Article de revue

Contagion à la brésilienne

Pages 165 à 197

Citer cet article


  • Mezan, R.
(2022). Contagion à la brésilienne. Cahiers de psychologie clinique, 58(1), 165-197. https://doi.org/10.3917/cpc.058.0165.

  • Mezan, Renato.
« Contagion à la brésilienne ». Cahiers de psychologie clinique, 2022/1 n° 58, 2022. p.165-197. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cahiers-de-psychologie-clinique-2022-1-page-165?lang=fr.

  • MEZAN, Renato,
2022. Contagion à la brésilienne. Cahiers de psychologie clinique, 2022/1 n° 58, p.165-197. DOI : 10.3917/cpc.058.0165. URL : https://shs.cairn.info/revue-cahiers-de-psychologie-clinique-2022-1-page-165?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cpc.058.0165


Notes

  • [1]
    Entretien le 8 septembre 2021 avec Markus Haintz et Vicky Richter, du mouvement d’extrême droite allemand Querdenken. Paru dans le quotidien Folha de S. Paulo le 24 septembre 2021.
  • [2]
    B. de Spinoza, préface du Traité théologico-politique (1670). Trad française par Charles Appuhn, Paris, Garnier-Flammarion, 1965, p. 19.
  • [3]
    Selon le site https://www.worldometers.info, à la date du 21 septembre 2021 le virus SARS-CoV-2 avait déjà fauché 4.721.512 vies dans le monde. Par rapport aux 230.262.491 cas d’infection reportés, ceux du Brésil correspondaient à 9,1 %.
  • [4]
    On appelle « lava-jato »” le lavage des voitures avec des jets d’eau offert par les stations-essence. L’enquête policière et judiciaire sur l’affaire reçut ce nom parce que les premiers .inculpés se cachaient derrière la façade d’un établissement de ce type.
  • [5]
    Pour une analyse plus détaillée des journées de juin 2013, voir Mezan 2015 (référence exacte en fin d’article).
  • [6]
    Un sondage récent de l’institut Datafolha montra que 62 % des Brésiliens ne font pas confiance aux partis politiques, 49 % au Parlement, 38 % à l’impartialité de la Cour suprême, 41 % à l’efficacité des tribunaux, considérés trop lents (Folha de S. Paulo, 2021a).
  • [7]
    Elles comprennent une intervention dans le secteur électrique qui fit augmenter de beaucoup les factures aux consommateurs, l’exigence de « contenu national » dans les produits achetés par le gouvernement central, qui renforça la clôture à la concurrence internationale, des lois mal conçues rendant compliquée l’exploitation des réserves de pétrole découvertes dans l’océan Atlantique, l’augmentation de 66 % dans les dépenses publiques liées aux fonctionnaires entre 2007 et 2013, etc. etc.
  • [8]
    Parmi des dizaines d’autres avertissements, voir Reinach 2020.et Reinach 2021a. Dans le premier article cité (le 29 mars 2020), ce biologiste faisait allusion à une étude publiée par des épidémiologistes théoriques anglais et fondée sur des méthodes statistiques rigoureuses, qui prévoyait – si on laissait le chemin libre au virus – environ 580.000 morts au Brésil dans les dix-huit mois suivants. Les « ides de septembre » sont là, et leur prédiction s’avéra correcte. « À l’époque, on les considéra fous, et j’ai été accusé d’irresponsabilité pour avoir fait état de leur prévision », écrit Reinach dans le deuxième article cité (2021a).
  • [9]
    Je résume ici des déclarations faites par lui en différentes occasions. Vachina est un calembour entre les mots vacina (vaccin) et China (Chine). Offensés, les Chinois interrompirent pendant des semaines l’envoi des composants promis, ce qui retarda encore plus le début de la vaccination en masse au Brésil.
  • [10]
    Travaillant de façon indépendante, une équipe de mathématiciens de l’Université de São Paulo et l’épidémiologiste Pedro Hallal sont arrivés à des résultats similaires : selon le mois où l’immunisation aurait commencé, entre 50 000 et 80 000 morts auraient pu être évitées.
  • [11]
    Comme partout ailleurs, la dédication du personnel soignant du système public de santé, ici connu par le sigle SUS (Système universel de santé) fut extraordinaire, et fit grandir son prestige auprès de la population.
  • [12]
    On dit mimimi pour se référer aux exigences d’un enfant gâté. Frescura est un gros mot pour offenser un homosexuel. Le lecteur saura trouver leur équivalent en français.
  • [13]
    Dans ce qui suit, les expressions entre guillemets sont du conférencier.
  • [14]
    C’était la légende de l’illustration en couverture de l’hebdomadaire VEJA n° 2755 (15 septembre 2021).
  • [15]
    L’article du journaliste Thiago Sampaio contient des photocopies des rapports militaires concernant l’épisode, et renvoie au SIAN (Système d’information des Archives nationales), ainsi qu’au pdf d’un document émanant du Cabinet civil de la présidence de la République daté du 27 juillet 1990.
  • [16]
    Le collègue cite comme source (p. 40) l’article de Thais Bilenky « Bolsonaro tenta criar a extrema direita light » (« Bolsonaro essaie de créer l’extrême-droite légère ») dans le quotidien Folha de S. Paulo du 9 juin 2016. Disponible en ligne sur le site : https://www1.folha.uol.com.br/poder/2016/06/1779759.
  • [17]
    L’analyse du correspondant du quotidien El Pais est basée sur des données recueillies par l’institut Datafolha au lendemain du premier tour de l’élection (26 octobre 2018). Son article présente des graphes détaillés pour les diverses segmentations possibles (par niveau de revenu et d’éducation, région géographique, sexe, race, religion, etc.). Disponible en ligne (voir la référence en fin d’article).
  • [18]
    Ana de Staal et Howard Levine (dir.), Psychanalyse et vie covidienne, Paris, Ithaque, 2021.
  • [19]
    Par la suite, Mme. Barbosa et Nelson Coelho Jr. proposèrent à une vingtaine d’analystes que chacun commente quelques rêves. Leurs réponses figurent dans un livre collectif : Barbosa et Coelho Jr. (dir.), Sonhar: figurar o terror, sustentar o desejo (Rêver: figurer la terreur, soutenir le désir), São Paulo, Ed. Zagodoni, 2021.
  • [20]
    Dans cet article, le journaliste Murilo Mendes Felipe cite des données figurant au rapport présenté en 2019 par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD, 2019), lequel utilise l’indice de Gini. Le même rapport fournit à l’équipe du quotidien O Globo (G1) les nombreuses statistiques figurant dans l’article dont l’autre référence entre parenthèses fait mention.
  • [21]
    Apesar de você / amanhã há de ser / outro dia / Você ainda vai ver / a manhã renascer / e esbanjar poesia.
« Beaucoup de personnes avaient des co-morbités. Le Covid-19 n’a fait qu’écourter leur vie de quelques jours, ou de quelques semaines. » [1]
Jair Bolsonaro

1

« Si les hommes pouvaient régler leurs affaires suivant un dessein arrêté, ou si la fortune leur était toujours favorable, ils ne seraient jamais prisonniers de la superstition. Mas, souvent réduits à une extrémité telle qu’ils ne savent plus que résoudre (…), ils ont très naturellement l’âme encline à la plus extrême crédulité. » [2]

2 En écrivant ces lignes, Spinoza ne pouvait prévoir combien elles se révèleraient d’actualité au Brésil d’aujoud’hui, et particulièrement à propos de la manière dont le gouvernement fédéral s’est conduit face à la pandémie de Covid-19. L’extension de la tragédie tient en une statistique macabre : nous ne sommes que 213 millions, soit 2,7 % de la population mondiale, mais 12,5 % des victimes de la maladie (600 000 à la fin septembre 2021) [3] sont ensevelies dans un cimetière brésilien. Les raisons ayant contribué à un tel désastre sont multiples : quelques-unes tiennent à l’histoire et aux particularités de notre société, certaines à la façon dont a été conduit le combat contre le virus, d’autres encore à des mécanismes psychiques individuels et collectifs, potentialisés par la dissémination foudroyante de la maladie et par les changements de comportement qu’elle a induits.

3 Cette multiplicité nous invite à suivre une règle essentielle dans tout exercice de psychanalyse appliquée : avant d’essayer de comprendre quoi que ce soit au moyen de nos concepts, il faut chercher quels sont les éléments qui spécifient cet objet, et de quelles manières ils s’articulent au contexte qui le codétermine. S’agissant d’un roman, par exemple, on a affaire à la trame et aux personnages, mais aussi à la biographie de l’auteur, à ses autres œuvres, au style prédominant à l’époque dans laquelle il écrivit, savoir à quel public il s’adressait, et ainsi de suite. C’est seulement après cette étape qu’il devient possible d’isoler les aspects pour l’interprétation desquels notre discipline peut s’avérer utile.

4 Dans le cas qui nous occupe ici, le plus saillant de ces aspects a été (et continue d’être) le déni inébranlable de la gravité de la maladie par les autorités fédérales, et tout d’abord par le président de la République. Pourquoi, en dépit des nombreuses voix qui se sont élevées pour dénoncer l’absurdité de cette position, ce refus de la réalité a-t-il trouvé un écho parmi d’importants secteurs de la population ? Car si les morts sont tellement nombreux, c’est parce que beaucoup plus de gens se sont exposés au risque de la contagion (21 millions d’infectés jusqu’à présent, soit 10 % des habitants du Brésil).

5 À moins de croire à une soudaine et inexplicable explosion de masochisme collectif, il est évident que la campagne des négationnistes a trouvé un sol fertile. C’est également évident que ce sol ne s’est pas constitué du jour au lendemain : il a été produit par des processus relevant en partie de la structure politique et sociale du Brésil, notamment depuis ces dix ou quinze dernières années, et de nature plus immédiate d’autre part, en rapport direct avec la pandémie.

6 Comme il est peu probable que le lecteur européen en ait connaissance, c’est par là que nous entamerons notre étude. Cette dernière est basée sur des informations recueillies dans la presse lors des derniers mois, notamment en septembre 2021. Ce choix méthodologique est dû au fait qu’on est devant un phénomène encore en cours, dont les éléments se modifient assez rapidement. Les agents sociaux y réagissent de plusieurs façons, dont l’interaction produit sans cesse de nouvelles configurations. La nature même de l’objet nous impose ainsi d’étayer nos considérations psychanalytiques sur des données aussi actualisées que possible.

1 – La toile de fond

7 L’apparition du Covid-19 est intervenue dans un contexte de profonde crise politique, sociale et économique, aggravée par le fait que le président Jair Bolsonaro est le pire depuis la proclamation de la République en 1889. Comment rendre compte de ce qu’un individu si mal préparé à exercer sa fonction, qui pendant les vingt-huit années de sa carrière législative s’est distingué exclusivement par la défense des intérêts de sa corporation (les militaires) et par son discours archi-réactionnaire, ait été élu avec une si large différence sur son opposant (58 millions de voix contre 46) ?

8 Premièrement, parce qu’il a su se présenter comme le représentant d’une « nouvelle politique », qui se refuserait aux négociations souvent scabreuses sans lesquelles il est impossible de construire une majorité stable au Parlement, fragmenté comme il l’est en plus de trente partis. Cela a aidé Bolsonaro à galvaniser l’insatisfaction des électeurs concernant l’inefficacité historique de l’État brésilien, ainsi que l’indignation produite par les révélations de l’opération Lava-Jato[4] sur la corruption tentaculaire des gouvernements du Parti des Travailleurs, qui avaient mené à l’impeachment de la présidente Dilma Rousseff en 2016 et à la mise en prison de l’ex-président Lula da Silva l’année suivante. Mme. Rousseff fut remplacée par son vice-président Michel Temer qui, atteint à son tour par de graves accusations, ne put mener à terme son programme de réformes, et termina son mandat avec 8 % d’opinion favorable.

9 De plus, Bolsonaro sut très bien se servir de la désinformation grâce aux réseaux sociaux : sous la houlette de son fils Carlos, le « cabinet de la haine » continue à ce jour d’opérer depuis le siège du gouvernement. Une troisième explication pour la victoire de Bolsonaro tient à l’erreur de stratégie du Parti des Travailleurs, qui proclama pendant des mois que son candidat aux présidentielles de 2018 serait Lula, alors pourtant privé de ses droits politiques. Le fait que le candidat finalement choisi ait obtenu 44 % des voix au deuxième tour de l’élection montre cependant qu’il continuait de jouir d’un grand prestige, et que son parti était solidement implanté dans tout le territoire.

10 Ayant gagné l’élection, Bolsonaro nomma un cabinet d’une rare médiocrité. Sans une base fiable au Parlement, il n’a réussi à y faire passer qu’un petit nombre de ses projets, lesquels de toute façon étaient peu en lien avec les réelles nécessités de la population. L’exaspération généralisée contre le système politique, qui avait jeté aux rues en 2013 des millions de citoyens venus protester « contre tout ce qui est en place », continua de bouillir à bas bruit. À quoi était-elle due ? Voici quelques éléments d’explications :

  1. la perception croissante que la classe politique et les strates supérieures de la fonction publique se sont converties en une caste accumulant des privilèges de toutes sortes, devant lesquels l’aristocratie de l’Ancien Régime fait figure d’un austère spartiate ;
  2. la mauvaise qualité des services publics essentiels, comme l’éducation, les transports, le logement, les pensions, etc.
  3. la vénalité généralisée parmi les politiciens, dont beaucoup se font élire pour bénéficier du « for privilégié » qui les protège contre un éventuel jugement par les tribunaux ordinaires. Résultat : un tiers des députés et des sénateurs de la législature actuelle font l’objet d’investigations par la police, lesquelles cependant n’aboutiront pas tant qu’ ils occupent leurs sièges, ou en cas d’une réélection. [5]

11 À cette sensation d’être à la merci d’un État envers lequel la méfiance ne cesse de s’accroître [6], s’ajoutent des problèmes économiques chroniques, dont le plus tenace reste l’inflation. Ayant fait l’objet d’un plan de stabilisation dans les années 1990, elle s’est maintenue à des niveaux acceptables pendant une quinzaine d’années. Pourtant, une série de décisions populistes prises pendant le deuxième mandat de Lula (2007-2010), et poursuivies dans ceux de Dilma Rousseff (2011-2014 et 2015-2016) ont produit un sérieux ébranlement dans les fondements de la stabilité (Mendes 2021) [7], provoquant des effets pernicieux qui se prolongent encore aujourd’hui.

12 Si d’un côté les administrations pétistes ont promu une réduction effective de la pauvreté, de l’autre les conséquences de leur mauvaise gestion de l’économie – auxquelles le bref interrègne de Michel Temer mit un coup d’arrêt, qui néanmoins se révéla au souffle court – sont à l’origine d’une récession qui dure déjà cinq ans. Depuis 2015, le nombre de chômeurs oscille entre douze et quatorze millions, et la monnaie nationale a perdu la moitié de sa valeur.

13 Pour compléter cette petite « histoire de nos calamités », il faut faire allusion à deux problèmes structuraux qui ne cessent de se creuser. Le premier est l’inégalité sociale, sur laquelle je reviendrai. Le second est la violence quotidienne, qui se manifeste partout : vols de téléphones mobiles dans les rues, assassinats commis par la police dans les favelas sous prétexte de la « guerre aux drogues », coups financiers en ligne, feminicides et autres meurtres jamais éclaircis, agressions à la nature, massacres d’indigènes pour s’approprier leurs terres – la liste serait longue.

14 Ces données suffisent, je crois, pour justifier l’assertion que le virus est venu se disséminer dans un pays atteint d’une sévère crise politique, économique et sociale.

2 – La gestion de la pandémie

15 Quatorze mois après son arrivée au pouvoir, l’incapacité de Bolsonaro pour conduire le pays sautait aux yeux de beaucoup de Brésiliens. L’irruption de la pandémie la rendit encore plus éclatante, et ce dès les premiers jours, lorsqu’il déclara qu’il n’y avait pas de quoi se préoccuper, vu qu’il s’agissait somme toute d’une « petite grippe ».

16 En dépit des alertes quant à la nécessité d’adopter l’isolement social pour contenir la propagation du virus, limiter autant que possible le nombre de victimes qu’il ferait, et éviter l’effondrement des services hospitaliers [8], le sabotage du président envers cette mesure essentielle ne cessa depuis lors. Le ministre de la Santé, qui s’y opposait, fut mis à la porte en avril 2020 ; un deuxième démissionna après 27 jours ; son remplaçant, le général de l’armée Eduardo Pazuello – supposé expert dans la logistique indispensable pour coordonner les divers fronts du combat contre la maladie – s’avéra encore plus inepte que son chef. Devenu objet de la moquerie nationale, il prêta son nom à un nouveau verbe dans la langue portugaise : pazuellar, signifiant « faire du bordel ».

17 Le résultat de l’offensive de désinformation sous les auspices de l’exécutif fédéral se résume dans une remarque de l’éminent économiste Gustavo Franco dans un entretien avec le journaliste Eduardo Cacolo : « 2020 fut l’année où la stupidité a ravagé le pays » (Cacolo 2021, Franco 2021). Mais il serait naïf d’attribuer le négationnisme de Bolsonaro uniquement à ses insuffisances intellectuelles notoires : il est dû aussi à son obsession pour se faire reconduire lors des élections en 2022, et donc pour continuer à bénéficier du « for privilégié » mentionné plus haut. Pourquoi cette obsession le hante-t-elle dès le premier jour de son mandat ? Parce qu’on commençait à prendre connaissance des délits de corruption pratiqués par son fils Flávio lorsqu’il était député à Rio de Janeiro, ainsi que des rapports malodorants entre l’intermédiaire que celui-ci avait engagé pour se couvrir (Fabricio Queiroz) et Bolsonaro lui-même, attestés notamment par un mystérieux chèque de 89.000 réaux (à l’époque environ vingt mille euros) versé sur le compte de son épouse par ledit Queiroz.

18 Il fallait détourner l’attention du public de ces révélations. Depuis lors – les investigations se rapprochant de plus en plus du bureau présidentiel – Son Excellence a recours à la tactique de faire du bruit avec des questions sans importance. Sa tentative de remplacer le chef de la Police fédérale par un allié (dont la mission serait de bloquer les enquêtes concernant ses proches) mena à la démission du ministre de la Justice, qui la dénonça sur une radio nationale en avril 2020. La Cour suprême – qui empêcha la nomination de l’allié – ordonna la divulgation de l’enregistrement de la réunion dans laquelle Bolsonaro demandait le soutien de ses ministres pour son initiative. Une de ses déclarations à cette occasion choqua le pays : pris de furie, il s’écria « il faut en finir avec cela ! Je n’attendrai pas que toute ma famille soit foutue, merde ! »

19 Comme on aurait pu s’y attendre après ce que j’ai évoqué au sujet de la vie politique au Brésil, la stupeur nationale s’évapora en quelques jours, et l’escalade d’insanités se poursuivit de plus belle. Se rendant compte que les chances de se faire reconduire en 2022 dépendent de l’état de l’économie à la veille des élections, Bolsonaro s’opposa systématiquement à toutes les mesures de précaution exigées par l’aggravation de la pandémie, avec l’argument fallacieux que tout se résumait à « l’hystérie de la presse » : il fallait « maintenir tout ouvert » afin de garantir le « fonctionnement normal » du pays. Son entêtement à ce sujet aurait bien pu mener à des millions de morts si la Cour suprême n’avait pas décidé que la compétence en matière sanitaire relevait des autorités au niveau des états et des municipalités – sauf la réglementation relative aux médicaments et aux procédures médicales, qui reste dans les mains d’un organisme fédéral (l’Agence nationale pour la surveillance sanitaire, connue sous le sigle d’Anvisa).

20 Bien en accord avec l’imbroglio institutionnel du pays, le ministère de la Santé continua à expédier des « recommandations » aux vingt-sept coordinations régionales. Ces recommandations ont servi pour disséminer la désinformation et pour stimuler des pratiques non étayées par une quelconque preuve scientifique, telles que l’usage de la chloroquine et le « traitement précoce » de la Covid, supposé capable d’éviter maintes « hospitalisations inutiles. »

21 Des millions d’euros furent gaspillés dans l’acquisition et la distribution de ces produits, tandis que les photographies dantesques de sépultures ouvertes, de fossoyeurs travaillant sans aucun équipement de protection et de cercueils exposés dans les vitrines des agences funéraires faisaient la une des journaux. Au moment où j’écris (septembre 2021), un nouveau scandale vient d’être dénoncé : en collusion avec le « cabinet parallèle », un groupe secret auquel Bolsonaro avait confié la véritable gestion de la pandémie, la compagnie d’assurances médicales Prevent Senior causa la mort de dizaines de personnes âgées dans ses hôpitaux en leur administrant à leur insu ce « traitement précoce ». Pour éviter des sanctions pénales, elle a ensuite falsifié leurs certificats de décès : la causa mortis y figurant n’est pas la Covid, mais une autre maladie, et parfois une « complication due à des raisons inconnues. »

22 Et alors commencèrent à surgir dans les publications spécialisées des études prouvant l’efficacité de plusieurs vaccins. Le président de la branche brésilienne de Pfizer révéla à une commission d’enquête établie par le Sénat en mai 2021 qu’à partir du mois d’août de 2020 le groupe pharmaceutique a envoyé des dizaines de courriers au Ministère de la santé pour proposer son immunisant à des prix raisonnables (son profit serait venu de l’échelle de la vente : à raison de deux par personne, il était question de 400 millions de doses). Tous sont restés sans réponse : le général Pazuello ne se manifesta qu’en mars 2021, lorsque le virus avait fait environ 300.000 victimes.

23 Au lieu de se munir de vaccins fiables, des négociations furent entamées avec des entreprises dont on n’avait jamais entendu parler afin d’acheter – à des prix exhorbitants et sur paiement de pots-de-vin chiffrés à des millions de dollars – le vaccin hindou Covaxin. Considérée avantageuse par un haut fonctionnaire du ministère de la Santé au service des délinquants, l’offre était tellement échévelée qu’on la laissa tomber, et ledit fonctionnaire ne fut licencié que lorsque toute l’affaire vint à la surface dans un témoignage devant le comité sénatorial. (Le témoin affirma en avoir averti Bolsonaro, mais celui-ci ne fit rien pour se renseigner davantage).

24 Alors que cette série d’horreurs se déployait à Brasília, à São Paulo l’institut Butantan – référence internationale en matière d’andidotes contre les poisons issus d’animaux, et produisant depuis des décennies les vaccins anti-grippe utilisés au Brésil – concluait un accord avec une compagnie chinoise pour fabriquer ici leur vaccin Coronavac. Agacé par la gestion du ministre de la Santé pour en acquérir cent millions de doses, Bolsonaro ordonna qu’on annule le contrat déjà signé avec Butantan : « je n’achèterai pas le vachina parce qu’il vient d’un pays communiste qui a répandu le virus pour en finir avec la civilisation occidentale et chrétienne. Celui qui le prendrait pourrait devenir… eh bien, un crocodile. » [9]

25 Derrière cette imbécillité se trouve un fait important : le gouverneur de l’état de São Paulo, João Doria, est pré-candidat aux présidentielles de 2022, et à ce moment-là (octobre 2020) Bolsonaro le considérait son adversaire le plus fort. En plaçant au premier lieu ses intérêts personnels, il décida de « politiser » la question des vaccins, qui se transforma en un élément de plus dans la polarisation entre bolsonaristes et anti-bolsonaristes, semblable à celle qui divisait à cette époque les Etats-Unis en souteneurs et opposants de Donald Trump.

26 En janvier 2021, l’Anvisa approuva le vaccin du Butantan, et la campagne d’immunisation put finalement être déclenchée. Deux-cents mille personnes étaient décédées à cause du Covid-19, dont une bonne partie aurait pu en réchapper si elle avait débuté quelques mois auparavant. [10] Cela était parfaitement possible : l’institut était en train de construire une usine destinée à la production de son vaccin, et le Brésil possède un bon système public d’immunisation, qui s’est révélé efficace dans les campagnes annuelles pour protéger des millions de personnes contre plusieurs maladies infectieuses. [11] En jetant par la fenêtre l’opportunité de se mettre au gouvernail du pays dans ce qui aurait bien pu devenir un exemple pour le monde, Bolsonaro est devenu la cible d’accusations de génocide : si après sa présidence les tribunaux en viennent à les accepter, il peut passer plusieurs années derrière les barreaux.

27 La vaccination tardive et sous bombardement permanent de la part du chef de l’État n’a pu prévenir la deuxième vague de la pandémie, qui s’abattit sur une population assez mal préparée aux premiers mois de 2021. Entre la fin mars et la fin avril, le nombre de morts augmenta de 100 000. Le 29 avril, le journal Folha de S. Paulo titrait à la une « Le Brésil arrive à 400.000 morts sous l’ineptie du gouvernement fédéral. » La situation dans les hôpitaux – comme l’avaient prévu les scientifiques anglais – était devenue dramatique : des patients mouraient dans les couloirs faute de lits aux unités de soins intensifs, où l’oxygène était économisé et les médecins devaient décider qui allait vivre et qui serait condamné à l’asphyxie.

28 Devant la tragédie, Bolsonaro fit preuve d’une remarquable indifférence, pour ne pas dire de moquerie : « maintenant, tout est de la pandémie. Il faut en finir avec cela. Je regrette les morts, mais nous allons tous mourir un jour. Fuir la réalité ne mène à rien. Nous devons cesser d’être un pays de poules mouillées » (novembre 2020, 150 000 Brésiliens morts). Lorque la situation s’aggrava à cause de la deuxième vague. un « assez de frescura, assez de mimimi[12] (le 5 mars 2021) faisait écho à une des premières gifles infligées à ses concitoyens : « que voulez-vous que je fasse ? Je ne suis pas fossoyeur » (en date du 4 avril 2020, quatre mille morts). Et à une dame qui lui demandait un mot de consolation pour les familles endeuillées d’asséner : « c’est comme de la pluie. Vous n’y échapperez pas » (le 7 juillet 2020) (Revista Poder n° 360, 2021).

29 Quel type de personne faut-il être pour tenir de tels propos ? La psychanalyse a quelque chose à dire là-dessus, et également au sujet des conséquences qu’ils ont entraînées sur les attitudes des Brésiliens envers le carnage dont Bolsonaro est le principal responsable.

3 – « Il y a de la méthode dans sa folie »

30 Écartons d’emblée une objection qui pourrait se faire jour ici : « mais voyons ! Voulez-vous poser un diagnostic au sujet de quelqu’un qui n’est pas votre patient, que vous n’avez jamais vu en personne ? Cela est contraire à l’éthique de la psychanalyse ! »

31 L’objection serait justifiée, si telle était notre intention – mais ce n’est pas le cas. En effet, il y a une différence considérable entre affirmer qu’une personne est un exemple de telle ou telle catégorie psychopathologique, et essayer de comprendre la logique qui sous-tend ses dires, ses attitudes et ses actes. Est-ce que, ce faisant, on porte atteinte à sa dignité, ou à son droit à la privacité ? Cela dépend, évidemment, de la fidedignité du matériel servant à l’essai de compréhension, ainsi que des termes dans lesquels celui-ci est formulé. En plus – et c’est l’aspect crucial ici – la réponse est différente (et doit l’être) pour un « simple particulier » et pour quelqu’un occupant un poste publique, par la simple et contraignante raison que celui-ci a des responsabilités dont l’autre est exempt. Par conséquent, ce qu’il dit, conseille ou fait a des conséquences beaucoup plus étendues, et éventuellement plus graves, que s’il n’était qu’un citoyen « privé ». C’est bien le cas de Jair Bolsonaro.

32 La déclaration mise en exergue de cet article, et beaucoup d’autres dans la même veine, démontrent un impressionnant manque d’empathie envers la souffrance d’autrui. Une autre indication en ce sens est son habitude de se présenter sans masque dans les agglomérations qui se forment lorsqu’il apparaît en public. Il se justifie en proclamant qu’ayant déjà contracté la maladie, il ne court plus le risque d’être contaminé. Peu lui importe qu’il puisse infecter – et éventuellement mener à la mort – quiconque s’approche de lui. Si cela arrive, tant pis : « on va tous mourir un jour ».

33 Dès les premiers jours de son mandat, cet intérêt exclusif pour sa propre personne – au maximum, pour les membres de sa famille (celle qu’il « n’attendra pas qu’elle soit foutue, merde ! ») a attiré l’attention de maints observateurs, parmi lesquels on compte un bon nombre de psychanalystes. Leurs remarques – diffusées par des émissions de tous types, publiées dans la presse générale et spécialisée, intégrées à des entretiens avec des journalistes ou des collègues – mettent régulièrement en évidence un certain nombre de traits qui s’accordent avec ceux que je viens de mentionner. Parmi le vaste ensemble de ces manifestations, une conférence de notre collègue Christian Dunker (Dunker 2020) [13] énumère de façon didactique quelques éléments qui peuvent nous être utiles ici :

  • une « agressivité erratique », dirigée contre les ennemis qu’il voit partout, et qui selon lui conspirent jour et nuit pour causer sa perte ;
  • à des rares exceptions – comme le gouverneur de São Paulo João Doria, ou les juges de la Cour suprême qui annulent ses décrets inconstitutionnels –, ces ennemis ne sont pas individualisés, mais des exemplaires d’un type : les « marxistes » infiltrés dans les universités, les « communistes » locaux et internationaux (notamment les Chinois), les « gauchopathes », les « gayzistes » (sic), la « grande presse », les éducateurs qui corrompent l’innocence des enfants brésiliens en leur inculquant l’« idéologie de genre », les promoteurs de justice qui se penchent sur les délits de ses fils, et n’importe quels autres comploteurs n’existant que dans son imagination ;
  • la sensation constante d’être persécuté produit des distorsions de la réalité, ce qui l’amène à en refuser tout élément capable d’ébranler les certitudes chargées de contrôler ses angoisses. Lorsque ce recours échoue, Bolsonaro ment sans rougir sur le sujet en discussion. Incapable d’avancer des arguments en faveur de ses positions, il ne participe jamais à des débats, interrompt les entretiens si on lui pose des questions épineuses, s’expose (et expose le Brésil) au ridicule dans les forums internationaux.
  • son comportement puéril lorsqu’il se voit contrarié fait penser, d’après Dunker, à un « enfant gâté, qui voit le monde des adultes comme un grand jeu vidéo ». Or pour l’enfant qui joue, rien n’est plus réel que son jeu : voici une bonne clé pour comprendre pourquoi le nom du président se voit de plus en plus associé à des expressions telles que « réalité parallèle », « délires » (au pluriel et au sens large, non psychiatrique), ou « l’étrange monde de Jair Bolsonaro » [14].

34 Ce qui a commencé comme une série de métaphores sarcastiques ayant pour cible les positions du mandataire – qui témoignent souvent d’une ignorance abyssale sur pratiquement tous les sujets importants pour la vie des Brésiliens, y inclus les rouages de la machinerie institutionnelle et les limites de ses pouvoirs légaux – en est venu à prendre la consistance d’une appréciation sur son rapport à la réalité tout court. Ce qui nous amène à une considération plus serrée de sa phrase « on va tous mourir un jour ; fuir la réalité ne mène à rien. ».

35 De quelle réalité s’agit-il ? Au niveau manifeste, celle de la mort, destin inévitable des humains. Est-ce tout ? Je ne le crois pas : en plus du sens immédiat, on peut y entendre une référence à la « réalité » selon la conception bolsonarienne, celle dans laquelle « je ne peux rien faire » en face de l’épidémie. Comment admettre que l’autorité la plus haute d’une nation « ne puisse rien faire » lorsqu’elle est confrontée à une telle tragédie ? Dans d’autres pays, les chefs de gouvernement ont eu le courage de suivre les recommandations de la science et du bon sens, de prendre des mesures impopulaires comme le confinement, le dépistage à grande échelle ou l’accompagnement par téléphone mobile des personnes infectées, et de les maintenir en vigueur tant qu’elles s’avéraient nécessaires.

36 Le « je ne peux rien faire » exprime à mon sens la grande fragilité narcissique de cet homme, qui le conduit à faire usage de défenses maniaques pour la cacher avant tout de lui-même. Ces défenses sont patentes, entre autres manifestations, dans la référence inlassable à sa virilité, proclamée – comme l’on pourrait s’y attendre – de façon souvent grossière. En novembre 2003, à une députée de Rio de Janeiro qui le questionnait sur ses positions machistes, il lança ces mots : « vous ne méritez même pas que je vous viole » ; il ne perd jamais l’occasion de faire des blagues sur les organes génitaux des Asiatiques, selon lui « petits » ; il a affirmé que la naissance de sa fille était due à un « moment de faiblesse » lors d’un rapport sexuel avec son épouse, etc.

37 Le refuge dans ce monde où il règne en souverain (toute-puissance infantile) est néanmoins souvent menacé par des persécuteurs terribles et puissants. De quoi, ou de qui, ceux-ci sont d’autant d’incarnations ? Un fait de sa biographie suggère une possibilité d’interprétation : à l’époque de la dictature militaire, son père appartenait au parti d’opposition au régime, qui le nomma deux fois candidat à l’assemblée de la ville dans laquelle habitaient les Bolsonaro. Dans le but de l’intimider, la police politique l’accusa pour pratique illégale du métier de dentiste (il était technicien en prothèses). Il fut acquitté en 1973, mais pendant quelques années la famille se vit poursuivie par les rumeurs et les suspicions dont son chef faisait l’objet (Fagundez 2021).

38 La haine envers les communistes, dont la partie visible est le discours semi- délirant sur les dangers pour le Brésil émanant du « marxisme international » (pièce maîtresse de l’idéologie des militaires alors au pouvoir) aurait-elle quelque rapport avec les effets de cet épisode sur le jeune Jair ? Si rien ne la prouve, la conjecture n’est pas en elle-même improbable : le besoin de se différencier d’une figure paternelle suspecte aux yeux de ceux qu’il idéalisait en tant que « sauveurs de la patrie » a peut-être eu un poids au plan des identifications, étayant au moins en partie son choix pour la carrière militaire (quelque chose comme « je m’allierai aux adversaires de mon père »). Cependant, l’ambivalence incontournable dans le contexte œdipien ne se serait pas éteinte avec ce geste ; le défi au père, cette fois projeté sur ses supérieurs hiérarchiques, pourrait être à la racine de l’interruption prématurée de ladite carrière par un acte d’indiscipline sufisamment grave pour que Bolsonaro soit expulsée de l’armée.

39 Il s’agit du projet d’un attentat à la bombe contre trois casernes pour attirer l’attention du public sur les soldes perçues par les militaires, qu’il jugeait trop basses. Une expertise conduite par la police fédérale indiqua que Bolsonaro avait dessiné lui-même le croquis décrivant comment serait executée l’attaque (Sampaio 2021) [15] ; elle donna au tribunal militaire l’argument décisif pour recommander qu’il soit « mis à la retraite » à l’âge de 32 ans.

40 Eh bien : à la veille de son jugement, Bolsonaro défia ses juges faisant publier dans l’hebdomadaire VEJA un article dans lequel il défendait ses positions au sujet de la solde de ses camarades. En tant qu’exemple des actes étourdis dont parle Christian Dunker dans la conférence évoquée plus haut, on ne pourrait en demander de meilleur… Ce type de provocation sera répété à l’envi dans son gouvernement, créant des conflits avec le Parlement, qui a le pouvoir d’approuver ou de refuser ses propositions de loi, et avec le pouvoir judiciaire, dans lequel il est en ce moment l’objet de cinq enquêtes liées à d’actes dénoncés comme illégaux.

41 En voyant le prince du Danemark proférer des propos insensés avec un livre entre ses mains, Polonius remarque : « though this be madness, there is method in’t » (« cela peut être de la folie, mais elle a de la méthode » : Hamlet, acte II, scène 2). Contrairement au personnage de Shakespeare, Bolsonaro n’a rien d’hésitant ; il se distingue plutôt par l’impulsivité. La logique qui commande ses actions (ou ses passages à l’acte), cependant, n’est pas que psychologique : elle est aussi politique, ayant pour seul but – comme tous le savent au Brésil – sa réélection en 2022.

42 Le problème est que, en vertu de son incapacité à évaluer la réaction des gens à ses actions, chaque pas dans ce sens semble produire l’effet inverse. À l’instant où j’écris, sa crédibilité est au niveau le plus bas depuis le début de son mandat : selon le sondage de l’institut Datafolha réalisé au mois de septembre 2021, 54 % des Brésiliens ne font aucune confiance à ce qu’il dit, contre 16 % qui affirment le contraire et 40 % qui « y croient un peu » (Folha de S,. Paulo, 2021a). La revue VEJA se référa récemment à lui comme « l’ennemi de soi-même », et renchérit dans le titre de l’article correspondant : « Le pari sur le chaos » (VEJA, 2021b).

43 Est-ce que le vent a tourné ? Il est trop tôt pour le savoir. Le fait surprenant vers lequel nous devons nous pencher maintenant consiste en ceci : on sait que la proportion des électeurs soutenant fermement le président se situe entre 15 et 20 %. Comment expliquer alors que jusque dans les derniers mois un nombre de Brésiliens largement supérieur à ce chiffre aient réglé leur conduite envers la pandémie selon les absurdités qu’il ne cesse de proférer ? Et, au cas où une bonne partie de ceux qui procédaient de la sorte soient en train de changer d’avis, à quels facteurs peut-on attribuer ce revirement ?

4 – Attitudes des Brésiliens envers le Covid : une approche psychanalytique

44 En juin 2016, Jair Bolsonaro répondit à la question « Est-ce que vous prétendez adapter votre discours à votre condition de pré-candidat à la présidence ? » avec ces mots : « Je ne dis pas ce que le peuple veut. Je suis ce que le peuple veut. » À quel « peuple » se référait-il ? Dans son esprit il pensait évidemment à l’ensemble des Brésiliens, que – d’après le psychanalyste Mario Fuks – « il croit représenter », ce pour quoi « il n’a pas besoin de mandat » ; « Il est à proprement parler le souverain absolu, à l’instar du père tout-puissant et despotique de la horde primitive postulé par Freud. » (Fuks 2019). [16]

45 La référence à Psychologie des masses et analyse du moi nous fournit une piste pour construire une réponse à la question ci-dessus. On sait que dans ce texte Freud analyse le comportement des foules, qu’elles soient temporaires (une manifestation, par exemple), ou sur une longue durée (l’Église et l’armée). Quoiqu’il n’y ait pas étudié une variante contemporaine de masse – les souteneurs d’un courant politique – celle-ci peut être envisagée avec les concepts qu’il propose : en effet, on y retrouve la suggestibilité, la tendance à l’idéalisation du chef, l’identification réciproque entre les membres du groupe, le rabaissement des facultés cognitives et de la capacité de jugement selon des principes moraux, etc. En un mot, dans ce genre de masse se présente la même régression vers les formes enfantines de fonctionnement mental décrites par Freud dans celles dont il parle.

46 Une remarque importante trouve sa place ici. Lorsqu’on examine un phénomène social et/ou politique, cet angle d’observation ne peut prétendre à l’exclusivité. En plus des facteurs d’ordre psychologique, il faut prendre en compte les intérêts économiques, les aspects culturels et les éléments idéologiques qui ont en premier lieu déterminé la constitution de ce groupe-là au sein de ce que Hegel appelait la « société civile », lesquels l’opposent à d’autres du même genre, ou en font des éventuels alliés. C’est ce que fait Wilhelm Reich dans La Psychologie de masses du fascisme, pour essayer de répondre à une question qui se rapproche de la nôtre : pourquoi le prolétariat allemand s’est laissé séduire par le discours naziste ?

47 En toute rigueur, il faudrait ici utiliser une méthode semblable à la sienne, et discriminer selon les différentes couches sociales les facteurs ayant conduit à son élection, sans laquelle il n’aurait pu exercer le rôle néfaste qui a été le sien pendant la pandémie du Covid-19. Et cela par la simple raison que la carte des résultats électoraux indique que, tout en ayant gagné par une large différence dans les strates supérieures et dans les villes où ils prédominent, une partie de ses bulletins de vote est venue de celles dont le revenu per capita est bas. Il en va de même, dans le sens inverse, pour les résultats obtenus par son opposant (Llaneras 2018) [17].

48 Mais ne dépassons pas les limites du présent article, et reprenons le fil de l’analyse, cette fois en compagnie du psychanalyste Bernard Chervet. Son chapitre pour un volume collectif sous la direction d’Ana de Staal et de Howard Levine [18] s’intitule « Le bris d’un déni qui donne à penser ». La base factuelle de ses considérations est ce qui s’est passé en Europe, notamment en France, mais beaucoup de ce qu’il suggère vaut aussi pour ce que nous avons vécu dans notre pays.

49 D’après Chervet, l’irruption dans la vie de tous d’une maladie capable de tuer par la simple proximité d’une autre personne a mis à nu un déni collectif de la fragilité inhérente à la condition humaine. Rendu possible par une certaine sécurité de l’existence due aux conquêtes économiques et sociales des dernières décennies, ce déni se montra insoutenable face au besoin de quitter des habitudes qui semblaient à l’abri de toute menace, parmi lesquelles les échanges avec des personnes appartenant aux cercles les plus proches de chacun. Du jour au lendemain, celles-ci se sont transformées en porteurs d’un risque de contamination contre lequel il n’existait pas de protection.

50 Si la première partie de l’assertion de Chervet (la sécurité) se trouve à des lieues de distance de la situation au Brésil – comme j’ai essayé de le montrer ci-dessus – la deuxième (la rupture soudaine des habitudes) s’y applique sans aucun doute. La réaction à ce fait, cependant, ne fut pas la même : si en Europe on a adopté un confinement rigoueux, qui ne dura que quelques semaines et se révéla efficace pour contrôler la première vague du Covid-19, au Brésil ce confinement rencontra une farouche résistance, aussi bien de la part du gouvernement que de la population en général.

51 Pourquoi ? Le trauma collectif imposé par la pandémie ne fut-il pas semblable d’un côté et de l’autre de l’Atlantique ? Sous son impact, l’effondrement des défenses habituelles n’éveilla pas les angoisses liées au « fonds traumatique » présent chez tout un chacun ? Pour se protéger des vécus constants d’impuissance, de désarroi et de désespoir, les gens n’ont-ils pas eu recours aux « mécanismes classiques de défense anti-traumatique », le déplacement et la projection (Chervet 2020) ? Oui – et non. Étant donné que les constantes fondamentales du fonctionnement mental et émotionnel sont identiques chez tous les êtres humains, les processus psychiques mis en branle furent sans doute les mêmes, mais les différences de culture et de conjoncture leur ont fait prendre des formes spécifiques au nord et au sud de l’Équateur.

52 La projection des angoisses et des fantasmes psychotiques visa, comme l’on pouvait s’y attendre, le différent de nous, qui en Europe est plutôt l’étranger (menant à la fermeture des frontières un peu partout dans l’Union européenne). Au Brésil, les nouvelles circonstances ont été annexées à la polarisation entre les partisans et les critiques de Bolsonaro, les premiers se refusant comme lui à croire à la gravité de la maladie et exigeant le minimum possible de restrictions, les autres s’appuyant aussi bien sur les conseils des biologistes que sur l’exemple de presque tous les pays étrangers.

53 La majorité des Brésiliens prit un chemin intermédiaire : les restrictions ? Je sais bien, mais… Portons des masques, mais pas tout le temps ; évitons les agglomérations, sauf pour aller au barbecue du voisin, ou à la plage le week-end. On parlera plus avant des raisons de ce comportement ; pour l’instant, disons que le déplacement s’exerça en partie selon les mêmes voies qu’ailleurs – en cherchant dans les moyens de communication des renseignements sur la pandémie, sur les épidémies du passé (notamment la grippe espagnole), sur les traitements possibles, sur les raisons du fléau.

54 Mais leur tradition culturelle fit naître chez les Français un grand intérêt pour des livres et des films décrivant des situations dystopiques semblables, tels que La Peste, 1984, des histoires de monstres et de vampires, des séries de terreur, etc. « Cette transposition du désarroi sur des œuvres de métaphorisation nous sert à la mentalisation exigée par la qualité traumatique continuellement interpelée. Ce détour par la littérature et les œuvres d’art nous aide à traiter la véritable origine endogène de cette qualité traumatique, qui fut recouverte dans un premier temps par le trauma externe et l’appel à des théories causales. » (Chervet 2020, p. 64).

55 Au Brésil, ce « détour » se fil plutôt par l’humour : les réseaux sociaux se virent inondés de caricatures, de petites vidéos et et de chansons satiriques tournant en ridicule les propos stupides du président et ceux qui y croyaient. Cependant, cela ne semble pas avoir affaibli la conviction très répandue que la nouvelle peste s’en irait sans qu’il soit nécessaire d’adopter de façon sérieuse les mesures de précaution. Des images de plages et de rues commerçantes fourmillant de gens sans masque, ainsi que de bals clandestins dans lesquels des centaines de personnes buvaient et dansaient également sans protection à des centimètres les unes des autres, manifestaient le désir et la croyance que rien d’extraordinaire n’était en train de se passer.

56 Et ce fut dans cette niche creusée par le Surmoi culturel (Chervet), je crois, que la phrase de Bolsonaro « je suis ce que le peuple veut » devint sinistrement vraie. Son négationnisme avait certainement des motivations politiques, mais il vint à l’encontre des vécus collectifs de désarroi dont parle le collègue français avec toute l’autorité attachée à la fonction présidentielle.

57 Tout en refusant la responsabilité de guider le pays (« que voulez-vous que je fasse ? »), Bolsonaro ne pouvait occulter l’aggravation de la situation sanitaire et ses conséquences sur l’économie. Sa solution à ce dilemme consista à jeter la culpabilité sur les autres : si tant d’entreprises faisaient faillite, si le chômage et l’anxiété ne cessaient de s’accroître, c’était parce que la Cour suprême ne lui permettait pas de gouverner, parce que les autorités locales imposaient le confinement et la distanciation sociale, parce que la presse « alarmiste » avait provoqué une « hystérie collective »…

58 Au fur et à mesure que l’improvisation et l’incompétence de son administration faisaient monter le nombre des victimes et de ceux atteints de séquelles sévères, que fit-il ? Il commença à prêcher les vertus miraculeuses du « traitement précoce » du Covid-19 par la chloroquine et par des médicaments utiles pour d’autres maladies, mais dont l’efficacité contre le coronavirus est égale à zéro. Le manque d’une riposte à la hauteur des angoisses mobilisées par la pandémie – l’équivalent tropical de la fluctuatio animi dont parle Spinoza – produit les résultats prévus par le philosophe : « l’âme [d’une grande partie des Brésiliens] se montra encline à la plus extrême crédulité (…), [et devint] prisonnière de la superstition ».

59 Traduit en des termes psychanalytiques, cela signifie que l’appel au père se solda à la fois par un échec – il ne voulait et ne pouvait protéger personne (une autre perle de son répertoire énonce que « j’ai appris à tuer, non pas à guérir ») et par une sorte macabre de succès, parce qu’elle rendit plus solide la conviction qu’en fin de compte il n’était pas nécessaire de défendre les gens, puisqu’en fait il n’y avait rien de vraiment sérieux contre quoi se protéger.

60 De leur côté, ceux qui n’étaient pas de cette opinion continuèrent à suivre l’orientation des épidémiologistes et à manifester leur solidarité envers les plus vulnérables, organisant des collectes de fonds, distribuant des paquets d’aliments aux affamés, maintenant les salaires des fonctionnaires dispensés de se présenter au travail, etc. Au niveau politique, la seule providence prenant en compte l’extension de la tragédie ne vint pas de Bolsonaro, mais de la partie pensante du Parlement : la concession par le Trésor national d’une aide d’émergence, qui pendant quelques mois bénéficia à soixante millions de Brésiliens et ramena à des niveaux raisonnables la popularité du président (lequel réussit à faire croire à beaucoup que le mérite lui revenait).

61 Cet ensemble de circonstances se maintint jusqu’à ce que surgît à l’horizon la possibilité concrète d’un vaccin, ce qui eut lieu dans les derniers mois de 2020. Ce nouveau contenant pour abriter les angoisses éveillées par la pandémie commença à saper le pacte négationniste entre des larges secteurs de la population et la figure sur laquelle s’étaient déposés à la fois l’espoir de salut et le désir tenace exprimé par la croyance qu’on n’avait point besoin de salut, car le « danger » n’en était pas un.

62 La deuxième vague de l’épidemie coïncida à peu près avec les débuts de la vaccination de masse (dans les premiers mois de 2021). D’abord lente et hésitante, celle-ci s’accélérera peu à peu : au moment où je révise ce texte pour sa publication (janvier 2022), 90 % des Brésiliens ont reçu la première dose, et 65 % la deuxième. En dépit de la dissémination des variants Delta et Omicron, le taux de mortalité par le Covid-19 est en chute, et la réouverture progressive des activités régulières n’a pas provoqué le tsunami d’infections qu’on craignait.

63 Sans doute, les conséquences économiques et sociales du confinement mal conduit continuent de se faire sentir, accentuées para les turbulences politiques et par le deuil de centaines de milliers de familles. En revanche, les blessures imposées à la toute-puissance narcissique, l’expérience généralisée de désarroi, et le besoin de projeter vers le monde extérieur les angoisses relevant de l’une et des autres, semblent avoir diminué.

64 Cela dit, il faut évaluer de plus près la part qu’incombe à la vaccination en masse dans les processus psychologiques responsables de cet accroissement du sentiment de sécurité. En d’autres termes, est-il plausible de l’attribuer au surgissement d’un contenant plus approprié pour élaborer les angoisses collectives, dont l’action (combinée aux composantes sociales et politiques déjà mentionnées) a favorisé la collusion entre le déni à une large échelle de la gravité de la maladie et celui procédant des intérêts personnels de Bolsonaro ? Quel serait le rôle d’un narcissisme en voie de restauration dans l’ensemble de facteurs opérant en ce moment ?

5 – Quelques données supplémentaires pour étayer notre argument

65 Reprenons alors notre hypothèse, et voyons s’il est possible d’évaluer sa consistance en la confrontant avec une espèce de « groupe de contrôle ». Lors d’un expériment intellectuel comme l’est tout exercice de psychanalyse appliquée, c’est dans ce que pensent d’autres psychanalystes sur les faits à interpréter et dans les données qui étaient leurs considérations qu’on peut trouver un équivalent de ce type de groupe.

66 La « prémisse majeure » de notre argument est que la pandémie a suscité des angoisses très archaïques, lesquelles ont trouvé dans le déni, la projection et le déplacement des moyens pour s’exprimer collectivement. Est-ce que c’étaient les seuls moyens ? Non - au Brésil, en plus de l’humour les gens ont eu recours à une forme d’élaboration dont il convient de dire quelques mots : le rêve.

67 Nous le savons par une initiative de notre collègue Adriana Barbosa, qui dès le mois d’avril 2020 ouvrit un site pour en recueillir les récits. Ainsi surgit la collection « Oniricopandemia », constituée par des rêves sans identification d’expéditeur et sans associations, reçus par courrier électronique ou oralement (via Whatsapp). Mme. Barbosa croyait que – à l’instar de ceux notés par Charlotte Beradt à l’époque du Troisième Reich (Beradt 1962) –ils pourraient servir de témoignage et d’interprétant de ce qu’on vivait à présent. Elle avait raison : six mois après, sa collection avait enregistré plus de mille rêves.

68 Que révèlent-ils ? La collègue en proposa une première lecture dans un article publié à la fin de 2020 (Barbosa 2020) [19] : en plus de désirs prévisibles, comme retourner à l’école, voyager, se rencontrer avec des amis ou relatifs dans des espaces ouverts, il y avait beaucoup de références directes (ou aisément reconnaissables par une oreille psychanalytique) à la situation sanitaire et politique, à la souffrance imposée par l’impossibilité de réaliser des funérailles selon les rites usuels, au risque de contamination par des voisins, et à d’autres expressions des anxiétés dont nous avons parlé. De leur analyse et des scénarios où elles s’inscrivent, Mme. Barbosa tira deux conclusions qui viennent à l’encontre de la supposition dont nous sommes partis :

  1. « devant la terreur, il y a des rêves qui semblent être des tentatives d’appropriation et de figuration de vécus ayant trait plutôt à des forces destructives qu’aux formes de déni typiques du refoulement (…). Leur fonction semble être de faire une capture proprement psychique d’une expérience effrayante, capture qui par la répétition peut recueillir et lier les fragments de ce qu’on a vécu » (Barbosa 2020, p. 106). Il s’agit de la fonction traumatolythique du rêve (Ferenczi 1933, apud Barbosa 2020, p. 113) ; les « fragments » font penser aux éléments beta de Bion, des brins de sensations ou des proto-pensées que la fonction alfa rend pensables (Bion 1962), dans un mouvement semblable à ce que Chervet nomme « mentalisation ».
  2. dans les récits sont également perceptibles des allusions « à la terreur du négationnisme, à l’omission de l’État, à la reconnaissance que les groupes sociaux sont affectés de manière inégale, et à ce que nous vivons une radicalité immorale dans laquelle les vies n’ont pas la même valeur » (Barbosa 2020, p. 120).

69 Cette deuxième notation pose la question de l’inégalité sociale au Brésil, dont le rôle dans le phénomène qui nous occupe ne saurait être ignoré. Nous sommes le septième pays le plus inégal du monde, et le deuxième en concentration des revenus : 1 % de la population perçoit 28,3 % du revenu national (Felipe 2020 ; G1 2019) [20]. La crise sanitaire a mis à nu les conséquences de ces faits pour les plus pauvres. Chez eux, les difficultés pour maintenir la distanciation sociale ont été presque insurmontables : leurs familles vivent dans des espaces étroits, surpeuplés et souvent insalubres ; leurs occupations exigent d’habitude la présence physique du travailleur ; leur accès à des équipements de santé est bien plus difficile que pour ceux vivant dans les quartiers riches des villes. L’ « omission de l’État » se fit sentir sur un point crucial : le transport public, généralement assuré au Brésil par des compagnies privées. Comme il y avait moins de demande à cause des restrictions, elles ont diminué la quantité et la fréquence des omnibus, et les autorités locales n’ont rien fait pour éviter que des passagers contaminés à leur insu transmettent le virus à ceux s’entassant à leurs côtés.

70 Il y a plus, cependant, et tout à fait important pour notre argument. En se référant à la façon dont la pandémie a été appréhendée par beaucoup de personnes des classes populaires, l’épidémiologiste Tatiana Gomes déclara : « elle fut perçue comme faisant partie d’un destin cruel. Voir des proches parents mourant précocement est considéré comme « chose du destin », « un événement malheureux » [de plus]. (…) La dépression et l’anxiété ont augmenté chez les groupes les plus vulnérables » (Gomes 2021). Dans de telles circonstances, il n’est pas étonnant que le discours négationniste du président (et de maints pasteurs évangéliques, très influents dans ce milieu) ait trouvé une grande résonance. Ce fait illustre, à mon sens, l’action de ce que Chervet appelle « le Surmoi culturel ».

71 Dans son chapitre pour Psychanalyse et vie covidienne, l’analyste brésilien Daniel Kupermann fait une suggestion allant dans le même sens. Pour lui, au Brésil le négationnisme a assumé non pas une, mais trois formes, qu’il propose de distinguer : « illusoire », « hypocrite » et « pragmatique ». La première nous est déjà connue : « devant les menaces d’une impuissance traumatisante, on régresse à une toute-puissance nuisible, qui se travestit ici du manteau de l’arrogance. (…) [Le négationnisme illusoire] séduit une grande partie de la population, désireuse de croire que ses angoisses sont infondées » (Kupermann 2020, p. 104-105).

72 Le négationnisme hypocrite serait celui d’une partie des classes privilégiées, qui ont pu respecter la distanciation sociale, se servir du télétravail, recevoir des courses à domicile, etc. L’hypocrisie consiste ici à ne pas prendre en compte que rien de cela n’était possible pour la grande majorité du peuple brésilien. D’après Kupermann, la dimension psychologique de cette attitude – se sentir supérieurs à « ces gens-là », en exacerbant le narcissisme des petites différences – conduisit ceux qui l’adoptèrent à considérer que certaines vies valent moins que d’autres (il n’est pas nécessaire d’expliciter lesquelles). Sa dimension politique apparaît dans l’idée fallacieuse que la meilleure stratégie pour contrôler la propagation du virus n’était pas l’isolement social, lequel provoquerait la ruine de l’économie, mas la permission de « laisser tout ouvert », ce qui éviterait le coût social d’une récession [comme si elle n’était pas là depuis des années, RM], et donc contribuerait à « sauver plus de vies » (Kupermann 2020, p. 105).

73 La troisième version du négationnisme (pragmatique) fut, selon l’auteur, celle à laquelle eut recours une grande partie de ceux vivant aux degrés les plus bas de l’échelle sociale : rester à la maison ? Impossible : on doit travailler ! Cette « morale du sacrifice » dérivant d’une identification à l’agresseur (Ferenczi 1932) serait l’apanage « d’une vie qui ne s’attribue pas une grande valeur », et servirait pour « blinder » le sujet, lui évitant de s’angoisser face aux risques de maladie et aux menaces de mort. » (Kupermann 2020, p. 106).

74 En décrivant ces diverses réactions aux mêmes vécus collectifs, Kupermann met en évidence comment l’inégalité socioéconomique produit des interprétations différentes de la réalité, et des images différentes de soi-même par rapport à elle. Sa conclusion rejoint notre « prémisse mineure » (collusion entre les souhaits de la population et les positions obscurantistes du gouvernement fédéral) : « rétro-alimentés par les discours négationnistes de l’État, ces trois négationnismes voient leurs mécanismes morbides s’intensifier. (…) Parmi les résultats prévisibles, figurent la culpabilité et la honte (…) et l’abandon précipité » (Kupermann 2020, p. 106) des pratiques de précaution recommandées par la science.

75 Il nous reste à évaluer la conclusion de notre syllogisme argumentatif : pour soulager les angoisses éveillées par la pandémie, la représentation « vaccin efficace » a pu servir comme contenant plus adéquat que les mécanismes de défense archaïques activés dans un premier temps. Entendons-nous sur ce terme de « contenant » : il désigne ici le support existant dans la réalité matérielle pour un élément de la réalité psychique. On dira ainsi que les Juifs, les Noirs ou les musulmans fournissent au raciste un support extérieur pour ce qu’il craint et haït en soi-même. Pour que cette opération soit possible, il est nécessaire que dans la réalité existent des Juifs, des Noirs ou des musulmans : comme le distait Spinoza, le concept de chien n’aboie pas, ni celui de sucre est doux.

76 Les vaccins contre le Covid-19 sont évidemment des éléments de la réalité matérielle, ayant un effet précis dans l’organisme : la production d’anticorps spécifiques et mesurables. Cela n’empêche qu’ils puissent avoir une représentation psychique, analogue à celle des médicaments psychiatriques pour ceux qui en prennent ; les uns et les autres deviennent des personnages du monde interne, et se voient attribuer des rôles dans le théâtre mental. C’est à cette fonction – qui ne se réduit pas à son versant conscient – que je me réfère en employant le concept de contenant par rapport à la vaccination en masse.

77 Mon hypothèse est que ce nouveau contenant pour les angoisses dont nous avons parlé aurait contribué à augmenter la confiance narcissique de chacun dans sa capacité de se protéger de la contagion. La référence de Kupermann à la culpabilité et à la honte suggère une voie pour vérifier a contrario cette assertion : examiner les motivations de ceux qui se refusent à se faire vacciner.

78 Même si au Brésil ce comportement n’atteint pas les niveaux observés dans d’autres pays – seulement 10 % se disent réfractaires à l’immunisation, contre 46 % aux États-Unis, 32 % au Canada et 37 % en France (Pereira et Blanes 2021) – plusieurs spécialistes distinguent, parmi la multiplicité de facteurs politiques, culturels et émotionnels qui le déterminent, quelques-uns que la psychanalyse rattache à des angoisses et à des défenses de nature narcissique. Les premières nourrissent des fantasmes d’intrusion et de contrôle du sujet par des agents nuisibles supposés présents dans la formule de l’injection ; les secondes visent à y parer en faisant appel à des croyances du genre « j’en sais plus long ». Ancrées sur l’attribution à soi d’une clairvoyance qui manque aux autres, ces croyances manifestent une surestimation de sa propre intelligence, une inflation arrogante du Moi tendant à produire des certitudes imperméables à tout argument.

79 Quel rapport ont la honte et la culpabilité avec ce type d’organisation psychique ? Celle-ci fournit un bouclier pour protéger l’individu de se voir affecté par ces deux sentiments : par la honte, parce qu’il en vient à considérer indigne d’accepter la vulnérabilité intrinsèque de la condition humaine, et donc (dans le cas de l’épidémie) à penser qu’il se trouve « au-dessus de la mêlée » par rapport à ceux qui craignent la contamination ; et par la culpabilité, parce que la sensation de supériorité envers les autres bloque toute possibilité de ressentir de l’empathie envers leur souffrance. Dans les conditions de la pandémie, cela amène la personne à mépriser les « couards » (« il faut qu’on cesse d’être un pays de poules mouillées », dixit Bolsonaro), et à mettre son droit à agir selon ses convictions au-dessus du risque que son imprudence puisse infecter ses semblables avec un virus létal.

80 Serait-il possible de convaincre les récalcitrants à changer d’attitude ? Une étude réalisée avec 154.233 clients de l’assurance-santé de l’université de Californie à Los Angeles répondit à cette question d’une manière qui à mon sens valide empiriquement le poids du narcissisme dans les réactions émotionnelles en rapport avec le Covid-19. Je résume ci-dessous ce qui nous en dit le biologiste Fernando Reinach (Reinach 2021b).

81 En février 2021, la compagnie envoya à tous les assurés un message les invitant à venir se faire vacciner. De cette population possédant un haut niveau économique et culturel, seulement 40 % prit rendez-vous. Les autres 93 354 furent partagés en cinq groupes de taille à peu près égale (environ 18 600 chacun), que par commodité je désignerai ici par des lettres :

  • le groupe A, de contrôle, ne reçut pas d’autres invitations.
  • le groupe B reçut un texto réitérant la demande de prise de rendez-vous, sans aucun complément (les signataires de l’étude l’appellent « basic reminder »).
  • aux intégrants du groupe C fut envoyé un message disant qu’une dose avait été réservée pour eux, et qu’ils ne devaient pas laisser passer l’occasion de venir la chercher (« ownership reminder »).
  • en plus du message B (simple), le groupe D reçut le lien vers une vidéo sur l’importance du vaccin pour la sécurité de la communauté.
  • pour le groupe E, le texto parlant de la « dose réservée pour vous » était accompagné du lien vers la même vidéo.

82 Le but des chercheurs était d’évaluer l’efficacité du message C par rapport à celle des autres. Des associés recevant les messages B, D et E, 7,2 % choisirent une date pour s’immuniser ; celui disant « le vaccin vous appartient, venez le chercher » obtint le double de réponses positives (14,2 %). Cette proportion est similaire à celle du même message plus la vidéo appelant à la conscience sociale (E : 14,11 %), et supérieure à celle du message D, qui contenait le même lien attaché au message « basic reminder » (« venez vous faire vacciner »). Une deuxième phase de l’étude, dirigée vers ceux qui restaient indifférents aux invitations, montra qu’accoupler au message C le lien pour un formulaire permettant de prendre rendez-vous en ligne « augmentait de beaucoup le succès du programme » (Reinach 2021b).

83 « Ce résultat démontre que la résistance à la vaccination n’est pas réduite par plus d’information ni par des appels (dans la vidéo) », commente Reinach. « Le plus important c’est d’induire chez la personne le sentiment que cette dose du vaccin lui appartient, qu’elle peut venir prendre possession de ce qui est à elle ».

84 « Une hirondelle ne fait pas le printemps », et surtout pas une hirondelle américaine, élevée dans la culture des coupons de rabais offerts par les supermarchés, m’objectera le lecteur, non sans raison. Le biologiste lui-même la soulève, précédée d’un « peut-être » (Reinach 2021b). Je le concède volontiers. Mais l’ampleur même de l’étude (154 000 personnes) invite à réfléchir sur ce qu’elle a révélé, et de toute façon il est évident que la suggestion de venir chercher « ce qui est à vous » va dans le sens opposé à l’impuissance : « yes, you can - il est dans votre pouvoir de faire un acte concret pour réduire le risque de vous infecter », dit en somme le message C.

85 Pour un psychanalyste, il n’y a pas de doute qu’elle fortifie le côté sain du narcissisme, celui qui étaye une confiance raisonnable dans les forces du sujet. Quoique la différence entre les taux de réponse positive aux messages C et E n’ait pas été tellement supérieure à celles pour le message D, et en dépit de ce qu’une grande proportion de ceux ayant reçu n’importe lequel des messages ait persisté à ne pas vouloir se faire immuniser, il me semble licite d’attribuer à l’effet narcissisant du stimulus « yes, you can » une parcelle du succès auprès de ceux qu’il a sensibilisés.


86 Pour l’instant, ce que j’ai suggéré quant au rôle de la vaccination en masse dans le soulagement des angoisses mises à découvert par la pandémie reste une hypothèse : au lecteur de juger si sa confrontation au « groupe de contrôle » la rend plus probable, ou non. Ce qui est certain, c’est que lorsque la pandémie aura été vaincue on devra faire face aux problèmes chroniques de la société brésilienne, que la façon désastreuse dont elle a été combattue a contribué à aggraver. Espérons qu’un gouvernement plus responsable que celui de Jair Bolsonaro décide de s’en occuper. Ce n’est point impossible : les Brésiliens ont été soumis dans le passé à des souffrances qui semblaient également devoir durer pour toujours.

87 Aux dictateurs du régime militaire, le compositeur Chico Buarque répondit avec une chanson qui peut nous inspirer encore aujourd’hui. En voici quelques vers :

88

« Malgré toi / demain sera / un autre jour / tu vas voir / renaître le matin / débordant de poésie. » [21]

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Mots-clés éditeurs : continent (Bion), Covid-19 au Brésil, négationnisme, projection d’angoisses sur la réalité sociale, vécus collectifs de désarroi

Date de mise en ligne : 06/05/2022

https://doi.org/10.3917/cpc.058.0165