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L'arc de vie : un concept pour penser et pour agir l'intergénérationnel

Pages 194 à 206

Citer cet article


  • De Bellefroid, B.,
  • Dupont, C.,
  • Lebon, J.-P.
  • et Berthels, V.
(2003). L'arc de vie : un concept pour penser et pour agir l'intergénérationnel. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, no 31(2), 194-206. https://doi.org/10.3917/ctf.031.0194.

  • De Bellefroid, Bénédicte.,
  • et al.
« L'arc de vie : un concept pour penser et pour agir l'intergénérationnel ». Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 2003/2 no 31, 2003. p.194-206. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cahiers-critiques-de-therapie-familiale-2003-2-page-194?lang=fr.

  • DE BELLEFROID, Bénédicte,
  • DUPONT, Cécile,
  • LEBON, Jean-Pierre
  • et BERTHELS, Valérie,
2003. L'arc de vie : un concept pour penser et pour agir l'intergénérationnel. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 2003/2 no 31, p.194-206. DOI : 10.3917/ctf.031.0194. URL : https://shs.cairn.info/revue-cahiers-critiques-de-therapie-familiale-2003-2-page-194?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ctf.031.0194


Notes

  • [1]
    Psychothérapeute systémique, collaboratrice à RGS (Réseau Générations Solidaires).
  • [2]
    Coordinatrice de RGS.
  • [3]
    Bénévole, collaborateur RGS.
  • [4]
    Stagiaire-psychologue.
  • [5]
    L’arc de vie a fait l’objet d’une journée de réflexion organisée par RGS le 22 mai 2002, avec la participation de Michel Loriaux, Professeur de démographie à l’UCL, coauteur de cet ouvrage.
  • [6]
    En Belgique, les enfants commencent le cycle primaire à l’âge de 6 ans en entrant en première année. Ce cycle dure 6 ans ; après la sixième année, les enfants entrent dans le cycle secondaire qui lui aussi dure 6 ans. (NDLR).
«Une utopie est une étoile lointaine vers laquelle on prend la décision de se diriger. Il ne s’agit pas de prétendre l’atteindre, mais d’être fidèle à l’attraction de sa lueur, même lorsqu’elle est à peine discernable dans le brouillard.»
Albert Jacquard (1997)

1Le concept d’arc de vie est abordé ici en relation avec un travail intergénérationnel effectué au sein d’une association (asbl), Réseau Généra- tions Solidaires (RGS), qui coordonne un réseau de partenaires constitué de bénévoles, d’associations et d’institutions de la commune d’Ottignies- Louvain-la-Neuve en Belgique. RGS se donne pour mission la rencontre des générations et ce à un double niveau :

  • local, sur le territoire de la commune, en soutenant des projets qui rassemblent différents partenaires et différentes générations (voir ci- dessous, l’exemple du projet généalogie) ;
  • plus large, en développant une réflexion sur la notion d’inter- générationnel et ses enjeux psychologiques et sociétaux, la réflexion s’alimentant des expériences de terrain et des contacts avec le réseau local.

2Dans ce cadre, l’arc de vie a fait l’objet d’une journée de réflexion [5] et est défini en référence à l’ouvrage «L’intergénération, une culture pour rompre avec les inégalités sociales.» (Vercauteren et al., 2001).

3Nous essaierons de montrer en quoi la notion d’arc de vie peut constituer un fondement intéressant pour l’intergénérationnel ; elle donne perspective et profondeur à notre action tout en permettant d’intégrer l’intervenant, en tant que travailleur, mais surtout en tant que personne ayant une place précise dans cet arc de vie.

Définition de l’arc de vie

4L’arc de vie donne une vision intégrée du cycle de vie considéré comme un continuum dans lequel tous les âges se rattachent et s’interpellent. Ceci permet de ne pas placer les personnes dans des «niches générationnelles», mais bien de concevoir que la vieillesse, par exemple, n’a pas de sens si elle est amputée de la jeunesse et de l’âge adulte qui l’ont précédée. Inversement, ces phases jeune et adulte sont peu signifiantes si elles ne peuvent être rattachées à un projet global de vie et à la totalité d’un parcours existentiel. Le concept d’«arc de vie» met bien en valeur l’idée fondamentale d’un continuum d’existence, de la naissance à la mort, soutenu par un projet de vie personnel. L’idée d’arc de vie est donc bien liée à celle, très importante de «projet de vie».

5Cette vision globale et intégrée de la vie nous fait sortir de l’intergénérationnel conçu en termes de mise en contact de générations extrêmes (personne âgée et petit-enfant). Cette pratique en tant que telle ne permet pas d’échapper à une conception parcellaire et fragmentée de la personne et de ses différents âges, figées dans des images et des rôles, des identités statiques, telles qu’elles nous sont aussi renvoyées par les médias.

Sur le terrain…

6Nous ressentons bien que ce ne sont pas tant les actions intergénérationnelles qui manquent. Il y a beaucoup d’intergénérationnel qui se fait sans le savoir et sans qu’il soit nécessaire de le nommer ainsi. Mais si on a éprouvé le besoin d’inventer l’«intergénérationnel», «c’est qu’un manque a été repéré et qu’il est ainsi tenté d ’y remédier…en mettant en place des actions qui n’auraient pas spontanément existé.» (Vercauteren et al., p. 23, 2001).

7Cependant, il ne suffit pas – et notre expérience nous le montre – de mettre des générations en présence pour que «quelque chose» se passe. Car, comme le souligne Schurmans (2003) à propos de l’expérience de la solitude, on s’agite beaucoup dans le champ psycho-social pour créer du lien à tout prix : «Créer du lien ? Sans doute. Mais ce que nous soutenons, c’est que si l’aide est parfois nécessaire – et que Maisons, Centres ou Clubs en sont parfois l’occasion – c’est moins d’un manque matériel qu’il s’agit que d’un manque de sens» (p. 24).

8Et la notion d’intergénérationnel ne suffit pas à donner du sens au vieillissement, elle ne suffit pas comme base de réflexion et d’action. Le développement du concept d’arc de vie correspond dès lors à la nécessité, sinon à l’urgence, pour la gérontologie sociale, de trouver un fondement théorique mais aussi un outil opérationnel qui permette de fonder à la fois la recherche et la pratique du terrain.

9L’arc de vie nous offre un cadre qui permet de travailler véritablement sur la perception que chacun a de sa place dans le continuum de la vie et particulièrement par rapport au vieillissement qui ne serait plus une problé- matique externe et objective (« ça n’arrive qu’aux autres!»), mais bien une partie intégrante de vie que chacun de nous aura, en principe, la chance de vivre, et par rapport à laquelle nous pouvons et pourrons, à des degrés divers, prendre une position d’acteur. Mais cela ne dépend pas que de nous. En grande partie, c’est lié à la manière dont la société dans son ensemble conçoit et construit (co-construit) les solidarités intergénérationnelles.

10Nous verrons aussi que l’arc de vie nous entraîne bien au-delà de la gérontologie, vers une anthropologie globale qui nous concerne tous, en- fants, adolescents, adultes et personnes âgées, en ce qu’elle met justement en lien dynamique et interdépendant tous les âges de la vie.

L’intergénérationnel : un peu d’histoire…

11Au cours des dernières décennies, nous avons assisté, dans les pays occidentaux, à une augmentation considérable de l’espérance de vie, d’une part, et de l’autre à une diminution des quotients de fertilité, avec pour résultat un accroissement important de la population âgée. Par ailleurs, les structures familiales ont beaucoup évolué, parallèlement à l’urbanisation, l’industrialisation et l’indépendance économique des personnes âgées dans les années 50 : on passe de la famille étendue de type «large» à la famille réduite de type «allongé », avec quatre, voire cinq générations qui se côtoient et des rôles qui se cumulent (je peux être à la fois fille, mère, petite- fille…).

12Parallèlement à ces mouvements démographiques et à ces change- ments de structure familiale, on a assisté à l’émergence d’États-nations de plus en plus interventionnistes dans l’organisation de la vie collective. En conséquence, les solidarités familiales ont été remplacées progressivement par des solidarités publiques.

13Cependant, la crise économique des années 80 a provoqué un affai- blissement des solidarités publiques et les familles sont à nouveau sollicitées pour amoindrir l’impact négatif des politiques d’austérité. On assiste donc à une relance des solidarités individuelles, familiales et de proximité, et certains y voient l’indice d’une réhabilitation de la famille et d’une plus grande prise de conscience des citoyens responsables dans le cadre d’une démocratie plus directe.

14Faut-il tempérer cet enthousiasme ? Les solidarités privées sont encore trop peu nombreuses et trop limitées pour qu’on puisse prétendre qu’elles remplacent avantageusement les solidarités publiques. D’autre part, ces solidarités «nouvelles» ne pèsent-elles pas trop, matériellement et psychologiquement, sur une génération-sandwich que nous représentons ? Les enjeux sont donc bien personnels et familiaux, mais ils sont aussi (et surtout ?) socio-politiques. Il s’agit donc bien de travailler à différents niveaux afin d’articuler les pratiques privées et les politiques officielles, sans quoi l’intergénérationnel ne constituerait qu’une sorte de gadget d’anima- tion sociale.

15Ce qui compte donc dans notre action, outre le fait de mettre des générations en présence, c’est surtout que cette action ait un impact sur la vision que chacun a de sa place dans le continuum des âges de la vie. «Une véritable solidarité g énérationnelle ne sera possible que si chaque génération reconnaît dans l’autre un moment évolutif et fondateur de sa propre exis- tence, en ôtant toute inflexion pathétique à un concept qui aspire à être un projet de société, et non une pieuse évocation de bons sentiments.» (Vercauteren et al., 2001, p. 29).

Le morcellement des âges de la vie…

16Entrer dans la logique de l’arc de vie peut sembler assez simple et évident, mais cette dernière se heurte à une toute autre logique qui se trouve à l’origine d’une fragmentation des âges de la vie. En effet, les sciences humaines et sociales, calquées sur le modèle des sciences dites «exactes», se sont engagées sur la voie de la parcellisation, perdant au passage la complexité des phénomènes et leur signification dans la globalité des contextes sociaux qui leur ont donné naissance. Il en a résulté un morcelle- ment du savoir, et l’interdisciplinarité qui est préconisée est loin d’être simple à l’usage et reste souvent une belle déclaration d’intention…

17D’autre part, les exigences du marketing économique et les impératifs du marché ont abouti à séparer les âges de la vie et à les considérer comme des ensembles autonomes, ce qui conduit à une vision négative de la personne âgée comme somme de pertes et de problèmes. La politique de la vieillesse consiste alors à assurer la gestion urgente de ces problèmes, alors qu’il faudrait une politique de l’intégration des âges, adaptée à l’ère de la «géritude» dans laquelle nous sommes entrés de plein-pied.

Implications éthiques…

18L’introduction de ce concept dans le champ social (non pas unique- ment celui de la gérontologie) ouvre la voie à une anthropologie globale et a des implications éthiques diverses : le premier aspect éthique de la culture de l’arc de vie est une «lecture globale du contingent», que ce soit dans une relation directe d’aide ou qu’il s’agisse de planification des actions et des politiques sociales. Une vision globale du parcours existentiel propose une approche toujours dynamique et prospective de l’évènement personnel ou social.

19Sur le plan déontologique, ceci implique que toute action ou interven- tion sociale respecte le projet de vie personnel. Et ce n’est pas si simple, car l’intervention, surtout lorsqu’il s’agit d’individus socialement faibles, con- siste souvent à agir à leur place et «pour leur plus grand bien», ce qui, paradoxalement, conduit la personne à être de plus en plus dépendante et marginalisée.

20Si le vieillissement n’est plus à considérer comme un «accident social» qui se règle avec des interventions de spécialistes, cela signifie qu’il faut faire appel à d ’autres méthodologies, dont celle du réseau. Cette dernière constitue un défi important, tant pour le travailleur social et les institutions au sein desquelles il fonctionne, que pour le client et son réseau, qui doivent devenir partie prenante de l’intervention et ne plus considérer le travailleur social et son institution comme délivrant un service qu’il suffit de demander pour recevoir.

21Une deuxième conséquence importante est que l’arc de vie repose sur une conception profondément dynamique de l’existence humaine, où l ’on se centre essentiellement sur les dynamiques évolutives. Cela signifie aussi qu’il y a primat de la vie sur la médicalisation forcée à laquelle beaucoup de personnes, à fortiori âgées, sont soumises «dans une bonne intention», alors que cela peut être contraire au projet de vie personnel.

22Enfin, troisième aspect de cette éthique «nouvelle»: il faut que ces potentialités évolutives puissent être mises en valeur dans chaque contexte existentiel et social. L’accent doit être mis sur la possibilité de développe- ment personnel, de «croissance», quel que soit l’âge ou le contexte. C’est là que la psychopédagogie de l’arc de vie rejoint celle du life-span, théorie de la croissance culturelle permanente, au-delà des limites imposées par la scolarité et par les conventions liées aux âges et aux rôles sociaux.

23L’arc de vie nous met donc au défi, que nous soyons chercheurs, praticiens ou opérateurs de la planification des services : permettre la concrétisation de «l’aspiration d’élargir à tout l’arc de l’existence son propre droit d’apprendre et de traiter de nouveaux contenus culturels et existentiels, la faculté de développer des potentialités évolutives inexpri- mées, le plaisir d’augmenter le patrimoine de sa propre histoire personnelle et d’entreprendre des parcours innovants et divergents» (Vercauteren et al., 2001, p. 35).

Aspects psychopédagogiques de l’arc de vie…

24Sur le plan psychologique, celui de la conscience personnelle, l’arc de vie entraîne une conception en évolution de l’existence, une perception dynamique du soi, où un parcours de vie correspond à une suite d’étapes évolutives plutôt qu’à la conquête d’un statut défini à l’avance. Psychologi- quement, cela signifie le primat de la recherche sur la révélation, de la souplesse sur la rigidité, de la capacité de se mettre en question sur la défense de positions acquises ; c’est offrir aux personnes vieillissantes une «profon- deur de champ» de leur situation, une perspective au temps personnel qui permet de sortir des stéréotypes statiques traditionnels.

25Un deuxième cadeau de la culture de l’arc de vie au vécu psychologi- que est la fin de l’antagonisme entre identité personnelle et passage du temps chronologique, source de renonciations douloureuses ou de défis velléitai- res. Ceci entraîne aussi une diminution de l’anxiété et de l’insécurité; l’existence peut être perçue comme un parcours, non un concours!

26Enfin, troisième connotation psychologique de l’arc de vie : c’est la restitution à la personne âgée d’un futur. La personne est en projet continu dans lequel le passé n’est pas perdu puisqu’il est constitutif d’une identité en marche, le présent n’est pas une île entre hier et demain, mais bien un fragment d’histoire en évolution, et l’avenir existe comme destination du voyage à travers l’existence.

27Cependant, l’arc de vie constitue aussi un horizon psychopédagogi- que pour toutes les générations. Ainsi, pour l’enfant, se sentir intégré à un continuum d’existence, se sentir relié à un passé et un futur, représente une première grande initiation à la vie, au même titre que les mythologies et les rites de passage dans les sociétés primitives, par rapport auxquelles nous vivons une sorte d’analphabétisme existentiel vu notre incapacité à lire la vie dans sa globalité. Ceci permet de remettre à l’honneur une forme de généalogie, ce que Legendre (1985) appelle «l’impératif généalogique» qui est au fondement de l’ordre social.

28En ce qui concerne les jeunes, le thème des racines et du projet de vie liés à une vision prospective de la transition générationnelle, a un grand impact émotif et intellectuel.

29L’âge adulte occupe une place centrale dans l’arc de vie, mais aussi particulièrement critique, car il est chargé du poids de la protection des âges extrêmes, tout en devant assumer la fonction économique. Il est donc souvent dominé par une anxiété due à la responsabilité – performance qui le fixe dans le présent et lui fait perdre de vue la globalité de l’existence et du projet de vie. C’est donc bien, comme le préconisent Vercauteren et al. (2001, p. 41) «au noyau dur des générations du milieu que l’expérimentation intergénérationnelle doit s’affronter.»

30La population sénescente, par contre, semble avoir atteint l’un des stades les plus positifs de l’arc de vie et de son potentiel évolutif. On assiste en effet, ces dernières années, au développement de nombreuse initiatives qui témoignent de la perception de la sénescence comme d’un âge potentiel- lement évolutif.

31Même à l ’âge extrême de la vie, la vieillesse à proprement parler, l’arc de vie peut être adopté comme référence, afin d’activer des parcours vitaux et attribuer des significations et des attentes à un présent apparemment inutile et insignifiant. «L’arc de vie n’est pas un horizon consolateur : correctement mise en valeur, la mémoire existentielle représente véritable- ment une réserve de vie et une richesse autant pour la personne âgée, qui vit sa propre vieillesse comme une perte et une privation, que pour les autres générations qui assistent à ce prédécès avec des sentiments d’impuissance et de frustration.» (Vercauteren et al., 2001, p. 42).

Un exemple de travail intergénérationnel : la généalogie à l’école

32Le projet «Généalogie à l’école» s’est concrétisé au cours de l’année scolaire 2001-2002. Des élèves de cinquième année primaire [6] ont réalisé leur arbre généalogique ou aidé un enfant de la classe à réaliser le sien. Ils étaient guidés par des aînés formés ou expérimentés en généalogie (certains sui- vaient une formation à l’Université des Aînés). Huit rencontres ont eu lieu et se sont clôturées par une exposition ouverte aux familles, aux enfants de l’école, aux amis. Lors de cette exposition, les enfants ont présenté leur travail : l’arbre généalogique personnalisé (chacun avait choisi un thème pour son arbre : les ballons, les fleurs, les fusées…), l’arbre réalisé sur ordinateur à l’aide d’un logiciel, une exposition d’objets anciens, le carnet de bord réalisé en classe, dans lequel ils avaient mis en forme toutes les étapes, toutes les démarches effectuées pour construire leur arbre.

33Quels étaient les objectifs visés ?

34L’objectif principal de ce projet était que les générations en présence échangent des savoirs et des savoir-faire dans la réalisation d’un projet commun. Ici, se sont rencontrées au moins trois générations : les enfants, les aînés, l’institutrice et RGS (qui représentent la génération intermédiaire).

35Le second objectif était de permettre à chaque enfant de construire son arbre et/ou de s’approprier la démarche de recherche généalogique pour pouvoir accéder à son histoire familiale, ses racines, ses origines.

36Réaliser un tel projet met en présence de nombreux partenaires autour de la question des générations, ce qui débouche sur un troisième objectif : activer un réseau de professionnels. La participation de tous était vraiment importante pour faire aboutir ce projet.

37Avant les rencontres proprement dites, il a fallu mener tout un travail de préparation. Il s’agit surtout d’aider les aînés et les enfants à exprimer certaines peurs et à les dépasser afin d’être ouverts à la rencontre. Ainsi, les enfants ont pu formuler avec leur institutrice un certain nombre de questions, dont certaines seraient posées aux aînés, au cours de la première rencontre. De leur côté, les aînés ont préparé les rencontres avec la coordinatrice de RGS en réfléchissant à la manière de transmettre leur savoir à des enfants de cet âge (plus ou moins 10 ans).

38Ce travail préalable a permis que la première rencontre se passe dans un climat très serein. Les enfants avaient préparé la classe pour accueillir les aînés, tout le monde était assis en cercle, à la même hauteur, ceci est important car cela facilite les échanges. Les enfants ont pu poser leurs questions (de «vraies» questions) et ont reçu des réponses (de «vraies» réponses). Ensuite, chaque aîné a travaillé avec un petit groupe d’enfants sur la généalogie proprement dite. Pendant ce temps, l’institutrice et la coordinatrice de RGS s’activaient en coulisses, prenant le rôle de médiateur et de facilitateur de la communication, afin de faire régner un climat propice au travail collectif. À côté des rencontres en classe, il y avait tout le travail de recherche par rapport à l’arbre généalogique. C’était l’occasion de parler avec tout le monde dans la famille, de créer des contacts. Tout d’abord avec leurs parents à qui ils ont posé beaucoup de questions :«qui est qui ?», «d’où je viens ?»… Des discussions de fond ont eu lieu dans les familles. Certains ne sont pas passés par leurs parents, peu accessibles, mais plutôt par les grands-parents. Ces derniers ont sorti leurs valises, leurs carnets… Il y a eu différentes façons de communiquer avec les familles ; il y a eu des contacts par téléphone, des courriers. Et les enfants sont revenus en classe avec du matériel et des témoignages à montrer aux aînés.

39Une enfant d’origine marocaine, dont la famille habitait dans un village reculé du Maroc, n’avait pas de moyen de communiquer autrement que par lettre. La généalogie lui a donné un moyen d’entrer en contact avec elle et l’opportunité de découvrir des personnes qu’elle ne rencontrait jamais.

40Un enfant qui était en famille d’accueil a pu retrouver le nom de famille de son papa et les noms et prénoms de certains de ses grands-parents qu’il ne connaissait pas. Il a dû dépasser la peur de poser des questions à sa maman d’accueil. Des gens se sont reliés entre eux et beaucoup d’enfants ont pu dire par la suite : «J’ai une famille, je peux téléphoner… », «Je ne savais pas que celui-là était si sympa… ». Ils ont découvert leurs parents d’une autre façon, leurs grands-parents sous un autre jour. Cette expérience a permis de changer des étiquettes mises parfois depuis longtemps.

41Une évaluation de cette action a été menée par RGS auprès des aînés et des enfants, avec la collaboration de l’institutrice. C’était très positif, aussi bien pour les uns que pour les autres : le courant était passé, les idées toutes faites dépassées. Les aînés ont découvert l’école d’aujourd’hui, la pédagogie nouvelle, l’enthousiasme des enfants, d’autres manières de vivre en famille (familles divorcées, recomposées…)

42Les enfants, de leur côté, ont appris beaucoup de choses sur les aînés et sur leur famille…:«Quand j’ai fait mon arbre, j’ai découvert plein de petites anecdotes rigolotes et même parfois mignonnes. Par exemple, qu’une de mes grand-mères adorait sucer des boules au citron… ».

En quoi ce travail a-t-il un effet sur l’arc de vie ?

43Ce travail mobilise bien tous les participants autour de la question de l’arc de vie ; non seulement les aînés et les enfants, directement interpellés et appelés à dépasser certains stéréotypes, mais aussi l’institutrice, l’école, RGS, les familles…

44Ce projet présente l’intérêt de travailler l’intergénérationnel à un double niveau : celui de la généalogie proprement dite et celui de la mise en présence de plusieurs générations autour d’un projet commun.

45Au niveau du travail généalogique, nous abordons évidemment l’ins- cription de chacun dans un ordre en lui donnant une place en fonction de son ascendance et de ses alliances. «L’ordre généalogique inscrit l’individu dans l’humanité, c’est-à-dire un ensemble qui fonde les relations des hommes entre eux. Il fixe à chaque homme et à chaque femme des limites et une identité: là où il est né, par qui il est engendré, dans quelle lignée il est inscrit… autant d’éléments qui le situent comme «simple mortel» qui prend place dans une société qui lui préexiste et qui perdurera après sa dispari- tion.» (de Gaulejac, 1999, p. 95). C’est pourquoi la confusion des places et des générations est destructrice et l’ordre généalogique transforme le magma familial en système ordonné.

46Bien sûr, c’est un travail délicat, et il ne s’agit en aucun cas de faire de la thérapie sauvage. C’est pourquoi il nous semble indispensable qu’une instance comme la nôtre joue le rôle de médiateur et de cadre assurant une réelle gestion du projet. Les moments de préparation et de feed-back avec les enfants, les aînés et l’institutrice ont une importance primordiale dans la réussite et les répercussions à plus long terme.

47Au niveau de la rencontre des générations, nous avons pu évaluer que «quelque chose» s’était réellement passé: des liens se sont créés, des questions se sont posées, des tabous et des stéréotypes ont été dépassés.

48Tout cela dans une réelle réciprocité, et c’est un aspect important de la dynamique de l’arc de vie : autant les aînés que les enfants et les adultes ont acquis et échangé des choses au cours de ces rencontres. Et nous, les adultes, nous sommes sentis réellement interpellés comme travailleurs et comme personnes.

Pour conclure, quelques réflexions, quelques questions…

49En tant qu’intervenants, la logique de l’arc de vie nous oblige à remettre en question nos pratiques de manière assez radicale : il ne s’agit plus de mettre en contact des générations, le plus possible, le plus souvent possible, de sortir à tout prix les personnes âgées de leur isolement… Il n’est plus question de quantité, mais bien de qualité et de sens. Comment se situe notre pratique par rapport à cela ?

50D’autre part, nous sommes également concernés comme intervenants et comme personnes ayant une place précise dans l’arc de vie. Et ceci nous oblige à repenser nos modèles de travail. Est-ce l’intervention de réseaux qui nous fournit le modèle de travail le plus adéquat ? «En faisant le choix de pratiquer l’intervention de réseaux, le travailleur social renonce d’abord à recevoir ses clients comme des individus isolés, pour prendre en compte avec eux l’ensemble de leur environnement et tout ce que cet environnement implique de potentialités à exploiter, d’autonomie à d écouvrir ou à préserver. Il va s’employer ensuite à mettre en valeur les ressources du milieu, et chaque fois que faire se peut, à renvoyer les choix et décisions aux membres du réseau. Il renonce enfin au schéma simplificateur, d’origine médicale, et souvent adopté implicitement dans le monde social, en vertu duquel on commence par un «diagnostic» pour enchaîner sur un «plan de traite- ment». La question n’est plus pour lui de savoir qui est le malade, quelle est sa maladie, quel est le traitement adéquat, ou si l’on veut, quel est le problème et quel est le remède. L’intervenant renonce à sa position d’expert pour devenir l’accompagnant d’un processus. Il renonce à répondre immédiate- ment à la demande pour s’intéresser aux membres du réseau et à leur mode de vie.» (Besson, in Sanicola, 1994, p. 267).

51Nous avons également pu observer que la question de la mort était très présente pour les enfants au cours de cette expérience. Et nous ne pouvons faire l’impasse sur cette question, car elle est, à notre avis, centrale dans la possibilité que chacun a, sur le plan psychologique, d’intégrer et de s’inté- grer à l’arc de vie. Une conception intégrée du cycle de vie peut-elle se faire sans qu’une certaine vision de la mort y soit associée ? Car, comme le souligne Didier Dumas dans la préface du très beau livre d’Aude Zeller (2003, p. 9) c’est «comme si, au niveau de notre réalité mentale, nous quittions ce monde par le chemin où nous y sommes entrés, ou qu’il nous fallait retrouver, en mourant, la conception de la mort que nous nous sommes forgée dans la petite enfance». La dégénérescence qui fait régresser le vieillard déficient à un état de dépendance semblable à celle du tout petit enfant ne lui permet-elle pas justement de réintégrer les structures mentales qui étaient les siennes à cet âge et de retrouver ainsi la représentation de la mort et l’au-delàqu’il avait alors?

52Enfin, revenons sur notre utopie de départ, car évidemment, il s’agit bien d’utopie. Mais y a-t-il action sans croyance ? Peut-il exister une action sociale sans engagement idéologique ? Nous sommes convaincus qu’il y a urgence à changer les mentalités et à créer de nouvelles formes de solidarité.

R é f é r e n c e s

  • BESSON C. (1994) : Parcours méthodologique. In SANICOLA L. (sous la dir.) : L’intervention de réseau. (pp. 155-267. Bayard, Paris.
  • GAULEJAC V. de (1999) : L’histoire en héritage. Desclée de Brouwer, Paris.
  • JACQUARD A. (1997) : Petite philosophie à l ’usage des non-philosophes. Calmann- Levy, Paris.
  • LEGENDRE P. (1985) : L’inestimable objet de la transmission. Fayard, Paris.
  • SCHURMANS M.N. (2003) : Les solitudes. PUF, Paris.
  • VERCAUTEREN L., PREDAZZI M. & LORIAUX M. (2001) : L’intergénération, une culture pour rompre avec les inégalités sociales. Erès, Toulouse.
  • ZELLER A. (2003) : À l’épreuve de la vieillesse. Desclée de Brouwer, Paris.

Mots-clés éditeurs : Approche intergénérationnelle, Arbre généalogique, Arc de vie, Généalogie, Générations, Réseau

https://doi.org/10.3917/ctf.031.0194