Histoires de ventres : une politique du corps des femmes ?
- Par Diane Garnault
Pages 53 à 68
Citer cet article
- GARNAULT, Diane,
- Garnault, Diane.
- Garnault, D.
https://doi.org/10.3917/cpsy.064.0053
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Notes
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[1]
Type d’architecture carcérale, imaginé au 18ème siècle par Jeremy Bentham, permettant de surveiller, sans qu’ils le sachent, les détenus et dont Michel Foucault a fait, en 1975 dans Surveiller et punir, le modèle abstrait d’une société disciplinaire.
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[2]
Acronyme de la gestation pour autrui, soit l’implantation d’embryon (s) dans l’utérus d’une autre femme que la mère « sociale ».
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[3]
Titre d’un ouvrage du médecin et philosophe matérialiste du 18ème siècle Julien Onffray de la Mettrie.
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[4]
Entre autres les travaux de Françoise Héritier, Pierre Bourdieu, Gayle Rubin, Donna Haraway.
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[5]
Opération qui consiste à pratiquer la section du fibro-cartilage unissant ensemble les deux os du pubis, afin d’élargir le bassin maternel.
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[6]
Ecrasement du crâne du fœtus mort pour faciliter son extraction.
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[7]
Pour mémoire, en France la contraception fut interdite jusqu’en 1967 (Loi Neuwirth).
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[8]
Association National-Socialiste, financée par l’état et gérée par les SS.
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[9]
Comme les romans 1984 de Georges Orwell, Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, L’oiseau d’Amérique de Walter Tevis.
1 À qui appartient le corps d’une femme enceinte ? À celui dont elle se fait l’hôte neuf mois durant, à l’autre, proche ou non, qui s’autorise spontanément à lui poser la main sur le ventre, ou bien encore aux organismes de santé publique qui dès le projet de conception l’abreuvent d’injonctions hygiénistes et de prévention, ou enfin au corps médical qui l’auscultera sur une base au minimum mensuelle ? L’état de grossesse signe en tout cas l’exposition au public de l’intime d’une femme, la mise au dehors et l’offre à l’œil et au geste de l’autre d’un processus physiologique et psychique en premier lieu éminemment interne, et cela avec des incidences et résonances psychiques individuelles et collectives variées.
2 Mais la grossesse n’est pas une période hors norme de la vie d’une femme qui disposerait le reste du temps de son corps et de la capacité procréatrice de celui-ci comme elle l’entend. Que l’on pense aux différents régimes de régulation de la natalité de par le monde (politique de l’enfant unique en Chine, stérilisations forcées au Pérou ou en Inde, ou au contraire incitations plus ou moins impérieuses à procréer), ou bien aux conflits armés au cours desquels l’utilisation systématisée et stratégique du viol comme arme de guerre fait planer sur les femmes, par-delà l’agression sexuelle, le risque de séquelles physiques grevant leur fécondité ou la menace de grossesses non désirées.
3 Dans cette question du viol de guerre, qui revient périodiquement dans l’actualité et commence à être davantage documentée, et tout particulièrement en cas de génocide où l’aliénation totale de l’autre (Autre) est engagée, le corps féminin apparaît de manière évidente comme porteur d’un enjeu politique direct de domination, tel un territoire à haute valeur stratégique dont le contrôle assoit l’aliénation de l’ennemi. Ma clinique hospitalière et libérale, pourtant éloignée de ces situations, m’a cependant conduite, avec étonnement, à repérer également dans le récit par les femmes de leur rencontre avec la médecine gynécologique au sens large – obstétrique, procréatique, chirurgie gynécologique – la récurrence de signifiants tels que « dépossession », « violence », « perte de contrôle », « agression », « annihilation », « traumatisme », déroulant la thématique du viol. À quoi relier ces affects décrits par les femmes aux prises avec « leur » médecine ? Le clinicien doit-il entendre seulement sur le plan du fantasme la plainte des sujets engagés dans les dispositifs techniques et discursifs d’une santé devenue « publique » et encadrée au niveau étatique voire international ? Peut-on appréhender, à partir des violences de guerre, certains des soubassements fantasmatiques de la médecine qui expliqueraient ces similitudes en apparence incongrues ?
4 Au-delà du rabattement sur des explications simplistes et défensives opposant barbarie et civilisation, obscurantisme et progrès, je déplierai ici l’hypothèse que guerre et médecine peuvent en réalité être reliées par un moyeu psychique commun, la pulsion épistémophilique (Freud S., 1908). Celle-ci permet de resituer ces deux modalités particulières du politique comme deux instruments de contrôle social, de prise de pouvoir sur le corps et en corps. Établissons en préambule qu’avec cette proposition potentiellement provocante, notre visée n’est bien sûr pas de remettre en cause la pertinence et l’indication des techniques médicales contemporaines. Il s’agit en revanche, à partir d’une analyse des discours relatifs à la guerre ou à la médecine, et en prenant bien soin de distinguer les productions imaginaires de leur possible mise en acte dans une tentative délibérée d’aliénation du (corps) féminin, d’éclairer des ressorts inconscients communs.
5 Un bref survol de l’actualité de la question fera apparaître que toutes deux définissent en effet la femme, en tant que mère potentielle, comme un territoire à conquérir et contrôler et son « ventre » comme un espace clos à ouvrir. Puis nous suivrons le fil des deux affluents majeurs selon Freud de la « pulsion de savoir », soit la pulsion scopique et la pulsion d’emprise (Freud S., 1905, p. 123), pour éclairer réciproquement les deux faisceaux de phénomènes, cheminement qui permet, à notre sens, d’identifier à partir du cas extrême du génocide, des logiques pulsionnelles également à l’œuvre dans la médecine. Celles-ci éclairent la violence ressentie par les femmes en temps de « médicalisation de l’existence » (Del Volgo M.-J. et Gori R., 2005).
UNE QUESTION MULTI-SÉCULAIRE TRÈS CONTEMPORAINE
6 L’actualité récente donne matière à relever de multiples occurrences dans lesquelles la capacité procréatrice des femmes constitue le point nodal d’événements disparates.
7 Du côté des violences armées, dont l’objectif est clairement la prise de pouvoir, voire l’anéantissement de l’autre, deux figures extrêmes et particulières d’exactions ciblant les femmes en tant que mères – réelles ou potentielles – nous intéresseront ici. Il s’agit, dans un contexte génocidaire, de l’éventration de femmes enceintes au Rwanda et des « camps d’enfantement » en ex-Yougoslavie, ici envisagés à partir de récits et témoignages rassemblés par des études historiques et sociologiques (notamment Guenivet K., 2001). Dans ces formes aggravées de « viols de guerre », émerge en première intention une tentative soit de destruction soit de détournement de la capacité procréatrice féminine.
8 Plus proches de nous, les techniques de surveillance médicale de la grossesse comme l’échographie fœtale et d’assistance médicale à la procréation nous fourniront matière à réflexion. Pour cela, nous partirons des réflexions foucaldiennes faisant de l’Etat moderne le « gestionnaire de la vie (et de la survie), des corps, de la race » (Foucault M. 1976, p. 180). Le corps social semble adhérer de fait largement à la médicalisation croissante de la grossesse jusqu’à envisager l’impossibilité de procréer une injustice à réparer, la lésion d’un droit à enfanter qui mérite correction de la part d’une médecine de plus en plus interpelée sur le terrain de la convenance et plus exclusivement sur les bienfaits de la guérison. Les pouvoirs publics internationaux entérinent d’ailleurs largement cette conception : « par santé en matière de reproduction, on entend le bien-être général (ce qui suppose qu’une femme) est capable de procréer et libre de le faire aussi souvent qu’elle le désire… » (Aiach P. et Delanoe D., 1998, p. 13) et dégagent de fait des moyens financiers conséquents en faveur de cette cause. De la sorte, de nombreuses pistes de recherches sont explorées dont certaines témoignent de l’autonomisation de la recherche médicale à l’égard de l’accompagnement à la procréation, la production de savoir devenant dès lors un « bien », une marchandise en soi, et le corps procréateur féminin une matière première incontournable. À côté des plus récentes, comme l’utilisation de cellules souches d’origine embryonnaire, citons par exemple l’ectogenèse, communément appelée « utérus artificiel », sur laquelle travaillent des laboratoires américains et japonais et dont l’une des justifications est qu’elle permettrait de mener des expériences aujourd’hui éthiquement condamnables tant qu’elles nécessitent le recours à un utérus humain (clonage par exemple).
LE VENTRE MATERNEL, SOURCE ET OBJET DE LA PULSION ÉPISTÉMOPHILIQUE
9 Dans les deux champs discursifs ici identifiés, la fonction procréatrice du corps féminin apparaît comme un objet privilégié, voire systématique, de mise à l’épreuve de la force armée ou de la compétence des chercheurs. En cela, le ventre des femmes, figure condensant sexe et matrice maternels, semble tout simplement hériter d’une longue chaîne représentationnelle qui remonte à l’aube de l’humanité et qui la constitue à double titre comme paradigme de l’objet énigmatique qui se dérobe à la réduction théorique par le savoir puisque ce qui s’y déroule est d’ordinaire caché. L’utérus en particulier, organe interne, peut circonscrire métonymiquement aussi bien la localisation du féminin et sa prétendue insaisissabilité (Raymond J., 1993, Laqueur T., 1992) que celui de l’origine de chacun et sa scène primitive irreprésentable (Quignard P., 2009), instituant l’ « antique patrie des enfants et des hommes » (Freud S., 1919) comme inquiétant lieu de résistance.
10 De fait, l’épaisseur du mystère que semble recouvrir cette enveloppe charnelle qui fait obstacle à la contemplation directe de l’intérieur, à la fois désiré et interdit, de la mère attise aussi la convoitise et les visées d’exploration. Freud repère initialement la source des théorisations sexuelles infantiles dans l’interrogation suscitée par la naissance de puînés et la « pulsion de savoir » qu’elle soutient, recherche impérieuse dont la fonction est d’éliminer l’autre, cet intrus gênant. Et d’emblée, il attribue aussi à l’excitation libidinale et intellectuelle du chercheur en herbe « des impulsions qu’il ne sait pas interpréter, impulsions obscures à une action violente : pénétrer, casser, percer des trous partout » (Freud S., 1908, p. 10) avant que la pulsion de savoir ne se décolle de son objet fondateur, le ventre plein de la mère, pour en investir un autre. Les travaux kleiniens accentuent encore cette piste d’exploration nouant intérieur maternel, besoin de savoir et charge sadique : « Tout en voulant pénétrer par la force dans le corps de la mère pour s’emparer de son contenu et le détruire, il voudrait également savoir ce qui s’y passe et de quoi cela peut avoir l’air. Ainsi se forment les liens qui unissent aux pulsions sadiques, rendues à leur apogée, les besoins épistémophiliques naissants » (Klein M., 1930, p. 263).
11 Examinons donc à présent les atermoiements et destins de cette passion de savoir, alimentée par le désir de découvrir et prendre, par le regard ou le geste, lorsqu’elle continue d’être aimantée par le sexe-ventre maternel, incarnation imaginaire possible de la scène primitive et du désir fondateur de l’existence du sujet.
LA PULSION SCOPIQUE : VOIR POUR ÇA-VOIR
12 Freud décrit le « plaisir de regarder » (Freud S., 1905, p. 85) comme une pulsion partielle par laquelle un individu s’empare de (quelque chose de) l’autre comme objet de plaisir qu’il soumet à son regard contrôlant. Lacan, lui, liera encore plus nettement l’objet regard au savoir et montrera la division entre sujet conscient de la vision, l’œil, et sujet inconscient du fantasme qui instaure un objet comme définitivement perdu, le regard, la « voyure », ce qui rend compréhensible l’insatiabilité du regard, l’impossible achèvement de sa quête.
13 À cet égard, le contenu du ventre féminin paraît polariser électivement, de par son invisibilité foncière, la pulsion de voir (Didi-Huberman G., 1999). La tentation d’accéder à l’intérieur du corps maternel est un phénomène répandu et tant l’histoire que les productions imaginaires humaines abondent de récits et d’exemples d’investigation viscérale qui conjuguent cruauté et envie de savoir ce que contient ce « lieu de recel » (Schneider M., 2004) : rappelons ici le roman Le dahlia noir, l’œuvre sadienne, le parcours criminel de Jack l’Eventreur, le matricide perpétré par Néron, la Vénus en cire des Médicis, les expériences de Cléopâtre sur ses servantes enceintes etc. Nous relèverons en particulier que ces actes procèdent de la conviction que voir c’est savoir, comme si l’accès au réel organique d’une femme enceinte révélait l’origine du monde, l’énigme de la scène originaire et du désir dont chacun de nous est issu.
14 Explorer l’intérieur du corps de la femme enceinte, l’ouvrir pour voir ce qu’il contient, se retrouve également tant dans les conflits armés que dans l’imagerie médicale. En temps de génocide, qui pousse à l’extrême la logique de la stigmatisation d’une prétendue « différence » de l’autre (autre que la femme peut venir signifier dans l’inconscient de manière privilégiée comme nous le montre répétitivement la clinique), comme au Rwanda, les témoins racontent que les miliciens perpétraient ces crimes – l’éventration des femmes, souvent suivie de la dissection du fœtus – motivés par la conviction paranoïaque que les femmes cachaient l’ennemi dans leur ventre, mais aussi pour « voir ce qu’il y a à l’intérieur du ventre d’une femme tutsi » (Guenivet K., 2001, p. 107). Notre surprise fut donc grande à entendre d’un échographiste de renom ayant participé aux premiers temps de l’échographie, les réactions initiales d’excitation mêlée d’envie de ses collègues médecins n’ayant pas accès à cette technique, et répétitivement formulées en des termes quasi identiques à ceux des bourreaux rwandais : « Alors toi, tu sais ce qu’il y a dans le ventre des femmes ».
15 De nombreux travaux de recherche (Fellous M. 2004, Masson C., 2007 etc.) ont déjà richement exploré les fondements métapsychologiques de l’imagerie médicale. Pour notre propos, nous nous bornerons donc à un aspect qui a spécialement retenu notre attention, soit le vécu de certaines patientes enceintes que l’examen échographique, voire le praticien lui-même, les a « détachées » de leur enfant et dépossédées de quelque chose qui leur appartenait. Au décours de l’échographie, l’enjeu du regard diagnostique est le fœtus, ainsi que son implantation dans l’utérus. Et certaines femmes décrivent ainsi leur ressenti traumatique de cet examen, dans sa dimension potentiellement intrusive et néantisante, jusqu’à évoquer un fantasme d’éventration, telle cette mère qui relatait de la sorte : « Pendant l’examen je me suis sentie déconnectée de mon corps et de mon bébé, comme un viol. En fait, c’est comme s’il m’était enlevé, sorti de mon ventre (…) comme s’il n’était plus à moi, en moi ».
16 Les signifiants déjà relevés de « violation d’intimité », « dépossession » ou « expropriation » du corps propre et de l’enfant sont les premiers indices de la transgression que peut venir représenter fantasmatiquement l’entrée du regard, envisagé comme avide de dévoiler ce qui est caché. Comme si le mystère était bien une provocation intolérable pour la pulsion épistémophilique et la contemporaine et « opiniâtre ténacité qui voudrait que la transparence et la maîtrise du lieu nous épargnent l’obscurité et l’absence de maîtrise propre au lien » (Vacquin M., 1999, p. 129).
17 Ces techniques aux usages quasi panoptiques [1], dans leur mouvement de rendre accessibles embryon et fœtus possiblement envisagés de ce fait comme des entités distinctes de la mère qui les porte, peuvent effectivement induire des effets pervers et des atteintes aux droits des femmes. Des cas de chirurgies fœtales pratiquées sans le consentement maternel ont ainsi été rapportés (Akrich M. et Laborie F., 1999, p. 7). Sans aller jusque là, dans la pratique échographique, l’intérêt pour le contenu utérin peut tout à fait faire l‘économie du recours à la mère, à ses sensations, à sa psyché qui est parfois perçue comme un obstacle à l’exploration « objective » de son intériorité. Une sage-femme résume : « On n’a pas besoin de la femme à l’échographie » (Fellous M., p. 91).
18 En ce sens, il semble qu’aux yeux de la médecine, le (sujet) féminin et sa physiologie soient moins le « continent noir » freudien qu’un territoire à annexer. Arraisonner obsessionnellement le contenu du ventre féminin établit le corpus gynécologique, ce « savoir du corps, savoir masculin, spécialisé, qui se présente comme désintéressé, presque indifférent » (Lascaut G., 2008, p. 138). Cet impérieux besoin de lever le voile sur l’intimité maternelle justifie la nécessité de neutraliser le contenant, la mère, pour accéder, coûte que coûte, au contenu (qui, imaginairement, excède le fœtus), jusqu’au risque de faire disparaître son objet en prétendant le donner à voir.
LA PULSION D’EMPRISE : MORCELER LE CORPS FÉMININ POUR MIEUX L’EXPLOITER
19 Nous allons envisager à présent en quoi le besoin de maîtriser l’objet établit une autre correspondance entre violence sexuelle en temps de guerre et vécu désubjectivant rapporté par les patientes de la médecine gynécologique. Freud, dans les Trois essais sur la théorie sexuelle, noue la pulsion d’emprise principalement à la cruauté infantile, au sadisme, et nous nous limiterons ici à cette première acception sans pour autant totalement exclure de notre raisonnement les développements ultérieurs de la métapsychologie de l’emprise qui accentuent le lien de celle-ci avec la pulsion de mort.
20 En l’occurrence, durant la guerre en ex-Yougoslavie, le viol des femmes a connu une gravité et des modalités singulières dans ce que les témoins ont appelé des camps d’enfantement. Entre 1992 et 1993, la force armée serbe a enlevé des femmes « ennemies » afin de les soumettre à des grossesses forcées résultant de viols répétés. Les captives, bénéficiant d’une surveillance médicale rapprochée faisant figure d’exception dans le traitement réservé aux prisonniers, n’étaient relâchées qu’au terme de sept mois de grossesse, une fois l’avortement rendu impossible. Du fait d’une conception patrilinéaire de la filiation, les Serbes étaient alors convaincus qu’elles donneraient « bien naissance à un petit Serbe » (Guenivet K., op. cit., p. 85), niant l’inévitable brassage génétique résultant du rapport sexuel. La mise en culture du corps féminin, la réification manifeste de ces femmes ravalées au rang de simples gestatrices, permettait la constitution d’une matrice fabriquant à l’infini le double narcissique, grâce à l’évacuation imaginaire de la participation maternelle à la conception.
21 De son côté, il semble que la médecine mette elle aussi en œuvre un usage particulier du corps féminin, ce que nous illustrerons à partir de techniques développées en matière procréatique. Remarquons à ce propos le significatif glissement sémantique actuel dans le jargon scientifique, et la dérive représentationnelle que celui-ci révèle, du terme de « procréation » -impliquant la référence à processus sexué qui ne produit donc pas des individus identiques- à celui de « reproduction », moins précis et importé du champ vétérinaire. La chosification du corps féminin, l’exposition de sa faculté procréatrice au geste et au désir de l’autre médical, se retrouvent dans la fantasmatique de l’Assistance Médicale à la Procréation. Et cela avec d’autant plus de facilité, comme le remarquait le biologiste Jacques Testart, auto-surnommé « inventreur », que les femmes candidates à la fécondation in vitro, mues par l’urgence de leur « désir d’enfant », constituent des « cobayes idéales » car éduquées, déterminées, se prêtant volontairement à toutes sortes d’expérimentations… et se nourrissant par leurs propres moyens (Testart J., 1994, p. 28).
22 Or, les plus récentes pistes explorées par la recherche médicale se soutiennent précisément de ce qu’offre la dissociation du ventre féminin et de son « produit », clivage qui se soutient d’un discours toujours plus biologisant tenu sur le processus procréateur. Et la possibilité d’accéder directement aux organes procréateurs ouvre bien des possibilités au désir de contrôle de ce milieu opaque, mystérieux, tant il est vrai que : « L’importance des femmes sera décisive en tant que pourvoyeuses de gamètes, productrices de la « matière première rare » que sont les ovocytes, ou en tant que « simples incubateur humain », leur utérus restant jusqu’alors nécessaire et commode pour que se développent les embryons » (Akrich M. et Laborie F., 1999, p. 8).
23 Première illustration, la question du « don » d’ovocyte, de ses modalités concrètes lourdes, de son vécu psychique, mais aussi de la dette dont il serait question dans ce cas, soulève manifestement la problématique de la marchandisation du corps humain, surtout dans un contexte où l’« offre » est à la fois internationale et hétérogène en termes d’encadrement législatif, ce qui favorise l’essor du tourisme procréatif. Dans les pays rémunérant ce geste médical invasif, les vendeuses d’ovocytes paraissent prises dans un système qui les conduit à être « détachées » de parties de leur corps (Simoglou V., 2012, p. 65). La prise en masse de gestes médicaux dans la logique de l’économie de marché sature manifestement la possibilité de penser l’ambivalence et la complexité inhérente à ceux-ci, rabattus sur la fiction d’une « simple » et « libre » circulation de matériaux organiques.
24 En attendant le perfectionnement de la transplantation utérine, la GPA [2] souligne également le tribut payé, de manière volontaire, par les femmes en temps de procréation assistée. Cette technique, pour l’instant interdite en France, pose entre autres questions, y compris dans le paradigme du « consentement » qu’instaure la médecine contemporaine, l’usage qui pourrait se faire ou non d’un sujet envisagé comme un objet partiel, réduit à sa capacité organique clivée des implications subjectives qui y sont afférentes. Le risque pour celle qui s’engage dans cette proposition réside dans les effets subjectifs d’un dispositif instauré sur la dénégation des traces psychiques que l’expérience de la grossesse laisse chez la mère au motif que la générosité anime l’offre de celle-ci. Une fois sa mission accomplie, la « mère de substitution » peut (se sentir) devenir objet déchet, l’accouchement révélant seulement dans l’après-coup l’usage « ustensilaire » (Racamier P.-C., 1992) qui a été fait de son corps. Ainsi témoigne une femme : « Je me suis demandé si tout le monde ne me prenait pas pour un sac. Et j’ai commencé à aller mal » (Busnel M.-C., Frydman R., Szejer M. et Winter J.-P., 2010, p. 57).
25 Si en ex-Yougoslavie, les femmes non serbes étaient clairement désignées comme des « pondeuses », des utérus à faire fructifier, l’aliénation réifiante du corps féminin se retrouve donc également sur un versant de marchandisation dans la médecine contemporaine qui semble parfois tentée de rabaisser l’apport maternel à la fourniture d’organes ou de fonctions biologiques. La mise à disposition du corps d’une femme l’expropriant de tout contrôle sur son propre fonctionnement physiologique, par la force ou avec son accord fut-il éclairé, se soutient de la passivation de celle-ci qui seul permet le libre accès en toute impunité à son intériorité. La FIV et la couveuse concrétisent, temporairement pour l’instant jusqu’à l’éventuelle mise au point d’un utérus artificiel qui radicaliserait ce phénomène, la mise au-dehors du contenu utérin, rejoignant le motif, fantasmatique ou acté, de l’éventration des femmes enceintes. Robert-William Higgins voit « une sorte d’ectogénèse artificielle » se réaliser chez les femmes engagées dans des parcours d’AMP ou de classique surveillance de la grossesse. Ce processus transformerait celle-ci en phénomène extérieur, comparable à une expérience de laboratoire, que la médecine récupèrerait à son profit : « La médecine de la procréation se fantasmerait donc bien comme un corps réceptacle de ces embryons produits en-dehors du corps des femmes » (Testart J., 1994, p. 428).
VIOLENCE ET MÉDECINE DES FEMMES, UNE LONGUE HISTOIRE
26 La médecine procréatique témoigne d’une évidente soif de connaissances et maîtrise du pouvoir accoucheur des femmes. Il s’avère qu’elle hérite en cela de l’histoire médicale elle-même et du lien de celle-ci avec la constitution de l’État moderne.
27 La science médicale s’inscrit en effet dans la lignée d’un courant de pensée propice à ce genre de désubjectivation de l’être humain et de son corps de jouissance, ce qui, dans le cas de la médecine gynécologique peut aboutir à réduire conception et gestation d’un enfant à des fonctions strictement mécaniques. Voici par exemple ce qui peut se dire au sujet de la possibilité d’ectogénèse : « Il ne s’agit, en forçant le trait, que d’un problème de tuyauterie très compliqué (…) La grossesse devient une activité au moins identique, si ce n’est inférieure, à celle d’une machine » (Atlan H., 2005). De fait, la rhétorique mécaniciste qui émerge à la Renaissance et aboutit à l’impératif cartésien de se rendre « maître et possesseur de la nature », participe au dénigrement de l’homme envisagé comme une machine [3] et surtout à l’intolérance de ses défaillances. Au 19ème siècle, Darwin s’étonne ainsi de ce que l’humanité, qui sélectionne ses bêtes et ses cultures, continue de se reproduire de façon anarchique en se fiant à la sélection naturelle, négligeant par là même une voie de perfectionnement du genre humain. Enfin la naturalisation constante, et recrudescente aujourd’hui, du corps féminin, traditionnellement rangé du côté de l’animalité, de l’infériorité, de la faiblesse, participe aussi d’une antienne représentationnelle faisant du corps des femmes une substance à domestiquer par la force si besoin, argumentaire dont les spécialistes féministes [4] et des études de genre ont souligné le poids dans les systèmes sociétaux majoritairement organisés pour assurer le contrôle de la sexualité et de la fertilité féminine.
28 Un obstétricien, après avoir énoncé la « fascination pour cette aptitude invraisemblable à transmettre la vie » qui souvent motive une carrière dans cette spécialité, exhorte de la sorte ses pairs à se rappeler les origines leur spécialité (Cesbron P., 2006). Il pointe pour cela l’extrême brutalité des gestes thérapeutiques – symphyséotomie [5], basiotripse [6], forceps – qui inaugure la relation de la médecine au corps féminin et au fœtus. En dépit des avancées techniques, les interventions nécessaires à l’aide à la procréation sont encore chargées d’invasivité. Car si la science médicale s’est perfectionnée, par exemple le recueil d’ovocytes ne nécessite plus désormais de laparotomie, le corps féminin continue d’être mis à rude épreuve et l’agression ou le pouvoir sur l’autre, réel ou fantasmé, imprègnent les représentations médicales. Ainsi au cours d’un colloque ou d’un quelconque staff médical, peut-on entendre un praticien nommer « banderilles plantées dans le ventre » d’une patiente les micro-aiguilles utilisées afin de procéder à une ponction d’ovocytes, un autre évoquer la « puissance » des critères décisionnels en matière de sélection embryonnaire. Tout un vocabulaire guerrier qui fait de la science une arme de conquête sur l’immaitrisable, l’aléatoire et qui souvent laisse peu de place à une prise en compte du vécu psychique des femmes qui s’y trouvent engagées.
29 Or, depuis le 18ème siècle et l’émergence de l’Etat nation, la médecine est devenue un instrument de régulation de la population assujettie à l’action hygiéniste étatique. Comme le repère Michel Foucault, la perspective biopolitique s’impose dans le passage du traditionnel « faire mourir et laisser vivre » au « faire vivre et laisser mourir », intention qui implique par conséquent un certain degré de contrôle du corps féminin, pour le soumettre si besoin à des impératifs natalistes ou au contraire malthusianistes. Ce qui appelle du reste pour le philosophe l’implacable constat que « Si le génocide est bien le rêve des pouvoirs modernes, ce n’est pas par un retour aujourd’hui du vieux droit de tuer ; c’est parce que le pouvoir se situe et s’exerce au niveau de la vie, de l’espèce, de la race et des phénomènes massifs de population » (Foucault M., 1976, p. 180). En ce sens, les organes et fonctions procréatives du corps féminins, indispensables, pour l’instant, à la survie de l’espèce et à la recherche médicale, justifient un encadrement bien spécifique [7].
30 À cet égard, les camps d’enfantement en ex-Yougoslavie, qui misaient sur la confiscation et l’exploitation quasi agricole du corps féminin partiélisé et morcelé pour fonder un nouvel ordre politique, présentent le possible aboutissement radical d’une telle logique. Cette entreprise perverse n’est toutefois pas sans rappeler un autre montage criminel en temps de génocide, le Lebensborn nazi [8]. Et le rapprochement n’est sans doute pas fortuit tant il apparaît de manière récurrente que les systèmes totalitaires tentent de se rendre maîtres de la perpétuation de l’espèce. La science-fiction et ses dystopies [9], à entendre comme des mythes au sens de l’œuvre de Georges Dumézil, nous montrent d’ailleurs avec insistance que la condition sine qua non à l’établissement d’un contrôle total sur un peuple passe par l’assujettissement de la sexualité et de la procréation à d’autres logiques que celles de l’intime et de la libre jouissance des individus.
DÉMÉTAPHORISER L’ÉNIGME POUR TENTER D’EN FINIR AVEC LE MANQUE
31 Qu’il s’agisse d’arraisonner par la force, comme en contexte de guerre et le défoulement de pulsions agressives qu’il autorise, ou bien au motif des nécessaires avancées de la science et de sa quête de « vérité », l’aboutissement du processus épistémophilique nous paraît consister en une exhibition chosifiante de l’intérieur du ventre maternel, comme si une vérité dernière résidait dans la chair nue enfin dévoilée. Dans les deux cas, cette mise à nue procède au moyen d’une biologisation et une normalisation extrêmes du corps humain, comme ont pu l’avancer concernant le discours médical Georges Canguilhem (1943), Michel Foucault ou Jean Clavreul (1978). Cette évidente naturalisation du corps reproducteur féminin, lieu d’aisance des bourreaux de guerre ou corps cadavérisé qu’érige le modèle médical anatomo-clinique comme objet d’investigation, situe la femme comme pure femelle à la manière dont les Anciens considéraient que « tota mulier in utero ». Dans le cas de la médecine, il apparaît nettement que la pulsion de savoir et l’envie à l’égard d’une intériorité maternelle fantasmée comme puissante et source de toute création se déploie à la faveur d’un intérêt concomitant des femmes elles-mêmes.
32 « Je crois qu’au long de cette période historique, le désir de l’homme (…) s’est tout simplement réfugié, refoulé, dans la passion la plus subtile, et aussi la plus aveugle, comme nous le montre l’histoire d’Œdipe, la passion de savoir » formule Lacan (1964). Se dégagent de fait de ces productions discursives et imaginaires des champs guerrier et médical la fureur épistémophilique que peut susciter le ventre féminin qui figure une terre inconnue et convoitée, intolérable lieu de résistance au désir de savoir, à circonscrire quel qu’en soit le prix, y compris son anéantissement. À esquiver la voie sublimatoire et renoncer réellement au commerce sexuel avec le corps maternel, la recherche médicale s’égare dans un quid pro quo. Prétendre venir à bout du non-savoir en s’acharnant sur son symbole ne peut que manquer sa cible, ce trou dans le savoir en réalité incolmatable puisque qu’il provient de l’altérité interne fondatrice de la vie psychique, cet hors sens foncier de la question inaugurale : D’où viens-je ? Que me veut cet autre/Autre dont je proviens ?
33 Peut-être cette consommation de chair et de sujets féminins révèle-t-elle partiellement l’impensé de la médecine, partie prenante d’une science travaillée par la tyrannie de l’Autre comme question. Écouter les manifestations contemporaines de l’hyper-médicalisation d’un phénomène non pathologique tel que la grossesse comme effort de rendre accessible et compréhensible le mystère, dans l’ambition ratée d’avance de régler son compte au trauma fondateur, nous semble constituer une piste fructueuse et indispensable d’interrogation des dispositifs médicaux, mais aussi d’appréhension de métadiscours qui organisent à notre insu la vie de la Cité. Comme le suggère Alain Vanier, « Déplacer et mettre au travail (…) ce qui a fait l’actualité permettra peut-être, par un effet de retour, de situer dans un champ plus vaste (…) ce qui n’est que la manifestation locale et ponctuelle d’une question fondamentale de la politique d’aujourd’hui, telle qu’elle se pose aussi bien dans le collectif que dans le singulier de nos pratiques. » (Vanier A. 2006, p. 9). Ce positionnement permet également de réintroduire du décalage dans l’écoute des effets de déliaison qui émanent de la logique discursive médicale, tant pour les personnes bénéficiaires de ces techniques que pour les praticiens qui s’y engagent.
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Mots-clés éditeurs : Gynécologie, Procréation, Pulsion épistémophilique, Réifier, Viol de guerre
Date de mise en ligne : 30/01/2014
https://doi.org/10.3917/cpsy.064.0053