Article de revue

Genèse du nationalisme culturel haïtien

Le Cercle littéraire de 1836-1839

Pages 63 à 88

Citer cet article


  • Délide, J.
(2020). Genèse du nationalisme culturel haïtien Le Cercle littéraire de 1836-1839. Cahiers d'études africaines, 237(1), 63-88. https://doi.org/10.4000/etudesafricaines.28965.

  • Délide, Joseph.
« Genèse du nationalisme culturel haïtien : Le Cercle littéraire de 1836-1839 ». Cahiers d'études africaines, 2020/1 n° 237, 2020. p.63-88. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cahiers-d-etudes-africaines-2020-1-page-63?lang=fr.

  • DÉLIDE, Joseph,
2020. Genèse du nationalisme culturel haïtien Le Cercle littéraire de 1836-1839. Cahiers d'études africaines, 2020/1 n° 237, p.63-88. DOI : 10.4000/etudesafricaines.28965. URL : https://shs.cairn.info/revue-cahiers-d-etudes-africaines-2020-1-page-63?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/etudesafricaines.28965


Notes

  • [1]
    Pour un approfondissement du modèle social haïtien, voir C. A. Célius (1998a, b).
  • [2]
    Le 8 juillet 1801, Toussaint Louverture, accompagné des membres de l’Assemblée centrale de Saint-Domingue dont Bernard Borgella, Lacour, Julien Raymond, Étienne Viard, Philippe André Collet, Gaston Nogéré, Jean Monceybo, Jean François Morillas, Charles Roxas et André Mugnos, proclame la constitution de 1801, pour la colonie française de Saint-Domingue. Cet événement sans précédent dans l’histoire de la colonisation entérine et officialise la position sociale et politique occupée par ces constituants. Cette constitution traduit également les idéaux de la nouvelle élite politique et culturelle qui décide de doter la colonie de lois particulières en fonction de son histoire propre, de sa position géographique, de son peuplement, en bref, de sa réalité sociale, économique et politique différente de la métropole française.
  • [3]
    Sur le fondement du pouvoir des libres de couleur à Saint-Domingue, puis en Haïti, voir en particulier G. Barthélemy (2000), J. Casimir (2001, 2009). Pour une analyse critique de la thèse de G. Barthélémy, voir C. A. Célius (2013).
  • [4]
    En 1665, le roi de France, Louis XIV, reconnait officiellement la colonisation des côtes d’Hispaniola et nomme à cet effet Bertrand d’Orgeron, gouverneur de « l’isle de la Tortue et coste Saint-Domingue ». En 1697, l’Espagne cède la partie occidentale de l’île d’Hispaniola par le traité de Ryswick qui met fin à la guerre de la ligue d’Augsbourg. Cette cession marque officiellement le début de la colonisation française de Saint-Domingue.
  • [5]
    En Août 1791, une grande révolte d’esclaves éclate à Saint-Domingue, ancien nom d’Haïti. Sans grande organisation réelle au départ, les insurgés se structurent un peu plus tard en force armée hiérarchisée dénommée « Armée Indigène ». Sous-équipée et peu expérimentée, cette armée a mené de grandes batailles et a connu de glorieuses victoires dont la plus retentissante, le 18 novembre à Vertières (entrée sud du Cap-Français, aujourd’hui, Cap-Haïtien) contre l’armée française dirigée par le général Rochambeau.
  • [6]
    Le Phare, journal commercial, politique et littéraire, n° V, 1ère année, 9 septembre 1830, Port-au-Prince.
  • [7]
    À la même époque, apparait en France la notion de chauvinisme à propos du genre vaudevillesque et des manuels d’histoire où le mythe du soldat-laboureur est largement diffusé. G. de Puymègre (1993) identifie ce chauvinisme comme une forme de protonationalisme. Dans le cas haïtien, il n’est donc nullement présomptueux que d’affirmer que ce mythe constitue le socle même du nationalisme haïtien.
  • [8]
    Les voyageurs signalent l’effectif pléthorique de l’Armée haïtienne. Par exemple, Dominique Dufour Pradt (1818 : 15) explique que la « population entière est armée et disciplinée » et vers l’année 1814, « on put se croire menacé, 80.000 fusils existant dans les arsenaux furent distribués à la population. On en a racheté plus de 120.000 qui sont répartis dans cinq départements, distribués sur le territoire de la République. En cas d’attaque, toute la population paraitrait en armes ».
  • [9]
    Le Républicain, recueil scientifique et littéraire, n° 1, 15 août 1836.
  • [10]
    Ibid.
  • [11]
    Lors d’une proclamation adressée aux citoyens de Saint-Domingue, le 14 mai 1796, les Commissaires civils envoyés par le Directoire exécutif déclarent que des écoles publiques seront établies dans toute la colonie, destinées à l’instruction des enfants noirs, mulâtres et blancs. La proclamation informe que certains enfants qui auront manifesté plus de disposition et de bonne volonté à s’instruire, seront envoyés en France pour se perfectionner dans les sciences et les arts. Les nouvelles élites politiques, noires, mulâtres et blanches de Saint-Domingue vont pleinement profiter de cette instruction. Toussaint Louverture s’adresse immédiatement au ministre de la Marine et des Colonies, Truguet, afin que ses enfants (Placide et Isaac Louverture) puissent jouir de cette faveur. D’autres élites politiques saint-dominguoises bénéficient de ce privilège dont Henri Christophe, l’adjudant du Cap Léchat, l’ancien député de Saint-Domingue, Jean-Baptiste Belley dit Mars, André Rigaud, les généraux Pierrot, Léveillé et Hippolyte... Des commissaires civils en profitent également : Roume envoie son beau-fils Castaing et Sonthonax, ses beaux-fils les frères Villevaleix. À la fin de l’année 1799, plus d’une vingtaine d’élèves boursiers du gouvernement français, originaires de Saint-Domingue se trouvent à l’Institution nationale des colonies.
  • [12]
    Archives diplomatiques de France, Ministère des Affaires Étrangères et Européennes, Correspondance politique, Haïti MP13730, vol. 11. Voir également « Élection des députés de la capitale » dans Le Manifeste : journal commercial, politique et littéraire, n° XLIV, 1ère année, Port-au-Prince, 30 janvier 1842.
  • [13]
    C. N. C. Ardouin (1865 : 209) dresse un index de noms de personne par indices phénotypiques dont trois catégories sont signalées : blanc, noir et mulâtre. J’emprunte à l’auteur les désignations phénotypiques des acteurs culturels étudiés ici.
  • [14]
    Cette idée est couramment véhiculée dans le recueil qui d’ailleurs porte en exergue cette formule : « Mon pays, ses lois et ma foi. »
  • [15]
    Sur la mythologie, voir J.-M. Besnier (2008), ainsi que C. A. Célius (2006).
  • [16]
    É. Nau cité par A. B. Ardouin dans l’avertissement de l’ouvrage de C. N. C. Ardouin (1865 : III).
  • [17]
    I. Nau n’a pas édité son roman qui est publié en trois parties dans le recueil Le Républicain « Un épisode de la révolution ».
  • [18]
    Voir en particulier le dernier chapitre « The Naming of Haïti » de l’ouvrage de D. P. Geggus (2002 : 207-220). Max Beauvoir, biochimiste et prêtre vodou, sur sa page internet (<http://www.vodou.org/ayiti_toma.htm>), se pose la question de l’origine du nom d’Haïti. Il passe en revue des chansons vodou encore célébrées en Haïti et au Bénin pour proposer une origine uniquement africaine du mot Haïti.
  • [19]
    L’île est unifiée en 1822 sous l’autorité du gouvernement haïtien. En 1843, lors de la chute du président Jean-Pierre Boyer, qui débute par un mouvement insurrectionnel fomenté par des citoyens haïtiens de la région des Cayes, un groupe de jeunes patriotes dominicains profite de la conjoncture de tumulte politique pour se déclarer indépendant de la République d’Haïti. Il proclame leur indépendance, le 27 février 1844, sous le nom de République Dominicaine.
  • [20]
    L’article 44 de la Constitution de 1816 stipule que : « Tout Africain, Indien et ceux issus de leur sang, nés dans les colonies ou en pays étrangers, qui viendraient résider dans la République seront reconnus Haïtiens, mais ne jouiront des droits de citoyen qu’après une année de résidence. »
  • [21]
    Je dois souligner ici que cette démarche intellectuelle n’est pas le propre du Cercle littéraire et d’Haïti. L’ensemble des pays d’Amérique latine sont engagés dans la construction des récits historiques fondateurs, susceptibles d’ancrer par l’exaltation du passé les racines du jeune État.
  • [22]
    L’œuvre de Jules Michelet constitue une voie d’accès privilégiée vers la pensée de quelques philosophes comme Vico ou Herder en Haïti. La réputation de l’historien français en Haïti, ami de Thomas Madiou et Alexis Beaubrun Ardouin en particulier, a contribué à la promotion de cette « philosophie de l’histoire » dont les penseurs aussi différents que Vico, Herder ou Cousin se font les chantres.
  • [23]
    L’exigence de « couleur locale » requiert l’imagination de l’historien et par conséquent le recours à la fiction. L’histoire totale requiert la collaboration du songe. Avec Jules Michelet, la mémoire historienne s’allie à l’imagination créatrice, et donc à la poésie.
  • [24]
    La plupart des écrivains français contemporains sont aussi polygraphes, si bien que l’on ne puisse séparer dans leur écriture un régime historique d’un régime littéraire.
  • [25]
    Les romans dépeignent un tableau saisissant la réalité sociale de la fin du XIXe siècle. Ils permettent une meilleure compréhension de l’imaginaire de la paysannerie et de l’élite culturelle, à travers leurs différentes représentations des traditions héritées de l’Afrique. Voir, en particulier, les romans de F. Marcelin, Thémistocle Epaminondas Labasterre, Paris, Ollendorff, 1901 ; A. Innocent, Mimola, ou l’histoire d’une cassette : petit tableau de mœurs locales, Port-au-Prince, 1906 ; J. Lhérisson, La famille des pitite-Caille : les fortunes de chez nous, Port-au-Prince, Héraux, 1905 ; Zoune chez sa ninnaine, Port-au-Prince, Héraux, 1906.
  • [26]
    Une idéologie prônant un retour aux valeurs africaines et plaidant pour un pouvoir noir contre la domination des « mulâtres ».
  • [27]
    Un courant littéraire qui ne plagie rien d’autre que la vie, la spirale en mouvement.
Français

Cet article présente une réflexion originale et très documentée sur une période-clé de l’histoire du nationalisme culturel haïtien, les années 1830, en particulier la production historienne et journalistique des intellectuels qui gravitent autour du journal Le Républicain en 1836-1837 et le journal L’Union en 1837-1838. L’auteur part du constat que la genèse du nationalisme culturel haïtien est généralement située dans la période d’occupation du pays par les États-Unis entre 1915 et 1934, avec la naissance du mouvement dit indigéniste. Il est impossible de penser ce mouvement sans rappeler la contribution des nationalistes des années 1830 comme les frères Nau, Lespinasse, Ardouin, Devimeux, Smith, Madiou. Cet article développe trois arguments fondamentaux qui décrivent le projet engagé des intellectuels haïtiens réunis autour d’un Cercle littéraire qui consiste à situer Haïti dans le contexte caribéen et en faire une patrie exemplaire de la liberté, affirmer la nécessité de construire une identité haïtienne libérée du moule français, et doter Haïti d’une histoire écrite par les Haïtiens pour les Haïtiens.

  • nationalisme
  • identité
  • histoire
  • culture
  • écrivain
  • intellectuels
  • Haïti
  • XIXe siècle

Mots-clés éditeurs : culture, écrivain, Haïti, histoire, identité, intellectuels, nationalisme, XIXe siècle


English

Genesis of Haitian Cultural Nationalism. The Literacy Circle from 1836-1839

‪This article introduces an original and well documented reflection on a key period in the history of Haitian cultural nationalism, the 1830s, in particular the historical and journalistic productions of intellectuals who gravitate toward Le Republicain newspaper in 1836 and 1837, and L’Union newspaper in 1837 and 1838. The author recognizes that the genesis of Haitian cultural nationalism was generally developed during the American occupation between 1915 and 1934, with the birth of the Indigenist movement. It is impossible to give thought to this movement without remembering the contributions from 1830 nationalists such as the Nau brothers, Lespinasse, Ardouin, Devimeux, Smith and Madiou. This article puts forward three fundamental arguments, which describe the commitment of Haitian intellectuals who came together to create a Literary Circle that places Haiti in the Caribbean context and as a model country for freedom, assert the need to define a Haitian identity free from the French mold, and equip Haiti with a history written down by Haitians for Haitians.‪

  • nationalism
  • identity
  • history
  • culture
  • Haiti
  • nineteenth century
  • intellectuals
  • writers

Mots-clés éditeurs : culture, Haiti, history, identity, intellectuals, nationalism, nineteenth century, writers


Date de mise en ligne : 19/03/2020

https://doi.org/10.4000/etudesafricaines.28965

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