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Les Juifs français dans la lutte contre la traite des Blanches (1880-1930)

Pages 59 à 76

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  • Leglaive-Perani, C.
(2011). Les Juifs français dans la lutte contre la traite des Blanches (1880-1930) Archives Juives, . 44(2), 59-76. https://doi.org/10.3917/aj.442.0059.

  • Leglaive-Perani, Céline.
« Les Juifs français dans la lutte contre la traite des Blanches (1880-1930) ». Archives Juives, 2011/2 Vol. 44, 2011. p.59-76. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-archives-juives1-2011-2-page-59?lang=fr.

  • LEGLAIVE-PERANI, Céline,
2011. Les Juifs français dans la lutte contre la traite des Blanches (1880-1930) Archives Juives, 2011/2 Vol. 44, p.59-76. DOI : 10.3917/aj.442.0059. URL : https://shs.cairn.info/revue-archives-juives1-2011-2-page-59?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/aj.442.0059


Notes

  • [1]
    La République, 27 juillet 1900, cité dans Alain Corbin, Les Filles de Noce, Misère sexuelle et prostitution aux xixe et xxe siècles, Paris, Aubier, 1978. Autre exemple : Le Journal annonce en 1899 : « Chaque jour six pages au moins publient la Traite des blanches […], grand roman inédit par Dubut de Laforest ». Le roman en question, La Traite des blanches : moeurs contemporaines, est ensuite publié chez Fayard frères en 1900-1901. D’autres ouvrages ont des titres encore plus racoleurs : L’amour à Paris : nouveaux mémoires. Le marché aux femmes (Paris, E. Flammarion, 1899) par Marie-François Goron, ancien chef de la police de sûreté, ou bien Les Bureaux de placement et leurs funestes conséquences : crime social (Paris, Impr. de Wattier frères, 1897), par J. Ronchet.
  • [2]
    Aux Jeunes filles, Mme Paul de Schlumberger, Paris, Éd. Fischacher, 2e édition, 1913, pp. 33-34. Marguerite de Schlumberger, née Witt, (décédée en 1924) fut la présidente de l’Union française pour le suffrage des femmes.
  • [3]
    Alain Corbin, op. cit.
  • [4]
    Jean-Michel Chaumont, Le Mythe de la traite des blanches. Enquête sur la fabrication d’un fléau, Paris, La Découverte, 2009.
  • [5]
    Voir aussi Mary de Young, “Help, I’m Being held Captive ! The White Slave Fairy Tale of the Progressive Era”, Journal of American Culture, vol. 6, n° 1, 1983, p. 17.
  • [6]
    Les contemporains émettaient déjà des doutes : ainsi Ferdinand Dreyfus écrit-il en 1901 : « Nous faisons des réserves sur le récit plus ou moins véridique d’une jeune fille suisse qui aurait été en mars 1897 sur La Touraine et qui, dans le hall d’embarquement même, aurait trouvé “cinq à six jeunes filles liées, enchaînées les unes aux autres et bâillonnées”. Ne s’agit-il pas là d’un roman, et le fait étant relativement récent, ne mériterait-il pas, comme l’ont demandé plusieurs délégués, d’être vérifié ? », dans Misères Sociales et études historiques, L’enfance devant la justice répressive, la traite des blanches, la réforme du casier judiciaire, mendiants et vagabonds, les Juifs et la Révolution, la décentralisation, Michelet, Société d’édition littéraires et artistiques, Librairie Paul Ollendorf, Paris, 1901 p. 65.
  • [7]
    Selon un rapport du comité social de la SDN en 1921, la traite est « un fléau qui doit être radicalement supprimé au nom de l’hygiène et dans l’intérêt de la race », Actes de la Conférence internationale de la Traite des femmes et des enfants, Société des Nations, Genève, Imprimerie A. Kundig, 1921, p. 20.
  • [8]
    La fameuse « Rumeur d’Orléans » en 1969 relève du même phénomène : des jeunes filles qui essayaient des vêtements dans les cabines de commerçants juifs auraient été droguées et enlevées pour devenir des esclaves sexuelles. Le sociologue Edgar Morin voit dans la diffusion de cette rumeur une réaction à l’émancipation sexuelle de la jeune fille symbolisée notamment par les nouvelles modes vestimentaires, en particulier le port de la minijupe (La Rumeur d’Orléans, Seuil, coll. « L’histoire immédiate », Paris, 1969)
  • [9]
    Voir à ce sujet, Laura Luepke, « États-Unis, La traite des Blanches et la régulation de la sexualité des jeunes filles au tournant du xxe siècle », dans Véronique Blanchard (dir.), Les Jeunes et la Sexualité, initiations, interdits, identités (xixe -xxie siècles), Paris, Autrement, 2010. Cet auteur montre que la traite des blanches cristallise les « peurs concernant l’expression sexuelle de la jeunesse » (p. 203).
  • [10]
    D’autres expliquent la présence des Juifs dans le commerce de la femme comme une conséquence des siècles de souffrances subies : « la persécution à laquelle nos coreligionnaires sont soumis depuis longtemps a malheureusement avili quelques-uns d’entre eux », Archives nationales, AJ38 5789, rapport d’exercice de l’association israélite de protection de la jeune fille, 1912, p. 15.
  • [11]
    Cf. Monique Constant, « Combats contre la traite des femmes à la SDN (1920-1940), Relations internationales, 2007/3, n° 131, pp. 39-47.
  • [12]
    Voir, à propos de son attitude lors de l’affaire Dreyfus, Pierre-André Mayer, “Un homme politique face à l’Affaire : le cas de Ferdinand Dreyfus”, Archives Juives, revue d’histoire des Juifs de France, n° 27/1, 1er semestre 1994, pp. 26-44. (N.D.L.R.)
  • [13]
    Voir le Journal des débats politiques et littéraires, 26 janvier 1911, mais aussi Ferdinand Dreyfus, Misères Sociales…, op. cit. Il y traite du sujet en même que de l’enfance devant la justice répressive, la traite des blanches, la réforme du casier judiciaire, mendiants et vagabonds, les Juifs et la Révolution, la décentralisation…
  • [14]
    Comme le rapporte les Archives israélites, n° 49, 8 décembre 1919, p. 391.
  • [15]
    Parmi ses ouvrages : Vauban économiste (1886), Études et discours (1887), L’Arbitrage international (1888), Missions sociales et études historiques (1890), Un philanthrope d’autrefois : La Rochefoucauld-Liancourt (1901), L’École républicaine et le patronage féminin (1902), L’Assistance sous la Législative et la Convention (1905), L’Assistance sous la République de 1848 à 1907 (1907), etc.
  • [16]
    Félix Lohse évoque la lutte de Ferdinand Dreyfus contre la prostitution des mineures dans La Prostitution des Mineures en France, Paris, Arthur Rousseau, 1913, p. 223.
  • [17]
    Ferdinand Dreyfus, Misères sociales…, op. cit., p. 65.
  • [18]
    Ibid., p. 71.
  • [19]
    Certaines associations de lutte contre la traite des Blanches, comme l’Œuvre libératrice, sont ouvertement abolitionnistes.
  • [20]
    Ferdinand Dreyfus, Misères sociales…, op. cit., p. 77.
  • [21]
    Archives Nationales, archives privées de Ferdinand Dreyfus, 346 AP 1, lettre de Bérenger de 1901.
  • [22]
    Pierre Birnbaum, Les Fous de la République : Histoire politique des Juifs d’État de Gambetta à Vichy, Paris, Éd. du Seuil, coll. « Points/Histoire », 2000.
  • [23]
    A. Robert et G. Cougny, Dictionnaire des Parlementaires français, 1789-1889, Paris, Dourloton éditeurs, 1889, p. 410. Voir aussi J. Joly, Dictionnaire des parlementaires français de 1889 à 1940, 1960, consultable sous www.assemblee-nationale.fr. Paul Strauss avait aussi publié de nombreux ouvrages sur la question sociale, dont L’Enfance malheureuse (1896), Assistance sociale (1901), Pauvres et mendiants (1901), La croisade sanitaire (1902), Habitations à bon marché (1907), etc.
  • [24]
    Pierre Birnbaum, op. cit., p. 360.
  • [25]
    Il semble d’ailleurs qu’à partir de 1909, Ferdinand Dreyfus, devenu sénateur, se soit éloigné de la question pour se consacrer à ses activités sénatoriales.
  • [26]
    Archives de L’Alliance israélite universelle (désormais AIU), France, XID 57, prostitution, dossier sur l’Œuvre de Clamart
  • [27]
    Le catalogue de l’exposition « Visages du Féminisme réformiste, 1901-1940 » tenu en 2001 à la Bibliothèque universitaire d’Angers la présente ainsi : « elle créa en 1900 l’Œuvre libératrice, puis la section Unité de la morale au sein du CNFF. Elle fut reconnue par les pouvoirs publics au niveau national et au sein de la Société des Nations et du Bureau international du Travail comme une experte dans le domaine de la prostitution, de la traite des blanches et de la prophylaxie des maladies vénériennes. » Voir aussi Karen Offen, « Madame Ghenia Avril de Sainte-Croix, the Josephine Butler of France », Women’s History Review, Vol. 17, Issue 2, 2008, pp. 239-255, et « “La plus grande féministe de France”. Mais qui est donc Madame Avril de Sainte-Croix ? », Les archives du féminisme, bulletin n° 9, décembre 2005, pp. 46-54.
  • [28]
    AIU, IH-1 France, IH1, Sociétés en relation avec l’Alliance – Sociétés de bienfaisance diverses, dossier sur l’Œuvre libératrice.
  • [29]
    Ibid., lettre de l’Oeuvre Libératrice à l’Alliance d’avril 1930.
  • [30]
    Dans son article « Pour une spiritualité juive moderne : L’Union libérale israélite et ses fondatrices, Marguerite Brandon Salvador et Clarisse Eugène Simon », Archives Juives, revue d’histoire des Juifs de France, n° 42/1, 1er semestre 2009, pp. 69-83, Catherine Poujol mentionne Mme Alphen-Salvador comme la sœur d’une des cofondatrices de l’Union libérale israélite, Marguerite Brandon-Salvador. Toutes deux sont nées au foyer de Daniel Levi, dit Gabriel Salvador, et d’Adamine Crémieux, Marguerite en 1846, Gabrielle en 1856. Toutes deux décèdent dans le château de famille, la Commanderie de Ballan en Indre et Loire, Gabrielle en 1920 et Marguerite en 1925.
  • [31]
    The British Journal of nursing, 6 juillet 1907, p. 2.
  • [32]
    Ibid., 9 mars 1907, p. 179.
  • [33]
    Bibliothèque Marguerite Durand, BMD 01.
  • [34]
    Le Toit familial est surtout connu un lieu d’accueil pour les étudiants juifs après la Seconde Guerre mondiale. Cf. l’article de Martin Missika dans ce même numéro (N.D.L.R.).
  • [35]
    Cf. Catherine Poujol, « Pour une spiritualité juive moderne… », op. cit.
  • [36]
    AIU, France, XID 57, prostitution, lettre de Madame Eugène Simon au secrétaire général de l’AIU, 1902.
  • [37]
    Un deuxième congrès se tient en 1928, toujours à l’initiative de la Jewish Association for the protection of Women and Young Girls. Source : SDN, Commission Consultative pour la protection de l’enfance et de la jeunesse – Comité de la traite des femmes et des enfants – septième session – rapport de la Jewish organisation for the protection of Women and Young girls – publications de la SDN, IV questions sociales IV-5, 1928.
  • [38]
    Rapport d’exercice, op. cit, 1912, p. 12.
  • [39]
    Ibid., p. 11.
  • [40]
    Rapport d’exercice 1914, p. 19.
  • [41]
    Rapport d’exercice 1912, p. 18.
  • [42]
    La JCA, fondée à Londres en 1891 par le baron de Hirsch a pour objectif à l’origine d’aider les Juifs russes à émigrer en direction des Amériques. Voir Dominique Frischer, Le Moïse des Amériques. Vies et œuvres du munificent baron de Hirsch, Paris, Grasset, 2002.
  • [43]
    Ferdinand Dreyfus et Gabrielle Alphen-Savador ne s’intéresseront jamais à l’association. On ne retrouve pas leur trace parmi les membres ou les contributeurs de l’association.
  • [44]
    Rapport d’exercice 1912, p. 4.
  • [45]
    Op. cit., p. 20
  • [46]
    Ibid.
  • [47]
    La Libre parole, 5 mai 1892, cité dans Alain Corbin, op. cit., p. 428.
  • [48]
    La Tribune française, 28 novembre 1902, cité dans ibid.
  • [49]
    Albert Londres, Le Chemin de Buenos Aires (la Traite des blanches), Paris, Albin Michel, 1927. Voir aussi Marie Paoleschi, Marie La Jolie – De Marseille et de Pigalle à Buenos Aires, Rio, Caracas, Saigon, Biskra… Sur les Chemins de la Traite des Blanches, Paris, Robert Laffont, 1979. À propos des prostituées polonaises des maisons closes d’Argentine, les “Polka”, elle leur trouve « des nez crochus [qui] évoquent les ghettos d’Europe centrale » (p. 198).
  • [50]
    Bernard Lazare, L’Antisémitisme, son histoire, ses causes, Paris, Léon Chailley éditeur, 1894, voir en particulier chapitre XIV, à partir de la p. 363.
  • [51]
    Les Protocoles des Sages de Sion est un faux célèbre publié en 1910 qui met en scène un plan de conquête du monde par les Juifs.
  • [52]
    On retrouve le même mécanisme lors de la « Rumeur d’Orléans », cf. note n° 8.
  • [53]
    Rapport d’exercice 1912, p. 15.
  • [54]
    Ibid., p. 20.
  • [55]
    Rapport d’exercice 1914, p. 27.
  • [56]
    Bibliothèque Marguerite Durand – Réserve – affiche Cote : AFF 22°, sans date, probablement avant 1914.
  • [57]
    Pour en savoir plus sur les représentations, se reporter à mon article : « L’Association israélite de protection de la jeune fille et la lutte contre la « traite des blanches » au début du xxe siècle », Revue d’histoire de l’enfance irrégulière, n° 10, 2008, pp. 139-154.
  • [58]
    Rapport d’exercice 1912, p. 21.
  • [59]
    Ibid., p. 17.
  • [60]
    Marguerite de Schlumberger, op. cit, p. 42.
  • [61]
    Ibid., p. 32.
  • [62]
    Rapport d’exercice 1919, p. 15.
  • [63]
    Ibid., p. 17.
  • [64]
    Les Juifs immigrés sont présentés comme des “populations naïves et besogneuses”, Rapport d’exercice 1914, op. cit., p. 15
  • [65]
    Ibid.
  • [66]
    Rapport de la Jewish Association for the Protection of Girls and Women pour l’année ayant pris fin le 31 décembre 1927, Société des Nations Commission consultative pour la protection de l’enfance et de la jeunesse. Comité de la traite des femmes et des enfants. 7e session, Genève, Imp. d’Ambilly, 1928, p. 3.
  • [67]
    Dans les années 1920, le terme de “traite des Blanches” a été remplacé par l’expression “traite des femmes”.
  • [68]
    CDJC, CCCLXVI-31-001, 1933.
  • [69]
    CDJC, XLVI-226/229.
  • [70]
    Rapport d’exercice 1914, p. 28.
  • [71]
    Archives israélites de France, 15 avril 1874, p. 245. Cité dans l’article de Nicolas Delalande, « l’Hôpital Rothschild, L’entrée en philanthropie des Rothschild : l’Hôpital israélite de Paris (1852-1914) », Archives Juives, revue d’histoire des Juifs de France, n° 44/1, 1er semestre 2011, pp. 54-69.

1Entre 1880 et 1930, la peur de la traite des Blanches, expression qui se veut le pendant de la traite des Noirs et de l’esclavage, étreint le monde occidental. À en croire les journaux à grand tirage, pièces de théâtres, romans, et ouvrages moraux qui s’emploient à décrire avec force détails horrifiés « l’un des pires fléaux de notre temps [1] », la traite guette la jeune fille ou la jeune femme à chaque pas. D’où cet avertissement dans un ouvrage bien intentionné qui dénonce auprès des victimes potentielles une méthode d’approche tenue pour fréquente :

Description de l'image par IA : Dames en robes élégantes, une avec ailes.
Paru d’abord en feuilleton dans le Journal en 1900-1901, le roman de Jean-Louis Dubut de Laforest (1853-1902), La Traite des blanches. Mœurs contemporaines. Madame Barbe-bleue, fit scandale en son temps. Publié à l’origine chez Fayard frères, il a bénéficié d’une édition critique aux Éditions du Livre Unique en 2009.
Bibliothèque nationale de France.

2

Je viens aujourd’hui te mettre en garde contre les annonces de journaux et contre les places que des inconnus, hommes ou femmes, offrent aux jeunes filles, dans des conditions souvent très alléchantes, et dont il faut se méfier à tout prix. Ces annonces disent toujours : un gros salaire et peu de travail. Voilà le trou, mon enfant, et tu ne sais pas les horreurs qui sont au fond. Tu n’as probablement jamais entendu parler de la Traite des blanches. Sache qu’il existe, dans tous les pays et dans presque toutes les villes, des gens qui, sous prétexte d’offrir de bonnes places aux jeunes filles, les emmènent et, en cachette, sans qu’elles s’en doutent, les vendent, tu entends bien, enfant… les vendent à des tenanciers de maisons de prostitution. On vend des femmes oui, comme autrefois on vendait les nègres !
Ces habiles traitants, comme on les appelle, ne vendent pas une jeune fille dans sa propre ville, car on la reconnaîtrait ; ils l’emmènent plus loin, souvent à l’étranger, dans un pays dont elle ne connaît pas la langue. […] La jeune fille, qui ne se doute pas qu’elle est vendue et que le traitant a reçu 800 francs ou davantage, est enfermée dans une maison de prostitution où on la force de tomber au rang des pires épaves de la société ! Elle est perdue [2] !

3Le danger ne se dissimule pas seulement derrière les petites annonces ou les bureaux de placement, mais se tapit partout : dans les théâtres et cabarets pour celles qui se destinent à une carrière artistique, dans les gares et les ports, lieux de mauvaise rencontre, dans les ateliers de couture où des amies délurées peuvent entraîner dans leur chute les plus innocentes et même tout simplement dans la rue où l’on peut se faire aborder par des inconnus, hommes ou femmes… Mais quelle que soit la méthode employée pour les attirer, le même sort attend ces jeunes filles, dont beaucoup sont mineures : être expédiées vers des destinations lointaines pour servir d’esclaves sexuelles.

4Pourtant, comme l’a montré Alain Corbin [3] et plus récemment Jean-Yves Chaumont [4], la traite des Blanches est très largement un mythe [5]. Les cas avérés de traite dont les archives judiciaires ont conservé la trace sont très rares et il n’est pas prouvé qu’il ait existé des réseaux structurés et étendus qui auraient enlevé des jeunes filles pour les forcer à la prostitution [6]. Les jeunes femmes qui s’embarquent en direction de l’Argentine ou du Brésil pour y devenir les pensionnaires de maisons closes ne sont pas des innocentes, poussées vers la débauche par leur naïveté ou par la force, mais de jeunes immigrées qui choisissent sciemment la prostitution comme stratégie de survie. Dès lors, reposant sur un mythe, la traite des Blanches peut surtout être lue comme une réaction de peur face aux grands bouleversements du début du xxe siècle : elle diabolise d’abord l’essor des migrations et l’émergence des nouveaux mondes : illustrant la déchéance sociale et sexuelle de la race blanche [7], elle concentre les effets de la peur de l’inconnu, des destinations lointaines et du mélange des races. Le mythe de la traite se construit en réaction ensuite au nouveau rôle de la femme dans la sphère publique et son émancipation sociale, et professionnelle : ce n’est pas un hasard si elle est censée se tapir au sein du monde du travail salarié. Elle cristallise, enfin, mêlée de fantasmes [8], les peurs concernant la sexualité féminine [9]. Lourde de ces préjugés, la lutte contre la traite va prendre la forme d’une réaction conservatrice et moralisatrice. Elle nécessite, estime-t-on, de limiter la liberté de la jeune fille et surtout de proscrire les relations sexuelles hors du mariage, celles-ci ne pouvant déboucher que sur la réduction en esclavage de la femme par un partenaire tenu pour un trafiquant en puissance.

5Le phénomène dépasse donc de loin la France et a fortiori la communauté juive française. Toutefois, cette dernière est concernée à trois titres. Tant du côté des Juifs que des non-Juifs, il est courant d’affirmer que de nombreuses victimes ainsi qu’une grande partie des trafiquants seraient juifs, bien qu’aucune étude sérieuse n’en ait apporté la preuve. Conséquence de cet amalgame, la dénonciation de la traite des Blanches peut s’accompagner d’antisémitisme – Les Juifs, traditionnellement présentés comme des commerçants, seraient actifs dans ce commerce de « chair fraîche » –, et cela même chez des auteurs plutôt favorables aux Juifs [10]. Enfin, la dénonciation de la traite met en lumière la situation difficile des jeunes Juives de certains pays d’Europe de l’Est comme la Roumanie et la Russie, que leur misère accule à la prostitution et qui, une fois en difficulté, sont abandonnées à leur sort par leur État natal.

6Pourtant volontiers philanthrope, l’élite juive française ne se porte au secours de ces victimes qu’avec réticence. C’est tardivement qu’un groupe de dames patronnesses créent une association de protection de la jeune fille. Ce faisant, elles s’inscrivent dans un paysage associatif déjà riche de nombreuses associations, tant laïques que confessionnelles, vouées à la protection des jeunes filles, suscitées par la conviction de l’existence de la traite. En 1877 est ainsi fondée l’Union internationale des amies de la jeune fille. Des congrès spécifiquement destinés à développer la lutte sur la base de la coopération internationale ont lieu dans les grandes villes d’Europe (Londres, Paris, Amsterdam, Madrid, Zurich…). D’abord privée, l’initiative est bientôt relayée par l’État : en France, des lois criminalisent la débauche en 1903, surtout celle des mineures. À partir de 1924, le sujet est au cœur des préoccupations de la nouvelle Société des Nations à peine fondée [11]. Pourtant, comme on l’a dit, il n’existe pas d’œuvre juive spécifique avant 1910. Avant cette date, les Juifs qui s’engagent contre la traite le font uniquement au sein d’associations laïques. Nous ferons d’abord le portrait de quatre de ces militants – chacun personnifiant une forme d’engagement différent. Nous présenterons ensuite les actions de l’association israélite fondée en 1910, ainsi que l’idéologie qui la sous-tend.

Ferdinand Dreyfus (1849-1915), la voie politique et législative

7Avocat à la cour d’appel, député, puis sénateur à partir de 1909, Ferdinand Dreyfus se consacre au cours de son mandat public aux questions sociales [12]. Son nom est attaché à la réforme du modèle judiciaire de « l’enfance coupable [13] » qui voit la création de tribunaux spéciaux réservés aux enfants. Mais il s’intéresse également aux retraites ouvrières, à la mutualité, à l’assistance aux familles nombreuses, aux caisses des écoles, etc. Son intérêt pour les questions sociales le mène à occuper des fonctions au sein de nombreuses institutions publiques et privées : il est membre du Conseil supérieur de l’Assistance publique, président de la Société internationale pour l’étude des questions d’assistance, président du Conseil supérieur des prisons [14], etc. Il publie enfin plusieurs ouvrages en qualité de réformateur et d’historien [15] et donne des cours sur les révolutions de 1789 et de 1848 à la Sorbonne.

8C’est son intérêt pour l’enfance qui le pousse probablement à s’inquiéter de la traite des Blanches et en particulier des mineures [16]. Il participe au premier congrès de Londres qui pose en 1899 les fondements de la collaboration internationale dans ce domaine et où il a été décidé « qu’il y aurait dans chaque pays un comité national, et que ces comités seraient reliés par un comité international permanent siégeant à Londres [17] ». Puis le Comité national français devient en 1901 l’Association pour la répression de la traite des Blanches et la préservation de la jeune fille, présidée par le sénateur Henri Bérenger. Ferdinand Dreyfus en est le secrétaire général. À ce titre, il est le rapporteur des représentants français aux différents congrès sur la traite, à Amsterdam en 1901, à Paris en 1902, à Zurich en 1904, à Paris de nouveau en 1906, etc.

9Le discours qu’il tient dans ses différents écrits et rapports n’a rien d’original : il préconise la collaboration internationale entre les différentes États et les associations philanthropiques et appelle à l’adoption de législations nationales condamnant « l’embauchage des femmes par violence, fraude, abus d’autorité ou autre moyen de contrainte [18] ». Cela donne lieu en France à la loi du 3 avril 1903. Ferdinand Dreyfus s’inscrit tout à fait dans la ligne des autorités françaises de l’époque : le gouvernement veut bien s’engager dans la lutte contre la traite mais à condition que celle-ci ne remette pas en cause la prostitution réglementée telle qu’elle est organisée en France [19]. Tous les efforts du Comité francais tendent donc à distinguer la question de la traite de celle de la prostitution légale. Pour Ferdinand Dreyfus, « ainsi que M. Bérenger l’a éloquemment démontré à Londres, il est possible de réprimer la traite des Blanches par des mesures législatives efficaces sans compliquer la question de celle de la prostitution réglementée [20] ».

10Jamais, il ne fait référence à la communauté juive ni ne la sollicite en tant que telle. C’est le sénateur Bérenger, président de l’Association pour la répression de la traite des Blanches, qui, au détour d’une de ses lettres, rappelle à Ferdinand Dreyfus ses origines : « N’y aurait-il rien à faire du côté israélite ? N’y a-t-il pas une fondation qui s’occupe de la prostitution de la jeune fille ? [21] », s’enquiert-il. Le fait que ce soit Bérenger qui pose la question montre bien que Ferdinand Dreyfus n’a jamais approché la communauté israélite à ce propos et qu’il refuse tout particularisme. À travers sa correspondance, on constate qu’il entretient des liens réguliers avec les principaux acteurs de la lutte contre la traite ou contre la prostitution, qui, tous, évoluent au sein d’associations laïques : Henry Bérenger naturellement, mais aussi Louise Chaptal qui préside l’Œuvre de protection de la jeune fille, Sarah Monod, fondatrice avec Mme André Siegfried du Conseil national des femmes françaises (CNFF), Marguerite de Schlumberger, vice-présidente du Comité national du Congrès international pour la répression de la traite des Blanches en 1906 et 1910, etc.

11L’engagement de Ferdinand Dreyfus est donc politique, laïc et universel. Il est l’un des parfaits exemples de ces Juifs d’État dont parle Pierre Birnbaum [22], qui se dédient aux questions sociales. À l’image de Paul Strauss [23] par exemple, l’éditeur de La Revue philanthropique depuis 1897 et le ministre de l’Hygiène, de l’Assistance et de la Prévoyance sociales de 1922 à 1924, Ferdinand Dreyfus investit ce champ pour « disputer le terrain aux philosophes chrétiens et étendre au social le mouvement de laïcisation générale [24] ». Résolument laïc, Ferdinand Dreyfus ne participe pas à la création de l’Association israélite de protection de la jeune fille en 1910 [25]. Il connaît pourtant la baronne Edmond de Rothschild qui patronne celle-ci, puisqu’ils siègent ensemble au comité d’administration d’une association laïque, la Maison de famille pour jeunes filles isolées, dont la Baronne a été élue vice-présidente en 1909.

Adélaïde de Rothschild (1853-1935), la baronne philanthrope

12Femme d’Edmond, l’homme le plus puissant de la communauté juive française – il est président du Comité de bienfaisance israélite de Paris et du Consistoire central –, Adélaïde de Rothschild se montre particulièrement concernée par le sort des femmes et des enfants. Elle offre un soutien financier à de nombreuses associations d’aide à ces populations en danger, juives ou non. Ainsi est-elle à l’origine de la création du Home Israélite qui accueille et héberge les jeunes femmes isolées à partir de 1899. Hors de la communauté, elle compte au nombre des contributeurs de plusieurs associations du même genre, dont l’Oeuvre de Clamart, qui, fondée et gérée par des dames, ouvre en 1903 un Asile pour les mineures où l’on « apprivoise ces pauvres petites sauvages [26] », sous le triple patronage de Mmes Oster, Schlumberger et Edmond de Rothschild, soit une catholique, une protestante et une Juive. Nous savons déjà qu’elle est également vice-présidence de la Maison de famille pour jeunes filles isolées à partir de 1909. Elle finance enfin l’Œuvre libératrice, fondée en 1900 par une figure majeure du féminisme français, Ghénia Avril de Saint Croix (1855-1939) [27]. Cette association a pour objectif d’aider les jeunes filles en détresse, qu’elles soient prostituées, enceintes, victimes de la traite des Blanches, etc. À ces jeunes victimes, il s’agit d’assurer « la préservation, le sauvetage, le relèvement et le reclassement [28] ».

13L’engagement de la Baronne se limite à faire des dons, financiers ou autres ; à côté de ses nombreuses donations, elle prête ainsi, le 10 mai 1930, les locaux de la Fondation Salomon de Rothschild pour une vente de charité organisée pour le compte de l’Œuvre libératrice [29]. Son statut de donatrice la fait accéder aux fonctions de présidence ou de vice-présidence dans les associations qu’elle soutient, mais elle ne participe à aucun congrès ni ne s’exprime publiquement sur le sujet. Son statut de grande aristocrate lui interdit probablement de se mettre en avant sur ce terrain quelque peu scabreux.

Gabrielle Alphen-Salvador (1856-1920). De la philanthropie à l’action sociale

14Mme Alphen-Salvador a également débuté comme philanthrope, mais elle va, elle, au bout du chemin entamé par la baronne de Rothschild, mêlant les figures de la philanthrope et de l’activiste sociale. Son parcours est celui, classique, de nombreuses philanthropes du xixe siècle [30]. Elle perd tôt son mari et, disposant d’une fortune personnelle, crée son propre hôpital, puis finance une jeune association, l’Association pour le développement de l’assistance aux malades (ADAM) en 1900. Passée rapidement du financement à l’engagement associatif et à l’action sociale, elle se lance dans une croisade pour développer les pratiques d’hygiène et professionnaliser le métier d’infirmière. En 1907 elle préside une session de l’International Conference of Nursing qui traite des « responsabilités publiques et sociales de l’infirmière diplômée [31] ». Le même journal la présente en 1913 comme « une pionnière de la réforme du métier d’infirmière [32] ». Elle joue un rôle important au Conseil national des femmes françaises (CNFF), où elle préside en 1914 la section « Hygiène ». Engagée également dans la lutte contre la traite des Blanches, elle est vice-présidente de l’Œuvre libératrice dont nous avons déjà parlé, ainsi que du Comité français de la Fondation abolitionniste fondée en 1875 par Joséphine Butler pour lutter contre la prostitution réglementée.

15Son engagement, strictement cantonné à des associations généralistes laïques, est donc de type mixte : elle finance les associations qu’elle préside, mais devient en même temps une théoricienne de l’action sociale, œuvrant au sein de nombreuses œuvres où elle diffuse ses idées.

Clarisse Eugène Simon (1855-1950), l’organisatrice

16Notre dernier exemple appartient à la même génération que les deux femmes précédentes et évolue au sein des mêmes réseaux. Le chemin de Clarisse Eugène Simon croise fréquemment celui de la baronne de Rothschild et de Gabrielle Alphen Salvador. Originaire de Saint-Mihiel, née Lévy et veuve d’Eugène Simon, elle a laissé peu de traces biographiques [33], mis à part son parcours dans l’univers associatif. Comme la baronne de Rothschild et Gabrielle Alphen-Salvador, elle est sensible au sort des femmes et des enfants. Comme elles, elle participe à la vie de nombreuses institutions. Elle est secrétaire générale du Vestiaire des hôpitaux de Paris, membre du conseil d’administration de l’Œuvre des libérées de Saint-Lazare, mais aussi fondatrice et vice-présidente du Toit familial, un home pour jeunes filles juives, aux côtés de la baronne de Rothschild [34]. Bref, elle navigue entre la communauté et les associations laïques. Au sein de la communauté juive, son nom est également associé à l’Union libérale israélite (ULI) qu’elle a fondée aux côtés de Mme Brandon, la propre sœur de Gabrielle Alphen-Salvador [35].

17En ce qui concerne la lutte contre la traite des Blanches, elle est particulièrement active au sein de l’Œuvre libératrice dont elle est la secrétaire générale. Elle n’est pas une philanthrope au sens strict du terme mais assure une fonction d’organisation et d’animation au sein de l’association. Elle est plus particulièrement chargée de rechercher des fonds. À ce titre, elle entreprend de solliciter dès 1902 les institutions juives sur le thème de la traite, notamment l’Alliance israélite universelle (AIU), à qui elle rappelle, à tort comme nous savons, qu’« il est malheureusement triste d’être obligé de constater que les honteux trafiquants de ce commerce ignoble [la traite des blanches] sont des israélites pour la plupart et que leurs pauvres victimes appartiennent également en majorité à notre religion ». Sa demande est entendue, puisque l’Alliance gratifie l’Œuvre Libératrice d’une subvention annuelle de 200 francs. Il s’agit là de la première forme d’intervention, modeste, de la communauté juive française dans la lutte contre la traite. Dans sa lettre de remerciement, Mme Simon affirme que l’Œuvre « est la seule qui s’occupe particulièrement de nos jeunes coreligionnaires ». De fait, sur 20 pensionnaires, 10 sont des jeunes filles israélites [36].

18Ces rapides portraits de personnalités juives actives dans la lutte contre la traite font donc ressortir quatre formes d’engagement : à l’engagement politique et législatif de l’unique homme du groupe, Ferdinand Dreyfus, répond l’engagement philanthropique de type traditionnel de la baronne de Rothschild. Gabrielle Alphen-Salvador personnifie, quant à elle, la transition de la philanthropie à l’action sociale, tandis que Mme Simon est un exemple parfait du nouveau personnel du monde associatif. Constatons que deux de ces personnalités se partagent entre les institutions juives et le monde associatif laïc, tandis que les deux autres s’impliquent uniquement dans des associations non-confessionnelles.

L’Association israélite de protection de la jeune fille

19C’est à l’énergie de Clarisse Eugène Simon qu’est due la création en France d’une association israélite d’aide aux jeunes filles. Celle-ci est décidée à la suite du premier congrès des institutions juives de lutte contre la traite qui s’était tenu à Londres en avril 1910, à l’initiative de la Jewish Association for the Protection of Women and Young Girls[37]. La création d’une association israélite française doit « combler une lacune fâcheuse qui existait dans notre communauté parisienne et nous mettait en état d’infériorité avec nos coreligionnaires d’Allemagne, d’Angleterre et des États-Unis » comme l’explique le grand rabbin Alfred Lévy, qui en devient le nouveau président [38]. Il s’agit donc de se mettre au niveau des autres institutions juives, principalement allemande, anglaise et américaine, qui avaient chacune, et depuis longtemps déjà, une réponse appropriée au problème. En Grande-Bretagne, la Jewish association for the Protection of Girls and Women date de 1885, tandis qu’aux États-Unis, le National Council of Jewish Women est né en 1893. En Allemagne, le Jüdischer Frauenbund (Fédération des femmes juives) a été fondé en 1904.

20En France, la réponse tardive de la communauté juive a plusieurs causes. Manifestement, le sujet est scabreux et ne correspond pas à l’image que la communauté juive française veut donner d’elle-même et à l’honorabilité sans tache à laquelle elle aspire. La proximité chronologique de l’affaire Dreyfus peut contribuer à expliquer également que la communauté ait fait profil bas. Enfin, les jeunes filles concernées étaient surtout des immigrées originaires de l’Empire russe, de l’Empire austrohongrois ou de Roumanie, il est fort probable que la communauté française ne souhaite pas attirer l’attention sur les flux d’immigration vers la France. Ces conditions expliquent également que l’engagement des israélites français reste limité. Discrète, la nouvelle association se présente d’abord comme la « section israélite » d’une institution multiconfessionnelle déjà existante, soit l’Association pour la protection de la jeune fille : il s’agit de « fonder à Paris une section juive, à l’instar des sections catholique et protestante de l’Union internationale [39]. » En 1914 l’association s’affirme cependant comme une institution à part entière et prend officiellement le nom d’Association israélite de protection de la jeune fille [40]. Destinée principalement, comme son nom l’indique, aux mineures, elle offre une large palette de services et se distingue surtout par son rôle de prévention auprès des jeunes filles isolées ou en difficulté.

21L’initiative est privée. En aucun cas, l’association ne se rattache à une structure officielle de la communauté juive française comme le Comité de bienfaisance israélite de Paris (CBIP) ou l’Alliance israélite universelle. Si Mme Simon signale les encouragements prodigués « par M. Sylvain Lévi [de l’AIU], par M. Pontremoli [du CBIP] » [41], l’aide apportée par ces deux institutions est toute morale. Ni l’une, ni l’autre ne versent de l’argent à l’Association, qui vit de dons privés et des subventions de la Jewish colonization association (JCA) [42] ainsi que de la Jewish Association de Londres. À sa fondation, l’association n’est pas moins coprésidée par deux personnalités de la communauté juive parisienne, le grand rabbin Alfred Lévy, comme on l’a déjà dit, et la baronne Adélaïde de Rothschild [43]. À partir de 1914, le grand rabbin se retire, laissant les dames gérer et financer l’association.

22Parmi les objectifs de l’association, le premier est, naturellement, de venir en aide aux victimes réelles ou potentielles de la traite. Il s’agit de « préserver les jeunes filles des influences dangereuses, faciliter l’amendement des jeunes filles en les guidant vers une vie utile et en les encourageant au travail [44] ». Mais elle doit aussi permettre à la communauté de prendre conscience de l’ampleur de ce « fléau social », car il faut malheureusement constater que « la race juive, qui pendant longtemps était restée forte malgré les persécutions de toutes sortes et grâce à sa sobriété, fournit aujourd’hui des filles juives à toutes les maisons closes de la terre [45] ». En 1912, le président Alfred Lévy n’a pas de mots assez durs pour fustiger les trafiquants juifs mêlés à ce commerce de « chair fraîche » : ces « odieux trafiquants, ces misérables, ces êtres infâmes » sont des êtres dénaturés qui font honte au judaïsme et qui d’ailleurs, par leurs actes, « se sont exclus eux-mêmes du judaïsme » [46].

23En outre, l’implication de Juifs dans le trafic peut alimenter des manifestations d’antisémitisme. Pour La Libre Parole, « la Traite des Blanches est, […], après la finance juive, une des plus grandes organisations commerciales d’Israël [47] ». La Tribune Française, quant à elle, estime inutile de créer des ligues de protection car « elles seront […] en huit jours bourrées de Juifs qui se mettront là… pour éviter qu’on ne parle des Juifs [48] ». Outre les revues antisémites qui s’en donnent à cœur joie, on trouve les mêmes poncifs chez des auteurs qui sont plutôt favorables aux Juifs. Albert Londres, par exemple, n’hésite pas à écrire que « la traite des blanches, la véritable, la chose que le terme évoque à l’imagination, ce sont les hommes polaks [terme péjoratif désignant les Juifs polonais] qui la pratiquent », avant de décrire par le menu les négociations entre un trafiquant et un père qui lui vend sa fille [49].

24L’affirmation selon laquelle les Juifs seraient nombreux parmi les trafiquants ne repose pourtant sur aucune statistique. Elle semble plutôt puiser aux sources d’un antisémitisme traditionnel qui, attribuant aux Juifs le don inné du commerce et le goût du lucre [50], en déduit que les femmes ne seraient pour eux qu’une marchandise parmi d’autres. En outre, la présentation de la traite des Blanches comme un commerce international reposant sur des réseaux puissants et souterrains est à rapprocher des théories du complot juif telles qu’elles se développent au tournant du xxe siècle [51] : le commerce des Blanches et la prostitution forcée des jeunes mineures non-juives seraient pour les Juifs, forts de leurs ramifications internationales et de leurs réseaux parallèles, un moyen de dominer le monde et de « corrompre la race » [52]. Dans ce contexte, la création de l’association devient une arme dans la lutte contre l’antisémitisme en plein essor. Comme l’a dit Claude Montefiore de la Jewish Association de Londres, « il faut empêcher que les pêchés de quelques-uns soient employés comme une arme contre tous les israélites [53] ».

25L’Association israélite entend enfin dénoncer les conditions dans lesquelles vivent les jeunes femmes juives, privées de droits civiques dans certains pays : « en Égypte plus de huit jeunes filles israélites, emmenées puis abandonnées par les traitants […] se sont vu [sic] refuser par les représentants de leur pays (Russie et Roumanie) la protection qu’elles étaient en droit d’attendre. Le motif de ce refus était leur origine juive, et ces malheureuses durent rester dans le dénuement le plus complet [54] », relate, indignée, Mme Eugène Simon dans le premier rapport d’exercice de l’association. On retrouve ici à l’œuvre l’esprit de solidarité des Juifs occidentaux à l’égard de leurs coreligionnaires moins fortunés qui a présidé, notamment, à la création de l’Alliance israélite universelle en 1860.

L’Association israélite en actes : prévention et moralisation avant tout

26Les comptes rendus publiées par l’association entre 1912 et 1921 permettent d’avoir une vue d’ensemble des activités qu’elle engage sur plusieurs fronts. Elle publie brochures et affiches en plusieurs langues présentant les dangers de la traite. Aux jeunes filles qui lui sont adressées, elle fournit repas gratuits, vêtements pour les aider à « se vêtir dignement », aide à l’emploi (ouvroirs, bureaux de placement). L’Œuvre du trousseau est également un moyen pour les jeunes filles d’apprendre un métier tout en travaillant pour leur compte : l’œuvre fournit le tissu avec lequel les jeunes filles « confectionnent des objets de lingerie qui leur sont acquis [55] ». Les malades sont envoyés dans des hôpitaux juifs ou non-juifs, et l’association finance le voyage de retour des jeunes filles auprès de leur famille.

27Pour veiller sur les jeunes immigrantes, l’Association a des correspondants dans les ports de Cherbourg, de Marseille, du Havre et de Bordeaux. Elle travaille également en collaboration étroite avec d’autres sociétés non-juives, comme l’Œuvre des gares, qui lui adresse des jeunes filles, ou l’Œuvre libératrice, déjà évoquée, qui accueille provisoirement des jeunes Juives dans ses refuges. Les liens préalablement développés par Clarisse Eugène Simon avec des associations laïques lui ont ainsi permis de s’appuyer sur leurs réseaux et de mener des actions communes. Ainsi conçoit-elle par exemple, en collaboration avec l’Association catholique internationale des Œuvres pour la protection de la jeune fille et l’Union internationale des amies de la jeune fille, une affiche intitulée : « Jeunes filles, méfiez-vous des offres de places trop avantageuses pouvant vous être faites par des personnes qui vous sont inconnues [56] ».

28À lire les cas présentés par l’association dans ses rapports d’activité, il est frappant de constater que l’association se consacre à la prévention plutôt qu’au « relèvement ». Il est vrai que les cas véritables de traite sont rares. Les jeunes filles qu’elle aide sont plus simplement confrontées à des problèmes sociaux ou familiaux : elles s’entendent mal avec leurs parents, ont fugué, ont eu des relations sexuelles hors mariage ou des grossesses non désirées. Un grand nombre d’entre elles sont des immigrées qui se trouvent isolées par les conditions même de leur immigration. Enfin, l’association détourne plusieurs jeunes filles de la carrière artistique, considérée alors comme l’antichambre de la prostitution. De ces rapports émerge une image de la jeune fille et de la femme caractérisée par la faiblesse, la naïveté, la paresse et la frivolité, dépourvue de jugement, voire même d’intelligence, face à l’homme, prédateur et trafiquant dans l’âme [57]. Selon celui de 1912 par exemple, ces jeunes femmes sont « victimes de leur ignorance, de leur goût pour la toilette et le plaisir, et de leur misère [58] ». On notera ici que la misère ne vient qu’en dernière position pour expliquer leur naufrage.

29De fait, l’Association israélite se caractérise par une volonté d’éducation, de moralisation et de contrôle social. Elle organise pour les jeunes filles des conférences et des leçons de français, gère une bibliothèque de « bons livres ». Des goûters dominicaux ont pour fonction de leur donner le sentiment d’avoir retrouvé une « famille ». Elle entend « élever sur des bases fermes, le niveau moral de nos jeunes filles [59] », ce qui passe notamment par la lutte contre le concubinage et la licence sexuelle. Se donner à un homme hors des liens du mariage, c’est risquer d’être entraînée vers l’enfer de la prostitution forcée. En avertissant ainsi la jeune fille des dangers qui la guette, l’association épouse la mentalité de son époque : le même ouvrage que nous citions en introduction la met ainsi en garde contre les tentations de la chair :

30

Sens-tu ce baiser sur ta joue qui te fait tressaillir, cette main qui se glisse autour de ta taille et à la pression de laquelle tout ton être semble consentir ? Prends garde, enfant, c’est le voleur, sauve-toi ! C’est le voleur d’amour et le voleur d’honneur. Sauve-toi pendant que tu as encore un peu de volonté ! […] C’est comme cela que l’on tombe, enfant ! Courage, courage [60] !

31À l’inverse, l’association se fait fort de former des « filles honnêtes, de[s] mères de familles dévouées [61] ». Dans plusieurs cas, elle se félicite d’avoir mené la jeune fille au mariage avec « un brave garçon [62] » lui permettant ainsi de fonder une famille.

32

Il nous semblerait n’avoir réalisé, en les sauvant de la déchéance, que la moitié de notre devoir envers elles et de notre devoir social envers la France si nous ne prenions souci de faire de nos protégées des femmes utiles et de futures mères de famille, capables de fonder dans notre chère patrie des foyers sains, heureux et prospères [63].

33En même temps, la référence au « devoir social » à l’égard de ces jeunes filles et l’objectif de les transformer en « femmes utiles » rappellent la mission de « Régénération » des élites juives à l’encontre de leurs coreligionnaires plus pauvres au milieu du xixe siècle. L’ambition de ce mouvement était d’utiliser les moyens de l’éducation et de la charité pour débarrasser les Juifs pauvres de leur « jargon », de leurs mauvaises manières et de leurs métiers parasitaires pour en faire des « citoyens utiles » à la société qui les avait émancipés depuis peu. Cinquante ans plus tard, ce devoir envers les Juifs pauvres s’applique désormais aux Juifs immigrés et la mission des élites juives françaises, reste la même : éduquer [64] ceux qu’elle appelle « nos coreligionnaires étrangers arriérés [65] » et leur inculquer les valeurs morales de la France de cette fin du xixe siècle.

34À partir de 1921, les archives de l’association se raréfient. Elle compterait 400 membres en 1927. Selon un rapport de la Jewish Association en 1928, « en France, le comité de Paris [l’association israélite de protection de la jeune fille] est actuellement renforcé, grâce à l’adjonction de nouveaux membres des deux sexes, et l’on s’attend, de ce côté, à une action plus efficace en ce qui concerne les cas suspects de traite, ainsi qu’à une propagande plus énergique [66] ». Nous n’en savons pas plus, sinon qu’elle se trouve en concurrence avec la HICEM (Hias-ICA-Emigdirekt), basée à Paris, qui, tout en apportant son aide aux Juifs européens désirant émigrer, en profite pour faire de la prévention autour de la traite. Selon une autre source, en 1926, l’association, que préside alors Mme Léon Zadoc-Kahn, se serait définitivement rangée dans le camp abolitionniste en entrant dans l’Union temporaire contre la prostitution réglementée et la traite des femmes. Nous retrouvons dans les archives un rapport d’activité pour 1932 : l’association continue à lutter contre la traite [67] et a « réussi à sauver plusieurs jeunes filles des mains de trafiquants » [68]. Elle a du toutefois, « en cette année de crise, redoubler d’activité et faire face à un grand nombre de demandes d’aides et de secours » qui proviennent de « jeunes filles isolées » que « le chômage a durement frappé[es] ». Cette activité occasionne d’ailleurs un déficit de l’association, que les revenus (constitués par les cotisations, les dons exceptionnels de Mme de Rothschild, les donations diverses et les intérêts du capital) ne permettent plus de résorber. Plus tard en 1934, elle s’emploie également à aider les réfugiées en provenance d’Allemagne. Comme de nombreuses institutions philanthropiques juives, l’association est ensuite dissoute en 1942, et ses biens transférés à l’UGIF [69].

35L’histoire de l’Association israélite de protection de la jeune fille révèle combien la communauté juive française s’est engagée modestement et tardivement dans la lutte contre la traite des Blanches. Une fois l’Association israélite pour la protection de la jeune fille créée, ses responsables oscillent entre une assistance de type communautaire ou universel : l’association se présente d’abord comme une simple section juive d’une organisation multiconfessionnelle, semblable en tout point à la section protestante ou catholique. Aspirant à se montrer sous son meilleur jour dans le paysage associatif spécialisé contre la traite, elle privilégie la collaboration avec des associations non-juives. Lorsqu’elle présente ses résultats, elle ne manque jamais une occasion de rappeler qu’elle aide aussi des jeunes chrétiennes. Le rapport d’exercice de 1914 reproduit ainsi la lettre d’une jeune Polonaise reconnaissante :

36

Madame, je suis catholique très pratiquante, mais cela ne m’empêche pas d’être une admiratrice des Israélites. Vous avez le cœur grand [70].

37Ce n’est pas la première fois que la philanthropie est utilisée comme vecteur de rapprochement entre Juifs et chrétiens ou pour améliorer l’image des Juifs au sein de la société française [71].

38Délaissant son objectif premier, l’association glisse de la lutte contre la traite à l’aide sociale, portant secours aux jeunes filles isolées ou en difficulté, qu’elles soient françaises ou étrangères. À l’image des institutions non-juives engagées sur ce terrain, l’Association israélite est très conservatrice : elle véhicule l’image d’une femme éternellement mineure, facilement influençable, qu’il faut soumettre à un contrôle accru et qui n’est protégée finalement qu’au travers d’un ultime rempart : le mariage. La dénonciation de la traite des Blanches s’accompagne donc d’une volonté de moralisation et de contrôle accru de la jeune fille. De ce point de vue, l’Association israélite ne se distingue en rien des institutions chrétiennes ou laïques équivalentes. Elle fait pourtant face à des enjeux spécifiquement juifs : la lutte contre l’antisémitisme ou la vulnérabilité particulière des jeunes Juives immigrées. Dans ce domaine, elle privilégie l’action sur le terrain et multiplie les formes d’assistance, sans qu’il soit pourtant possible d’estimer le nombre de jeunes filles aidées et de calculer la portée de son action.

Document en français avec titre "Protection de la Jeune Fille". Date et lieu de l'assemblée générale mentionnés.
Compte rendu des débats de l’Assemblée générale de l’unique association israélite qui se consacre à la protection de la jeune fille (1925).
Archives du Consistoire israélite de Paris.
Description de l'image par IA : Affiche de tract pour la protection des jeunes filles contre la traite des Blanches.
Tract attestant de la lutte menée par diverses associations, une catholique et deux laïques, pour la protection de la jeune fille, menacée par la traite des Blanches.
Bibliothèque Marguerite Durand. Collection particulière.

Date de mise en ligne : 06/02/2012

https://doi.org/10.3917/aj.442.0059