquant un agencement avec un réel qui s’impose, résiste, entre dans des dispositifs autant qu’il s’en échappe.
6Le cinéma examiné de ce point de vue apparaît comme une pensée plurielle, mobile, réinventée. Mais aussi comme une façon d’être au monde – un cinéma porteur d’une éthique où le monde n’est pas un donné à constater, à accepter ou rejeter, mais est un ensemble disjoint d’événements à affronter, avec lesquels produire des agencements créateurs et qui peuvent être, tout autant, les conditions pour une célébration de ce qui arrive que son détournement, sa transformation en autre chose : un cinéma de résistance face à un monde intolérable, destructeur.
7Les textes qui composent ce numéro racontent des manières de faire des films, éclairent des pratiques cinématographiques singulières, permettent de saisir des espaces-temps particuliers impliqués par tel problème, telle rencontre, tel événement. Ces textes et leur réunion n’ont pas pour ambition d’être exhaustifs, de forclore un champ qui serait celui des conditions transcendantales du cinéma – puisque ce champ n’existe pas dans sa généralité, chaque film affrontant au contraire la singularité d’une rencontre, d’un événement, existant à l’intérieur d’un agencement singulier qu’en un sens il est lui-même.
8Ce numéro de Chimères est une ouverture : une tentative de penser et d’être au monde avec le cinéma – pensée et éthique qui incluent nécessairement le parcours de singularités, et donc l’inachèvement et l’errance – pour, là encore, trouver des façons inédites de penser et d’être au monde.