Article de revue

Les objecteurs de conscience israéliens

Pages 53 à 63

Citer cet article


  • Carme, É.
(2015). Les objecteurs de conscience israéliens. Ballast, 2(1), 53-63. https://doi.org/10.3917/ball.002.0053.

  • Carme, Émile.
« Les objecteurs de conscience israéliens ». Ballast, 2015/1 N° 2, 2015. p.53-63. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-ballast1-2015-1-page-53?lang=fr.

  • CARME, Émile,
2015. Les objecteurs de conscience israéliens. Ballast, 2015/1 N° 2, p.53-63. DOI : 10.3917/ball.002.0053. URL : https://shs.cairn.info/revue-ballast1-2015-1-page-53?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ball.002.0053


Notes

  • [1]
    Centre international de Bonn pour la conversion / Global Militarization Index.
  • [2]
    Voir le site officiel : <www.idf.il>.
  • [3]
    F. Messica & T. Sorek, Refuzniks israéliens, Agnès Viénot éditions, 2003, pp. 60-61.
  • [4]
    Ibid., p. 67.
  • [5]
    G. Levy, « Mutiny in the Istraeli Stasi : exposing the occupation’s worst filth », Haaretz, 14 septembre 2014.
« Je crois que nous devrions être hommes d’abord et sujets ensuite. Il n’est pas souhaitable de cultiver le même respect pour la loi et pour le bien. […] La masse des hommes sert ainsi l’État, non point en humains, mais en machines avec leur corps. »
H.-D. Thoreau
Description de l'image par IA : Bâtiment en ruine avec débris éparpillés, voiture endommagée, rue déserte.
Al Jazeera, 2009.

1Nous sommes au début du mois d’avril 2015. Un petit groupe de personnes est rassemblé aux abords de la base militaire de Tel Hashomer, non loin de Tel-Aviv. Le ciel s’étale d’un bleu sûr. Des hommes et des femmes, peu âgés pour la plupart. Beaucoup portent des lunettes de soleil ; certains brandissent des pancartes en hébreu. Ils sont venus soutenir Edo Ramon – un jeune homme de dix-huit ans qui a fait savoir qu’il refusait d’intégrer l’armée israélienne. Amit Ramon, son père, parle dans le mégaphone. Il porte une chemise à rayures et de petites lunettes en fer gris. Il salue le courage de ceux qui, comme son enfant, bravent un régime mené par la frange la plus radicale de la droite. Trois autres Israéliens sont actuellement dans la même situation : Yehiel Nahmani, Efi Droshner et Yaron Kaplan.

2Le père d’Edo nous confiait la veille : « Edo est sorti de prison le 30 mars. C’était sa première fois ; il n’y est resté que sept jours. Sa décision est très impressionnante pour son âge. » Nous lui avons demandé si son environnement familial expliquait son acte : « Je suis moi-même militant politique depuis un peu plus d’une décennie. Edo a donc grandi dans cette atmosphère. J’étais actif au sein du mouvement Ta’ayush et, aujourd’hui, je milite aux côtés d’Hithabrut-Tarabut. Je suppose que, de façon très naturelle, ça a dû avoir de l’influence sur mon fils – même si, le connaissant, je ne doute pas un seul instant qu’il réfléchisse par lui-même et arrive, indépendamment de sa famille, aux mêmes conclusions ! Il se montre très critique et très intéressé par ce qui l’entoure, par la politique… Edo n’est pas souvent allé en Cisjordanie mais il sait ce qu’il s’y passe. D’ailleurs, deux semaines avant son incarcération, nous manifestions ensemble à Hébron contre l’occupation israélienne. » Edo a été convoqué, ce lundi, pour faire état de sa décision. La prison l’en a-t-il dissuadé ? En rien. Il va refuser, de nouveau. Son père poursuit : « L’expérience des autres refuzniks nous l’enseigne : il sera alors condamné pour un temps plus long – probablement deux ou trois semaines de prison. Et puis il refusera de nouveau et sera, encore une fois, condamné. Encore et encore. Cela peut durer comme ça pendant six mois. »

3De tout temps, les justes furent conspués, les braves sifflés, les indociles excommuniés et les mauvaises herbes rasées sur l’autel de la raison d’État. Tous ceux qui, un jour, n’entendirent pas se plier aux sommations des puissants (qui, s’ils ne sont rien, croient toujours pouvoir parler au nom de tous) eurent à répondre de leur affront : nul n’enfreint impunément la Loi. Le sang gagne ses lauriers, la mort ses indulgences et l’iniquité se drape dans la vertu : qui déroge brouille et dérange – le pouvoir veille au grain. Mutins dos aux tranchées, ennemis des nations en armes, déserteurs lors de la Guerre d’Indochine ou d’Algérie, pacifistes américains du temps du Vietnam… Ce n’était pas légal mais légitime : il est des hommes pour se rire du droit quand le droit les abandonne.

Une nation-caserne

4De ville en ville, des soldats.

5Dans les gares, les bus, les centres commerciaux, le long des plages de Tel-Aviv ou dans les files d’attente des fast-food, partout des soldats, hommes et femmes, vêtus en kaki et l’arme en bandoulière. On les retrouve aussi, bien sûr, de l’autre côté du Mur qui encercle la Cisjordanie : aux checkpoints et lors des manifestations, dans les miradors et les rues d’Hébron. L’omniprésence physique des soldats est à l’image de celle qu’ils occupent dans les esprits des citoyens : personne ne peut ignorer l’armée. Quelques données chiffrées : en 2010, le budget militaire représentait 6 % du PIB du pays ; la même année, les dépenses militaires s’élevaient à 16 milliards de dollars US ; on dénombre environ 180 000 soldats en activité et 445 000 réservistes. Israël serait, selon les travaux d’un organisme allemand [1], l’État le plus militarisé au monde. Le service militaire est obligatoire, pour les deux sexes, dès dix-huit ans – si les minorités druze et circassienne l’effectuent au même titre que les Israéliens juifs, les Arabes israéliens en sont d’office exemptés. Il s’étend sur une période de 36 mois pour les hommes et de 21 mois pour les femmes.

6Ronnie Barkan est professeur de mathématiques et activiste israélien. Il a cofondé Boycott from Within afin d’appuyer, de l’intérieur, le mouvement international visant, sur le modèle sud-africain lors de l’apartheid, à boycotter les produits israéliens et les manifestations sportives et culturelles afin de faire pression sur son pays. Il a, par le passé, refusé d’effectuer son service militaire. Il nous écrit : « La société israélienne est nationaliste et ultra-militariste : elle a été fondée sur des idéaux fascistes et suprématistes, mais cela ne l’empêche pas d’user d’une argumentation morale pour justifier tout cela. Dès lors, presque tous les Israéliens croient sincèrement que leur armée est “la plus morale du monde”, qu’elle fait œuvre de “légitime défense” et qu’Israël est la “seule démocratie au Moyen-Orient”. Tout ceci est évidemment très éloigné de la vérité, mais il suffit de voir la quantité de mensonges et l’endoctrinement que les enfants israéliens ont à subir pour le comprendre. »

7Il y a loin, en effet, des textes de propagande de Tsahal (faisant sans ciller l’éloge « de la valeur suprême de la vie humaine[2] ») et la réalité d’une armée qui n’a jamais cessé de s’en prendre aux populations civiles. Si elle n’est à l’évidence pas la seule de par le monde, elle bénéfice en revanche d’une inquiétante et troublante complaisance – rappelons, s’il en est besoin, le bilan de l’offensive menée contre Gaza, d’une durée d’un mois et demi lors de l’été 2014 : 69,5 % de morts civils, selon l’ONU (parmi lesquels plus de quatre cents enfants).

8C’est d’ailleurs suite à ces attaques contre la bande de Gaza – Barkan nous les décrit comme des « actes barbares » – que des anciens élèves de la très prestigieuse Académie israélienne des arts et des sciences ont appelé à l’insoumission, par une lettre adressée à l’opinion. Barkan compte parmi ses signataires. Il nous explique qu’ils tenaient à mettre en lumière, en plus de l’armée, le rôle du système éducatif : son « objectif principal est de laver le cerveau et d’endoctriner la jeunesse tout en produisant des soldats obéissants ». Et Barkan d’étayer : « Appeler les gens à refuser le service militaire est un crime grave au regard du droit israélien, mais nous tenions à le faire : toute personne décente doit, au minimum, adopter une position claire quant à ces atrocités et faire en sorte que les autres soient correctement informées avant de prendre part, de façon volontaire, à cette entreprise de terreur. »

9Guy Elhanan a perdu sa sœur, âgée de quatorze ans, dans un attentat-suicide à Jérusalem. Leur mère a refusé la présence du gouvernement aux obsèques et a accusé la politique israélienne d’être la principale responsable de ce drame sans nom. Elhanan, dont le grand-père paternel avait survécu à Auschwitz, prône aujourd’hui la désobéissance. « Le service militaire, nous dit-il, a un statut sacré en Israël. Le refuser est une chose qui va sûrement attirer l’attention du pays, le réveiller de son sommeil, briser sa fierté intouchable. Cela dit, seuls ceux qui ont effectué le service obligatoire et qui refusent, par la suite, de participer aux offensives ou au service de réserve ont l’écoute d’une population plus large. Ils ont fini par le gagner, ce droit à la parole. »

Mille et un refus

10Omar Saad est un communiste druze de dix-neuf ans. Il nous fait savoir la signification qu’il confère à ce mot, “communiste” : « C’est se lever, refuser toutes les oppressions et d’être aux côtés des opprimés. Nous devons faire face à la propagande de l’État israélien, la déjouer et y résister par tous les moyens dont nous disposons (culturels, politiques, scientifiques, artistiques, musicaux, etc.) ; nous devons nous battre pour un État palestinien indépendant, avec Jérusalem pour capitale ; nous devons lutter pour le retour des réfugiés sur leurs terres et pour la libération de nos frères dans les prisons de l’Occupation. Personne ne le fera à notre place. » Le Parti communiste israélien a, depuis le départ, appuyé sa décision. Il tient à nous dire qu’il lui en est très reconnaissant. « J’ai été emprisonné à sept reprises, poursuit-il. Et à chaque fois sur une période de vingt jours (sauf la dernière fois, c’était quarante). Ça a bien sûr changé beaucoup de choses en moi et dans ma façon de penser : j’ai lu beaucoup de livres et rencontré en prison tout un tas de personnes que je n’aurais jamais eu l’occasion de connaître. C’était une expérience difficile mais, en même temps, très forte. J’ai été libéré car, durant ma dernière incarcération, je suis tombé malade et j’étais dans un sale état puisque les Israéliens ne m’ont pas donné mon traitement médical pendant trois jours. Au quatrième, ils m’ont finalement conduit à l’hôpital et les médecins ont fait savoir que j’avais une infection au foie et que j’étais dans un état critique. Mes amis m’ont soutenu du début à la fin mais, au sein de notre communauté, j’ai connu des gens en désaccord avec ma décision : ceux qui, parmi eux, approuvent le fait que les Palestiniens de 1948 entrent dans l’armée d’occupation ont eu le cerveau lavé par les médias et la propagande sionistes. »

11En Israël, les objecteurs ne partagent pas tous la même approche. Si certains rejettent en bloc l’armée ou le sionisme (des antimilitaristes souvent proches des idéaux anarchistes ou communistes), d’autres contestent seulement l’occupation de la Palestine – dans le cadre des frontières de 1967 – ainsi que les guerres menées à l’extérieur, mais non l’armée en tant que telle, ni la « nécessité » pour Israël de s’organiser militairement et, le cas échéant, de se « défendre ».

12Ces derniers peuvent donc avoir fait le service militaire, voire être engagés dans Tsahal, tout en refusant d’effectuer certaines missions. On les appelle généralement les refuzniks (sarvanim, en hébreu – ou, de façon péjorative, mishtamtim : « tire-au-flanc », « planqué »). À quoi s’ajoute une frange des juifs orthodoxes qui, pour des raisons religieuses – et parfois politiques –, refusent de porter les armes.

13La première objection remonte à 1948. Il s’appelait Shalom Zamir et refusa, lorsqu’éclata la guerre au lendemain de la partition imposée par l’ONU, de combattre les armées arabes. Mais il fallut attendre 1970 pour que cette dissidence prenne une ampleur publique et collective : un groupe de lycéens adressa à Golda Meir, alors Premier ministre, un courrier pour lui faire part de leur volonté de ne pas participer, une fois qu’ils seront dans l’armée, aux opérations menées dans les Territoires occupés. Neuf ans plus tard, vingt-sept lycéens avertirent le ministre de la Défense : ils ne seront pas complices de la politique expansionniste de leur pays. Direction la prison. En 1982, le mouvement Yesh Gvul (« Il y a une limite ») s’opposa à la guerre au Liban : 1 470 réservistes signèrent sa déclaration et un chef d’état-major général admit par la suite que cela eut un impact sur la décision de procéder à un retrait partiel du Liban. Les auteurs de l’ouvrage Refuzniks israéliens (paru en 2003) notent : « L’évolution des formes de refus pendant les années 80, passant d’une objection de conscience personnelle marginalisée à un refus politique organisé, considéré comme légitime au sein d’importants cercles de la société, était le reflet d’un changement fondamental du statut de l’armée dans la société civile et de la place occupée par l’armée dans l’identité collective israélienne[3]. » Durant la seconde Intifada, une lettre, signée par soixante-deux lycéens, fit entendre leur refus de participer à des actes « terroristes » (le mot est d’eux) visant le peuple palestinien. « Nous protestons devant vous contre la politique raciste et agressive que mènent le gouvernement israélien et son armée. […] Nous nous opposons fermement à ce qu’Israël piétine les droits de l’homme. Les expropriations, arrestations, exécutions sommaires, démolitions de maisons, l’enfermement, la torture et l’interdiction d’accès aux soins ne sont que quelques-uns des crimes commis par l’État d’Israël. » Et les jeunes étudiants, ne manquant pas de courage, d’appeler leur génération à agir de la sorte. Des divergences existaient au sein même des signataires, entre militants radicalement pacifistes et partisans du strict respect du droit international (oui à Tsahal, non aux Territoires occupés). Tollé médiatique et condamnation unanime de la classe politique (la droite et la gauche ne perdent jamais une occasion de s’enlacer sur le dos des autres et sur l’autel sacré de la Nation). L’opinion publique n’en fut pas ébranlée : seuls ceux qui acceptent l’armée ont quelque crédit en Israël. Le photographe Martin Barzilai, auteur d’un ouvrage sur les objecteurs de conscience israéliens, nous le confirme : « Ceux qui ont le plus d’impact au sein de la société sont les soldats, surtout s’ils sont d’élite, qui n’acceptent pas certaines missions spécifiques : aller bombarder Gaza ou se battre au Liban. Là, ça joue un rôle, ça marque la population. Les jeunes, ceux qui refusent catégoriquement le service ou l’armée, on les considère bien souvent comme des marginaux, des communistes et des hippies. Leur impact est donc beaucoup plus réduit. Mais, dans le même temps, ils sont indispensables : dans un État aussi militarisé qu’Israël, il faut des gens qui, comme eux, disent “non” en bloc. Ils sauvent au moins la morale. »

14Cinq mois plus tard, cinquante-deux officiers réservistes et soldats publièrent un texte – qui fut la base du mouvement Le Courage de refuser (Ometz LeSarev, en hébreu). L’écho, rapporte l’ouvrage Refuzniks israéliens, fut « sans précédent[4] ». Un an plus tard, la pétition comptait plus de cinq cents noms. Le texte fait savoir qu’ils continueront de défendre Israël mais refuseront de prêter main-forte, dorénavant, à toutes les opérations contribuant à humilier le peuple palestinien. Leurs limites ? Les frontières de 1967. Le texte est patriote et le sionisme lavé de tout lien avec les affres de l’occupation. Ronnie Barkan reste perplexe, c’est le moins que l’on puisse dire, lorsque nous lui parlons de la diffusion des témoignages critiques de soldats ou d’anciens soldats – telle est la ligne, par exemple, d’une organisation comme Breaking The Silence (Shovrim Shtika, en hébreu). « Elle prétend exposer des faits mais, en réalité, elle fait exactement le contraire ! Elle ne rompt en rien le silence. Elle dit publier des témoignages de soldats israéliens, mais elle pratique l’auto-censure : l’organisation envoie les informations qu’elle reçoit à la censure militaire avant publication en public. Alors qu’une organisation comme WikiLeaks vise à exposer les faits, Breaking The Silence vise l’exact opposé – elle protège activement les criminels de guerre ! » Des enquêtes furent effectuées à la même époque : entre 15 et 23 % de « l’opinion publique juive » admettait la légitimité d’un tel refus, et 37 % des lycéens israéliens interrogés estimaient qu’une pareille position représentait un danger pour la démocratie. La réaction ne se fit pas attendre : les programmes scolaires furent adaptés afin d’insister sur la nécessité, pour un peuple, d’être uni, soudé, fier et fort de son identité. En 2008, la fille d’un haut responsable du Mossad déclara publiquement qu’elle ne se battrait pas pour Israël. Son nom ? Omer Goldman. La même année, elle avait signé, avec quarante étudiants (les « shministim »), une lettre de refus. « Quand j’ai visité les territoires occupés, j’ai vu une réalité complètement différente : une réalité violente, oppressive, extrême qui doit cesser », écrivit-elle alors. Ces réfractaires restent une poignée. Poussières dans la grande machine militaro-étatique. Mais poussières abrasives – jusque dans la propre famille de Netanyahu : son neveu, pour avoir refusé de faire son service, écopa de six mois de prison. Barzilai précise : « Israël a souvent laissé faire ses opposants pour asseoir son image de “seule démocratie du Moyen-Orient”. Du style : “Regardez, nous on est sympas, on leur permet de manifester.” Mais, au fil du temps, ça devenait de plus en plus difficile de contester ouvertement le régime. » L’ouvrage À contre chœur, les voix dissidentes d’Israël, paru en 2003, mentionne la « discrétion » de l’armée quant aux chiffres rendus publics. Michel Warschawski fut incarcéré, à la fin des années 1970, pour avoir refusé de rejoindre son unité dans les Territoires occupés. Coauteur dudit ouvrage, il assure par ailleurs que l’armée a perdu de son aura auprès de la jeunesse – de plus en plus nombreux sont ceux, hommes et femmes, qui font tout ce qu’ils peuvent afin d’être exemptés du service militaire (mais très rarement pour motifs idéologiques ou politiques…).

Description de l'image par IA : Deux soldats en uniforme de combat, casqués et armés, marchent dans un désert.
Israel Defense Forces, 2007.

15Il y a six mois, quarante-trois membres de l’Unité 8200 – une unité liée aux services de renseignements – firent paraître un texte fracassant : « L’information qui est recueillie et conservée fait du tort à des personnes innocentes. Elle est utilisée dans le but d’une persécution politique et pour créer des divisions au sein de la société palestinienne en recrutant des collaborateurs et en entraînant des parties de la société palestinienne contre elle-même. Dans de nombreux cas, les services de renseignement empêchent les accusés de recevoir un procès équitable dans les tribunaux militaires, alors que les preuves les concernant ne sont pas révélées. […] Des millions de Palestiniens vivent sous le régime militaire israélien depuis plus de quarante-sept ans. Ce régime nie leurs droits fondamentaux et exproprie de larges étendues de terre pour les colonies juives, qui sont soumises à des systèmes légaux séparés et différents et à l’application de lois différentes. Cette réalité n’est pas un résultat inévitable des efforts de l’État pour se protéger mais plutôt le résultat d’un choix. L’expansion des colonies n’a rien à voir avec la sécurité nationale. […] Nous ne pouvons pas continuer à servir le système en bonne conscience, en niant les droits de millions de personnes. À cet effet, ceux d’entre nous qui sont réservistes refusent de prendre part aux actions de l’État contre les Palestiniens. » Une députée de gauche les traita de lâches. Dans un article paru dans Haaretz, le journaliste Gideon Lévy salua leur bravoure et leur probité puis dressa la liste des qualificatifs qu’il entendit alors dans les médias : enfants gâtés, gauchistes… Ces agents, poursuivit-il, incarnaient l’élite de la nation, avant d’être mis au ban et ridiculisés du jour au lendemain. Mais, conclut Lévy, ces hommes « ont rompu le silence[5] ».

16

« Parmi tous les objecteurs et les refuzniks que j’ai croisés, nous dit Martin Barzilai, j’en connais un qui a changé d’avis. Mais il faut s’imaginer qu’à dix-sept ans, il avait dû s’opposer à tout ce qui était considéré, dans son pays, comme fondamental. On lui avait dit qu’il ne pourrait plus remettre un pied chez lui. Je peux comprendre que ça arrive. »

Traîtres ou bâtisseurs ?

« Une dame s’est levée dans l’assemblée et a crié : “C’est une honte, c’est un traître. Il a soutenu les Algériens.” »
René Vautier

17L’idée que l’on puisse faire faux bond à son foyer n’en finira pas avec les cris d’orfraie. La race et la patrie cultivent la ligne et les rangs serrés. L’homme, mammifère par trop grégaire, aime à marcher au pas dans ceux « des siens ».

18Ruty Ferera est la mère du jeune objecteur de conscience Uriel. Brun, les sourcils épais, de fines lunettes et de courtes papillotes. Il est né à Beer-Sheva, au sein d’une famille pratiquante. En prison, il refusa de porter l’uniforme militaire des détenus et fut dès lors placé à l’isolement. Il est libre depuis décembre 2014. Sa mère nous dit : « J’ai toujours soutenu mon fils car je l’ai élevé pour être un pacifiste et un refuznik. Nous sommes une famille de juifs orthodoxes et nous vivons de manière traditionnelle. Et la Torah interdit de maltraiter autrui. Ceux qui, en Israël, disent que mon fils trahit son pays ne sont que des racistes incapables de comprendre l’empathie d’Uriel pour ceux qui souffrent. Les Palestiniens que nous connaissons soutiennent mon fils dans sa démarche et ne nous perçoivent absolument pas comme des gens qui occupent leur pays. »

19Nous demandons à Barkan si le fait d’être parfois qualifié de vendu, de renégat ou d’agent de l’ennemi l’affecte ; la réponse est sans appel : « C’est très facile : il me faut tout simplement choisir entre être un sioniste ou un antisioniste, un fasciste ou un antifasciste, un soutien de l’apartheid ou un opposant. Il n’y a pas d’autres options. Le seul discours pertinent, la seule décision morale, est d’en finir avec la pensée suprématiste israélienne en adoptant des valeurs humanistes et universelles. En ce sens, je peux dire que je suis particulièrement fier d’être un traître à cette vision du monde puisque je refuse de trahir l’humanité. »

20Gabriel Wolff est violoniste. Roux, la mâchoire anguleuse. Il y a une décennie de cela, il avait refusé de faire son service militaire. Depuis, il appelle ses jeunes compatriotes à en faire autant. S’il se montre critique à l’endroit du Hamas (pour son caractère répressif à l’endroit des homosexuels, des femmes et des laïcs), il n’hésite pas à comparer le Fatah à un caniche – aux ordres de son propre pays – et récuse l’idée qu’il s’agirait d’un conflit entre Juifs et Arabes. « En tant que musicien juif vivant à Jérusalem, nous explique-t-il, j’ai plus d’intérêts communs avec un artiste palestinien de Ramallah qu’avec certains riches israéliens de Savion [banlieue chic de Tel-Aviv]. De même qu’un marchand d’armes israélien a plus d’intérêts communs avec un officiel de l’Autorité palestinienne qu’avec un ouvrier du textile dans le Néguev. » Wolff ne veut pas pour ses enfants d’une société rongée par la guerre, l’angoisse et la crainte. La coupure, ajoute-t-il, la véritable coupure, n’est pas raciale, ni religieuse : il y a d’une part le pouvoir (ses représentants, ses serviteurs, ses valets et ses relais), qu’il soit israélien, palestinien ou nord-américain, et de l’autre l’immense masse des gens. Ceux à qui l’on ne demande rien mais qui veulent, des deux bords, vivre en paix et en sécurité. « La paix est dans notre intérêt à nous tous, de Haïfa à Jénine. Par contre, la guerre est dans leur intérêt à eux, les généraux et les marchands d’armes, les industriels pétroliers et certains leaders religieux, de Jérusalem à Gaza, en passant par Washington. » La prison, nous confie-t-il, ne l’a pas brisé, mais conforté dans ses convictions. Lorsque nous cherchons à savoir si sa contestation fut d’abord de nature politique ou morale, il nous répond : « C’était surtout d’ordre instinctif. Il n’y a aucune différence entre politique et morale ; c’est une coupure artificielle. Mon action était tout ceci à la fois. »

21Guy Elhanan met le doigt sur un fait trop souvent ignoré : « La société israélienne participe tout entière et pleinement à la violence faite sur les Palestiniens : tout le monde passe par Tsahal. De l’autre côté, la grande majorité des Palestiniens n’y participe pas : ils ne portent pas les armes au sein du Hamas ou des quelques formations plus ou moins bien organisées. » Il ajoute : « Lorsque je vois ensemble des jeunes de toutes les communautés, ils arrivent à très bien s’entendre. Le problème vient du pouvoir. » Nous le questionnons sur les raisons de son optimisme. « L’émancipation de certains Palestiniens de l’idée nationale, du patriarcat et de l’homophobie – voyez la musique, le cinéma –, me donne de l’espoir. Et c’est moi aussi ce que j’essaie de promouvoir. La crèche de mon fils et les quatre écoles “hébreu-arabe” du pays représentent à mes yeux l’espoir. Ça doit servir d’exemple, ça devrait être la base, le standard, en matière éducative. Et ce n’est pas si inimaginable que ça… »

22*

23Deux ou trois chiens aboient dans le jardin.

24Retraité, Adnan Abu-Ayyash vit à Ramallah avec son épouse et deux de ses enfants. Dans le salon, de nombreux livres, des objets probablement venus d’Afrique noire et une photo de lui, encadrée, aux côtés de Yasser Arafat. Ancien militant du Fatah, il s’était, dans sa jeunesse, rendu en Algérie afin d’être formé à la guérilla pour mieux combattre l’occupant. En vain : Israël l’arrêta puis le tortura (il perdit la plupart de ses dents). Nous l’interrogeons sur les objecteurs israéliens. « C’est très important qu’il y ait des gens comme eux. Ils s’opposent à la pensée raciste sioniste. J’espère de tout cœur que ce mouvement prendra de l’importance dans un avenir proche – d’autant que le gouvernement israélien n’en finit pas de se durcir. C’est un phénomène très positif. Surtout lorsque les objecteurs sont jeunes. Mais il ne faut pas se faire d’illusions : ça reste, à l’heure qu’il est, un mouvement très faible. »

2518 mars 2015.

26Benjamin Netanyahu remporte haut la main les élections législatives. Deux jours plus tôt, il déclarait qu’il était hors de question de libérer les Territoires occupés.

Description de l'image par IA : Tour de garde avec drapeau, bâtiments en arrière-plan, terrain accidenté au premier plan.
Gaza, Marius Arnesen, 2009.
Martin Barzilai a quarante-trois ans. Il travaille dans une coopérative de photographes à Buenos Aires, où les gains de tous sont partagés à parts égales. Il a publié son reportage sur les objecteurs dans le livre Refuzniks (Bardo Ediciones, 2010), ainsi que dans les colonnes de Mediapart.
« La première fois, je suis allé en Israël en 1994. J’ai vu la Cisjordanie et Gaza et j’ai été choqué par les conditions de vie dans lesquelles les Palestiniens se trouvaient – d’autant que je ne m’y étais pas rendu avec cette image-là. J’ai voulu travailler sur cette situation, mais sans montrer la violence, le sang et les morts. Est-ce que des images de ce type servent vraiment la cause ? Les gens sont saturés d’images violentes, surtout venant du Moyen-Orient. Je voulais prendre un point de vue différent. C’est ainsi qu’est née l’idée de mettre en avant ceux qui, en Israël, contestaient la politique de leur gouvernement en refusant de faire l’armée. Les choses ne sont jamais noires ou blanches. J’espérais pouvoir susciter de l’empathie à travers ces portraits et, ainsi, amener les gens qui les verraient (des Occidentaux, pour la plupart) à s’intéresser à ce conflit. Ces reportages ont été très relayés sur Internet – disons qu’à mon échelle de photographe politique, ça a été très vu. Pour le meilleur et pour le pire… Je ne suis pas croyant, je ne me sens pas juif, mais j’ai un nom de famille juif et ma famille, par le passé, a dû fuir l’Europe vers l’Amérique latine car elle l’était. Je me suis souvent demandé : pourquoi un peuple, après avoir subi tout ce qu’il a subi, peut-il commettre ces exactions ? Lorsque j’étais en Palestine, un gosse de douze ans s’est fait abattre par un soldat israélien au cours d’une manifestation. Et lors de ses funérailles, un autre, de seize ans, a été tué. Et c’est ça de façon permanente. Ce paradoxe m’a toujours travaillé. »

Date de mise en ligne : 01/03/2020

https://doi.org/10.3917/ball.002.0053