Péguy, lecteur de la Bible juive
Avril 1999, Bulletin 86
- Par Michel Leplay
Pages 159 à 175
Citer cet article
- LEPLAY, Michel,
- Leplay, Michel.
- Leplay, M.
https://doi.org/10.3917/peguy.170.0057
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- Leplay, M.
- Leplay, Michel.
- LEPLAY, Michel,
https://doi.org/10.3917/peguy.170.0057
1 Il n’est pas certain que ma communication, renseignements pris, corresponde exactement au titre que j’avais proposé. D’abord parce que la lecture que Péguy pourrait avoir faite de ladite « Bible juive » s’est en tous cas inscrite parmi beaucoup d’autres lectures, historiques, littéraires et philosophiques anciennes et récentes. Ensuite, si l’expression « Bible juive » impliquait une lecture du texte orignal hébreu, ou même la lecture intégrale de tous les livres de cette Bible, là encore mon titre serait exagéré. Il m’est plutôt apparu, et c’est à la fois mon hypothèse de travail et mon point de départ, que ce que Péguy a eu à connaître de la Bible juive lui a été essentiellement proposé par les catéchismes de son enfance orléanaise. Nous n’avons, par définition, pas trace des conversations contemporaines avec des prêtres ou des amis - exception faite de Raoul Blanchard qui passa sa jeunesse « sous l’aile de Péguy »- ni ultérieures avec des juifs eux-mêmes : dans quelle mesure Bernard Lazare et d’autres faisaient-ils référence à l’Écriture sainte d’Israël, nul ne le sait. Nous en sommes donc réduits, pour un premier inventaire, aux indications des catéchismes de l’Église catholique, et notamment ceux du diocèse d’Orléans.
2 Il en existe deux du diocèse d’Orléans, plus celui du diocèse de Paris, si j’en crois le témoignage de la fille de Péguy, tel que le rapporte Robert Burac dans une note au fameux passage d’Un nouveau théologien, M. Fernand Laudet que je rappelle : « § 92. - M. Péguy a précisé souvent que des trois catéchismes qu’il a(vait) reçus celui qui avait été sa source la plus profonde (et non pas seulement peut-être pour ses « Mystères de Jeanne d’Arc »), était le premier des trois, celui qu’il avait reçu le plus jeune, le catéchisme de sa paroisse natale, qui était la paroisse Saint Aignan d’Orléans » (Pl. III, 399).
3 Germaine Péguy a donc précisé que ces catéchismes auraient été, le premier, en effet, celui du diocèse d’Orléans, édité par Mgr Félix Antoine Philibert Dupanloup, évêque d’Orléans - en 1880, un second catéchisme du diocèse d’Orléans, également, mais daté de 1885 et « imprimé par ordre de Mgr Pierre Hector Coullié » (et non Couillé, comme l’a imprimé la Pléiade !), évêque d’Orléans à son tour. Les différences entre les deux catéchismes sont assez notables, d’autant que le second a connu une deuxième édition plus substantielle. Reste le troisième catéchisme signalé par Mlle Péguy, celui du diocèse de Paris, édité par Eugène Félix Thomas, vicaire à Saint-Sulpice : Péguy en parle explicitement, toujours dans Un nouveau théologien, M. Fernand Laudet (§ 109 et 110 ; Pl. III, 414-415) : le propos concerne notre sujet puisqu’il s’agit du 4e commandement de Moïse, « Honore ton père et ta mère », traduit par « Tes pères et mère honoreras », mais l’ancien catéchumène en retient uniquement la légende d’une image représentant l’atelier de Nazareth : « Et il leur était soumis. » Et la pointe ou la pique et de l’évocation tient en ceci que « la vie privée de Jésus ne nous appartient pas, monsieur Laudet [...] ».
4 Ce que le jeune Charles Péguy a pu lire et apprendre de la Bible juive dans les trois premiers de ces catéchismes, ceux du diocèse d’Orléans, tient à peu de choses, mais qui sont restées essentielles pour l’élève appliqué, son intelligence assoiffée et sa mémoire exacte.
5 Si je suis l’ordre des rubriques de ces petits manuels d’instruction religieuse catholique, dont je ne rappelle pas le plan presque invariable, on trouvera à propos de l’Ancien Testament (ou encore Bible juive) différentes références ou réminiscences.
6 Concernant les commandements de Dieu, dans leur traduction pédagogique et rythmée, le troisième est devenu : « Les dimanches tu garderas / En servant Dieu dévotement. » Donc, du Décalogue donné et ordonné à Israël par le Dieu de Moïse, le « sabbat » dont il est question à l’origine est tombé dans la trappe du christianisme, son héritier triomphant à la pensée unique. En revanche, dans les « litanies du saint nom de Jésus »- je me suis demandé si l’étrange « saint Jésus » de Péguy (Pl. III, 398) ne venait pas de là ? - figure le titre de « rex Patriarcharum », complété heureusement dans les litanies suivantes, dites « de la Sainte Vierge », par le titre, outre celui de « Reine des Anges, des Patriarches », de reine « des Prophètes ». Les leçons invariables sur la création et la chute de l’homme enseignent le péché originel et la damnation éternelle :
Quel est le premier homme, et quelle est la première femme ?
- Le premier homme et la première femme sont Adam et Ève, qui furent nos premiers parents.
Dans quel état Dieu créa-t-il Adam et Eve ?
- Dieu créa Adam et Ève dans un état de grâce et d’innocence, et ils n’étaient sujets ni à la souffrance ni à la mort.
Adam et Ève conservèrent-ils l’innocence et le bonheur ?
- Non, Adam et Ève perdirent l’innocence et le bonheur par leur péché, en mangeant du fruit défendu.
Comment nos premiers parents furent-ils punis de leur désobéissance ?
- En punition de leur désobéissance, nos premiers parents furent, eux et leurs enfants, condamnés à la souffrance, et à la mort temporelle et éternelle. [P. XXXIII.]
Au milieu de cette corruption générale, Dieu ne se réserva-t-il pas un peuple fidèle ?
- Oui, au milieu de la corruption générale, Dieu se réserva un peuple fidèle, chez lequel se conservèrent la connaissance du vrai Dieu, la religion véritable et la promesse du Sauveur.
Quel fut ce peuple qui demeura fidèle à Dieu ?
- Le peuple qui demeura fidèle à Dieu fut le peuple juif, descendant du patriarche Abraham, et dépositaire des prophéties qui annonçaient le Messie, c’est-à-dire Jésus-Christ, notre Sauveur.
Avant Jésus-Christ, Dieu n’eut-il pas des serviteurs fidèles ailleurs que chez le peuple juif ?
- Oui, avant Jésus-Christ, Dieu eut des serviteurs fidèles ailleurs que chez le peuple juif : c’étaient ceux qui, de quelque nation qu’ils fussent, croyaient au vrai Dieu et à ses promesses, et observaient les préceptes de la loi naturelle. [Grand catéchisme, p. 15.]
8 La quatrième partie du même catéchisme est consacrée aux fêtes chrétiennes dans l’enseignement aux enfants du calendrier liturgique de l’Église catholique. Une citation de Bossuet, en note (p. 149), propose une tonalité de lecture souvent sensible chez Péguy, soit « un mystérieux abrégé de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament, et de toute l’histoire ecclésiastique ». On trouvera donc, concernant l’Avent, que ses quatre semaines « représentent les 4 000 années pendant lesquelles le monde a attendu la venue du Sauveur ». Les antiennes de l’Avent sont ainsi « les prières par lesquelles les anciens prophètes appelaient la venue du Sauveur ».
9 La fête de la Circoncision, le 1er janvier, rappelle que « Notre Seigneur a voulu recevoir la circoncision parce que Dieu en avait fait une loi pour les descendants d’Abraham et un signe de son alliance avec eux ». « Notre Seigneur, de plus, fut présenté au temple pour obéir à la loi de Moïse qui commandait d’offrir à Dieu et de racheter les premiers-nés le 40e jour après leur naissance. »
10 Quant à la fête de Pâques, comme celle de la Pentecôte, il est rappelé que les juifs en avaient aussi une, la première avec « l’agneau pascal qu’ils mangeaient en souvenir de la délivrance d’Égypte », la seconde « en mémoire de la Loi qu’ils avaient reçue de Dieu par les mains de Moïse, sur le mont Sinaï [...] » (p. 131-134).
11 Dans le second catéchisme du diocèse d’Orléans, qui est plus étoffé, on trouve deux éléments contradictoires mais complémentaires : d’une part, dans les lectures indiquées avec « la manière de servir et répondre la messe », ici en latin, il n’y a d’indication que pour les lectures de l’Épître et de l’Évangile. Rien donc sur l’Ancien Testament, voire les Psaumes. En revanche, le catéchisme propose, sur une demi-douzaine de pages serrées, un résumé très dense et en six paragraphes de ce qu’un autre catéchisme dont je vais parler appellera « l’histoire sainte ». Toujours est-il qu’après un récit condensé de l’histoire des patriarches, des rois et des prophètes, le catéchisme aborde l’arrivée du christianisme avec cette admirable petite phrase : « Il y avait environ 4 000 ans que le monde vivait dans les ténèbres. Dieu n’était connu qu’en Judée et par le plus petit peuple de l’univers » (p. XXVII). Cette notion de « petit peuple » apparaîtra plus tard sous la plume de Péguy, en tous cas à l’occasion d’un commentaire de Michée 5,1, « Et toi, Bethléem, terre de Juda », dont il est dit par Jeannette : « Et pendant ce temps-là, sans avertir, sans prévenir personne, une petite paroisse de rien du tout avait enfanté le saint des saints » (Po, 403).
12 La deuxième édition de ce second catéchisme, en 1887 - le jeune Péguy a quatorze ans - est beaucoup plus complète en ce qui concerne la Bible elle-même et comprend deux parties substantielles. La première est un « Abrégé de l’Histoire sainte par questions et réponses », dont voici la leçon préliminaire :
Qu’est-ce que l’Histoire sainte ?
-L’Histoire sainte est l’histoire de la vraie religion. Elle nous apprend les grandeurs de Dieu et les merveilles qu’il a faites pour nous.
Comment divise-t-on l’Histoire sainte ?
-On divise l’Histoire sainte en deux parties qu’on appelle l’Ancien et le Nouveau Testament.
Que raconte l’Ancien Testament ?
-L’Ancien Testament raconte l’histoire du peuple de Dieu depuis la création du monde jusqu’à la naissance de Jésus-Christ.
Que raconte le Nouveau Testament ?
-Le Nouveau Testament raconte la vie de Jésus-Christ et la fondation de la société qu’il a établie.
14 La seconde est « L’histoire du Nouveau Testament », également par questions et réponses, selon la précision déjà donnée aux curés par le même évêque d’Orléans que « les enfants seront tenus d’en savoir toutes les leçons textuellement et mot à mot ». Si bien que de ce rapide inventaire des trois catéchismes cités du diocèse d’Orléans, on peut tirer quelques indications en rapport avec notre sujet.
15 Le Catéchisme du diocèse de Paris, dans une édition illustrée, édité par M. E. Thomas, vicaire à Saint-Sulpice, est signalé aux paragraphes 109 et 110 d’Un nouveau théologien, M. Fernand Laudet (Pl. III, 414-415). Après de longues recherches, et grâce à la diligence de la bibliothécaire de l’Institut catholique de Paris, j’ai enfin trouvé ce catéchisme illustré, mais dans une édition de 1900, peu modifiée sans doute par rapport à celle que le jeune Péguy a pu feuilleter, étudier et apprendre. Toujours est-il que ce catéchisme du diocèse de Paris comprend deux ou trois éléments nouveaux par rapport à ceux d’Orléans, déjà cités.
16 D’abord, dans l’« Abrégé de l’histoire sainte », Dieu est présenté dès le commencement du monde et au seuil de la création comme « Père, Fils et Saint Esprit, un seul Dieu en trois personnes », ce qui est plus conforme à la doctrine élaborée par le concile de Nicée qu’à la théologie entrevue par le rédacteur du Pentateuque !
17 Ensuite, toutes les allusions de l’Ancien Testament à un avenir messianique sont explicitement transformées en confessions du Sauveur, Christ le Messie ; si bien que la promesse faite à Ève, à Jacob, à David est sortie de son contexte historique mystérieux pour être proclamée dans la lumière prioritaire de la christologie chrétienne ultérieure.
18 Enfin, et Péguy aura sans doute survolé ces affirmations contradictoires et dangereuses concernant le peuple juif, il est dit, d’une part, que « la jalousie des pontifes, des pharisiens et des docteurs de la loi s’élevait contre Jésus » et causa sa crucifixion. Mais d’autre part, à la page suivante et à propos de la première Église et de la destruction du temple, le catéchisme enseigne que « Les Juifs périrent par le glaive. Alors ils ressentirent l’effet de ce cri contre le Sauveur : Son sang soit sur nous et sur nos enfants ! La vengeance de Dieu les poursuit et partout ils sont captifs et vagabonds » (p. 44-45).
19 On pourra aussi retenir une indication qui ne me semble pas sans intérêt pour expliquer la vision continue et d’ensemble que Péguy aura de l’Histoire sainte : dans les quatre pages consacrées à l’Eucharistie, la Sainte Messe et la Communion, sont mis sur un même plan exemplaire Jésus le Christ, Melchisedek et saint Louis de Gonzagues.
20 Reste le problème de la Bible que Péguy lisait. À quelle traduction, à quelle édition se référait-il ? Dans Un nouveau théologien, Fernand Laudet, il mentionne « la version française de «Monsieur le Maistre de Saci». Elle a une innocence admirable » (Pl. III, 509). Il s’agit, selon la note de Robert Burac, de l’édition de 1717 de la version française de la Vulgate. L’auteur, un Isaac Lemaitre, d’origine protestante rallié à la doctrine janséniste, écrivait dans un français littéraire uniformément agréable. M. Charles-Pierre Péguy n’a pas retrouvé trace de cette Bible dans la bibliothèque Baudouin-Péguy.
21 Le survol que nous venons de faire des trois ou quatre catéchismes de l’Église catholique, par lesquels le jeune Péguy fut instruit de la religion chrétienne, nous permet donc de constater qu’il avait acquis l’essentiel des connaissances requises de l’histoire sainte selon l’Ancien Testament. Le propos n’est pas ici de suivre son évolution proprement religieuse, mais avant de voir ce qu’au long de son œuvre ces données élémentaires sont devenues, on peut rappeler à ce sujet quelques propos significatifs.
22 D’abord, en 1900, dans Toujours de la grippe, Péguy a reconnu que « Les treize ou quatorze siècles de christianisme introduits chez mes aïeux, les onze ou douze ans d’instruction et parfois d’éducation catholique sincèrement et fidèlement reçue ont passé sur moi sans laisser de traces » (Pl. I, 453). Et il ajoute que « tous [mes] camarades [...] ne sont pas moins débarrassés que moi de leur catholicisme » (ibid.).
23 Beaucoup plus tard, dans L’Argent, en 1913, il réalise enfin que « Rien n’est mystérieux comme ces sourdes préparations qui attendent l’homme au seuil de toute vie. Tout est joué avant que nous ayons douze ans » (Pl. III, 785). Enfin, pour nous confirmer qu’il n’a rien oublié de l’Histoire sainte apprise en cette ancienne et jeune période de sa vie, il y consacre deux pages éblouissantes de mémoire et d’ironie dans la Note conjointe sur M. Descartes..., à propos de la mise à l’index de Bergson : « Au fond, je ne sais que ce qu’il y avait dans mon catéchisme ; quand j’étais petit. Dans mon catéchisme il y avait le bon Dieu, la création, l’histoire sainte [...] » (Pl. III, 1464). Et toute cette histoire est évoquée, non sans humour, pour se terminer de façon abrupte par la fameuse constatation : « Il y avait Adam et Ève, mais il n’y avait pas l’index » (Pl. III, 1465).
24 Péguy n’a donc rien oublié, ni personne, et dans toutes ses œuvres, qu’elles soient en prose ou poétiques, les références, les allusions, les interprétations ou les embellissements des personnages et des événements de l’Ancien Testament apparaissent très souvent. Nous ne pouvons, dans le cadre de cette communication, en faire un inventaire exhaustif. Je me contenterai donc de vous proposer une présentation des lectures que Péguy pouvait faire de la Bible juive. Et c’est ne pas le trahir que d’inventer une sorte de parabole selon laquelle la lecture serait de l’ordre de la croissance d’un arbre qui est enraciné dans l’histoire ancienne et racontée, il pousse ainsi de la croissance du tronc à l’épanouissement du feuillage, la lecture étant toujours et en même temps ce que j’appellerai primordiale ou élémentaire, écclésiale et humaniste, historiale, enfin, ou utopique. Mais je ne fais que m’inspirer du grand poème interminable :
Et l’arbre de la grâce est raciné profond
Et plonge dans le sol et cherche jusqu’au fond
Et l’arbre de la race est lui-même éternel. [Po, 1041.]
26 I - La lecture primordiale revient donc aux racines, aux origines, à la Genèse. Dieu en parle lui-même :
Voilà ce que j’admire, moi, qui m’y connais pourtant.
Et qui connais ma création. Et l’œuvre des Six jours.
Et le repos du Sept.
Voilà ce qui m’étonne. Et pourtant je ne suis pas facile à étonner. [Po, 631.]
28 Tel est la fraîcheur du premier Septième jour, celui du repos :
Le sommeil est l’ami de l’homme.
Le sommeil est l’ami de Dieu.
Le sommeil est peut-être ma plus belle création. [Po, 657.]
30 Ainsi, plutôt que de concerner le dimanche chrétien de la résurrection, comme le 3e commandement adapté au catéchisme, le jour du repos reste le sabbat juif prescrit par Moïse :
Pauvres enfants quelle ingratitude envers moi
Que de refuser un aussi bon,
Un aussi beau commandement. [Po, 659.]
32 Car Dieu voit la création d’un bon œil, « Et c’est Adam et Ève avant le péché » (Po, 742) comme il est chanté dans les strophes initiales qui constatent l’exil « hors du premier jour » (Po, 935) :
Un Dieu lui-même auteur ensemble qu’éternel
Considérait son œuvre et disait qu’il est bon. [Po, 943.]
34 En accord avec la théologie biblique, Péguy affirme que même, si « les grandes métaphysiques sont des langages irremplaçables », il reste que « Quiconque voudra parler de Dieu juste et jaloux, et d’un Dieu, unique, et de justice temporelle [...] et de la destination d’un homme et d’un peuple, éternellement il faudra qu’il parle le langage du peuple d’Israël » (Pl. Il, 659-660).
35 L’histoire sainte continue, après Adam et Ève, et le grand personnage qui se dresse comme l’origine possible et promise d’une nouvelle création est Abraham. Péguy connaît bien l’histoire sainte, puisqu’il imite le parfait catéchumène récitant sa leçon, dans le même temps qu’il se dit avec d’autres « athées [non] seulement du vrai Dieu, [mais] athées aussi des faux dieux » (Pl. I, 251) : « Le premier des quatre Évangiles, le saint Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ selon saint Matthieu, commence par le Livre de la génération de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham [...] » (Pl. I, 247).
36 Même affirmation, dix ans plus tard, dans Victor Marie, comte Hugo : Péguy développe la doctrine de l’incarnation, « et homo factus est » du Credo de l’Église, « comme l’aboutissement d’une histoire arrivée à la chair, et à la terre » (Pl. III, 236) car cette histoire est enracinée dans les origines, elle ne tombe pas du ciel comme un dieu grec mais s’inscrit dans les générations du peuple juif : « Matthieu prend non point la généalogie mais la génération même de Jésus pour ainsi dire par le pied. Par la base. Depuis Abraham, qui fut le deuxième Adam. Non plus seulement un Adam charnel, créé, tenté, perdu, chassé, père de tout homme, mais un deuxième Adam charnel, enfanté, élu, choisi père d’un peuple élu » (Pl. III, 237).
37 Telle est la lecture primordiale de l’histoire sainte, celle des origines de la création et du salut, l’histoire des « bâtisseurs du temps », selon le beau titre d’Abraham Heschel, qui sont aussi appelés à « la sanctification du temps ». C’est pourquoi le ministère de Moïse, et l’institution de la Loi, même si Péguy s’y arrête moins, sont également constitutifs de cette histoire : non seulement la loi du travail, mais plus encore le commandement du repos, dont nous avons parlé, et le suivant dans l’ordre du Décalogue : « Le quatrième commandement, monsieur Laudet, cet admirable commandement donné par Dieu à son peuple sur le Sinaï était tel : Honorez votre père et votre mère, afin que vous viviez longtemps sur la terre que le Seigneur votre Dieu vous donnera. Tel était le commandement dans la première loi, le commandement comme antérieur donné, dicté par Dieu à son peuple d’Israël par le ministère de Moïse » (Pl. III, 413).
38 C’est une conviction tellement forte chez Péguy qu’elle est reprise à propos de Jésus et de Marie dans le grand récit de la passion :
Et en lui-même il se disait : Voilà ma mère. Qu’est-ce que j’en ai fait.
Voilà ce que j’ai fait de ma mère.
Cette pauvre vieille femme. [Po, 477.]
40 II- La lecture ecclésiale, après la lecture primordiale, est la continuation logique, celle d’une parole théologique possible pour toute l’humanité à cause de son enracinement profond et premier dans l’histoire du peuple juif. Péguy prend en effet en compte la totalité de l’Écriture qu’il regarde aussi d’un seul coup d’œil. Dans Le Mystère des saints innocents, il y a plus qu’un parallèle entre Joseph et Jésus puisque leurs deux histoires s’inscrivent dans le même dessin. Ce que Péguy appelle « une figure », un mot que l’on prendra, je le propose, moins dans son sens de « parabole ou allégorie » que dans celui de la théologie du XIIIe siècle (Alain Rey !) de « signe ou symbole ». Surtout si l’on prend « symbole » dans sa noble étymologie des deux parties séparées mais rapprochées « quand on veut faire la preuve que des relations d’hospitalité avaient été contractées [1] ». C’est « une figure, mon enfant », dit Madame Gervaise, soit « un visage » plus qu’une « image », et on évoque la belle page tout à fait centrale pour notre propos :
Un homme avait douze fils. Comme les quarante-six livres de l’Ancien Testament marchent devant les quatre Évangiles, et les Actes, et les Épîtres et l’Apocalypse.
Qui ferme la marche.
[...] Et comme Israël marche devant la chrétienté.
Et comme le bataillon des justes marche
devant le bataillon des saints.
Et Adam devant Jésus-Christ
Qui est le deuxième Adam.
Ainsi devant toute histoire et toute similitude du Nouveau Testament.
Marche une histoire de l’Ancien Testament qui est sa parallèle et qui est sa pareille. [Po, 747-748.]
42 Puis est évoquée la rencontre auprès des puits :
Et le puits de Rebecca
Avait été creusé avant le puits de la Samaritaine. [Po, 748.]
44 Et l’on se retrouve comme jadis Joseph et ses frères :
Quel cœur juif, quel cœur chrétien n’a tressailli au fil de cette histoire. Quel cœur juif, quel cœur chrétien
n’a tressailli à cette retrouvaille.
Juif, chrétien, qui n’a pleuré à cette reconnaissance. [Po, 749.]
46 Le mot est juste dans sa force et sa diversité, cette « reconnaissance » qui reconnaît la même famille par-delà les générations, l’unique alliance dans ses étapes successives, cette « reconnaissance » qui est en avance sur les siècles et qui donne un nouveau regard. Madame Gervaise complète son explication, celle d’un mystère dont la vision dédoublée peut unir en un seul « avènement » des « événements dédoublés » :
C’est une histoire unique et elle fut jouée deux fois. Une fois en juiverie, une fois en chrétiennerie. Et pour celui qui regarde, les deux fois se voient en transparence l’une sur l’autre. [Po, 752.]
48 Et pourtant, dans cette continuité de l’histoire élue qui rassemble en un seul peuple deux communautés, la juive et la chrétienne, qui recueille en un seul livre deux Testaments, l’Ancien et le Nouveau, dans cette histoire arrivée à la terre », Péguy ne gomme pas les différences, n’abolit pas les distances, mais fait au contraire des dissymétries successives la source de leur continuité et des oppositions même réelles les indices d’une véritable histoire. Il y a en plus une sorte de jeu avec les mots, de cet enfantillage rieur que l’on trouve parfois chez Péguy quand il va parler des choses les plus difficiles. Je cite encore quelques lignes du Mystère des saint innocents : il s’agit de la parabole de Luc (15, 11-32), celle des deux fils :
Dans l’ancien testament il est plus souvent question du trône.
Et dans le nouveau testament il est plus souvent question de garder les cochons.
[...] Dans l’ancien testament il y a toujours une vue, une pensée vers le commandement.
Et dans le nouveau testament il y a toujours une pensée,
Une arrière-pensée vers le service au contraireEt vers la servitude.
[Po, 777.]
Et de même,
les tentes du peuple d’Israël se sont plantées dans le désert
Des siècles et des siècles avant que les basiliques,
Avant que les églises, avant que les cathédrales
Se soient plantées au sol de France [...] [Po, 779.]
50 Péguy joue donc sur les termes de cette opposition classique entre les nomades et les sédentaires, déjà évoquées dans Notre jeunesse : « Peuple pour qui la pierre des maisons sera toujours la toile des tentes. Et pour nous au contraire c’est la toile des tentes qui était déjà, qui sera toujours la pierre de nos maisons » (Pl. III, 81).
51 Deux images encore, contradictoires, vont illustrer sa pensée et la lecture chrétienne qu’il fait de l’histoire juive, car Dieu a « découpé le temps dans l’éternité ».
Et dans l’ancien testament le Paradis est au commencement.
Et c’est un Paradis terrestre.
Mais dans le nouveau testament le paradis est à la fin.
Et je vous le dis c’est un paradis
céleste.
Et tout l’ancien testament va vers Jean le Baptiste et vers Jésus.
Mais tout le nouveau testament vient de Jésus. [Po, 781.]
53 Les deux manières de parler sont d’une part l’histoire, la lignée, la rangée, « cette longue avenue de peupliers », et d’autre part le point ou le moment crucial de Jésus qui est la « clé de voûte » de cette nef, la « même voûte qui montait » avec l’Ancien Testament et qui redescend, qui retombe en une seule nervure, celle du Nouveau Testament. Itinérance d’un peuple en marche et élévation d’une « mystique voûte ». L’humanité est instruite d’un ordre de marche, le monde est construit selon le dessein de Dieu.
54 Pourrait-on dire, reprenant une formule empruntée à un autre registre, que si l’Ancien Testament raconte les origines du peuple d’Israël, le Nouveau rapporte l’histoire de l’Église et l’avènement du christianisme comme un commencement qui n’est possible que parce qu’il s’enracine dans une origine antérieure ? D’où une troisième lecture que l’on pourrait trouver chez Péguy, et que je nommerai « historiale », une lecture de la Bible juive tout à fait nouvelle par rapport à celles qui l’ont précédée, et très en avance, comme nous le verrons en conclusion, sur celles qui devaient la suivre au cours de notre siècle.
55 III. La lecture historiale, après la lecture primordiale qui reçoit le texte dans son ancienneté historique et fondatrice, après la lecture ecclésiale qui répond en quelque sorte à l’appel de la Parole et constitue un peuple d’obéissants, la lecture historiale serait celle qui englobe toute l’humanité et la tend vers le futur de la promesse, dans une dynamique qui dépasse les institutions, les dogmes, et même l’histoire sainte. On aurait une création à la fois dramatique et utopique, pleinement enracinée dans son origine, sans cesse renouvelée dans son commencement puis tendue et comme éclatée vers son accomplissement. Tel est à proprement parler le « mystère », moins comme genre littéraire que comme énigme temporelle :
Dans l’ancien testament la création est au seuil,
Au commencement qui est le commencement du monde.
Et dans le nouveau testament le jugement est à la fin
Le jugement qui est proprement le contraire de la création [...].
[Po, 780-781.]
57 Dans cette dynamique sont emportés et portés tous les hommes, ceux que Péguy appelle par exemple à propos de Victor Hugo, « un païen » et à propos du roi de chrétienté, « un saint ».
58 L’histoire biblique de Ruth, ancêtre du Christ dans la généalogie mathéenne, et le « Booz endormi » du « plus grand poète français » (dixit André Gide) permet à Péguy d’évoquer « la seule vue païenne que nous ayons du mystère de l’incarnation [...]. Végétale comme un tronc. Toute pleine comme d’un accomplissement, d’un couronnement de l’épanchement temporel » (Pl. III, 255).
59 La postérité d’Abraham, le rejeton d’Isaïe, au-delà de Jésus-Christ, le païen et le saint constituent un nouveau peuple. L’Histoire sainte continue, se renouvelle sans se répéter, depuis Moïse et David, après Abraham, ce premier second Adam, comme après Jésus, ce deuxième second Adam, puisque
Comme dormait Moïse au pays de Memphis,
Ainsi l’enfant dormait au pays d’Israël
Et cet autre Moïse et cet Emmanuel
Était comme un fragile et périssable fils. [Po, 1067.]
61 Nouveau Moïse, l’enfant roi est aussi dans « la lignée de David, aboutissant à Dieu comme à un fruit charnel [...] et non seulement comme une histoire arrivée à la chair, et à la terre, mais comme le couronnement, comme l’aboutissement d’une histoire arrivée à la chair, à la terre » (Pl. III, 236). Et nous touchons ici le point essentiel, dont j’ai esquissé le principe avec l’image de l’arbre, racines, tronc et branchage, le principe d’une histoire continuée, « originée » et destinée, dont le vecteur d’élection et de prédilection est le peuple d’Israël qui « porte [...] une marque dans la référence du spirituel au temporel » (Pl. III, 905) et désormais, depuis que Jésus homme était « un Juif, un simple Juif », « nous autres nous sommes frères de Jésus dans notre éternité. Et dans notre temps nous fûmes ses frères, nous sommes ses frères en Adam, en notre père Adam ; nous sommes frères de Jésus dans notre humanité, mais vous, Juifs, vous fûtes ses frères dans sa famille même » (Po, 411).
62 Dans cette perspective, l’Église n’est pas « le nouvel Israël » ou « le vrai Israël » qui abolirait la validité de l’ancienne alliance, mais plutôt sa continuité et son accomplissement comme couronnement. Et nous sommes à la même étape du chemin que nos frères juifs, si j’en crois la méditation de Péguy sur « le vieil homme de ce pays-là, qui ne vit pas se coucher son dernier soir sans avoir vu se lever le soleil éternel », Siméon de la Présentation au Temple, « attendant la consolation d’Israël ; depuis cinquante ans, mon Dieu, depuis quatorze siècles, depuis cinquante ans nous attendons la consolation de votre chrétienté. /Attendant la consolation d’Israël ; du royaume d’Israël ; jusqu’à quand, ô mon Dieu, attendrons-nous la consolation du royaume de France ; la consolation de la grande pitié qui est au royaume de France » (Po, 407).
63 À la prière de Jeanne pour laquelle sont liés tous les destins des peuples, Israël et la France était emblématiques, répond la confiance des saints innocents pour lesquels tout se joue trois fois :
Le prophète juif prédit
Mon fils dit.
Et moi je redis.
[...] On a été trois fois en Égypte, dit Dieu. Et une fois c’est Joseph.
Et une fois c’est Jésus.
Et une fois c’est saint Louis.
[...] Une fois avant. Une fois pendant. Une fois après.
Et l’Église qui est communion des saints et la communion des fidèles vient aussi après, vient aussi toujours.
[...] Je m’engage autant dans une liturgie que je me suis engagé avec Moïse [...]
Et le célébrant chante
Le vieux psaume du roi David. [Po, 796-802.]
65 En conclusion, je proposerai une remarque, évidemment soumise à discussion, sur la manière dont Péguy, lecteur de la Bible juive, interprète, actualise, assimile en quelque sorte les Écritures, et sur le mouvement et le contenu de la théologie qu’il exprime dans ses œuvres poétiques et en prose.
Péguy lecteur chrétien de la Bible juive
66 Les historiens de l’exégèse chrétienne des textes sacrés divisent parfois en grandes périodes leur exposition de vingt siècles d’interprétation. Ainsi Jean-Michel Boffet, dominicain, dans un récent traité Les Chrétiens et la Bible [1], propose-t-il le découpage suivant :
67 a. Aux premiers siècles, l’exégèse patristique est plus un esprit qu’une méthode ; l’Écriture nourrit la liturgie et la catéchèse qui précèdent et nécessiteront ultérieurement la définition de doctrines. Lecture plus littérale à Antioche, plus allégorique à Alexandrie, plus latine déjà ici, ou grecque, là, déjà, elle savoure l’Écriture sur un mode souvent plus parénétique et poétique que dogmatique et apologétique. Cette Lectio divina, méditée, se nourrit dans la communauté ecclésiale de foi et de prière.
68 b. Au Moyen Âge, l’exégèse tendra de plus en plus à justifier les dogmes que questionne l’intelligence chrétienne ; il faut donner des réponses et l’Écriture apparaît comme une sorte de réservoir disponible pour argumenter autour des questions disputées et introduire dans le discours théologique des gloses marginales et rassurantes. On se sert de l’Écriture pour la théologie plus qu’on ne la sert dans la liturgie. La Devotio moderna tente d’enrayer cette invasion scolastique.
69 c. Avec le temps des Réformes, commence la modernité qui désormais va questionner les dogmes. Avant Érasme puis Luther, les pré-réformateurs inaugurent et revendiquent un nouveau rapport au texte, plus démocratique et moins élitiste. La lecture désormais protestante d’une partie de la chrétienté sera plus existentielle qu’ecclésiale, plus homilétique que magistérielle.
70 d. Enfin le XXe siècle, dit notre historien, est celui de « l’atelier exégétique » qui va ignorer les dogmes, voire même les contester, et les débats, récents encore, entre la liberté des interprétations et la limitation des libertés illustrent ce nouvel état d’esprit.
71 Dans ce contexte, simplifié jusqu’à la caricature, j’en conviens, la lecture par Péguy de la Bible juive en particulier et de l’Écriture sainte d’une manière plus globale m’apparaît comme vraiment originale.
72 En effet, il remonte même sans le dire à la plus ancienne tradition de lecture patristique, un esprit plus qu’une méthode, s’inspirant malgré tout des lieux classiques sur le sens des Écritures, ou plutôt leur quatre sens : littéral, que j’ai appelé « primordial », puis le sens christologique ou allégorique, qui nous donne à croire ce que nous lisons, le sens moral ou tropologique, qui nous enseigne ce qu’il faut faire. Et Péguy, avec une sorte de génie propre, à la fois poétique et mystique, dépasse ces premiers sens classiques pour nous inviter et nous entraîner à une lecture que l’on pourrait qualifier d’universelle et d’eschatologique, de vraiment « catholique »- au sens exact du terme qui signifie tout entier, pour tous, partout et pour toujours.
73 C’est pourquoi l’autre note caractéristique de la lecture de la Bible juive par Péguy consiste en ceci qu’il ne la sépare jamais des Écritures chrétiennes proprement dites ; qu’il n’y a pas trace chez lui de quelque antijudaïsme ou tendance marcionite ; et que, sans nier les différences complémentaires et successives qui habitent et dynamisent la révélation biblique, il a compris, lui, Charles Péguy, ce que nous venons de redire après un siècle d’antisémitisme absolu. Et je cite le père Bruno Chenu, dans sa présentation pour la revue Sens, de l’Amitié judéo-chrétienne de France, du texte récent du Comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme : « L’Écriture est une. C’est en prenant en compte la totalité des Écritures que l’on a compris historiquement et que l’on comprend aujourd’hui la personne et l’enseignement de Jésus, la vocation d’Israël parmi les nations. Chaque parole a sa richesse propre et contribue à l’intelligence de l’ensemble [...]. Sur la route de l’histoire, nous avons besoin de toutes les facettes de la Parole de Dieu. L’Ancien Testament a donc valeur permanente comme partie intégrante de la Révélation de Dieu [1]. »
74 À sa manière, poétique et de répétition biblique, dans ce style liturgique qui est pour lui « de la théologie détendue », Charles Péguy, lecteur chrétien de la Bible juive l’avait déjà dit, sous Le Porche du mystère de la deuxième vertu :
La Parole de Dieu n’est point un écheveau embrouillé,
C’est un beau fil de laine qui s’empelote autour du fuseau.
Comme il nous a parlé, ainsi nous devons l’écouter.
Comme il a parlé à Moïse.
Comme il nous a parlé par Jésus.
Comme il nous a parlé tout ainsi nous devons l’entendre. [Po, 604