Surmoi et culpabilité triangulaire
Une relecture du complexe d’Œdipe à partir de l’expérience des femmes
- Par Deanna Holtzman,
- Nancy Kulish,
- Traduction Stéphanie Alkofer
Pages 27 à 66
Citer cet article
- HOLTZMAN, Deanna,
- KULISH, Nancy,
- Traduction ALKOFER, Stéphanie,
- Holtzman, Deanna.,
- et al.
- Holtzman, D.,
- Kulish, N.,
- Traduction Alkofer, S.
https://doi.org/10.3917/cdge.074.0027
Citer cet article
- Holtzman, D.,
- Kulish, N.,
- Traduction Alkofer, S.
- Holtzman, Deanna.,
- et al.
- HOLTZMAN, Deanna,
- KULISH, Nancy,
- Traduction ALKOFER, Stéphanie,
https://doi.org/10.3917/cdge.074.0027
Notes
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[1]
Chapitre publié sous le titre « Superego and Triadic Guilt » dans l’ouvrage A Story of Her Own. The Female Oedipus Complex Reexamined and Renamed, Maryland, Jason Aronson/The Rowman & Littlefield Publishing Group, 2008. Traduit pour les Cahiers du Genre par Stéphanie Alkofer, avec le soutien du Centre de Recherches Psychanalyse Médecine et Société (CRMPS) et de la Cité du Genre (Université Paris Cité). Texte relu par Sarah-Anaïs Crevier Goulet, Sandra Boehringer et Beatriz Santos. Nous remercions Nancy Kulish de nous avoir autorisées à traduire un chapitre de cet ouvrage important pour le renouvellement des théories psychanalytiques.
-
[2]
Note des éditrices : dans la théorie psychanalytique freudienne, le déni (Verleugnung) se réfère au mode de défense qui consiste à refuser la réalité (traumatisante) de l’absence de pénis chez la femme. La dénégation (Verneinung) est un processus défensif ayant lieu pendant une cure psychanalytique où la personne en analyse énonce ses désirs, ses pensées, ou ses sentiments tout en ne les reconnaissant pas. Voir Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis (1967).
-
[3]
Voir Kulish et Holtzmann (2008).
-
[4]
On peut noter que, dans ce mythe comme dans d’autres histoires, le danger provient de la séparation d’avec la mère. Finalement, par cette séparation, la jeune fille parvient à une sexualité adulte. Dans de nombreuses histoires, la séparation est représentée sous la forme d’une séparation physique, comme dans le mythe de Perséphone. Cependant, il est nécessaire pour le développement de la jeune fille qu’il y ait séparation psychique. Nous ne parlons pas ici de celle qui survient au stade préœdipien lorsque le petit enfant sort de la phase symbiotique et investit peu à peu l’extérieur en tant qu’objets partiels. Nous faisons référence aux processus de séparation qui doivent avoir lieu quand l’enfant a déjà acquis le sens de la différence entre le moi et l’objet.
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[5]
Note des éditrices : les auteures font référence à l’organisation de la phase œdipienne, où une triangulation entre les deux figures parentales et l’enfant se met en place.
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[6]
L’un des contenus typiquement féminins du surmoi est d’avoir donné un bébé en adoption ou d’avoir eu un avortement. Ces événements constituent toujours des secrets chargés de culpabilité, qui se révèlent au cours de l’analyse. Autour d’eux s’élaborent des fantasmes à la fois conscients et inconscients, dont les dynamiques reposent souvent sur des conflits triangulaires.
-
[7]
Comme d’autres (Roy Schafer, Harold Blum), Jacobson en conclut que le surmoi féminin est différent mais n’est pas inférieur au surmoi masculin, même s’il semble moins rigide et répressif.
-
[8]
Voir les différents articles du numéro 24 (2).
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[9]
Cet exemple clinique démontre la pertinence de concepts comme celui de féminité primaire et la nécessité d’en élaborer de nouveaux permettant de rendre compte des passions féminines. Sans ce concept, nous n’aurions eu que celui d’envie du pénis à notre disposition, qui était ici employé de manière défensive ? pour dissimuler les passions sexuelles qui tourmentaient la patiente.
The lady doth protest too much, methinks
1 Le mythe d’Œdipe est une histoire de crime et de châtiment. Œdipe commet les crimes d’inceste et de parricide ; son châtiment est d’être privé de la vue, ce qui peut se lire comme une castration symbolique. Le mythe d’Œdipe exprime ainsi l’une des dynamiques fondamentales de la psychologie masculine – la peur de la castration, en représailles des désirs incestueux qu’un homme éprouve pour sa mère – et lui accorde un rôle central dans le développement du surmoi tel que le conçoit la théorie psychanalytique traditionnelle. L’idée que nous avons avancée selon laquelle le mythe de Perséphone pourrait constituer le pendant féminin de ce modèle triadique a soulevé de nombreuses critiques parce que, contrairement au mythe d’Œdipe, celui-ci n’établit pas clairement de lien entre un crime et un châtiment. Est-ce exact ? Et si oui, quelles conclusions peut-on en tirer concernant le développement du surmoi féminin ? Quels crimes et quels châtiments sont mis en scène dans le mythe de Perséphone ? Perséphone commet-elle un crime lorsqu’elle s’éloigne de sa mère, se plaçant ainsi dans une situation vulnérable face à un ravisseur potentiel ? Ou lorsqu’elle s’unit, de manière incestueuse, à son oncle Hadès ? Son châtiment est-t-il d’être privée d’une relation permanente avec sa mère ?
2 Par le déni et la dénégation [2], Œdipe se défend des pulsions incestueuses interdites qui l’agitent. Il n’a pas conscience d’avoir commis le moindre crime. Il se met même en quête du véritable criminel, de l’être extérieur responsable du fléau qui dévaste le pays. Le fait qu’il puisse être lui-même coupable ne lui vient jamais consciemment à l’esprit. Dans le cas de Perséphone, il y a également passage à l’acte incestueux, par l’union, consentie ou non, de la jeune fille avec son oncle Hadès. Comme nous l’avons suggéré ailleurs [3], les pépins de grenade qu’elle goûte renvoient également symboliquement à l’acte sexuel. Selon notre interprétation du texte, Perséphone abdique sa responsabilité propre et la reporte sur une cause extérieure afin de se protéger de ses propres désirs sexuels et de la culpabilité causée par sa volonté d’indépendance à l’égard de sa mère. Là où Œdipe soutenait qu’il ne savait pas qu’il avait fait quelque chose de mal, Perséphone, elle, se défend en ces termes : « C’est Hadès qui m’a forcée ; je n’aurais jamais de plein gré cherché à rivaliser avec ma mère ou essayé de conquérir cet homme. Croyez-vous que j’aie pris plaisir à manger ces pépins ? Ce n’était pas mon désir propre. J’ai été dupée, et même forcée. » Par culpabilité et par peur, elle nie ses pulsions érotiques et son besoin de séduction afin de maintenir une relation de proximité avec sa mère. Pour préserver une bonne image d’elle-même et rester en sécurité, elle est prête à renoncer à sa volonté propre. Le travail clinique mené avec des patientes identifiées comme femmes met fréquemment au jour le même type de défenses érigées contre un sentiment de culpabilité [4].
3 Dans la théorie psychanalytique, le surmoi/ la conscience joue le rôle de relai de la culpabilité et du sens moral. Freud établit un lien entre la structure du surmoi et la résolution du complexe d’Œdipe. Selon nous, cette association a engendré de nombreuses visions erronées du développement général de la psyché féminine et, plus particulièrement, du surmoi féminin. Ce chapitre récapitule les théories du développement du sens moral chez les femmes et démontre premièrement que le développement du surmoi, chez les hommes comme chez les femmes, n’est pas déterminé par l’angoisse de castration et ses diverses manifestations, et deuxièmement que le surmoi des femmes et le surmoi des hommes ne présentent pas les différences postulées par les premières théories psychanalytiques.
Les théories de Freud sur le surmoi féminin
4 Selon Freud, les normes éthiques ne sont pas les mêmes pour les femmes et pour les hommes. Durant la période triangulaire [5], le jeune garçon, mû par la peur de la castration, renonce à ses désirs sexuels pour sa mère. La castration constitue ici le prix à payer pour avoir voulu rivaliser avec son père. Selon Freud, puisque la petite fille n’a pas de pénis, elle ne peut pas craindre la castration et rien ne l’incite donc à renoncer à ses pulsions sexuelles. Pour Freud, les filles demeurent à un stade œdipien plus longtemps que les garçons et ne le surmontent que progressivement, voire pas du tout. Selon lui :
[Le surmoi d’une femme] ne devient jamais aussi inexorable, impersonnel et indépendant de ses origines que nous l'exigeons de l'homme. Des traits de caractère que la critique a depuis toujours reprochés à la femme, l’idée qu'elle montre moins de sentiment du droit que l’homme, qu’elle a moins tendance à se soumettre aux grandes nécessités de la vie, qu'elle se laisse plus souvent guider dans ses décisions par des sentiments tendres et hostiles, trouveraient suffisamment leur justification dans la modification, déduite ci-dessus, de la formation du surmoi. On ne se laissera pas perturber, dans de tels jugements, par la contradiction des féministes qui veulent nous imposer une égalité absolue de position et de valeur entre les sexes.
6 Pour Freud, le renoncement est au fondement des processus d’identification constitutifs du surmoi ; comme la petite fille n’a rien à perdre (elle n’a pas de pénis), rien ne l’incite au renoncement. Mais ce que Freud néglige, c’est que la petite fille possède bien quelque chose de précieux, qu’elle pourrait craindre de perdre : sa mère, l’amour de sa mère et ses propres organes génitaux. Freud conclut que les femmes ont un surmoi peu développé. Mais ces idées dérivent pour la plupart de préjugés que ses théories sur le surmoi ont seulement cherché à confirmer. Harold Blum a bien récapitulé les problèmes de la théorie freudienne :
Chez Freud, on trouve côte à côte des intuitions qui ont joué un rôle essentiel pour libérer les hommes et les femmes de la tyrannie de forces inconscientes et des descriptions paradoxales d’une psyché féminine incomplète et masochiste. Il faut se livrer à un réexamen de ces représentations d’une psyché féminine diminuée et déficiente. Il était à cette époque courant de considérer que la femme avait une libido diminuée et contrainte, une constitution sexuelle plus faible et masochiste, un moi incapable de sublimation, arrêté à un stade de développement précoce et marqué par la rigidité, un surmoi relativement impuissant, et un développement œdipien et post-œdipien inachevé.
Le surmoi féminin après Freud
8 Les thèses de Freud ont été critiquées par de nombreux psychanalystes. Pour Karen Horney (1926), les petites filles souffrent également d’angoisses liées à leurs organes génitaux et donc de culpabilité et de conflits intérieurs. Elle mentionne notamment l’angoisse d’avoir le vagin déchiré par le pénis du père. De la même manière, Marie Bonaparte (1935) a développé la notion d’angoisse de pénétration.
9 Tout en soulignant, comme Freud, le rôle central de l’angoisse de castration, Phyllis Greenacre (1971) parvient à des conclusions opposées. Selon elle, les femmes ressentent une somme de culpabilité attachée à la masturbation, qui serait la cause de leur « castration ». En conséquence, les femmes résisteraient avec plus de force à leurs désirs sexuels (Jacobson 1965). Pour preuve, de nombreux analystes soulignent que leurs patientes ne parlent pas aussi facilement de leurs fantasmes sexuels et de la masturbation que leurs patients.
10 Dans des travaux demeurés célèbres, le psychologue Lawrence Kohlberg (1973) a défini six stades de développement moral. Les critères de mesure établis par Kohlberg pour déterminer le stade atteint aboutissent souvent à placer les patientes plus bas que les patients, pour la raison que, comme les concepts utilisés par Freud, ces critères se fondent sur des valeurs masculines. Ainsi, les stades les plus élevés de développement moral sont fondés, pour Kohlberg, sur une vision abstraite des droits de l’être humain. Un homme dont le sens moral est développé assimile la moralité à des principes abstraits (comme ceux des Dix Commandements). Mais il se pourrait qu’une femme qui aurait été placée à un niveau inférieur sur l’échelle de Kohlberg soit mue par une approche plus relativiste des relations humaines, un sentiment de responsabilité vis-à-vis d’autrui. On a reproché à Kohlberg, comme à Freud, d’avoir fondé ses critères de mesure sur des définitions préconçues de la moralité, faisant intervenir des biais de genre, aboutissant ainsi à une conclusion prévisible : les femmes ont un développement moral inférieur aux hommes. Carol Gilligan (1986), par exemple, a étudié ses travaux en détail et montré que les femmes ont tendance à accorder plus d’importance aux relations humaines alors que les hommes privilégient souvent l’indépendance (Chodorow 1978). Les critères de mesure établis par Kohlberg ont été remis en cause par de nombreux autres chercheurs (Applegarth 1976 ; Blum 1976 ; Gilligan 1986 ; Bernstein 1993).
11 Selon nous, ces travaux posent un autre problème : ils sont fondés sur du matériel conscient et semblent méconnaître le fait que les sujets peuvent nourrir un sentiment de culpabilité inconscient. Les psychanalystes savent de longue date que certains comportements, comme l’autosabotage par exemple, sont motivés par de la culpabilité inconsciente.
12 Pour expliquer certaines différences observées entre filles et garçons dans le développement du surmoi durant la période de latence, Martin Silvermann a formulé les hypothèses suivantes : « Le surmoi se développe de manière différente chez les filles et les garçons du fait de différences de développement affectant le contrôle de leurs pulsions agressives et libidinales, de la forme et du contenu du complexe d’Œdipe, et de la préservation de l’équilibre narcissique et de l’estime de soi » (Silvermann 1982, p. 217). Ces différences se manifestent plus tard puisque, durant la période de latence, le surmoi des filles n’est pas aussi rigide, strict et inflexible que celui des garçons du même âge et qu’il incite plus efficacement au contrôle des pulsions. Comme d’autres chercheurs, il note que, davantage que les garçons, les filles « parviennent à la satisfaction de leurs désirs de manière détournée » (idem, p. 220).
13 Adrienne Applegarth (1985) a réfuté la théorie de Freud en lui opposant plusieurs arguments pertinents. Ses travaux cliniques ont montré que les garçons comme les filles peuvent voir en leur mère, aussi bien qu’en leur père, une figure castratrice. Elle en conclut que les surmoi féminin et masculin suivent un développement analogue et que, dans les deux cas, le surmoi se forme par l’internalisation des valeurs des deux parents. Applegarth a bien souligné les complexités inconscientes qui rendent la force du surmoi difficile à évaluer d’un point de vue psychanalytique. Il ne lui semble pas pertinent d’assimiler la force du surmoi d’un individu au poids de sa culpabilité consciente. Le matériau clinique permet de confirmer et d’affiner ces intuitions.
14 Les psychanalystes ont souvent établi des différences entre surmoi féminin et masculin en se fondant sur l’idée que la force du surmoi serait liée aux pulsions agressives du sujet. Applegarth convient que, s’il est vrai que les hommes ont des pulsions agressives plus violentes que les femmes, alors cette différence pourrait en effet se traduire par un surmoi plus fort chez les hommes que chez les femmes. Cependant, l’idée que les hommes auraient des pulsions agressives plus violentes est discutable. Si nous croyons qu’il est possible que les femmes et les hommes répondent aux pulsions d’agression de manière différente, nous ne pensons pas qu’il en résulte des différences notables sur le plan de la structure du surmoi. De tels raisonnements nous semblent reproduire une distinction plus ancienne (Jacobson 1965) établie entre surmoi paternel et idéal du moi maternel, ou la thèse de Lacan selon laquelle le Père est l’auteur de la loi. Au contraire, Phyllis et Robert Tyson (1990) ont insisté sur les similarités entre surmoi féminin et masculin, formés dans les deux cas par identification aux deux figures parentales.
15 Doris Bernstein (1993) a défini trois attributs du surmoi – la force, la structure et le contenu – et considère qu’hommes et femmes ne se distinguent pas par la force de leur surmoi, mais par son « contenu », c’est-à-dire les valeurs propres à l’individu – ce qui lui paraît être autorisé ou interdit. Par exemple, le sacrifice de soi constitue une valeur importante pour de nombreuses femmes qui sont prêtes à se sacrifier pour leurs enfants et promptes à se sentir coupables d’« égoïsme » ; à la différence, pour beaucoup d’hommes, dénoncer un camarade constituerait un acte répréhensible [6]. La « force » du surmoi désigne l’efficacité avec laquelle ces contenus s’imposent au sujet et sont traduits en actes. Un tel sera envahi de culpabilité à l’idée de tricher ; tel autre aura moins de scrupules à mentir sur sa déclaration d’impôts. La structure du surmoi renvoie à l’organisation des contenus les uns par rapport aux autres, à la manière dont ils sont reliés et à leur force respective.
16 Pour Bernstein, le surmoi féminin tire sa force d’autres sources que de la seule angoisse de castration. La première consiste en la peur et l’identification renouvelée avec une mère omnipotente de la petite enfance. Ces images menacent l’autonomie et l’individuation de la petite fille. Le petit garçon vivrait également le retour de pareilles images mais il se désidentifierait de sa mère, si bien que dans son cas l’autonomie et l’individuation seraient, à l’inverse, renforcées. Nous trouvons ce raisonnement difficile à suivre et ne pensons pas que la « désidentification » puisse libérer un individu de ses fantômes inconscients. Par ailleurs, ce raisonnement attribue à la psyché féminine un caractère fortement régressif.
17 Selon Bernstein, le surmoi féminin tirerait aussi sa force de la confusion entre génitalité et analité chez les filles (Andreas-Salomé 1915 ; Richards 1992). Les interdits intégrés durant la phase anale seraient confondus avec des pulsions génitales. Selon le même raisonnement, Judith Kestenberg (1968), Edith Jacobson [7] (1965) et Phyllis Greenacre (1971) ont noté que les petites filles sont souvent plus propres et soignées que les petits garçons et donc, selon elles, plus marquées par la culpabilité vis-à-vis de l’analité. Nous ne pensons pas que le soin ou la propreté soient des signes de culpabilité ; selon nous, ils reflètent plutôt la soumission ou l’identification aux idéaux de la mère, entre autres explications possibles. Enfin, le surmoi féminin tirerait effectivement sa force de l’angoisse de castration, que Bernstein définit comme la peur diffuse d’une blessure corporelle, ces « angoisses génitales féminines » qu’elle détaille avec précision : angoisse d’accès, angoisse de pénétration et angoisse de diffusion.
18 Pour Bernstein, « l’organisation » – ou « la structure » – du surmoi serait beaucoup plus rigide et moins flexible chez l’homme que chez la femme. Cela est possible mais nous ne sommes pas certaines qu’elle dispose de suffisamment d’éléments pour le prouver. Bernstein a recours à des stéréotypes culturels pour étayer sa thèse, par exemple lorsqu’elle fait référence au colonel du film Le Pont de la Rivière Kwaï qui, par fidélité absolue à ses principes, va jusqu’à faire construire le pont par ses hommes au profit de ses ennemis. Bernstein explique aussi que le contenu du surmoi diffère chez les hommes et les femmes et que, du fait que le contenu a une influence sur la structure, les femmes seraient plus flexibles que les hommes. En voulant réfuter les théories de Freud, Bernstein ne fait finalement que reproduire ses erreurs mais au service d’une conclusion opposée : le surmoi des femmes serait supérieur à celui des hommes.
19 Comme Bernstein, Gilligan (1986) souligne que les contenus du surmoi sont différents chez les hommes et chez les femmes. Pour le dire autrement, les femmes n’auraient pas un surmoi moins développé mais des valeurs morales différentes. Le surmoi féminin imposerait aux femmes d’être plus agréables, plus souples, moins agressives, ce qui pourrait se traduire par une fausse impression de faiblesse.
20 Gilligan suggère une autre hypothèse pour expliquer les différences entre les surmoi des hommes et des femmes. Elle note que, dans la petite enfance, alors que les facultés cognitives de l’enfant sont encore immatures, apparaît le besoin de résoudre l’ambivalence qui l’attache à l’objet idéalisé du même sexe. Le genre pourrait ainsi, selon elle, influer sur le développement du surmoi. En effet, il serait plus difficile de se séparer du parent du même sexe que du parent du sexe opposé, ce qui rendrait la tâche de la petite fille plus ardue. Ni le matériau clinique ni les travaux de recherche ne rendent convaincante l’idée que la résolution de l’ambivalence suive un déroulement différent selon le genre ni que le développement des filles soit contrarié sur ce plan. Nous en arrivons au constat suivant : la séparation d’avec un parent du même sexe est un processus différent de la séparation d’avec un parent de sexe opposé ; elle peut mener à des différences de développement mais pas nécessairement à davantage de « difficultés ».
21 La théorie de la formation du surmoi développée par Sheila Hafter Gray (1996) ne fait aucune distinction entre filles et garçons. Selon elle, l’acceptation par la femme de sa « castration » n’est aucunement liée à la résolution du complexe d’Œdipe et elle lie la formation du surmoi au développement d’un narcissisme sain. En décrivant la féminité primaire, elle affirme que « certaines angoisses d’une blessure génitale qui serait associée aux désirs œdipiens… semblent opérer à la résolution du complexe d’Œdipe » (Gray 1996, p. 27). Gray suggère, sans donner plus d’explications, qu’il existe un lien entre une résolution imparfaite du complexe d’Œdipe et des inhibitions intellectuelles. Selon elle, avec des patientes, l’analyse mène rarement à des résultats satisfaisants sur ces sujets ; la raison n’en est pas la théorie psychanalytique elle-même, dit-elle, mais la prégnance d’une culture phallocratique. Nous voyons les choses un peu différemment : il nous semble impossible de séparer la théorie de Freud des influences culturelles qui s’exerçaient sur lui à l’époque (de même que toute théorie est inséparable de son contexte social). Gray avance des idées intéressantes mais, comme les autres, elle reste attachée à la théorie traditionnelle tout en entreprenant de la remettre en cause.
22 Par conséquent, si l’on considère que le développement du surmoi se traduit par le contrôle exercé sur les pulsions, par des manifestations diverses du sens moral et par le caractère « consciencieux » du sujet, il n’y a pas de raison de croire que les femmes aient un surmoi déficient, contrairement à ce qu’affirmaient les premières théories psychanalytiques.
Théories plus récentes sur le développement du surmoi
23 Depuis sa première formulation par Freud, le concept de surmoi a connu de nombreuses modifications et développements. Les travaux sur les étapes de la formation du surmoi établissent souvent une distinction marquée entre ses manifestations « pré-œdipiennes » et « post-œdipiennes ». Freud pensait que le surmoi, à proprement parler, émergeait au moment de la résolution du complexe d’Œdipe en tant que structure autonome et qu’il assumait le rôle de régulateur interne du comportement à la place de l’autorité parentale. Ses manifestations plus précoces et les processus d’internalisation lui paraissaient être des « précurseurs » du surmoi (Freud 1940). Anna Freud (1936) et Henri Parens (1980) ont aussi décelé des manifestations du surmoi à des stades « pré-œdipiens ».
24 Plus récemment, plutôt que de parler de précurseurs « pré-oedipiens », certains psychanalystes ont avancé l’idée que le surmoi se forme par étapes graduelles. Robert Gillman (1982) considère que le surmoi, comme le moi, peut être défini comme un ensemble de fonctions plutôt que comme une structure rigide. L’évolution qu’il met au jour ne dépend pas du genre. Selon Gillman, l’enfant suit très tôt un parcours fait d’identifications multiples et successives qui finissent par constituer le surmoi. L’idée d’une évolution par étapes successives a aussi été défendue par Heinz Kohut (1971) et Tyson et Tyson (1990). Cependant, la période « œdipienne » joue un rôle important en permettant la complexification et l’affirmation du surmoi. Gillman réfute qu’il y ait une relation isomorphe entre résolution du complexe d’Œdipe et formation du surmoi. Il montre par exemple que de nombreuses personnes dotées de surmoi très développés manifestent pourtant de forts conflits œdipiens. De même, certains patients dotés d’une structure psychique préœdipienne font la démonstration d’un surmoi solidement constitué. Pour lui, les manifestations précoces du surmoi au stade préœdipien ne sont pas des précurseurs, mais participent à la formation du surmoi. Si on les définit comme précurseurs, ils devraient alors être compris comme des fonctions du moi. René Spitz (1958) a de même étudié l’apparition précoce de certaines composantes du surmoi, dont le rôle est de contrôler les instincts. Les arguments de Gillman nous paraissent convaincants et sont en accord avec nos analyses cliniques.
25 Comme Roy Schafer (1960), Gillman souligne qu’il est important que l’enfant puisse s’identifier à une figure parentale rassurante et nourricière, plutôt qu’avec l’agresseur redouté, pour développer un surmoi fort et une personnalité mature. Cette idée, que nous partageons, remet en cause les différences que la théorie traditionnelle postule entre surmoi féminin et surmoi masculin. Le désir d’être aimé par un parent nourricier et chéri joue un rôle fondamental dans le développement du surmoi, dans le cas des filles comme des garçons.
26 La validité même du concept de surmoi a été remise en cause par la psychanalyse contemporaine (voir Psychoanalytic Inquiry 2004 [8]). Dirk Fabricius (2004), par exemple, a forgé de nouvelles notions comme le « système normatif intérieur » pour rendre compte des phénomènes jusqu’alors englobés par le concept de surmoi. Melvin Lansky (2004) s’écarte du modèle structural en dissociant le surmoi de l’angoisse de castration, mais il considère que le concept de surmoi demeure utile s’il est légèrement révisé. Quant à Leon Wurmser (2004), il souligne la valeur pragmatique du terme, qui comprend à la fois le surmoi et l’idéal du moi. Pour ces deux chercheurs, le surmoi se manifeste par la dynamique honte/culpabilité et se définit par des choix éthiques et moraux.
27 Joseph Lichtenberg (2004) suit Gillman en démontrant que le développement du sens moral est un processus graduel, fait d’additions successives et de révisions permanentes des valeurs et critères moraux de l’individu, depuis la petite enfance jusqu’à l’âge adulte. Il adopte la même position que Kohut (1971) qui ne remettait pas en cause l’existence, le rythme d’évolution ou l’origine du surmoi, mais qui s’interrogeait sur l’importance excessive jusqu’alors accordée au sentiment de culpabilité. En développant le concept « d’homme tragique », Kohut insiste sur le combat que les hommes livrent aux sentiments de vacuité, de honte et d’humiliation, plutôt qu’à la culpabilité qu’il peut éprouver.
28 Le concept de surmoi a été révisé et élargi par Jack et Kerry Kelly Novick (1972). Ils proposent deux systèmes de régulation interne – l’un ouvert et l’autre fermé –, permettant de rendre compte du fonctionnement du surmoi. Leur modèle de narcissisme oppose le système « fermé » – irréaliste, sadomasochiste et omnipotent – au système « ouvert », compétent, aimant et accordé à la réalité. Au cours de son développement, l’individu a accès à ces deux systèmes, qui constituent deux voies alternatives de résolution des conflits et de régulation interne. Le système fermé est associé à un surmoi tyrannique et sadique, reflétant la conviction que l’enfant n’a pas acquis le pouvoir de contrôler des désirs et nécessités impérieuses. Comme la tyrannie du surmoi se retourne vers le sujet, un cycle de répression et de souffrance se met en place, qui aboutit à un comportement masochiste.
29 En tant que psychanalystes de l’enfant et de l’adolescent, Jack et Kerry Kelly Novick pensent que les conflits incestueux ressentis par le sujet s’inscrivent dans le surmoi : l’évolution des désirs incestueux activés durant la période triangulaire se traduit par des surmoi de nature différente. Si l’enfant évolue dans un environnement complice, séducteur ou surstimulant, les désirs incestueux peuvent se changer en croyances omnipotentes. La menace de l’inceste est ainsi intégrée à un système de croyances omnipotent et un système surmoïque fermé. À l’inverse, dans un environnement moins toxique, l’enfant apprend à différencier ses désirs des possibilités réelles et développe un système ouvert. Ces théories sont originales et particulièrement limpides. Rares sont les théories qui ont ainsi réussi à décrire en détail le développement du surmoi durant la période triangulaire tout en le reliant au narcissisme.
30 James Hansell (2000) distingue un surmoi effectif et un « surmoi mélancolique », en fonction de la capacité de l’enfant à internaliser les fonctions parentales. James Grotstein (2004), quant à lui, distingue deux structures du surmoi en s’inspirant de la théorie kleinienne : la première dérive de la position schizo-paranoïde, la seconde de la position dépressive. La première structure, formée par identification projective, correspond à la « loi de la mère » et a à voir avec la cupidité, l’envie et la haine. La seconde structure, associée à « la loi du père », régule les désirs d’exhibition et de compétition. La conception patriarcale du surmoi développée par Freud se fonde de la même manière sur le complexe d’Œdipe. Grotstein propose ainsi une genèse plus mythique du surmoi en en faisant une instance composite, constituée d’une trinité représentant le père, la mère et l’enfant. Nous considérons que cette théorie abuse des stéréotypes de genre ; pour les mêmes raisons, nous ne souscrivons pas à l’idée selon laquelle l’idéal du moi serait maternel et le surmoi paternel.
Honte et idéal du moi
31 Hans Loewald établit une différence entre surmoi et idéal du moi fondée sur le narcissisme. Pour lui, le surmoi est une autorité qui dispense les récompenses et les punitions dont le moi jouit ou souffre. Il se constitue par internalisation de l’autorité parentale au moment de la résolution du complexe d’Œdipe, tout en pouvant se modifier au cours du développement de l’individu. L’idéal du moi serait une structure plus précoce, représentant pour l’individu le fantasme de retrouver « la perfection omnipotente du premier narcissisme de l’enfance par une identification primaire avec les figures parentales omnipotentes » (Loewald 1962, p. 264).
32 Selon Jacobson (1965), il y aurait chez les filles des manifestations plus précoces de l’idéal du moi que chez le garçon, aboutissant, sauf dans l’éventualité d’une régression, à la constitution d’un idéal du moi mature et d’un surmoi autonome. Selon Blum (1976), chez les filles, l’origine et la fonction de l’idéal du moi reposeraient sur un noyau maternel et l’idéal du moi intégrerait des représentations positives de tous les aspects de la maternité ainsi que l’identification à certaines fonctions paternelles choisies. Blum est suivi en cela par les courants contemporains de la psychanalyse qui considèrent que l’idéal du moi est constitué par de multiples identifications, féminines autant que masculines (Élise 1997 ; Young-Bruehl 2003 ; Harris 2005). Nous ajoutons que la distinction entre un idéal du moi maternel conciliant et un surmoi paternel autoritaire nous semble totalement artificielle.
33 Dans la littérature, l’idéal du moi est, davantage que le surmoi, associé au sentiment de honte. Les psychanalystes ont souvent cherché à distinguer la honte de la culpabilité sur les plans phénoménologiques, développementaux ou fonctionnels. La première étude systématique de ces deux émotions a été entreprise en 1953 par Gerhart Piers et Milton Singer. Selon eux, la honte naît de l’échec à accomplir l’idéal du moi. L’humiliation, corollaire de la honte, désigne « l’observation de son propre échec du point de vue de l’image parentale internalisée » (Piers et Singer 1953). La honte se distingue de la culpabilité, qui provient de la transgression d’une règle ou d’une limite imposée par le surmoi. La honte a été fréquemment définie selon une perspective similaire, en rapport au narcissisme et à l’idéal du moi (Jacobson 1965 ; Kohut 1971 ; H.B. Lewis 1971 ; O’Leary et Wright 1986 ; Gillman 1990). En résumé, la honte désigne la perception par l’individu d’une déficience personnelle accompagnée du sentiment d’être jugé de l’extérieur, ce qui la distingue de la culpabilité. Gillman (1990) considère que durant la période œdipienne, la honte, comme la culpabilité, fonctionne comme source de déplaisir et d’angoisse. Dans le cas d’un de ses patients, honteux d’entretenir durant la masturbation des fantasmes d’humiliation, il montre que ceux-ci renvoient à des fantasmes incestueux et au fantasme de la scène primitive. Ana-Maria Rizzuto (1991) a elle aussi établi un lien essentiel entre fantasmes œdipiens inconscients et humiliation et honte narcissiques.
34 Nous considérons que la honte joue un rôle important durant la période triangulaire chez les filles comme chez les garçons. Durant cette période, l’enfant éprouve inévitablement un sentiment de rejet parce qu’il n’a pas été choisi par l’un ou l’autre de ses parents. Il se sent typiquement petit, déficient, écrasé par le sentiment de ne pas avoir réussi à conquérir le parent désiré. Les filles comme les garçons se sentent alors plus petits et plus faibles que leurs parents. Ces contenus se traduisent souvent à cette période par la perception de déficiences génitales ou corporelles.
35 Irene Matthis a souligné que Freud accordait une importance centrale à la honte dans la psychologie féminine, notamment lorsqu’il insiste sur l’impression que les femmes ont de souffrir de déficiences génitales honteuses. Selon elle, dans une société patriarcale, elles sont amenées à ressentir des sentiments de honte narcissique plus violents :
Dans notre société, comme l’a éclairé Freud, la convention veut que le garçon soit un être complet et la fille un être incomplet […] Cependant, s’il vous manque quelque chose que vous seriez censée avoir ou connaître, mais que vous ne pouvez avoir ou connaître, ce qui aboutit donc à ce que vous ayez un défaut, vous en éprouvez nécessairement une honte constante et chercherez à élaborer différentes solutions pour la dissimuler ou vous en défendre.
37 Matthis cite l’exemple d’une petite fille qui, ayant fièrement exhibé son derrière à son thérapeute, comme s’il s’agissait de l’acte le plus naturel du monde, se vit aussitôt réprimandée par sa mère. Il y a toutes les chances pour que le sentiment de honte et la peur d’être rejetée triomphent du plaisir que la petite fille ressentait pour son corps.
38 Nous ne pensons pas que les hommes et les femmes diffèrent par l’intensité ou la fréquence avec lesquelles ils et elles font l’expérience de la honte. En revanche, nous observons que « le contenu » de leurs fantasmes et les sources conscientes de la honte diffèrent selon le genre, la famille, le contexte et la société.
Conclusions
39 De cette brève revue de la littérature, nous tirons les conclusions suivantes.
40 1) Le développement et la structure du surmoi ne diffèrent pas selon le genre. Surtout, il n’existe aucune preuve, aucune donnée clinique ou recherche théorique qui permette d’affirmer que les identifications et le surmoi des femmes ne soient pas aussi développés que ceux les hommes.
41 2) En réalité, les théories du surmoi n’ont pas suffisamment pris en compte les données cliniques relatives au développement du surmoi.
42 3) Il est vrai que les contenus du surmoi et les identifications spécifiques peuvent différer en fonction du genre.
43 4) La possession d’un pénis et l’angoisse de castration ne déterminent pas la formation du surmoi. Le développement du surmoi et les processus d’identification ne sont pas nécessairement fondés sur l’angoisse de castration ou sur des angoisses génitales quelles qu’elles soient.
44 5) Dans l’étude psychanalytique du surmoi, il est important de distinguer culpabilité consciente et culpabilité inconsciente. Cette différence est souvent omise lorsqu’il s’agit de « mesurer » la force du surmoi et de comprendre son fonctionnement.
45 6) Nous remettons en cause la distinction que la théorie psychanalytique traditionnelle marque souvent entre fonctions préœdipiennes et post-œdipiennes, et nous réfutons l’idée que le surmoi soit « héritier du complexe d’Œdipe ».
46 7) Nous pensons que le surmoi ne se forme pas de manière irréversible lors de la phase triangulaire ou œdipienne, mais qu’il connaît des développements importants à cette période.
47 Enfin, nous pensons que toutes ces thèses omettent un élément essentiel : y a-t-il jamais, quel que soit le genre, « résolution » du complexe d’Œdipe ?
Exemples cliniques
48 Afin de présenter les fondements cliniques de notre raisonnement, voici quelques exemples cliniques liés aux conflits triangulaires et au développement du surmoi chez des patientes identifiées comme femmes.
Comportements à l’adolescence
49 Le comportement des collégiennes et lycéennes fournit un exemple de caractères typiques du fonctionnement triangulaire du surmoi féminin. Alors que les garçons ont plutôt recours au bullying, aux coups de poing et à d’autres formes d’agression visible pour s’imposer dans la cour de récréation, les filles expriment davantage leur agressivité et leurs rivalités par la médisance, les cachotteries et l’exclusion du cercle social. Les filles sont tout à fait conscientes d’éprouver deux désirs opposés, celui de ne « vouloir blesser personne » d’une part, et de l’autre le désir d’exclure autrui. Ce besoin d’exclure ou de blesser l’autre est à l’origine des comportements féminins délinquants qui ont fait couler tant d’encre récemment. Cette agressivité sadique que l’on a qualifiée de « relationnelle » peut devenir une source de culpabilité pour les filles.
Cas 1 : Un rêve d’enlèvement
50 Une femme mariée âgée d’une vingtaine d’années cherchait à être enceinte. Elle était en proie à une attirance, mêlée de culpabilité, pour un homme marié, père d’un enfant. Récemment, ils avaient travaillé tard dans la soirée et avaient pris un verre ensemble. La patiente savait aussi qu’elle allait devoir se séparer bientôt de son analyste. Le matériau clinique recueilli durant cette période est traversé par la culpabilité, l’autocritique, la peur du châtiment – elle a peur de ne pas pouvoir être enceinte. L’hostilité qu’elle éprouve pour l’analyste est extériorisée, transformée en peur que l’analyste éprouve de l’antipathie pour elle et ne veuille la quitter. Nous allons rapporter en détail une séance survenue après deux ans d’analyse.
51 La patiente débute la séance ainsi :
Hier je parlais de ma mère et des hommes. Et d’un homme en particulier… j’étais sûre qu’il n’y avait jamais rien eu entre eux. Mais hier soir j’ai fait un rêve dans lequel ma mère disait qu’elle avait couché quatre fois avec cet homme quand elle avait 27 ans. J’étais sous le choc. Je lui disais : « Je pensais que tu n’avais jamais fait ça ». Elle me répondait : « Je n’ai jamais dit ça. Ton père et moi avions un mariage ouvert ».
53 Mme A. demande alors à l’analyste :
Est-ce bien vrai ? Je ne savais rien de tout cela… Je ne veux pas penser à cela. J’ai toujours cru que ma mère avait été fidèle. Je me souviens de quand j’avais quatre ans, quand j’étais petite et impressionnable et que je dépendais de mes parents pour tout, pour qu’ils me guident. Je vais avoir 27 ans le mois prochain. Dans le rêve nous sommes confondues… Je ne sais pas où ma mère finit et où moi je commence.
55 De telles déclarations sont souvent la manifestation d’un état symbiotique ou préœdipien, où les limites entre le sujet et l’objet sont poreuses. Mais dans l’analyse, les patients souffrant de problèmes autour de la distinction entre le moi et l’objet confondent aussi souvent leurs pensées avec celles des autres et manifestent un sentiment de fragmentation, entre autres symptômes. À l’inverse, Mme A. semblait pleinement consciente d’elle-même. Elle ne présentait aucun autre signe d’angoisse de fusion ou d’indifférenciation avec l’objet. Ses déclarations semblent indiquer un désir inconscient d’être sa mère. Elle justifie le désir d’entamer une liaison, qui la fait se sentir coupable, en le projetant sur la figure de sa mère dans le rêve.
Cela me fait peur. Je ne veux pas être comme ma mère, mais nous sommes pareilles. Je pense qu’en fait je suis comme elle, d’une certaine manière. J’aime à penser que je n’ai rien à voir avec elle.
57 Mme A. insiste consciemment sur le fait qu’elle ne veut pas ressembler à sa mère. C’est une déclaration courante chez les patientes femmes ou identifiées comme femmes, qui nous paraît souvent suspecte par sa véhémence. En fait, Mme A. lutte contre le fort désir inconscient « d’être » sa mère et de prendre sa place. Sous la protestation, nous discernons le désir évident de s’emparer du « domaine de la mère », le monde de la sexualité. Le thème sous-jacent est le désir inconscient de la patiente d’être sa mère ou de la détruire pour avoir son père pour elle toute seule.
58 La patiente poursuit : « Je pense comme elle. On ne peut faire confiance à personne. Quand on est une femme, on ne mérite pas grand-chose. On ne doit pas s’attendre à ce que son mari soit fidèle, car on ne le mérite pas. Mais si ma mère a réellement dit ce qu’elle a dit dans le rêve, je me sentirais trahie ». Ce sentiment de trahison nous paraît avoir deux causes : le fait que sa mère ait eu une liaison et aimé quelqu’un d’autre (une expérience « œdipienne négative » ou perséphonienne) et l’atteinte aux idéaux et impératifs institués par la mère elle-même, qui lui a toujours dit qu’il fallait « agir comme il faut ».
59 Mme A. se souvient ensuite d’un autre rêve dans lequel sa mère était enlevée. Elle entendait la voix enregistrée de sa mère au téléphone. Par association d’idées, elle se rappelle les photographies des enfants disparus qui étaient affichées sur les briques de lait quand elle était petite. Elle craignait alors d’être emmenée dans un endroit étrange où personne ne pourrait plus entrer en contact avec elle – d’être séquestrée, torturée, agressée sexuellement ou assassinée. Elle avait toujours peur que cela lui arrive si elle ne se comportait pas bien. Pour se rassurer, elle se disait que si elle était sage et agissait comme il fallait, rien ne lui arriverait.
60 Le recours à la pensée magique est ici évident. Le contenu manifeste de ce second rêve constitue une inversion du mythe de Perséphone : c’est la mère, et non la fille, qui est enlevée. La patiente remet immédiatement les choses en ordre en se rappelant ses peurs enfantines qui sont ranimées alors qu’elle éprouve un intérêt coupable pour un homme marié et que son analyste (une femme) s’apprête à la quitter. Sa crainte est que ses désirs incestueux n’éloignent d’elle sa mère/analyste et provoquent l’abandon.
61 La patiente raconte ensuite qu’elle a toujours eu peur que les gens autour d’elle s’éloignent et qu’elle ne puisse plus jamais les revoir. « Et si c’est mon père qui était enlevé et que je ne pouvais plus jamais le revoir ? », se demande-t-elle à présent. Ici s’exprime peut-être la manifestation d’un « complexe d’Œdipe négatif », le désir de voir son père disparaître afin de pouvoir profiter pleinement de sa mère.
« Ce serait ma faute entièrement. J’aurais pu empêcher tout ça. Panique. Je ne la verrais plus jamais. Et les gens qui la tortureraient seraient des gens qui n’en ont rien à faire de rien. Ils feraient souffrir les autres juste comme ça. Et il n’y aurait rien à faire contre ça. » (Ces bourreaux constituent aussi une représentation d’elle-même).
63 Changeant apparemment de sujet, Mme A. raconte ensuite avoir subi la cruauté d’un groupe d’amies. Un été, quand elle avait douze ans, elle était liée à un groupe de filles qu’elle pensait être ses amies. Mais « elles n’avaient pas dit les choses clairement. Elles voulaient juste me faire du mal. Elles complotaient derrière mon dos. Elles allaient au cinéma ensemble et me laissaient en plan ». Pour apaiser sa culpabilité, elle projette ici sa propre colère et son esprit de rivalité sur des agents extérieurs – la cruauté vient des autres filles. Elle est condamnée à être abandonnée.
64 Revenant au présent :
Cela me met dans tous mes états de trahir mon mari. De me comporter de manière aussi horrible. Suis-je aussi mauvaise que je le pense ? Une partie de moi ressent du dégoût pour moi-même. Je pense que rien de mal ne pourrait arriver si je me comportais mieux. Je crois vraiment que c’est à cause de moi que certaines choses se passent ou se sont passées par le passé, c’est parce que je ne me suis pas assez bien comportée.
66 Elle associe le téléphone apparu dans le rêve à la culpabilité qu’elle éprouve à la suite d’un coup de fil de l’homme qui l’attire. Ils n’ont en réalité parlé de rien d’autre que de travail. Elle cherche de toutes ses forces à réfuter ou refouler l’idée que quelque chose ait pu se passer. Elle a peur que quelque chose de terrible se produise à cause de la situation…. Peur de trahir ou d’être trahie. Elle raconte ensuite qu’elle a parfois des crises de « paranoïa », qu’elle a l’impression qu’au travail ses collègues sont tous contre elle.
67 « Je suis peut-être quelqu’un de difficile à gérer, mais si j’ai un fort caractère, je ne peux pas plaire à tout le monde. Si j’étais plus conciliante, je n’irais pas très loin. Je suis sûre que je pourrais m’adoucir un peu. » (Elle est effrayée par son ambition et esprit de compétition). « On peut toujours s’améliorer. D’un côté, je pense que ce que dit mon patron, ce sont des âneries ; mais de l’autre, j’ai peur. » Dans son évaluation, son patron avait critiqué son caractère obstiné. Sa réaction rappelle celle qu’elle a par rapport à sa mère : de la colère et l’humiliation d’être critiquée. Elle ne sait pas comment gérer leurs critiques à son égard, ce qu’elle doit prendre ou laisser. Sous l’influence des interdits dictés par le surmoi, elle s’effraie de sa propre ambition. Son désir d’être la mère et d’être « le patron » est source d’un conflit intérieur important. Ses pensées se reportent sur le groupe de filles qui l’ont délibérément trahie : « Elles vous laissent tomber, ou bien c’est ce qu’elles veulent faire, mais elles ne le disent pas clairement. Elles complotaient derrière mon dos. »
68 L’analyste aborde alors l’angoisse de transfert causée par leur séparation prochaine : la patiente pense que l’analyste est une femme d’apparence amicale mais qui ne dit pas les choses clairement et qui maintenant la laisse tomber, tout en complotant derrière son dos ; elle pense que c’est sa faute si l’analyste la quitte même si elle sait que cela ne correspond pas à la réalité.
— Peut-être que je ne mérite pas qu’il m’arrive des choses bien de toute façon. Peut-être que vous pensez que je ne me comporte pas assez bien. J’ai des défauts.
— Quel type de défauts ?
— Tout ce que je vous raconte. Comme ce qui s’est passé avec ce type.
— Vous avez l’air de penser que je désapprouve tout ce qui est lié à vos attirances sexuelles.
— Oui. Je me sens vraiment pourrie. Cela me surprendrait si vous ne ressentiez pas la même chose. Tout ce que je sais, c’est que si mon mari apprenait ce qui s’est passé, il demanderait le divorce. Il est très conservateur. Il ne pourrait jamais me pardonner. C’est le même sentiment que dans le rêve. Je vais perdre mon père. Il va tomber amoureux d’une autre femme. J’ai toujours cette peur. Ma mère disait que les hommes tombent amoureux d’autres femmes, qu’ils se lassent vite de leur femme et veulent trouver quelqu’un de plus jeune… J’approche de la trentaine. J’ai l’impression que bientôt mes meilleures années seront derrière moi.
70 Dans ce contexte, l’idée que le père puisse être enlevé traduit la peur qu’il ne s’éloigne par amour pour une autre femme. Mme A. trouve effrayante l’idée que les hommes soient attirés par des femmes plus jeunes parce qu’elle joue le rôle de la jeune femme par rapport à son père. Cela lui inspire à la fois de l’espoir et de la terreur (sa mère pourrait prendre conscience de ses désirs) et l’idée qu’elle puisse ne pas être choisie la déprime encore davantage.
71 La patiente parle quelques minutes d’une soirée où elle s’est sentie exclue, puis revient à ses sentiments pour son père : « Finalement, en fait, c’est avec ma mère qu’il voulait sortir tous les samedis soir ». L’analyste lui demande quels sentiments cela lui inspirait alors qu’elle pensait être la préférée du père – préférée même à sa mère. La patiente répond qu’elle en souffrait beaucoup. Elle n’aimait pas qu’on la laisse tomber, qu’on l’exclue. Au fondement de sa souffrance et de sa volonté de contrôle résident des pulsions destructrices et meurtrières vis-à-vis de sa mère et de l’analyste, coupable de lui infliger une blessure narcissique en l’abandonnant.
72 Le lendemain, Mme A. ouvre la séance en indiquant : « Je ne sais pas si je devrais vous dire tout cela » et poursuit en révélant plusieurs secrets de famille et différentes occasions où elle s’est sentie exclue – des variations sur le thème de la « scène primitive ». Sa déclaration initiale, très caractéristique à ce stade de l’analyse, suggère le besoin d’être autorisée à parler, ou même forcée à parler, et donc d’abdiquer toute responsabilité pour ses désirs coupables en mal d’expression ; autrement dit, elle cherche à contourner les barrières érigées par le surmoi contre ce contenu.
73 Les fantasmes d’enlèvement et de viol (par exemple ceux associés à la traite des blanches, le fantasme d’être réduite en esclavage, violée et emmenée dans un pays lointain) sont courants chez les femmes. Ils illustrent le rejet de toute responsabilité et la projection sur une cause extérieure. Le ou les bourreaux sont l’image déguisée et déplacée de l’objet réel du désir sexuel, l’homme en réalité le plus proche, le père. Dans le rêve de Mme A., la mère est enlevée, ce qui représente à la fois le désir de se débarrasser de sa mère et la crainte que cela se produise. Tout de suite après, cependant, le fantasme se transforme et c’est la patiente elle-même qui craint d’être enlevée, rendant ainsi visibles ses désirs, les peurs qui les accompagnent et le châtiment fantasmé. Apparaît alors un fantasme typique, celui d’être kidnappée et emmenée de force dans un monde étranger consciemment redouté mais inconsciemment désiré – c’est cela même que subit Perséphone. De cette manière, la patiente se défend d’exercer le moindre contrôle actif sur ses propres désirs sexuels.
74 Selon Blum, « les fantasmes de viol, d’être abusée avec un masochisme mêlé d’excitation, d’être réduite en esclavage sexuel et de se soumettre avec une excitation de plus en plus grande, sont une composante assez courante des rêveries éro-tiques des femmes. De plus, le surmoi des adolescentes s’investit aussi dans ces fantasmes qui représentent à la fois l’interdit sexuel et le châtiment pour avoir cédé à la tentation interdite. Les fantasmes de viol échappent à la culpabilité que font naître les désirs instinctuels. Certains de ces fantasmes conscients sont dérivés du fantasme de l’enfant battu » (Blum 1976, p. 167).
75 Dans ce cas, on discerne aussi un transfert « œdipien négatif » ou « perséphonien négatif ». Quand l’objet prédominant du désir érotique de la petite fille est la mère (« Œdipe négatif »), le surmoi n’en joue pas moins un rôle actif et intense. La petite fille craint de perdre l’attention de sa mère, même si une tentation homo-érotique peut signifier le désir caché de demeurer proche de la mère.
Cas 2 : Des plaisirs sexuels sévèrement punis
76 Au début de l’analyse, Mme B. souffrait de dépression, de phobie et d’inhibition sexuelle. Elle était prisonnière depuis des années d’un mariage sans joie, n’avait plus de rapport sexuel avec son mari et avait subi récemment une hystérectomie. Elle venait d’un milieu très religieux. Son père, qui exerçait la profession de juge, était strict et austère. Elle avait été surveillée de près alors que ses deux frères aînés avaient pu profiter de davantage de liberté. Le père rappelait constamment à ses enfants qu’il était de leur responsabilité de présenter une image parfaite dans la communauté. Selon la tradition familiale, Mme B. avait épousé un étudiant en droit juste après ses études – un choix sans doute « œdipien » / perséphonien.
77 Mme B. raconte un souvenir-écran important qu’elle a de ses trois ans : elle s’amuse à se déguiser avec les vêtements de sa mère et se sert de son maquillage. Mais quand elle défile devant son père austère et religieux, il lui ordonne de tout enlever et prononce la sentence suivante : « Ma fille ne sera pas une traînée ! » Elle est anéantie. Sa mère était moins sévère mais elle ressentait apparemment de la jalousie en raison de la beauté de sa fille. À l’adolescence, ayant du mal à se détacher de sa mère, Mme B. avait tantôt recherché ses conseils, tantôt adopté une attitude rebelle, par exemple en sortant avec des garçons plus âgés. Elle n’avait pas compris les messages ambivalents que lui adressaient sa mère qui, tour à tour, l’encourageait à se mettre en valeur pour attirer les hommes et la critiquait vertement de s’être comportée ainsi.
78 Quand Mme B. avait 13 ans, son rituel consistait à déposer chaque soir un petit mot sous l’oreiller de sa mère. Ces petits mots, qu’elle appelait « confessions », contenaient des petits secrets. Avec le recul, Mme B. s’était rendu compte que ces petits secrets étaient bien innocents. Elle y confessait des erreurs sans importance, comme par exemple le fait de n’avoir pas accompli une corvée ménagère ou d’avoir été un peu en retard. Rétrospectivement nous les interprétons comme des manœuvres défensives pour tromper son surmoi. Elle confessait des péchés sans gravité aucune afin d’obtenir un pardon instantané de sa mère. Il s’agissait d’une sorte de marché passé avec sa conscience, qui consistait à avouer des fautes conscientes tout à fait mineures au lieu de crimes inconscients plus sérieux, sa mère jouant ici le rôle de juge. Faire ces confessions chaque soir à sa mère revenait à écrire son journal intime, à la différence près que Mme B. ne s’était pas encore assez détachée de sa mère pour garder ses pensées secrètes et les rendre inaccessibles à cette dernière.
79 Un jour, après son mariage, sa mère l’accompagna chez le gynécologue et, ayant appris ses difficultés sexuelles, avait annoncé qu’elle pouvait compter sur les doigts d’une main le nombre de fois où elle n’avait pas atteint l’orgasme. Malgré quelques problèmes gynécologiques, Mme B. avait conçu deux enfants, qui faisaient le bonheur de sa vie. Dans l’histoire de Mme B., deux facteurs avaient ainsi contribué à ses angoisses à l’égard de la sexualité : l’esprit de rivalité de sa mère et la sévérité sans appel de son père. Mme B. percevait l’entrée dans le domaine de la sexualité de la mère comme un danger.
80 Peu après le début de l’analyse, Mme B. aborda le sujet de ses difficultés sexuelles. Prenant progressivement confiance, elle décida de s’y confronter directement et d’essayer de recommencer à avoir des relations sexuelles avec son mari. Après une séance où elle avait énoncé cette résolution, elle appela son mari au travail pour lui confier le contenu de ses pensées. Il laissa immédiatement tout tomber pour rentrer à toute vitesse faire l’amour avec elle. Le lendemain, ils eurent encore des rapports sexuels. Le jour suivant, sans un mot d’explication, son mari lui annonça qu’il voulait demander le divorce. Les mois qui suivirent, nous fûmes amenées à considérer cet événement comme une répétition accablante du rejet qu’elle avait subi, enfant, de la part de son père. Cette suite d’événements semble avoir sérieusement ralenti les progrès de Mme B.
81 Mme B. a vécu ensuite des années difficiles, durant lesquelles elle s’est retranchée chez elle et a évité tout contact social en dehors de ses relations avec sa famille et ses collègues de travail. Au début, elle parlait du ressentiment qu’elle éprouvait pour les hommes qu’elle avait connus dans sa vie – son père, ses frères et son mari – et de la jalousie qu’elle leur portait en raison de leur pouvoir et de leur liberté. Elle se complaisait dans un sentiment d’infériorité vis-à-vis des hommes et acceptait tout à fait, avec empressement même, le concept « d’envie du pénis ». Mais durant la troisième année d’analyse, comprenant mieux et surmontant peu à peu ses symptômes, elle commença à penser qu’il était temps de sortir de cette vie faite de sécurité mais aussi de solitude.
82 Lors d’une séance, elle fit part de sa peur de recommencer à jouer le jeu de la séduction. Elle avait l’impression de porter un C écarlate sur la poitrine, C pour « Coincée ». L’analyste lui fit remarquer que la lettre écarlate n’était pas un C, mais un A pour « Adultère ». Cela la rendit furieuse – l’analyste avait sans doute pris pour elle les traits d’une figure parentale trop critique (sa mère sans doute). Mais dans les séances suivantes, elle commença à affronter de nouvelles révélations et intuitions. Pour la première fois, elle évoqua, à grand peine, la liaison adultère qu’elle avait eue au début de son mariage et qui l’avait longtemps fait souffrir en secret. Puis elle parla de sa fille, qui était née peu après la fin de cette liaison avec un handicap mineur. Elle savait bien que son mari était le père mais elle se souvenait qu’à l’époque de la naissance de sa fille, elle éprouvait un plaisir douloureux à penser que c’était le fruit de sa liaison extra-conjugale.
83 Peu après, Mme B. raconta qu’elle était allée à une réunion parents-professeurs à l’école de sa fille et s’était sentie angoissée et sur la défensive. Au cours de la séance, elle fut submergée par une révélation stupéfiante. Elle se rendit compte qu’elle avait le sentiment que sa fille était l’incarnation de son péché et que les déficiences de son enfant constituaient son châtiment, sa lettre écarlate. Elle éclata en sanglots, accablée par la culpabilité et la douleur. Au cours des séances suivantes, elle prit aussi conscience qu’elle considérait les problèmes gynécologiques douloureux et humiliants qui l’avaient longtemps affligée comme le châtiment encouru pour cette liaison et pour les péchés qu’elle avait commis durant l’enfance en se masturbant et en portant les vêtements de sa mère. Elle comprit qu’inconsciemment, elle avait choisi de se punir elle-même en se privant à jamais de toute passion sexuelle. « Cela n’aurait pas été un si grand crime si je n’y avais pas pris plaisir ! », s’est-elle lamentée.
84 Mme B. résume ainsi les intuitions auxquelles elle est parvenue : « Donc, sous les apparences, je ne serais pas coincée mais intéressée ? » Elle se souvient ensuite combien elle se sentait jolie quand elle était jeune. Elle adorait être le centre d’attention des hommes. Elle aimait le sentiment de puissance que son sex-appeal lui procurait. « Je pense que je ressens de l’angoisse au sujet de la personne que je soupçonne réellement être. Peut-être suis-je en fait une femme très sexuelle. » Elle évoque ensuite la peur qu’elle a de « se lâcher complètement » si elle ne tenait plus en bride ses désirs. Peut-être deviendrait-elle une nymphomane, une prostituée, ou se livrerait-elle aux pires perversions.
85 Ses inhibitions et son sentiment d’infériorité fonctionnaient comme des défenses contre ses propres pulsions sexuelles, lesquelles l’effrayaient par leur intensité, leurs associations incestueuses et la peur anale de perte de contrôle. Certains épisodes vécus dans l’enfance, comme celui où elle fut traitée de traînée par son père, ont construit chez elle l’idée que les pulsions sexuelles étaient inacceptables et coupables. Si elle se sentait inférieure à ses frères et jalouse d’eux, « l’envie du pénis » recouvrait en réalité une peur sans doute plus profonde, la peur de ses désirs féminins incontrôlables. Elle détournait aussi de sa conscience sa passion sexuelle et incestueuse.
86 Après ces révélations, Mme B. a rêvé qu’elle faisait plusieurs tours sur la grande roue d’un parc de loisirs où elle s’était rendue enfant. Par association d’idées, elle en est venue à évoquer la nostalgie des plaisirs perdus qui, selon l’analyste, renvoient aux pulsions sexuelles enterrées, signes d’un « sentiment de féminité » primaire et positif pour reprendre les termes d’Élise (1997). [9] La culpabilité profonde que Mme B. éprouvait pour ses désirs incestueux a donné lieu à un châtiment très sévère. Au fondement des peurs de Mme B. se trouvaient la peur d’être rejetée par ses parents et la peur de la castration, entendue comme perte de la fertilité.
Cas 3 : Identification avec une mère masochiste
87 Mme C., une femme de presque 70 ans, sans enfant, est en traitement depuis plusieurs années. L’analyste et la patiente travaillent depuis quelque temps sur le matériau en lien avec ses pulsions masochistes, telles qu’elles se sont manifestées dans ses relations avec son mari, un docteur riche et tyrannique. Elle ressent de la colère et de l’humiliation mais il lui semble impossible de se soustraire au contrôle économique que ce dernier exerce sur elle. Tout au long de leur mariage, il ne lui a donné que des sommes limitées d’argent pour pouvoir contrôler ses dépenses. Récemment, elle a appris qu’il a prévu que s’il devait mourir avant elle, elle recevrait un revenu qualifié de « maigre » par l’avocat de la famille, qui ne lui permettrait pas de maintenir le même niveau de vie que celui auquel le couple était habitué.
88 Avec son analyste, elle a récemment décelé les signes d’une identification inconsciente à sa mère, victime d’un mariage malheureux avec un flambeur. Son père n’était pas un homme violent ni méchant mais il représentait une source d’embarras pour la famille. L’argent avait toujours été un problème dans sa jeunesse car la famille n’en avait jamais eu beaucoup, et Mme C. se souvient que son éducation religieuse et sa mère lui avaient enseigné qu’il fallait « être reconnaissant de ce que l’on a et ne pas réclamer plus. »
89 Elle se reconnaît clairement dans ce principe, s’identifiant à cette « vertu » qui a permis à son mari de la traiter d’une manière que même l’avocat de la famille considère comme « incorrecte » au point d’être réticent à souscrire aux plans du mari malgré l’insistance de ce dernier.
90 Alors que Mme C. évoque ce sujet lors d’une séance, elle s’exclame soudain, sans transition avec ce qui précède : « Qu’est-ce que tout cela a à voir avec le sexe ? ». Surprise, l’analyste lui demande : « À quoi pensez-vous ? ». Mme C. se souvient alors d’avoir passé quelques jours chez les parents de son mari à l’époque de ses fiançailles. Son mari s’était faufilé dans sa chambre et frotté contre elle, et elle avait eu un orgasme. Quand elle avait chuchoté qu’ils ne devraient pas faire cela car sa mère pourrait les surprendre, il avait seulement ri et répondu : « Pas de problème, c’est toi que ma mère tiendrait pour responsable ! » Elle avait alors ressenti beaucoup de colère, et elle en ressent aujourd’hui encore, à l’idée que c’est à la femme de dire non et que c’est elle qui sera considérée comme une « dévergondée », alors que les hommes ne reçoivent aucune critique et n’ont pas besoin de réprimer leurs désirs.
91 Ce matériau reflète un surmoi dominé par une imago maternelle réprobatrice de la vie sexuelle de la patiente. Il apparaît lors de cette séance comme signe que sa sexualité est dangereuse et défendue, et suggère que son attitude de soumission masochiste vis-à-vis de son mari est liée à ces interdits sexuels. Alors qu’elle joue le rôle de sa mère masochiste et qu’elle s’en plaint consciemment, inconsciemment elle y prend du plaisir.
92 Mme C. poursuit le jeu des associations. Sa famille considérait la toilette personnelle comme une affaire d’ordre très privé et elle dit qu’à sa connaissance, elle n’a jamais vu ni son père ni ses frères nus (comme si elle répondait à une question qu’on lui aurait posée). Elle raconte ensuite que son mari veut que leurs rapports sexuels aient lieu « selon un calendrier précis » car il a lu dans un manuel qu’à leur âge un couple devrait avoir des rapports deux à trois fois par mois. Avec regret, elle avoue que son mari n’est pas un homme romantique mais qu’elle a lu des livres à la recherche de scénarios sexuels stimulants. Elle a essayé de lui en parler mais il a paru réticent à discuter de ces sujets.
93 L’analyste lui demande si elle a des fantasmes sexuels qui lui seraient personnels. « Je peux en imaginer dans ma tête, mais je ne veux pas vous en parler », répond-elle.
94 Quand l’analyste l’interroge sur ce refus, elle répond : « Tout à coup me vient l’image de ma grand-mère et de ce qu’aurait été sa réaction. Elle se serait probablement évanouie. Cela me rappelle aussi ma belle-mère. Elle était très comme il faut, vraiment très comme il faut. » Elle se souvient ensuite avoir été réprimandée par sa grand-mère quand elle avait cinq ans. Sa grand-mère l’avait trouvée en train d’écouter de la musique et d’agiter la tête en rythme et lui avait adressé un regard réprobateur, accompagné d’un « tsss-tsss ». Elle se rappelle aussi qu’elle n’a jamais eu besoin qu’on lui fasse de reproches explicites, car un seul regard de désapprobation de sa mère ou de sa grand-mère suffisait à l’inhiber. (L’analyste avait été consciente dès le départ des regards anxieux que lui adressait toujours Mme C. en entrant et en quittant la séance.)
95 L’analyste demande alors ce que sa grand-mère pouvait bien désapprouver selon elle. Mme C. pense qu’il s’agissait sans doute de lui indiquer l’interdit de la masturbation. Elle évoque un autre souvenir qu’elle a de sa mère, qui « employait toujours des mots choisis » pour faire référence aux fonctions corporelles. L’analyste lui fait remarquer que si elle a du mal à parler de ses élans sexuels, cela provient sans doute du fait qu’elle s’attend à ce que l’analyste réagisse comme toutes les femmes de sa famille, c’est-à-dire qu’elle soit choquée et exprime sa désapprobation.
96 Après y avoir réfléchi, la patiente répond : « Bon, eh bien je vais vous le dire. Voilà l’un des fantasmes que j’ai depuis de très nombreuses années et que j’ai encore souvent. Je suis une reine et je peux choisir qui je veux pour me donner du plaisir. Je choisis mon père et mon frère et je veux qu’ils me regardent me masturber. Je suis attirée par les hommes qui leur ressemblent, des hommes très beaux avec des yeux noirs et des cheveux bouclés ». Dans son fantasme, l’excitation des deux hommes grandit peu à peu, mais c’est elle qui décide s’ils peuvent se satisfaire ou non. Nous voyons ici une forme de revanche sadique sur les hommes, lesquels ne sont pas critiqués pour leurs instincts sexuels.
97 Mme C. note ensuite qu’aujourd’hui les choses sont très différentes en ce qui concerne la sexualité. Chez elle, on ne parlait jamais de ces choses-là. Elle clôt la séance par la remarque suivante : « Finalement je me dis que ce n’est pas si dangereux de vous parler de tout ça ».
98 Les souvenirs que Mme C. évoque de sa grand-mère, de sa mère et de sa belle-mère sont clairement reliés aux difficultés qu’elle avait à parler de ces sujets. Il est évident qu’elle projetait l’image d’un surmoi maternel sévère et réprobateur sur l’analyste. Ces sentiments n’ont fait surface qu’après quelques années d’analyse et c’est seulement par la suite qu’elle a réussi à parler de la masturbation et des fantasmes auxquels elle s’adonnait.
99 Cette séance a constitué un moment important de l’analyse, en permettant d’organiser des éléments jusqu’alors séparés. Sa soumission masochiste à son mari, ses fantasmes sexuels triangulaires et son identification masochiste à sa mère se sont révélés de manière associée. Ce matériau peut se comprendre comme une forme de compromis : elle prend la place de sa mère dans la relation triangulaire mais elle en paie le prix réclamé par son surmoi en étant condamnée à une vie de masochisme. Ainsi, elle ne risque pas de perdre l’amour d’une figure maternelle, que ce soit sa mère, sa belle-mère, sa grand-mère ou l’analyste. La mention explicite des objets incestueux de son désir rend visible la logique triadique à l’œuvre. Au fur et à mesure de l’analyse, le surmoi a perdu un peu de la force inhibante qui avait généré tant de résistance. Finalement, à ce stade de sa vie, elle peut commencer à comprendre les raisons de ses inhibitions et de sa soumission masochiste, et entamer des changements dans sa vie personnelle et conjugale.
100 Dans ces trois cas, les conflits intérieurs profonds suscités par un surmoi puissant reposent sur des configurations triadiques. La culpabilité que les patientes éprouvent pour leurs désirs incestueux et leur déloyauté vis-à-vis de la mère apparaît de manière évidente. Ces trois femmes désirent un homme qui appartient à une autre femme ou qui constitue un objet interdit. Dans le premier cas, la patiente éprouve une culpabilité énorme à la seule pensée de plaisirs interdits. Dans le premier et deuxième cas, un adultère fantasmé provoque une culpabilité intense et la peur du châtiment. Ces deux cas font intervenir le même fantasme typique du fonctionnement du surmoi féminin, la peur d’être punie en étant rendue stérile ou incapable de mener une grossesse à son terme. Dans le troisième cas, des fantasmes incestueux précoces, source d’angoisse et d’inhibition, refont surface.
101 Le surmoi de ces trois femmes est sans doute doué d’une force différente, c’est-à-dire que leurs pulsions ne sont pas réprimées avec la même puissance. Elles n’ont pas atteint le même équilibre interne des forces en présence, comme le montre le fait que seule l’une de ces trois femmes très critiques d’elles-mêmes, Mme B., ait décidé de traduire ses désirs en actes ; les deux autres sont restées paralysées par leurs inhibitions et ce, jusque dans leurs pensées. La rage et le sentiment de rejet éprouvés par Mme B. lui ont permis d’ignorer les avertissements de son surmoi et de considérer que passer à l’action était pertinent. Les trois femmes craignent d’être punies pour leur transgression par la perte d’un objet essentiellement maternel. Mme A. craint et désire à la fois que sa mère soit enlevée. Elle est soucieuse « d’agir comme il faut ». Mme B. craint la désapprobation de sa famille et fait l’expérience de la perte en étant contrainte au divorce. Pour ses transgressions « oedipiennes » / perséphoniennes, Mme B. se voit aussi infliger la perte de sa fertilité et de tout plaisir sexuel – une forme de castration. Les figures maternelles sévères et réprobatrices qui obsèdent Mme C. ont provoqué durant toute sa vie de l’angoisse et de l’inhibition concernant tout ce qui touche à la sexualité.
Récapitulatif
102 Dans le travail mené avec des patientes, nous n’avons constaté aucune différence entre hommes et femmes concernant la structure, la force ou le fonctionnement du surmoi. Nous pensons que l’angoisse de castration n’est pas nécessairement la source du développement du surmoi chez les femmes ; nous pensons qu’il s’agit plutôt de la peur de perdre l’amour et l’objet aimé, et pas seulement dans un sens « pré-œdipien ». Mais nous ne sommes pas certaines que l’angoisse de castration explique la formation du surmoi chez les garçons non plus. Nous souscrivons à l’idée selon laquelle le surmoi serait constitué d’un ensemble de fonctions, acquises graduellement au cours d’identifications et d’apprentissages successifs. Nous n’avons pas constaté que les processus d’identification diffèrent de quelque manière que ce soit chez les hommes et les femmes.
103 Nous pensons cependant que le surmoi des hommes et celui des femmes diffèrent par leur « contenu ». Le contenu des peurs féminines semble concerner la mère. Dès que la fille envisage de vivre une sexualité active – dès ses trois ans sur le plan du fantasme ou bien plus tard en réalité –, la présence psychique de la mère s’affirme (consciemment ou inconsciemment) et la fille s’inquiète de causer sa réprobation ou même de la perdre.
104 Nous pensons qu’il existe des différences fondamentales entre hommes et femmes quant à la manière dont ils et elles font face au sentiment de culpabilité. Dans le travail clinique, nous rencontrons fréquemment le type féminin de la martyre masochiste. Chez ces femmes, l’agressivité et la rivalité avec la mère constituent des interdits si puissants que la rage et le sadisme se retournent contre le sujet lui-même. Nous n’avons jamais rencontré, comme dans certaines visions caricaturales, de femmes dont le surmoi pourrait être comparé à la figure de Jocaste expliquant à Œdipe qu’il ne doit pas s’inquiéter de coucher avec sa mère. Freud y fait référence : « Jocaste console un Œdipe non encore éclairé, mais rendu soucieux par le souvenir des sentences oraculaires, en mentionnant un rêve que rêvent en effet bien des humains, sans que, pense-t-elle, il signifie quelque chose : “Car bien des humains se sont d’ailleurs vus dans leurs rêves/déjà unis à leur mère : /Mais qui tient tout cela/ pour vain porte aisément le fardeau de la vie” » (Freud 1900, p. 266). Ici Jocaste apparaît comme l’image d’une séductrice dont la conscience est « faible » ou compromise, qui veut jouir de ses plaisirs à peu de prix.
105 Nous pensons que c’est la culpabilité intense que suscitent chez les femmes la sexualité et l’idée d’être en compétition avec leur mère, ainsi que la peur d’être prise en flagrant délit qui explique leur tendance à ne pas vouloir parler franchement de leurs fantasmes sexuels en situation clinique. Cette inhibition constitue un véritable obstacle si l’analyste, homme ou femme, est considéré comme un objet maternel par transfert. Même à notre époque « postmoderne », alors que la sexualité s’affiche dans les émissions télévisuelles et au cinéma, en situation clinique les femmes jeunes et âgées ont encore du mal à parler en détail de leur vie sexuelle.
106 En conclusion, nous pensons que le surmoi n’est pas l’héritier du complexe d’Œdipe, lequel repose sur la résolution des conflits triangulaires. Cependant, la période triangulaire constitue un moment important dans le développement du surmoi. C’est à ce stade que l’enfant doit affronter les puissants conflits et la culpabilité engendrés par le désir sexuel, ses pulsions meurtrières envers les figures rivales et son désir de compétition. En termes de relations d’objet, l’enfant doit alors trouver un équilibre entre trois objets au lieu de deux, ce qui peut provoquer de la culpabilité et de l’angoisse. Cela est vrai pour les filles comme pour les garçons. Si le surmoi se développe de manière optimale, alors les filles pourront surmonter les conflits de loyauté et la peur de perdre l’objet aimé ou encore l’amour de l’objet – la mère – sans que leur capacité à gérer les complexités triangulaires de leur situation familiale ou sociale ne soit paralysée. Elles pourront alors finalement s’engager sans inhibition dans des relations sexuelles adultes. Dans le cas contraire, l’examen clinique détaillé des interdits puissants dictés par le surmoi de ces sujets femmes pourra apporter une solution à son développement inachevé.
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Mots-clés éditeurs : Culpabilité, Maternel, Mythe, Psychananlyse, Surmoi
Date de mise en ligne : 04/07/2023
https://doi.org/10.3917/cdge.074.0027