L'immigration des Juifs d'Algérie en France métropolitaine
L'occasion pour les Juifs français de recouvrer leur indépendance face au judaïsme américain dans la France d'après-guerre ?
Pages 67 à 81
Citer cet article
- HOBSON FAURE, Laura,
- Hobson Faure, Laura.
- Hobson Faure, L.
https://doi.org/10.3917/aj.422.0067
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- Hobson Faure, L.
- Hobson Faure, Laura.
- HOBSON FAURE, Laura,
https://doi.org/10.3917/aj.422.0067
Notes
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[1]
Michel Abitbol, « La Cinquième République et l’accueil des Juifs d’Afrique du Nord », in Jean-Jacques Becker et Annette Wieviorka (dir.), Les Juifs de France. De la Révolution française à nos jours, Paris, Liana Lévi, 1998, pp. 287-328 ; Colette Zytnicki, Les Juifs à Toulouse entre 1945 et 1970. Une communauté toujours recommencée, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1998 ; id., « L’accueil des Juifs d’Afrique du Nord par les institutions communautaires (1961-1965) », Archives Juives. Revue d’histoire des Juifs de France, 31, 1998, 2, pp. 95-109 ; Sarah Sussman, Changing Lands, Changing Identities. The Migration of Algerian Jewry to France, 1954-1967, Doctoral Dissertation, Stanford University, 2002 ; Yann Scioldo-Zürcher, Devenir Métropolitain : Politique d’intégration et parcours de rapatriés d’Algérie en métropole, 1954-2005, Thèse de doctorat, EHESS, 2006 ; Martin Messika, L’Assistance juive face à l’immigration des juifs d’Afrique du Nord en France, 1950-1970, Master II, Université de Paris-I, 2007.
-
[2]
Colette Zytnicki, « L’accueil des Juifs d’Afrique du Nord… », op. cit., pp. 97-99 ; Sarah Sussman, op. cit., p. 257 ; M. Messika, op. cit, pp. 57-58.
-
[3]
Edward Shapiro, A Time for Healing. American Jewry since World War II, Baltimore et Londres, John Hopkins University Press, 1992, p. 60.
-
[4]
Ibid., p. 60.
-
[5]
Ibid.
-
[6]
Serge Klarsfeld, Vichy Auschwitz. Le rôle de Vichy dans la solution finale de la question juive en France. 1943-1944, Paris, Fayard, 1985, p. 180 ; Annette Wieviorka, « Les Juifs en France au lendemain de la guerre : état des lieux », Archives Juives. Revue d’histoire des Juifs de France, 28, 1995, 1, pp. 5-6.
-
[7]
Yehuda Bauer, A History of the Holocaust, New York, Franklin Watts, 2001, p. 265.
-
[8]
Abraham J. Karp, To Give Life. The UJA in the Shaping of the American Jewish Community, New York, Schocken Books, 1981 ; Marc Lee Raphael, A History of the United Jewish Appeal, Chicago, Scholars Press, 1982.
-
[9]
American Joint Distribution Committee, Loeb and Troper Report, octobre 1914-31 décembre 1973.
-
[10]
American Joint Distribution Committee, JDC Primer, New York, 1945, p. France-8. Cette fourchette est basée sur une population juive de 180 000 à 200 000 individus, comme l’évalue Annette Wieviorka, op. cit.
-
[11]
Deborah Dash Moore, At Home in America : Second Generation New York Jews, New York, Columbia University Press, 1981, pp. 150-151 ; Ralph Goldman, « The Involvement and Policies of American Jewry in Revitalizing European Jewry. 1945-1995 », in S. Ilan Troen (dir.), European Jewry : Between America and Israel : Jewish Centers and Peripheries 50 years after the Holocaust, New Brunswick and London, Transaction Publishers, 1998, p. 72.
-
[12]
Maud Mandel, « Philanthropy and Cultural Imperialism ? The Impact of American Jewish Aid in Post-Holocaust France », Jewish Social Studies, 9, 2002, n° 1, pp. 53-94. Laura Hobson Faure, « Un Plan Marshall Juif » : la présence juive américaine en France après la Shoah, 1944-1954, thèse de doctorat, EHESS, 2009.
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[13]
Pour des compléments sur ce point, voir Maud Mandel, op. cit., pp. 73-80, et Raphaël Elmaleh, 1950-2000 Fonds Social Juif Unifié. L’espoir en mouvement, Paris, Fonds Social Juif Unifié, 2000.
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[14]
Centre de documentation juive contemporaine (désormais CDJC), Archives CRIF, Fonds MDI, Carton 1, procès verbal, 4 février 1947.
-
[15]
Ibid., Boîte 1, Procès Verbal, 4 février 1947.
-
[16]
Ibid., Carton 1, Procès Verbal, 4 février 1947. Sont désignés comme ses membres : Meiss, Adam, Fisher, Kelman ou Jarblum, Braunschvig, Guy de Rotschild, Racine, E. Dreyfus, A. Kahn, Katlin, Halter, F. Schrager, E. Lévy, A. Meyer et quelques autres.
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[17]
Edward S. Shapiro, op. cit., pp. 63-64. L’auteur ne précise pas si ce bilan se fonde sur le montant des dons par personne ou sur le montant total brut de la collecte.
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[18]
Marc Lee Raphael, op. cit., p. 136.
- [19]
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[20]
Ibid.
-
[21]
Archives du Joint Distribution Committee à New York (désormais JDC-NY), France 1945/54, dossier 246, lettre n° 6697 de JDC Paris (Noël Aronovici) à JDC-NY, 2 octobre 1947.
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[22]
JDC-NY, « dossiers en cours » (non-cataloguée), Reflections on the Creation of the FSJU, Laura Margolis Jarblum, 17 mai 1981. D’après Raphaël Elmaleh, op. cit., p. 13, cette réunion eut lieu le 12 octobre 1947.
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[23]
Raphaël Elmaleh, op. cit., p. 13
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[24]
Voir Laura Hobson Faure, op. cit. pp. 341-376.
-
[25]
Maud Mandel, op. cit., p. 77. Raphaël Elmaleh, op. cit., pp. 15-16, affirme que le FSJU a recensé 275 organisations comme membres potentiels.
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[26]
Raphaël Elmaleh, op. cit., p. 22.
-
[27]
Le premier conseil d’administration comprenait, en outre, les vice-présidents Maurice Brener, Élie Cohen et Claude Kelman, le trésorier Robert Weill et le trésorier-adjoint Emmanuel Racine ; Raphaël Elmaleh, op. cit., p. 36.
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[28]
Raphaël Elmaleh, op. cit., p. 52. Guy de Rothschild semble confondre le Joint et l’UJA lorsqu’il affirme que ses parents avaient été des bénévoles du Joint.
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[29]
Archives du Joint Distribution Committee en Israël (désormais JDC-I), Archives Laura Margolis Jarblum (non cataloguées), Country Directors Conference, Paris, Statistical Report on France, octobre 1952.
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[30]
JDC-I, Collection Laura Margolis Jarblum (non cataloguée), Country Directors Conference, Paris, Statistical Report on France, octobre 1953.
-
[31]
Le chiffre de 7,5 % est basé sur une contribution totale estimée à 27 millions de francs ; JDC-I, Collection Laura Margolis Jarblum (non cataloguée), Country Directors Conference, Paris, Statistical Report on France, octobre 1952.
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[32]
JDC-I, Collection Laura Margolis Jarblum (non cataloguée), Country Directors Conference, Paris, Statistical Report on France, octobre 1952.
-
[33]
JDC-NY, France 1945/54, fiche 244, Executive Committee Meeting Minutes, 17 novembre 1953.
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[34]
Anne Grynberg, « Après la tourmente », in Jean-Jacques Becker et Annette Wieviorka (dir.), Les Juifs de France. De la Révolution française à nos jours, Paris, Liana Lévi, 1998, p. 267.
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[35]
A. Skornik, « L’action du Joint en France », La Terre Retrouvée, 15 juin 1962, p. 7.
-
[36]
Entretien avec Louis Cohn, Antony, 25 novembre 2004.
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[37]
CDJC, Fonds Claude Kelman, MDIII, boîte 19, L’Arche, table ronde, Bilan de dix ans d’activité, 12 septembre 1960.
-
[38]
JDC-NY, France 1954-1964, dossier 151, Headquarter’s Conference with Country Directors of France, Italy and Benelux, 5-7 mai 1961.
-
[39]
JDC-NY, France 1954-1964, dossier 151, Headquarter’s Conference with Country Directors of France, Italy and Benelux, 5-7 mai 1961.
-
[40]
A. Skornik, « L’action du Joint en France », La Terre Retrouvée, 15 juin 1962, p. 7.
-
[41]
CDJC, Fonds C. Kelman, MDIII, Boîte 22, Allocution de M. Guy de Rothschild. Un tiers de ses remarques portent sur le Joint (2 pages sur 6). Voir aussi A. Skornik, « La 13e Assemblée Générale du FSJU définit un programme d’aide aux rapatriés d’Algérie », La Terre Retrouvée, 15 mai 1962, p. 10.
- [42]
-
[43]
Ibid., lettre de C. Jordan à E. Warburg et M. Leavitt, 1er juin 1962.
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[44]
En 1953, le Joint fut la cible des autorités soviétiques lors du procès des médecins, d’origine juive pour la plupart, accusés d’un complot meurtrier. Voir Laura Hobson Faure, op. cit., p. 450-476. Ibid., lettre de C. Jordan à E. Warburg et M. Leavitt, 1 juin 1962.
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[45]
Ibid., lettre de C. Jordan à E. Warburg et M. Leavitt, 1 juin 1962.
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[46]
Voir par exemple, A. Skornik, « L’action du Joint en France », La Terre Retrouvée, 15 juin 1962, p. 7.
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[47]
America Judaïca, L’Arche, n. 67-68 août-septembre 1962, pp. 41-43.
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[48]
JDC-NY, France 1954-64, dossier 170, lettre de C. Jordan à E. Warburg et M. Leavitt, 1 juin 1962.
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[49]
JDC-NY, France 1954-64, dossier 170, lettre de C. Jordan à E. Warburg et M. Leavitt, 1 juin 1962.
-
[50]
Ibid., dossier 151, Executive Committee Minutes, 15 juin 1962.
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[51]
Cf. des articles de presse comme « The First Winter in France. Algerian Jews Fight Despair. An Interview with the B. Family », dans JDC-NY, France 1954-1964, Dossier 161, 14 février 1963.
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[52]
Sarah Sussman, op. cit., p. 274.
-
[53]
Il s’agit du budget normal du FSJU qui ne tient pas compte des dépenses pour les réfugiés ou des investissements d’infrastructures, ce qui explique les 36,6 millions de francs du budget total. JDC-NY, France 1954-1961, Dossier 151, Sources of Financing for the Principal Relief and Rehabilitation programs in France in 1962, Julien Breen, 29 juillet 1963.
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[54]
Ibid.
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[55]
Ibid.
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[56]
Ibid.
-
[57]
Ibid., Executive Committee Minutes, 26 novembre 1963.
-
[58]
Georges Levitte, « Expérience française et utilité des enquêtes sociologiques », in Centre national des hautes études juives, Institute of Contemporary Jewry of the Hebrew University, La Vie juive dans l’Europe contemporaine, Actes du colloque tenu à l’Institut de sociologie de l’Université libre de Bruxelles du 19 au 21 septembre 1962, Bruxelles, Éditions de l’Institut de sociologie de l’Université libre de Bruxelles, 1965, pp. 233-245. Voir aussi S. Sussman, op. cit., pp. 262-272.
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[59]
JDC-NY, France 1954-1961, Dossier 170, Excerpt from discussion between C. Jordan, E. Warburg, M. Leavitt, D. Speiser, 2 mai 1963.
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[*]
Article traduit de l’américain par M. Michel Broutin.
1Citoyens français, les Juifs d’Algérie peuvent bénéficier des politiques publiques progressivement organisées pour les rapatriés, à la différence de bon nombre de ceux qui quittent la Tunisie ou le Maroc [1]. Privés des aides réservées aux seuls nationaux ou dans l’attente des aides publiques, ces derniers demandent des secours à la « communauté juive française », s’appuyant en cela sur une tradition philanthropique séculaire. Les historiens ont ainsi souligné le rôle fondamental joué par le Fonds social juif unifié (FSJU), l’institution spécialisée dans l’accueil de ces populations [2]. Non seulement cette organisation a réuni et distribué les fonds qui représentent l’essentiel de l’aide privée, mais elle a aussi su concevoir un « plan d’intervention » à l’échelle nationale.
2Or le FSJU, créé en 1949 par l’American Joint Distribution Committee, et un groupe de dirigeants juifs français ont fait leurs les pratiques philanthropiques nord-américaines de collecte de fonds, ce qui témoigne d’une « influence américaine » après la guerre sur l’organisation de la communauté juive française. De ce fait, l’aide aux populations juives maghrébines qui quittent leurs pays au moment des indépendances est-elle une affaire franco-française ? Doit-on plutôt y voir l’effet d’une coopération transnationale impliquant des acteurs à la fois américains et français ? On ne peut répondre à cette question sans une analyse de l’influence profonde exercée par la communauté juive américaine sur la vie des Juifs de France après la Seconde Guerre mondiale. C’est pourquoi, à la différence de la plupart des travaux sur ce sujet, cet article se propose d’étudier une séquence plus longue, 1944-1964 ainsi que le moment-clé de la « séfaradisation » de la vie des Juifs de France non pas du point de vue de la confrontation entre les ashkénazes et les séfarades, mais de celui des tensions existantes entre les institutions philanthropiques juives d’après-guerre.
Le cadre : le « Plan Marshall juif » dans la France d’après-guerre
3Pendant que l’Europe est lentement libérée de l’occupation nazie, des Juifs américains se mobilisent afin de « combler le vide [3] » laissé par la Shoah. Comptant pour 5 % de la population juive mondiale en 1875 et pour 33 % en 1933, ils en représentent 40 % en 1945 [4]. La majorité des Juifs des États-Unis – approximativement cinq millions au sortir de la guerre [5] – étant d’origine ashkénaze, leurs liens culturels et familiaux forts avec l’Europe renforcent leur détermination à y restaurer la vie juive. En France, on estime que 75 % de la population juive d’avant-guerre a survécu, et à la Libération, la population juive française comptait environ 180 000 à 200 000 individus [6]. Cette statistique contraste avec le taux de survie d’autres pays d’Europe de l’Ouest, comme la Belgique (66 %) ou les Pays-Bas (25 %) [7] et permet à la France d’être perçue comme l’un des seuls lieux où le judaïsme européen peut prospérer à nouveau. Paris devient donc une « plaque tournante » pour les activités américaines de secours.
4Ainsi, aumôniers et soldats juifs des forces armées américaines s’activent-ils en faveur de leurs coreligionnaires. Par les articles envoyés à la presse, les lettres à leurs proches et, lorsque les rabbins furent rentrés aux États-Unis, par leurs sermons, ils jouissent dans leur pays d’origine d’un auditoire informé de la situation. Alors qu’ils attendent des nouvelles de leurs propres enfants, soldats ou engagés volontaires dans l’armée, ainsi que de leur famille sur le « vieux continent », des Juifs américains commencent à recueillir nourriture et vêtements afin de les expédier en Europe. Ces efforts individuels, partis « de la base », aident à combler, dans la France de l’après-guerre, le vide entre la fin des combats et la mise en place de programmes d’aide plus structurés émanant d’organisations juives américaines, principalement de l’American Joint Distribution Committee, plus connu en France sous le nom de « Joint ».
5Cette organisation est née à New York en 1914 de l’improbable collaboration de socialistes, de philanthropes et d’orthodoxes pour venir en aide aux populations juives victimes de la Première Guerre mondiale. Ayant étendu son activité à toute l’Europe dans l’Entre-deux-guerres, elle peut envoyer des équipes en France dès décembre 1944. Si d’autres organisations lui emboîtent le pas avec leurs propres programmes caritatifs, le Joint est le seul à pouvoir se réclamer d’une forte réputation aux États-Unis ainsi que d’une longue pratique d’intervention en France. Il reçoit alors environ 57 % des dons collectés par le United Jewish Appeal (UJA) [8], l’agence centrale pour le recueil et la distribution des fonds de la communauté juive américaine. En France, l’association, qui développe le plus important des programmes d’aide émanant des organisations juives américaines, verse 26,9 millions de dollars à la communauté française entre 1944 et 1954 [9]. On estime que, par l’intermédiaire des agences subventionnées, le Joint a secouru 50 000 personnes en France en 1945, soit de 25 % à 28 % de la population juive de l’époque [10].
Le Joint ne se contente pas de signer des chèques aux organisations auxquelles il a décidé de venir en aide. Influencé par les principes philanthropiques américains, il vise à terme l’autonomie et l’autosuffisance des communautés auprès desquelles il intervient [11]. Il s’abstient ainsi d’offrir directement des services aux individus, subventionnant plutôt des organisations locales. Néanmoins, au prétexte d’apprendre aux Juifs français à devenir autonomes, il s’immisce dans le fonctionnement quotidien des organisations subventionnées en important des structures américaines, tels les centres communautaires, et des méthodes de collecte de fonds et d’assistance sociale [12]. C’est ainsi que les « outils » associatifs comme le Fonds social juif unifié (FSJU), utilisés par les Juifs de France pour répondre aux besoins sociaux de leurs coreligionnaires immigrés, dont les Juifs d’Afrique du Nord, sont un héritage direct du Joint [13].
Le Joint et le FSJU, des origines au début des années 1960
6Si les dirigeants Juifs français ont accepté avec gratitude l’aide du Joint, ils ne se sont pas contentés d’exécuter ses consignes. Au contraire, ils ont sans cesse cherché à limiter son ingérence. Les restrictions budgétaires apportées au programme français du Joint en 1947 soulèvent cependant des protestations unanimes. En février, Léon Meiss, président du Conseil représentatif des Israélites de France (CRIF), exprime sa crainte d’un futur désengagement :
« […] Le Joint, tout en fournissant un effort considérable pour la France, demeure dans un splendide isolement et accomplit sa tâche sans consulter le judaïsme de France, mais la responsabilité morale des Juifs de France n’en est pas moins engagée ; et pas seulement leur responsabilité morale ; en effet le budget du Joint est actuellement de 50 millions pour la France, mais il est à prévoir qu’il ne pourra continuer pareil effort à la longue, c’est alors au judaïsme de France qu’incombera cette charge. [14] »
8Soulignant le dysfonctionnement de l’aide sociale juive française et notamment la répartition, selon lui injuste, des financements du Joint entre les institutions juives de France, Léon Meiss suggère que le CRIF, « qui a moralement le droit et le devoir à veiller à ce que les fonds soient distribués de façon judicieuse [15] », crée un comité pour conseiller le Joint pour leur répartition. Quoique sa suggestion ait entraîné des débats au sein du CRIF, une Commission consultative auprès du Joint est mise en place en juin 1947 [16]. Les dirigeants Juifs français commencent alors à comprendre que la seule manière pour les associations de contrebalancer le poids du Joint est de s’unir.
9C’est à l’automne 1947, dans ce contexte d’agitation associative, que Laura Margolis, directrice du bureau du Joint pour la France de 1946 à 1953, initie un plan à long terme visant à importer le modèle américain de collecte de fonds. Il s’agit de coordonner les multiples composantes de l’aide sociale puis, à terme, de remplacer le Joint par la nouvelle organisation née de ces efforts. Laura Margolis s’inspire de la structure de l’UJA qui, depuis 1939, centralise et répartit avec un succès grandissant les fonds collectés auprès des Juifs américains. Bien que ces donateurs ne représentent que 3 % de la population américaine, l’UJA est devenu la plus importante des associations philanthropiques aux États-Unis [17] : en 1939, il réunit 16 millions de dollars et plus de deux cents en 1948 [18]. Ces résultats ont vraisemblablement poussé Laura Margolis à voir dans ce type d’organisation la solution pour remédier à la désorganisation de l’aide sociale juive en France. Quand elle soumet son projet au Dr. Schwartz, le directeur des services européens du Joint, ce dernier ne cache pas son scepticisme : « Laura, allez-vous essayer de faire de bons Américains avec des Français [19] ? » Elle obtient toutefois carte blanche. « Je ne me suis jamais attendue à les voir adopter le système américain dans sa totalité, précise-t-elle. Mais j’étais convaincue que je pouvais leur faire accepter l’idée de construire quelque chose de plus durable. Ils seraient les héritiers du Joint [20]. »
10Après s’être entretenu avec les dirigeants communautaires, et notamment le baron Guy de Rothschild [21], Laura Margolis réunit des représentants du CRIF, du Consistoire central, de la Fédération des sociétés juives de France, de la toute récente Fédération sioniste de France et vraisemblablement de l’Union des Juifs pour la Résistance et l’entraide, d’orientation communiste [22]. Un comité directeur provisoire, présidé par Léon Meiss, est créé ; la nouvelle organisation adopte le nom de Fonds social juif unifié (FSJU) en mars 1948 [23]. Au terme de deux ans de préparation et de nombreux conflits [24], le FSJU tient son assemblée fondatrice en octobre 1949, en présence des dirigeants de 250 organisations juives [25], sa Charte est ratifiée le 23 octobre [26], et l’association est officiellement enregistrée le 15 février suivant [27]. Guy de Rothschild en est le président depuis le 18 janvier 1950 : réfugié pendant une partie de la guerre aux États-Unis, il parle parfaitement l’anglais et connaît la culture associative américaine, ses parents ayant été des volontaires de l’UJA [28]. La tradition philanthropique de sa famille en fait non seulement un « successeur naturel » de Léon Meiss à la tête du FSJU mais aussi un collaborateur clé du Joint pour la mise en place du projet.
Conçu comme une institution qui doit reprendre l’action de financement et de coordination assumée jusque là par le Joint, le FSJU n’est pourtant pas immédiatement opérationnel. Le Joint évalue son impact sur la base du taux de participation des Français à l’aide sociale juive. Or, en 1946, le Joint assumait 72 % des coûts de l’aide sociale française ? seuls 13 % étant couverts par des organisations françaises et leur collecte locale [29] ; en 1949, un an avant que le FSJU ne lance sa première campagne, la contribution française a atteint 21,5 % des besoins, mais, en 1950, 4 214 donateurs seulement ont participé à la collecte destinée à répondre aux besoins locaux et à Israël [30]. Une fois sa part versée à l’Agence juive et les frais de fonctionnement acquittés, le FSJU ne peut contribuer qu’à hauteur de 7,5 % des coûts totaux de l’aide sociale [31]. Ironie du sort donc, la création du FSJU ? conçu pour accroître la participation financière des Juifs de France à leurs besoins d’aide sociale ? a tout d’abord un effet contraire. Cependant, les années suivantes, la contribution française augmente régulièrement, prouvant la viabilité du FSJU : en 1951 elle couvre 25,5 %, des besoins, en 1952 39 % [32]. Entre 1952 et 1953, le Joint commence donc à transférer ses programmes et ses employés français au FSJU, anticipant ainsi son retrait de France. En juillet 1953, à l’aube des indépendances de l’Afrique du Nord française, il annonce le transfert de plusieurs de ses services, faisant remarquer que « la responsabilité directe de la planification au niveau communautaire et la répartition des fonds collectés localement et attribués par le JDC [Joint] ont été remises entre les mains de la communauté [33]. »
Le désengagement du Joint fut donc un processus long, ponctué à la fois de décisions signifiant une prise de distance comme celle de procéder au transfert du siège européen de Paris à Genève en 1958, et d’épisodes de rapprochement au moment des vagues d’immigration hongroise, roumaine et nord-africaine. La France de la décennie 1960 est ainsi un des rares pays européens où la population juive a retrouvé ses effectifs d’avant-guerre [34]. Du coup, le Joint accorde en 1958 un budget spécial pour les réfugiés en France et assume l’encadrement financier des nouveaux arrivants [35]. Contrairement à la période de l’immédiat après-guerre, où le Joint subventionnait une multitude d’organisations juives françaises, le FSJU était devenu au cours des années 1950 le principal contact associatif du Joint dans la communauté juive française. Enfin, un troisième acteur, la Conference on Jewish Material Claims Against Germany (Conférence sur les réclamations juives contre l’Allemagne, appelée plus souvent Claims’ Conference), intervient désormais dans les relations entre les Juifs de France et d’Amérique. Cette institution a été créée par un collectif de vingt-trois organisations juives pour répartir les indemnités allemandes destinées à l’aide sociale et au développement des communautés juives ; elle a commencé à fournir des aides en 1954, mais sa disparition est programmée pour 1964. Le siège de la Claims’ Conference étant à New York, celle-ci s’appuie fortement en Europe sur les infrastructures du Joint. En ce qui concerne la France, tandis que le Joint s’occupe de répartir une partie des fonds allemands, le FSJU se charge du transit d’un pourcentage important d’entre eux, accroissant ainsi son influence sur le judaïsme français [36].
La contribution financière du Joint à la France, 1944-1964
La contribution financière du Joint à la France, 1944-1964
11Par-delà leurs rapports financiers, comment le FSJU et le Joint se perçoivent-ils respectivement ? En 1960, lors d’une table ronde organisée à l’occasion du dixième anniversaire du FSJU, Me Théo Klein souligne l’héritage complexe de l’institution française :
En exprimant la difficulté d’adapter un modèle américain en France afin d’atteindre la « vraie » communauté, l’avocat dépeint le Joint comme un « père de famille » et implicitement, le judaïsme français comme ses enfants. Dépasser ce type de rapports ? et la hiérarchie en découlant ? représente de fait un défi pour la jeune institution.Je ne pense absolument pas que le Fonds social ait constitué, à sa création, la représentation d’un judaïsme de fait par rapport à un judaïsme de droit. Je crois qu’il ne faut pas oublier que le Fonds social a été créé comme une sorte de testament laissée par une autre organisation [le Joint] qui, comme tout père de famille qui va mourir, voudrait que ses enfants lui ressemblent et leur lègue, en quelque sorte, ce qu’il a fait de meilleur. Cette organisation a plus ou moins, je ne dirais pas imposé, mais suggéré à la Communauté une forme d’organisation qui n’était pas […] historiquement celle de la Communauté juive de France ; et je crois qu’on pourrait caractériser les dix premières années du Fonds social comme étant un effort du Fonds social pour renouer avec la Communauté de fait, alors qu’au départ le Fonds social n’était pas la Communauté de fait [37].
Charles H. Jordan (Philadelphie, 1908-Prague, 1967), directeur exécutif du Joint de 1955 à 1965
Charles H. Jordan (Philadelphie, 1908-Prague, 1967), directeur exécutif du Joint de 1955 à 1965
12Il est tout aussi difficile au Joint de se libérer de l’héritage du « plan Marshall juif », notamment au début des années 1960, parce qu’il considère toujours la France comme un espace clé pour son intervention européenne. Charles Jordan, travailleur social et directeur général de l’organisation américaine de 1955 à 1965, est, tout comme ses prédécesseurs, décidé à rendre autonomes les communautés juives locales. « Nous ne sommes pas le gardien de notre frère, mais le frère de notre frère », rappelle-t-il en 1961 aux représentants du Joint, faisant allusion au récit biblique de Caïn et Abel ; « nous ne sommes pas contraints à aider nos frères, mais nous pouvons les aider à s’aider eux-mêmes » [38]. Il est pas conséquent particulièrement soucieux de respecter l’initiative locale :
Le FSJU existe et nous devons travailler par son entremise. On ne peut accomplir les choses trop vite, mais ces dix dernières années, beaucoup a déjà été fait et avec de réels efforts de toutes les personnes concernées, nous pourrons résoudre ces problèmes [39].
14Les problèmes auxquels il fait allusion sont liés à l’immigration croissante des Juifs d’Afrique du Nord en France métropolitaine. Les représentants du Joint encore présents en France à cette époque assistent à la marche des évènements avec inquiétude, s’efforçant toutefois de répondre aux enjeux du moment tout en respectant l’autonomie du FSJU. Ils sont particulièrement soucieux de la situation à Marseille, où les Juifs algériens ne cessent d’arriver sans établir le moindre contact avec des organisations juives.
Les organisations tant françaises qu’américaines se débattent ainsi avec l’héritage ? et la réalité présente ? de leurs relations philanthropiques. En fait, leur frustration mutuelle est attisée par le fait que le Joint fournit encore 55 % du budget annuel du FSJU en 1961 [40]. Cette frustration tourne au conflit ouvert en mai 1962, au moment où l’immigration des Juifs nord-africains atteint des niveaux sans précédent.
De la crise de 1962 à la reconquête de l’indépendance ?
15Le 5 mai 1962, le FSJU tient sa 13e assemblée annuelle. Dans son allocution, Guy de Rothschild remercie certes le Joint de son soutien au judaïsme français, mais déplore aussi ouvertement le niveau du budget prévu pour la France, une « déception profonde » et une « désillusion profonde », déclare-t-il. « Je dois vous dire que nous ne pouvons pas comprendre comment une organisation qui nous connaît si bien, qui vit si intimement notre vie agisse à notre égard comme un acteur extérieur, comme un acteur autocratique, comme un acteur qui ne nous comprend pas », a ajouté le président du FSJU [41]. La critique provoque une grave tension entre le Joint et le FSJU, alors que les « rapatriements » d’Algérie auraient exigé au contraire une unité d’action.
16En effet, les dirigeants du Joint sont à la fois offusqués par les propos de Guy de Rothschild, qu’ils trouvent injustes et par le choix du lieu où il les a prononcés. Ils sont aussi consternés de voir la presse américaine s’emparer de l’incident et donner une mauvaise image du Joint à ses donateurs. « Je comprends mal que vous ayez cherché à humilier publiquement les bons amis du Judaïsme français et ceux qui travaillent avec vous sur le terrain humanitaire alors que des gens inquiets attendent de nous une action organisée et efficace [42] », rétorque Charles Jordan à Guy de Rothschild. Le Joint exige alors de ce dernier des excuses publiques pour dissiper le malentendu.
17Tout en refusant de revenir sur sa position, Guy de Rothschild accepte de faire une déclaration amicale sur le Joint à l’occasion d’un dîner de charité du FSJU qui doit avoir lieu fin mai. À Charles Jordan, il écrit son espoir qu’alors, leur différend sur la participation financière du Joint au budget du FSJU sera aplani. Mais ce dernier ne voit dans son offre rien d’autre qu’une tactique en prévision de la négociation pour la contribution du Joint au budget 1963 du FSJU : « [Rothschild] pensait que je tenais beaucoup à ce qu’il fasse une déclaration amicale et que j’étais prêt à le payer pour cela, je fis comprendre qu’il n’était pas question que je rentre dans ce genre de jeu, absolument pas [43] », écrit-il à ses collègues de New York. Refusant de lier une décision budgétaire à ce qu’il considère comme un problème de relation publique, Jordan propose de venir à Paris assister au dîner du FSJU, à la condition que Rothschild s’excuse. Il tiendra ensuite une conférence de presse pour mettre les choses au point. Rothschild se borne à accepter de rencontrer Jordan à Paris quelques heures avant le dîner. En fait, rien n’est réglé entre eux et nul ne peut dire ce qu’il adviendra une fois les deux hommes face à face. « Plutôt mourir [que de faire des excuses] ! » se serait exclamé son interlocuteur d’après Charles Jordan, lequel persiste alors dans son refus d’assister au dîner dans ces conditions.
18Après presque deux heures de discussions ? et quarante-cinq minutes avant le dîner ? Rothschild finit cependant par céder.
Je ne pense pas qu’il vous soit possible d’imaginer ce que j’ai dû dire à Guy pour le faire céder, écrit Jordan à ses collègues de New York, mais je lui ai vraiment réglé son compte. Une des choses les moins agréables que je lui ai dite est que personne n’avait fait au Joint ce qu’il avait fait, à part les communistes russes pendant le procès des docteurs [allusion au procès des « blouses blanches » en URSS à la fin de l’ère stalinienne]. […] Je lui ai dit aussi que la paix ne pourrait pas revenir entre nous tant que nous aurions l’impression que les gens en France restaient inertes en espérant que le judaïsme mondial n’exigerait rien de leur part [44].
20Selon Charles Jordan encore, Guy de Rothschild n’aurait jamais tenu ces propos s’il n’avait souffert d’un rhume et il lui a assuré ne pas avoir exprimé sa propre opinion mais celle de ses collègues qui, selon lui, supportent mal
[…] l’attitude paternaliste de l’équipe du Joint vis-à-vis de leur grande organisation française autonome, indépendante et importante. Ils [les hommes du FSJU] disent qu’à de nombreuses reprises, lorsque nous [les hommes du Joint] voulions les voir, nous les avions convoqués dans nos bureaux ou à mon hôtel plutôt que de les rencontrer sur leur propre terrain. Ils le prenaient pour une insulte. Nous leur avons posé trop de questions sur ce qu’ils faisaient ; une des questions qui leur déplait est celle-ci : « où allez-vous trouver l’argent pour couvrir des dépenses exceptionnelles ?» Ils ne se soucient ni de justifier ni de ne pas justifier quoi que ce soit. Tout simplement ils ne veulent pas qu’on leur pose des questions [45]. »
Allocution de Guy de Rothschild, alors président du Fonds social juif unifié, lors de la cérémonie de pose de la première pierre du Tombeau du martyr juif inconnu, le 17 mai 1953 à Paris
Allocution de Guy de Rothschild, alors président du Fonds social juif unifié, lors de la cérémonie de pose de la première pierre du Tombeau du martyr juif inconnu, le 17 mai 1953 à Paris
21Le compte rendu de Jordan montrent ce qui est en jeu dans ces profondes tensions : le cœur du problème n’est pas le budget du FSJU, mais plutôt le respect que la jeune organisation estime lui être du.
22Finalement les deux hommes assistent au dîner ; Rothschild fait des excuses publiques, et Jordan prend la parole en français, sous les applaudissements de l’assistance. Le lendemain, ils tiennent une conférence de presse à l’hôtel Royal Monceau, soulignant les contributions actuelles et passées du Joint au judaïsme français [46]. Enfin, au plus fort de la crise algérienne, L’Arche, le mensuel du FSJU, publie un numéro double, non pas sur le judaïsme algérien (sujet largement traité au cours des mois précédents), mais bien sur le judaïsme américain ! Intitulé America Judaïca, ce numéro spécial s’ouvre par deux articles de Guy de Rothschild (« L’Amérique de la solidarité ») et de Charles Jordan, (« Le Joint et l’assistance à la communauté juive de France ») [47]. Le FSJU et le Joint gomment ainsi publiquement leurs désaccords, laissant les points plus litigieux se régler en privé.
23Une fois la crise dépassée, Jordan estima que cette « histoire qui avait fait perdre du temps et créé bien du souci [48] » avec le FSJU n’était pas une simple péripétie : elle ne manquerait pas de se répéter dans les années à venir. Quant au FSJU, qui entre en 1962 dans sa 13e année, l’âge de la maturité religieuse dans le judaïsme, le conflit avec le Joint revêtait une importance plus grande encore. Publiquement et symboliquement, « l’enfant » se rebellait contre « le père ». Aussi, une fois la rébellion déclarée, un changement d’attitude se dessine-t-il dans les deux organisations.
24L’organisation américaine est devenue, dans l’intervalle, progressivement plus optimiste quant à la capacité des Juifs français à gérer leur propre communauté. Aux yeux de Charles Jordan, la crise algérienne a un « bon côté » : « la communauté juive française est parvenue par un effort coordonné entre le FSJU et le Consistoire à couvrir une grande partie des dépenses à venir. Et c’est pour cela que nous pouvons nous engager à les accompagner aussi loin que notre argent pourra nous amener [49] ». Jordan plaide en faveur du judaïsme français auprès de l’administration du Joint à New York, leur demandant en juin 1962 un « chèque en blanc » pour faire face à la situation [50]. Afin d’encourager les dons à l’UJA, le Joint entame une campagne de communication agressive aux États-Unis sur les besoins des Juifs algériens « rapatriés » en France [51]. Ces efforts s’avèrent fructueux, particulièrement en 1963 et 1964. En plus de sa contribution annuelle au budget du FSJU, le Joint participe pour 40 % au Fonds d’urgence créé alors – soit trois millions de francs sur huit [52].
25Un rapport du Joint sur l’aide sociale juive française en 1962, rédigé en juillet 1963 pour mesurer la participation française à ses programmes d’aide sociale, montre une énorme augmentation de la contribution française. En 1954, le FSJU assure 32 % (1,5 million de francs) des 4,68 millions de francs de dépenses. En 1962, la même organisation a augmenté sa participation de 172 %, contribuant pour 52,8 % (4,09 millions de francs) aux 7,74 millions de francs du budget de fonctionnement [53]. En 1962, un total de 36,6 millions de francs est dépensé pour l’aide sociale juive : 35 % de ce montant est fourni par le Joint et de la Claims’ Conference et 10,3 % par d’autres sources, comme le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies. Le reste provient de sources françaises, soit le FSJU (15,1 %), les agences d’aide sociale juives (8,6 %), les donateurs (11,9 %) et le gouvernement français (19 %) [54]. Au total, selon le rapport, les Juifs français et les pouvoirs publics ont contribué de leur poche en 1962 pour plus de 55 % des frais de l’aide sociale. Il conclut enfin que :
[…] les archives des dernières années confirment l’idée que la communauté juive de France montre une conscience plus aiguë et donne une réponse croissante aux besoins indéniables de ses membres les plus démunis, et exprime un intérêt constructif envers eux en leur venant en aide dans une proportion croissante [55].
27Non seulement la contribution française augmente, mais elle provient d’un plus grand pourcentage de donateurs au sein de la population juive française : en 1956, 4 500 Juifs contribuent au FSJU ; ils sont 8 000 en 1962 [56] et 15 000 en 1963 [57]. Comme Georges Levitte l’a observé en 1962, la crise algérienne a mis à l’épreuve le clivage tranché entre le culturel et le cultuel qui s’était développé dans le judaïsme français pendant les années 1950, forçant le FSJU et le Consistoire à établir une nouvelle relation de collaboration [58]. Elle a ainsi inspiré de nouvelles formes de mobilisation au judaïsme français, ce qui, en retour, a impressionné favorablement le Joint qui observait la situation avec attention depuis 1944. La réponse coordonnée des organisations juives françaises à la crise algérienne lui donne l’assurance que ses « enfants » peuvent se débrouiller tous seuls. En conséquence, le Joint prend ses distances vis-à-vis du judaïsme français, décidant en mai 1963 de déplacer son bureau pour la France de Paris à Genève. L’évolution du FSJU fut un facteur déterminant dans cette décision, comme en attestent le compte rendu d’une réunion interne :
Les historiens et les sociologues considèrent communément la migration massive de Juifs d’Algérie en France métropolitaine comme la source d’un renouveau démographique et spirituel de la communauté juive de France après la Shoah. L’étude sur le long terme des relations entre le Joint et le FSJU suggère que cette crise a eu une autre portée, restée inaperçue mais d’égale importance : La décolonisation algérienne a créé un cadre dans lequel les dirigeants juifs français ont pu prouver, à eux-mêmes et à leurs donateurs américains, qu’ils étaient capables de diriger une commuanuté. De là à conclure que la crise algérienne a permis l’indépendance du judaïsme français [*]…Le FSJU s’est développé et a considérablement mûri et ils [ses responsables] ont, de fait, construit une organisation digne d’intérêt. Ils ont du personnel sur le terrain ainsi que dans les régions les plus éloignées, et Mr. Jordan pense qu’ils peuvent prendre en main les activités en France [59].