« Gaboma », « Kainfri » et « Afropéen »
Circulation, création et transformation des catégories identitaires dans le hip-hop gabonais
Pages 945 à 974
Citer cet article
- ATERIANUS-OWANGA, Alice,
- Aterianus-Owanga, Alice.
- Aterianus-Owanga, A.
https://doi.org/10.4000/etudesafricaines.17897
Citer cet article
- Aterianus-Owanga, A.
- Aterianus-Owanga, Alice.
- ATERIANUS-OWANGA, Alice,
https://doi.org/10.4000/etudesafricaines.17897
Notes
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[1]
D’autres auteurs emploient l’idée de « puissance d’agir » pour traduire ce concept.
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[2]
À propos du rap français, et de la réception qu’il reçut dans les médias et les sciences sociales, voir K. Hammou (2012).
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[3]
Face à la multiplication des usages pratiques ou analytiques de la notion d’identité, plusieurs auteurs appellent à mettre en doute, à reconsidérer ou à se défaire de cette notion d’identité, pour laisser émerger des concepts plus opératoires (Laplantine 1999 ; Brubaker 2001 ; Avanza & Laferté 2005 ; Martin 2010). Parmi ceux-ci, R. Brubaker (2001) suggère de fragmenter les approches et les outils d’analyse des pratiques ou des processus habituellement abordés au travers de cette insuffisante notion, en amenant d’autres instruments conceptuels, dont ceux d’identification et de catégorisation.
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[4]
Cette enquête, qui a donné naissance à une thèse de doctorat en anthropologie (Aterianus-Owanga 2013), m’a conduite à réaliser une immersion de plus de cinq années au sein des réseaux hip-hop de la capitale gabonaise, entre 2008 et 2013, et à réaliser des entretiens avec plus de 115 acteurs des scènes musicales présentes ou passées, entre les villes du Gabon et les lieux de pratique musicale à l’étranger.
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[5]
Comme dans d’autres pays d’Afrique colonisés par la France, les disques et sonorités des Antilles françaises et du reste de la Caraïbe furent d’abord importés par les administrateurs coloniaux à partir des années 1930. Les maisons de disques, avec notamment les disques de la série G.V. (White 2002), importaient alors surtout les musiques française, caribéenne (biguine et musique cubaine), et par la suite, congolaise.
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[6]
À la différence d’autres États africains, les mouvements de revendications nationalistes noirs et appels à l’unité africaine rencontrèrent au Gabon un écho minime. Le RDA (Rassemblement démocratique africain) et le PRA (Parti du rassemblement africain) mobilisèrent une faible participation avant l’indépendance, mais ils ne possédèrent guère d’influence à partir de l’indépendance en 1960, moment à partir duquel Léon Mba et Omar Bongo s’attachèrent à asseoir avant tout leur autorité et celle du Parti unique.
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[7]
Omar Bongo développa en effet davantage l’idée d’un panafricanisme « raisonné », voyant surtout l’unité du continent africain comme un ressort économique, diplomatique et politique nécessaire à la construction d’une nation gabonaise puissante (M’Bokolo 2009).
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[8]
L’un des membres de V2A4, Klaus (Gervais Mpouoh), avait pour père le ministre de l’Intérieur de l’époque, Julien Mpouoh Epigat, et pour oncle le président de la République, Omar Bongo Ondimba, tandis que l’autre, Mc Feller, appartenait à une famille d’affairistes.
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[9]
Le terme otangani (ou mutangani, mintangha, tang) désigne les Blancs dans différentes langues du Gabon. Fala (ou Fwala) renvoie pour sa part à la France. Si’ya Po’Ossi X, « Vive la Vie », 1998, album Mapane Groove Act II (Jah Observer).
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[10]
Marqueur des origines funk de ce courant musical, l’adjectif « funky » était employé dans les années 1990 par les rappeurs de différents pays pour s’autodésigner.
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[11]
Le mvett est une épopée mythique et une tradition orale de l’ethnie fang.
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[12]
Dans les langues punu-sira du Sud du Gabon, toli signifie parler rapidement, et bangando les caïmans. Transposée dans l’univers de la rue, cette métaphore zoologique exprime l’influence exercée par ces jeunes dans leurs quartiers.
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[13]
Pour donner un exemple, à l’occasion de la conférence de presse de sortie de son album, la chanteuse et ancienne rappeuse Naneth reçut des critiques de personnes inquiètes à l’écoute de certains morceaux en langue fang de son opus, qui la suspectaient de tendre vers le « tribalisme ».
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[14]
Pour J.-P. Dozon (2008 : 44), l’association dans ces États entre la construction de consciences nationales et la formation d’ethnicités, « problématique confrontation de forces centripètes et de forces centrifuges », serait simultanément, la source des faiblesses structurelles des États africains et l’un de leurs contenants substantiels majeurs.
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[15]
Le ndombolo est une danse populaire originaire de Kinshasa, mais propagée sur tout le continent, basée sur des déhanchements érotiques et initialement réalisée au son de rumbas. À propos du ndombolo et du contexte politique de son émergence, voir notamment T. K. Biaya (2000).
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[16]
Le pas de base consiste en un décalage d’un pied vers l’arrière du pied opposé, accompagné d’une ondulation du buste, tandis que les mains du danseur se déplacent à différents points du torse et du visage, pour mettre en valeur le vêtement et les accessoires.
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[17]
Comme celle de gaboma, la catégorie de kainfri renvoie à un terme de l’argot employé par les jeunes Gabonais, synonyme d’africain. Cette métathèse du mot « africain » est issue du mouvement hip-hop et des adaptations linguistiques qu’il opère. On le retrouve dans le rap français, où il fut popularisé par le groupe « Mafia K’1 fry ».
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[18]
Le terme panafricanisme englobe des mouvements variés apparus dès le XVIIIe siècle, liés par « la croyance en une forme d’unité ou de but commun entre les peuples d’Afrique et de la diaspora africaine » (Adi & Sherwood 2003 : vii, ma trad.). On peut dans la continuité de G. Shepperson (1962) et G. Bonacci (2010 : 38-41) distinguer le « Panafricanisme » (avec une majuscule), aux aspects idéologiques et politiques, et le « panafricanisme » (avec une minuscule), qui désigne les mouvements focalisés sur l’élément culturel, dont le panafricanisme littéraire de la négritude, le panafricanisme culturel, ou le panafricanisme musical, illustré par le reggae et par certains rappeurs.
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[19]
L’Afrocentrisme est un courant d’idées apparu dans le contexte des universités américaines et des départements d’études « ethniques » (dit African-American, Black ou Africana) à partir de la fin des années 1960, où de jeunes intellectuels noirs militaient pour la prise en compte de l’histoire et de l’expérience afro-américaine dans les études universitaires (Guedj 2009). Un courant d’idées afrocentriste se développa plus précisément à partir des années 1980 autour de Molefi Kete Asante, en se basant sur l’affirmation de l’origine africaine de l’histoire humaine et de l’unité culturelle des populations noires disséminées depuis le berceau africain. Par-delà les débats académiques qui scindent ce mouvement, l’afrocentrisme et les idées qu’il charrie sont également devenus une forme de répertoire « mythique », constitutif des légendes, folklores et savoirs culturels communs à la culture afro-américaine (Moses 1998), et rayonnant dans un ensemble diversifié de pratiques sociales et culturelles (Guedj 2009).
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[20]
Didier Awadi, Présidents d’Afrique, Studio Sankara/Sony ATV Music, 2010.
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[21]
« Black Power », 2030, Kôba, Mayéna Productions, 2012.
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[22]
En témoignent les succès commerciaux récents des artistes Mokobé ou de Sexion d’Assaut avec le titre « Africain ». « Africain », Sexion d’Assaut, L’Apogée, Wati B., 2012. Mokobé, Africa Forever, Sony Music, 2011.
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[23]
En 2013, le festival Gabao a reconquis son étiquette de festival hip-hop, mais il continue à établir une fusion entre des soirées invitant des artistes rap ou des projections de films sur le rap panafricaniste, et des soirées orientées davantage autour des « musiques urbaines », dont des musiques world, pour répondre aux attentes des secteurs et réseaux au sein desquels Jules Kamden obtient des financements.
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[24]
Cette tension produite par la réinvention des formats de définition de l’africanité jalonne l’œuvre de certains rappeurs, mais elle fait aussi écho à des processus et ambivalences remarqués dans d’autres mouvements nationalistes, panafricanistes ou afrocentristes, qui définissaient leur conception de l’africanité ou de la Blackness en reproduisant certains clichés romantiques ou primitivistes, depuis Senghor et Césaire jusqu’à M. K. Asante, en passant par W. Du Bois (Shelby & Gilroy 2008).
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[25]
Extrait du titre « Best of Both Sides », Wendy, Hors d’œuvres, autoproduction, 2012.
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[27]
Le vidéoclip de ce morceau est disponible sur <http://www.youtube.com/watch?v=mUPvfhDVI0k>.
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[28]
Le terme « afro-descendant », employé initialement et principalement dans les Amériques (Saillant & Boudreault-Fournier 2012), se diffuse avec davantage d’ampleur depuis une dizaine d’années dans les milieux de la diaspora africaine et caribéenne de France, constituant un nouveau moyen d’auto-désignation. L’émergence de l’identification comme afro-descendant fait lien avec un contexte de visibilisation et de publicisation de la question des mémoires et des réparations de l’esclavage (Araujo & Seiderer 2007), entamé en 2001 avec la reconnaissance officielle par l’État français de l’esclavage et la traite négrière comme crimes contre l’humanité (la loi du 10 mai 2001), puis à partir de 2006 par la mise en place d’une journée de commémoration, le 10 mai.
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[29]
Dernier exemple de cette inscription au sein d’une mouvance afro-descendante et de leur contribution à la valorisation de cette catégorie, le site de l’organisation culturelle « Mbandja » mise en place par un collaborateur de Movaizhaleine décrit ainsi l’album à paraître de Maât Seigneur Lion : « Un album majeur qui à coup sûr comptera dans le mouvement de veille citoyenne d’ores et déjà à l’œuvre au sein de certaines communautés d’afro-descendants vivants en France » (<http://mbandja.com/2012/03/27/le-seigneur-lion-2/>).
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[30]
Lord Ekomy Ndong, Ibogaïne, Zorbam Produxions, Punik Productions, 2011.
Le Gabon est devenu depuis le début des années 1990 l’une des plate-formes de la création rap sur le continent africain ; ce genre musical y a donné lieu à diverses créations culturelles et revendications idéologiques, dans la continuité d’une plus longue histoire d’emprunts et d’appropriations musicales dans les villes africaines. Cet article examine les processus de création de catégories identitaires et d’agentivité s’associant à cette réception gabonaise du rap, en analysant la formation de trois catégories identitaires dans son creuset : celles de « gaboma », de « kainfri » et d’« afropéen ». Il démontre qu’elles reposent chacune sur des agencements particuliers de relation à des territoires, des histoires et des imaginaires raciaux germés dans la triangulation Europe-Afrique-Amériques, et il analyse comment leur interrelation et leur plasticité permettent aux sujets qui s’en emparent de circuler de l’une à l’autre au gré de leurs expériences et de leurs mobilités, en articulant leurs positionnements entre les échelles ethniques, nationales et transnationales.
Mots-clés
- Gabon
- Africain
- Afropéen
- catégories identitaires
- exotisme
- rap
- world music
Mots-clés éditeurs : Africain, Afropéen, catégories identitaires, exotisme, Gabon, rap, world music
“Gaboma”, “Kainfri” and “Afropean”. Circulation, Creation and Transformation of Identity Categories in Gabonese Hip-Hop
“Gaboma”, “Kainfri” and “Afropean”. Circulation, Creation and Transformation of Identity Categories in Gabonese Hip-Hop
Since the beginning of the 1990s, Gabon has become a platform of rap music creation in the African continent ; this musical genre has given rise to various cultural creations and ideological claims, continuing on a longer history of musical borrowings and appropriations in African cities. This article examines the construction of identity categories and agencies developing throughout the Gabonese reception of rap music, analyzing the formation of three identity categories happening in this crucible : the categories of “gaboma”, “kainfri” and “afropean”. It shows that the latters are based on special arrangements of relation to territories, histories and racial imaginaries built in the triangulation between Europe-Africa-Americas, and it analyzes how their relationship and their plasticity allow subjects to move from one to the other, according to their experiences and their mobility, and to articulate their positions among the ethnic, national and transnational scales.
Keywords
- Gabon
- African
- Afropean
- identity categories
- exoticism
- rap music
- world music
Mots-clés éditeurs : African, Afropean, exoticism, Gabon, identity categories, rap music, world music
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