Compte rendu

Anna TOROPOVA, Claire SHAW, eds., Technologies of Mind and Body in the Soviet Union and the Eastern Union

Pages 739 à 741

Citer cet article


  • Dufaud, G.
(2025). Anna TOROPOVA, Claire SHAW, eds., Technologies of Mind and Body in the Soviet Union and the Eastern Union. Cahiers d'histoire russe, est-européenne, caucasienne et centrasiatique, . 66(4), 739-741. https://shs.cairn.info/revue-cahiers-du-monde-russe-2025-4-page-739?lang=fr.

  • Dufaud, Grégory.
« Anna TOROPOVA, Claire SHAW, eds., Technologies of Mind and Body in the Soviet Union and the Eastern Union ». Cahiers d'histoire russe, est-européenne, caucasienne et centrasiatique, 2025/4 Vol. 66, 2025. p.739-741. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cahiers-du-monde-russe-2025-4-page-739?lang=fr.

  • DUFAUD, Grégory,
2025. Anna TOROPOVA, Claire SHAW, eds., Technologies of Mind and Body in the Soviet Union and the Eastern Union. Cahiers d'histoire russe, est-européenne, caucasienne et centrasiatique, 2025/4 Vol. 66, p.739-741. URL : https://shs.cairn.info/revue-cahiers-du-monde-russe-2025-4-page-739?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Sur la morale, voir Deborah Field, Private Life and Communist Morality in Khrushchev’s Russia, NY : Peter Lang, 2007 ; Yuri Pushchaev, « On the Problem of Morality in Soviet-Era Philosophy », dans Vladislav A. Lektorsky and Marina F. Bykova, dir., Philosophical Thought in Russia in The Second Half of The Twentieth Century : A Contemporary View from Russia and Abroad, NY : Bloomsbury Academic, 2019, p. 339-350.
  • [2]
    Grégory Dufaud, Une histoire de la psychiatrie soviétique, P. : EHESS, 2021.

1 Depuis une dizaine d’années se multiplient les ouvrages collectifs qui traitent ensemble de l’Union soviétique et des démocraties populaires. Cette approche renoue avec un mouvement historiographique plus ancien qui, lors de la guerre froide, insistait alors sur l’homogénéité du bloc soviétique. Mais lorsqu’on envisage aujourd’hui de traiter conjointement l’Union soviétique et ce qu’on appelait jadis ses « satellites », c’est pour interroger la vision d’un bloc de l’Est monolithique qui a longtemps prévalu. En effet, prolongeant une piste apparue dans les années 1970 et 1980, les publications s’emploient de nos jours à saisir les déclinaisons nationales du modèle soviétique, la façon dont les individus et les États se le sont approprié et les circulations transnationales des savoirs et des personnes. Dans ce volume passionnant dirigé par Anna Toropova et Claire Shaw, les onze auteurs et autrices étudient les techniques de transformation du corps et de l’esprit à travers les « savoirs », les « pratiques » et les « artefacts ». Ces perspectives structurent le livre qui accueille des chapitres sur l’Union soviétique, la Lettonie, la Bulgarie, la Tchécoslovaquie, et l’Allemagne de l’Est. Étudiant diverses techniques et dispositifs, les contributeurs montrent combien leur usage s’inscrit dans une pensée de la malléabilité de l’être humain et comment ils modèlent la façon dont on conçoit la relation entre le corps et l’esprit. Ils soulignent aussi les marges d’autonomie des acteurs qui portent ou défendent ces techniques par rapport aux responsables politiques. En aucun cas, leurs démarches ne découlent mécaniquement de la nature des régimes en place en Europe de l’Est : les experts intègrent les contraintes politiques et s’efforcent éventuellement de les convertir en des ressources scientifiquement productives.

2 Dans la première partie sur les savoirs, Anna Toropova étudie l’hypnose et ses usages par les médecins dans les premières années de la période soviétique ; Jakub Střelec les concepts de « fou » et de « déviant » tels que construits par la psychiatrie légale en Tchécoslovaquie entre 1948 et 1970 ; Siobhán Hearne la manière dont les grands médias sont mobilisés en Lettonie à des fins d’éducation sexuelle à l’époque de Leonid Brežnev ; et Jan Arend la montée d’une préoccupation vis-à-vis du « stress » en Tchécoslovaquie et en Allemagne de l’Est à partir des années 1970. Comme le font ressortir ces articles, les savoirs sur le corps et l’esprit dans les pays d’Europe centrale ne sont pas le résultat de l’imposition par Moscou d’un canon scientifique, par exemple le paradigme physiologique d’inspiration pavlovienne dans les années 1950 ; ils sont plutôt le produit du croisement de diverses traditions et courants scientifiques. Une fois stabilisés, ces savoirs peuvent être intégrés dans les modes de gouvernement. C’est ainsi qu’à l’époque du socialisme tardif, les individus sont placés sous une surveillance toujours plus serrée et leurs comportements font l’objet d’injonctions toujours plus nombreuses qui concourent à l’élaboration de la morale communiste [1]. Toutefois, en dépit de la volonté des experts à participer à la fabrication des politiques étatiques au nom d’un idéal de gestion rationnelle des populations et de la sécurité, leur poids reste limité. Les auteurs mettent ainsi en lumière le paradoxe selon lequel, si les responsables politiques présentent les savoirs comme le fondement du projet de transformation des sociétés, la place des scientifiques dans l’élaboration des politiques publiques s’avère réduite dans les faits.

3 Un peu plus courte, la deuxième partie est consacrée à plusieurs techniques, abordées au prisme des pratiques. Julian Chehirian traite de la thérapie par le travail utilisée en psychiatrie dans la Bulgarie socialiste ; Aleksandra Brokman de la psychothérapie dans l’Union soviétique après la seconde guerre mondiale ; et Tricia Starks des techniques de sevrage tabagique en Union soviétique des années 1920 aux années 1970. Leurs contributions mettent au jour comment les médecins s’emploient à façonner le comportement et la subjectivité des individus. Mais au-delà, elles mettent en lumière les continuités entre le premier et le second xxe siècle sur plusieurs plans. C’est d’abord le cas avec la figure de l’homme et de la femme socialistes qui reste associée au travail productif, au volontarisme, à la possibilité d’un autoperfectionnement et à une volonté indéfectible : l’homo sovieticus des premiers temps de l’Union soviétique partage ainsi des traits avec le « nouvel homme » du socialisme tardif. Ces continuités se retrouvent également dans la manière dont les médecins cherchent à étendre leur domaine d’intervention des murs de leur cabinet ou de l’hôpital à la société tout entière, à l’instar de ce que les psychiatres avaient voulu faire dans les années 1920 par le biais de l’hygiène mentale, sans grand succès [2]. Selon Aleksandra Brokman, les psychothérapeutes s’imaginent ainsi comme des « professeurs de vie » (teachers of life) qui aident les individus à acquérir les qualités qui leur sont prêtées par les autorités (p. 126). Les continuités apparaissent enfin dans la façon dont on mobilise les médias et la culture pour propager les normes en matière sanitaire. Par exemple, dans les années 1970, la propagande diffuse de nombreux films pour lutter contre la consommation de tabac.

4 Dans la dernière partie, les autrices examinent quatre objets : Johanna Conterio, les lampes bactéricides utilisées par les médecins durant le premier xxe siècle soviétique ; Lilya Kaganovsky, deux films soviétiques : L’œil de verre (Stekljannyj glaz) de Lilya Brik (1929) et Aujourd’hui (Segodnja) de Esfir Shub (1930) ; Frances Bernstein, le bras bionique soviétique présenté pour la première fois au grand public lors de l’exposition de Bruxelles de 1958 ; et Claire Shaw, un dispositif synesthétique qui, inventé en Union soviétique en 1959, transforme la musique en couleurs. Ces auteurs mettent en lumière le fait que, si l’usage des objets dépend de l’état des savoirs scientifiques, leur emploi peut amener à bousculer les savoirs et à repenser la manière dont on envisage la transaction entre l’individu et l’environnement, le corps et l’esprit ou l’objet et le corps. L’utilisation même des objets est donc susceptible de changer : par exemple, les lampes servent d’abord à soigner des corps pris dans leur environnement avant qu’on y recoure pour traiter un environnement où se trouvent des corps. Mais ces objets produisent d’autres effets. À l’instar des prothèses, ils stimulent les réflexions autour de la possibilité d’améliorer les capacités individuelles et de fabriquer un homme socialiste « augmenté ». Cependant, Frances Bernstein nous alerte sur le fait que la signification des artefacts n’est pas univoque et qu’elle peut différer de part et d’autre du rideau de fer. Ainsi, quand les Soviétiques envisagent le bras bionique comme un moyen d’aider les amputés dans leur quotidien, les États-Uniens y voient un outil contrôlé par la pensée. Selon ces derniers, les Soviétiques ont donc acquis une supériorité technique susceptible de menacer la sécurité américaine. Avec cette contribution, le volume ouvre alors la piste de la circulation des objets à l’échelle internationale.

5 Ce livre collectif est stimulant dans sa manière d’aborder le problème du corps et de l’esprit : il croise des historiographies variées, appelle à interroger ce qui peut apparaître comme des évidences, fait ressortir les ruptures et les continuités sur le « long terme » de la période soviétique, et propose d’explorer des voies de recherche originales. La lecture se trouve facilitée par la présence d’un index très bien réalisé qui autorise non seulement une circulation aisée entre les contributions, mais laisse aussi à voir les liens existant entre elles.


Date de mise en ligne : 27/01/2026