Article de revue

D’un manque l’autre

Pages 69 à 75

Citer cet article


  • Strauss, M.
(2007). D’un manque l’autre. Champ lacanien, 5(1), 69-75. https://doi.org/10.3917/chla.005.0069.

  • Strauss, Marc.
« D’un manque l’autre ». Champ lacanien, 2007/1 N° 5, 2007. p.69-75. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-champ-lacanien-2007-1-page-69?lang=fr.

  • STRAUSS, Marc,
2007. D’un manque l’autre. Champ lacanien, 2007/1 N° 5, p.69-75. DOI : 10.3917/chla.005.0069. URL : https://shs.cairn.info/revue-champ-lacanien-2007-1-page-69?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/chla.005.0069


Notes

  • [1]
    À propos de cet usage de la « lettre » dans la cure, une partie de la discussion qui a suivi cet exposé a porté sur la différence entre la « raison » et la « réson ». Parmi les nombreuses et très intéressantes remarques qui ont été faites, nous tenons à citer la contribution d’Albert Nguyên, qui a proposé pour ce « troisième type » d’interprétation le terme de « détachante ». À suivre donc…

1D’une part l’objet a est la seule invention dont Lacan se réclamait dans le champ de la psychanalyse. D’autre part, il nous a toujours invités à nous servir de l’objet a, à l’utiliser, le manier dans la cure. Il a en effet toujours insisté sur le lien entre cet objet et la pratique analytique elle-même. C’est là, et depuis longtemps, une première difficulté, majeure pour moi. Dans quelle mesure se sert-on, ou plutôt dans quelle mesure est-ce que je me sers du repère « objet a » dans ma pratique ?

2Il y a des concepts dont il me paraît évident que nous nous servions en écoutant un analysant, que ce soit en y pensant explicitement ou sans y penser : ceux de répétition, de transfert, de fantasme, par exemple. Mais quand « objet a » vient-il dans ma lecture d’un cas, dans la détermination d’un maniement du transfert, dans le choix d’une interprétation ? Sur le tableau de bord de l’engin qui me permet de conduire une cure, où se trouve le bouton objet a ? Certes, il y a aussi, dans la série de ces concepts qui nous permettent de nous repérer dans la pratique, les objets pulsionnels, oral, anal, scopique, etc., mais ces objets ne sont pas des inventions lacaniennes, même s’il a ajouté à ceux d’Abraham le regard et la voix. Et surtout, l’objet a n’est justement pas l’objet de la pulsion.

3Alors qu’est-ce que c’est ? À quoi sert-il ? Sinon à nous casser la tête, jusqu’à épuisement. Chaque définition que nous en donnons est controuvée par Lacan lui-même : ce corrélat du sujet dans le fantasme est-il le nom véritable du manque dont les quatre occurrences pulsionnelles ne sont que des substances occasionnelles ? Est-il pure consistance logique ? Est-il jouissance qui tient à la prise du signifiant sur le corps, avant tout appareillage fantasmatique, toute articulation langagière, toute prise de parole du sujet lui-même, qu’elle soit phallique ou délirante, et alors la question se pose de savoir s’il s’agit d’une jouissance perdue du vivant, ou au contraire de la jouissance éprouvée du vivant ?

4Que dire donc de cet objet « dont on n’a pas idée », comme il s’exprime dans « La troisième » ? Comment parler de ce dont on n’aurait pas l’idée, ce qui pour le moins n’est pas platonicien… Et a fortiori comment en user ?

5Alors, pourquoi ne pas prendre au sérieux ces assertions de Lacan, son entêtement à récuser toute définition de l’objet a et à le rapporter toujours, non à la théorie, mais à l’expérience elle-même ? Cela jusqu’à sa transmission, la transmission de son maniement, qui ne s’acquiert que par l’expérience — et encore, une expérience avec pas n’importe quel psychanalyste. Ainsi, l’objet a serait l’objet de la théorie qui dirait ce qui manque à la théorie, ce qui manque à toute théorie, pour qu’elle puisse se boucler sur elle-même.

6Mais par ailleurs, nous ne connaissons que trop bien une configuration clinique où le sujet se fait l’ardent défenseur du défaut, du manque, de l’insuffisance. C’est bien sûr à l’hystérie que je fais référence. S’il est un sujet que le manque ravit, c’est bien l’hystérique, toujours prêt — faut-il dire prête ? — à partir en croisade contre la fausse complétude du maître qui est bien en peine de faire entrer le manque dans sa régulation — et bien en peine par là de se dispenser du symptôme.

7Et comment traiter dans la cure cette passion du manque dans l’hystérie ? Certainement pas par la voie que je dirais « naturelle » qui consiste à lui objecter qu’il n’y a pas de manque, ou qu’il n’y a pas que le manque, mais qu’il y a aussi des réalités concrètes bien charmantes et possiblement satisfaisantes. On sait les difficultés rencontrées dans l’analyse des hystériques, par Freud déjà, qui dans son texte célèbre « Analyse finie et analyse infinie », bute sur le penisneid, cette revendication à obtenir ce qu’il leur est impossible d’avoir. On sait aussi les formes dramatiques que peut prendre dans l’expérience analytique cet entêtement à refuser l’inéluctable de la castration, en refusant tout don de l’autre.

8Cet inéluctable de la castration existe aussi pour l’homme, mais il est recouvert par l’affirmation nécessaire pour lui de l’avoir, et du coup la peur de perdre cet avoir. Cet avoir pour lui fait masque à la castration, et donc le dispense de prendre acte de ce qu’il a, lui aussi, perdu. Et ainsi, comme les formes de l’avoir sont aussi illimitées que le signifiant lui-même, l’homme peut tout à loisir accumuler les preuves qu’il échappe à la castration. Ce qui n’empêche pas le malaise de la menace, puisque cette menace est collée à lui comme son ombre. Ce malaise s’exprime dans nos milieux analytiques par la plainte d’un manque, un manque d’amour ou de reconnaissance de la part de celui, ou ceux, qui font fonction de maîtres, de ceux qui supportent le transfert du groupe. Il est plus facile d’illustrer ce point en évoquant des personnes disparues, et en faisant appel une fois de plus à Ferenczi, dont nous avons beaucoup parlé l’an dernier, et à sa revendication intarissable de preuve d’amour de Freud.

9Pour revenir à notre question, revendiquer la reconnaissance est donc déjà une façon d’affirmer un avoir, la reconnaissance n’ayant que la fonction seconde, même si capitale, d’entériner cet avoir.

10Alors que pour les femmes le manque à avoir ne se voile pas longtemps ou pas sérieusement par un avoir de substitution, il leur faut obtenir ce qui leur manque. D’où au départ deux réponses possibles du partenaire, le psychanalyste en l’occurrence :

  1. Oui, ça te manque, mais il faut que tu t’y fasses, que tu te résignes. Ainsi ce qui te manque tu peux le trouver chez l’autre et le recevoir de lui, et en jouir à l’occasion.
  2. Mais non, en fait il ne te manque rien, et puis tu as autre chose, des enfants par exemple, et pourquoi pas un être féminin spécifique et la jouissance qui va avec.

11Des réponses qui substituent au constat du manque une promesse, un espoir donc, avec la consolation censée l’accompagner.

12Mais il n’est pas sûr que le sujet demande à être consolé. Peut-être à la vertu théologale de l’espérance il peut préférer sa traduction lacanienne, toujours dans « La troisième » : « l’espère rogne », le « laissez là toute espérance » de Dante aux portes de l’enfer. Réaction thérapeutique négative, ou refus de la tromperie de la substitution, du semblant donc ?

13D’où une troisième réponse, qui ne s’ajoute pas aux deux précédentes, mais s’y substitue :

  1. Ce qui te manque n’existe pas plus chez l’autre que chez toi. Certes, le phallus est une figuration de ce manque, et à défaut de l’avoir tu peux l’être, mais au phallus ne se résume pas ce point de manque qui de structure fait l’Autre inconsistant, et par là toi-même tout autant.

14Et peut-être est-ce là ce qui distinguent le discours analytique, qui met l’objet, l’objet manquant, perdu, en place maîtresse, et le discours hystérique qui met le sujet vide, inconsistant, du signifiant en position maîtresse. Nous développerons probablement ce point l’an prochain, à propos de « L’identité en question », qui fait le thème de nos prochaines journées 2007. En effet, ce sujet barré, non identifié de s’échapper à toute prise par le signifiant qui ne peut que le représenter pour un autre signifiant, comme vous le savez, ce sujet barré est bien un sujet du manque. Du manque à être nous a appris Lacan. Mais, et c’est il me semble ce qui caractérise l’hystérique par rapport à l’analyste, l’hystérique ne refuse pas l’être à l’Autre ; au contraire, elle est comme le dit Lacan qui se compare à l’hystérique en s’en distinguant, à la différence de lui, l’hystérique est en charge de père. Autrement dit, elle soutient, de son inconsistance même, le père, formule classique et bien connue.

15Une question sur l’enjeu de cette stratégie hystérique. Soutient-elle le père idéal pour qu’il soit vérifié que la réponse existe bien de son côté à lui ; ou au contraire dénonce-t-elle le maître dans le père, celui qui méconnaît qu’il n’a pas plus qu’un autre la réponse, alors même qu’il a un symptôme, qu’avec ses airs de maître il refuse de reconnaître. Le fait que Lacan précise que l’hystérique s’intéresse au symptôme de l’autre comme tel, formule abondamment commentée par Colette Soler dans son cours de l’an dernier permet d’avancer qu’elle ne vise pas le père idéal débarrassé de tout symptôme, maître de son savoir et de son désir, mais qu’elle vise ce qui fait signe d’un manque chez l’Autre. La question qui l’anime est donc celle de sa place possible auprès de cet Autre.

16Pour résumer, il y a bien un « ce n’est pas ça » dans l’hystérie, qui n’est pas sans rappeler le ce n’est pas ça de l’objet a. Mais dans l’hystérie, le ce n’est pas ça est toujours objecté aux tentatives de réponse signifiantes, aux semblants qu’offre le maître. Un « c’est pas ça » qui s’adresse à l’Autre donc et le vise. Le manque du sujet mis en avant dans la position hystérique n’est donc pas le manque de l’objet, qui reste voilé, dont la vérité lui échappe.

17Pour en venir aux incidences cliniques, il semble bien que ce manque hystérique soit un rempart bien solide à la révélation de cet autre manque qu’est l’objet a. Le c’est pas ça de l’objet a, est en effet une expérience autre que l’affirmation du c’est pas ça de l’hystérie. Il manque au premier, celui de a, rien moins que l’espoir ; l’espoir que la charge de père alimente et entretient.

18Ainsi, au niveau de la direction de la cure, il ne s’agit ni d’amener le sujet à se résigner à son manque, ni de lui promettre des substituts alléchants, mais de l’amener à, comme nous disons, faire le deuil de l’objet. Qu’est-ce à dire ? Comment peut-on faire le deuil de quelque chose qui n’a pas de représentation, et qu’on n’a jamais eu ? Disons plutôt que le sujet peut faire le deuil du phallus, que ce soit sur le versant de l’avoir ou celui de l’être, c’est-à-dire de ce qui donne une représentation — aussi bien imaginaire que symbolique — de ce que le discours institue à la place de ce manque. Car du phallus, chacun peut dégager par l’analyse l’idée qu’il s’en fait, ou plutôt l’idée que sa névrose infantile lui en a faite.

19Mais ce n’est pas tout. À la place que le phallus recouvrait, il y a un reste, hors sens, mais pas hors jouissance. Que cette jouissance soit liée à la lettre et véhiculée par la parole — quoique cette parole énonce comme dits — est ce qui rend compte du fait qu’au-delà des constructions et interprétations de la névrose infantile, ou des interprétations du fantasme, un lien persiste et subsiste, qui attache l’analysant à celui à qui il parle. C’est bien ce résidu transférentiel qui a embarrassé les psychanalystes, et les a amenés à s’étriper sur la fin de l’analyse. L’exhaustion du sens à l’évidence ne suffit pas à la rupture de l’investissement transférentiel, d’où les tentatives pour abréger l’analyse et précipiter sa fin.

20Caricaturons si vous le voulez bien les différentes formes d’interprétation mais surtout d’écoute que détermine la conception qu’a un analyste de sa pratique, j’en dégage trois :

  • En premier, le souci du déchiffrage, de la mise à jour du roman propre à chacun, que nous l’appelions roman familial, mythe individuel ou fantasme, avec ce que ce souci suppose de perspective de construction, d’établissement d’un sens qui rende compte des particularités du sujet à partir de son histoire. Dans cette perspective, il s’agit bien sûr d’écouter le patient avec attention, de l’aider à repérer les répétitions, les homologies de situations pour revenir aux traumas initiaux qui ont déterminé sa ou ses positions subjectives. Un patient travail qui peut s’illustrer à partir du jeu du puzzle, l’analyste aidant l’analysant à placer les différents morceaux produits par l’association libre sur le tableau de son fantasme, jusqu’au dernier qui complète et achève ce tableau. L’écoute n’y est, on le voit que relativement flottante, elle tient plutôt de la concentration — et peut-être de l’intuition — d’un enquêteur de police.
  • En deuxième, à l’inverse, il est possible de considérer que tout ce travail interprétatif est déjà fait, dans et par l’inconscient du sujet, et qu’il suffit de ne pas faire obstacle à sa révélation par des interventions intempestives. Surtout, fort de son savoir sur la castration, le psychanalyste a beau jeu de laisser son analysant s’essayer à dégager un sens dernier à ses associations, il sait d’avance que les bouts de roman — fictions de vérité disait Colette Soler hier — que le sujet va construire vont s’avérer au final aussi inconsistants les uns que les autres : il n’y a pas de dernier mot de la causalité du désir par le sens, donc par l’historiole des traumatismes et autres mauvaises — ou bonnes — rencontres. L’analyste n’est pas « hystérien » pour reprendre un lapsus qui m’a échappé il y a quelques jours. Alors si, au contraire de certaines psychothérapies qui ne se privent pas de donner dans la « psychobiographie délirante », la vérité dernière de l’analyse est qu’il n’y a pas de vérité dernière, il suffit d’attendre que le sujet s’épuise dans ses tentatives que nous savons à l’avance vaines. Et si d’aventure l’une d’elles se faisait trop consistante, il serait toujours possible d’intervenir pour miner la certitude qui s’installe. « Cause toujours, je t’attends à la fin » pourrait être le résumé de la position d’un tel analyste qui fait du manque le dernier mot de sa pratique, et l’indice de la position qu’il incarne.
  • J’ai situé les deux positions précédentes soit du côté du sens soit du côté du non sens absolus. Je pense, pour caricatural que soit ce schéma, il correspond à des pratiques effectives.

21Mais vous vous doutez que je ne rapporte à aucune de ces deux précédentes un usage de l’objet a dans la cure, ces deux positions s’en passant d’ailleurs très bien, dans leur pratique comme dans leur théorie, sauf à confondre, pour la seconde, castration et objet a, auquel cas on ne voit ni où est le gain, ni où est l’invention lacanienne.

22Que serait alors une pratique guidée par une expérience de l’objet, expérience de l’analyste dans sa propre analyse d’abord, dans sa pratique ensuite ? C’est une pratique à mon sens qui ne vise ni l’exhaustion du sens, impossible, ni le seul non-sens. Il s’agit bien sûr d’épuiser les aspirations phalliques du sujet, de procéder à un vidage du sens, sens inconscient que détermine le fantasme, et qui est destiné à couvrir le manque de représentation, le a, ce qui prend un certain temps. Après l’espoir du début d’analyse, doit certainement se produire un abandon cet espoir par la révélation de sa dimension de « phallace », mais aussi et surtout une mise à jour des traces de jouissance dont le sujet est le véhicule inconscient et involontaire. L’unité qu’il s’agit de mettre à jour n’est donc pas celle du sens, de l’historiole achevée, ni celle du rien de sens, mais celle du sens-joui. Certains mots ont pour le sujet un poids particulier, une densité propre qui ne vaut que pour lui, et à son insu. La pratique qui répond à cette révélation de ce qui ne fait donc pas sens mais jouis-sens est celle de la coupure, interprétation qui vise à décoller le sujet de ce poids de jouissance dont il est le servant.

23Ainsi, à la différence de la recherche du « bon sens », du « vrai sens » de l’hystérie, qui ne peut pas plus que tout névrosé accepter qu’il n’y en ait pas, l’objet a guide une pratique qui n’est pas celle du seul non-sens, mais celle d’une jouis-sens hors sens, au-delà du fantasme. Y aurait-il donc trois interprétations, une à ajouter à la série que déclinait Colette Soler hier : concluante, suspensive, et aussi retranchante, en tant qu’elle porte moins sur la raison que sur la « réson », comme le dit Lacan pour parler de la résonance [1] ?

24Concluons par une dernière remarque clinique : il serait intéressant de comparer cette dimension de jouissance de la lettre, à laquelle tout sujet est attaché, et que doit viser la coupure « interprétative », au poids de certains termes néologiques dans la psychose, avec leur « signification pleine », même si cette signification reste énigmatique au sujet. Précisons que les psychiatres classiques ont dès longtemps décrit sous le terme de néologisme d’usage, une utilisation particulière par un sujet de certains mots de la langue commune, de mots qui ne sont donc pas inventés par le sujet. Cette réflexion s’impose car, n’en déplaise à certains, il n’est pas question de faire de tous des psychotiques, certains mieux appareillés que d’autres parce qu’ils le sont par le signifiant phallique. Nous y reviendrons sûrement, mais remarquons d’emblée que la signification pleine du néologisme s’oppose radicalement au non sens de la jouissance de la lettre. Et cette dernière, la jouissance de la lettre, ne se présente pas du dehors au sujet, comme une énigme, mais tout simplement il n’en a pas l’idée, puisqu’elle lui fait avoir des idées… en même temps qu’un sinthome.


Date de mise en ligne : 01/12/2017

https://doi.org/10.3917/chla.005.0069