À l'origine de la tradition séfarade à Paris : les Juifs de rite portugais aux XVIIIe et XIXe siècles
Pages 25 à 40
Citer cet article
- LANDAU, Philippe-Efraïm,
- Landau, Philippe-Efraïm.
- Landau, P.-E.
https://doi.org/10.3917/aj.422.0025
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- Landau, P.-E.
- Landau, Philippe-Efraïm.
- LANDAU, Philippe-Efraïm,
https://doi.org/10.3917/aj.422.0025
Notes
-
[1]
Le terme juridique désigne les « habitants naturels » du royaume, en opposition aux étrangers ou « aubains ».
-
[2]
Gérard Nahon, « La nation juive portugaise en France XVIe-XVIIIe siècles : Espaces et pouvoirs », Revue des Études juives (REJ), CLIII (3-4), juillet-décembre 1994, pp. 356-357.
-
[3]
Évelyne Oliel-Grausz, « Droit et espace séfarade : Jacob Rodrigues Pereire et l’extension des privilèges », Archives Juives. Revue d’histoire des Juifs de France, n° 37/1, 1er semestre 2004, p. 30.
-
[4]
Gérard Nahon, op. cit., p. 116.
-
[5]
Anne Zink, « Une niche juridique, L’installation des Juifs à Saint-Esprit-lès-Bayonne au XVIIe siècle », Annales, Histoire sciences sociales, 1994, vol. 49, n° 3, pp. 639-669.
-
[6]
Sur ces deux notions communément admises sous l’Ancien Régime, consulter Patrick Weil, Qu’est-ce qu’un Français ?, Paris, Grasset, 2004, pp. 23-26.
-
[7]
Sur les litiges émanant du droit d’aubaine par rapport aux Juifs portugais à Paris, voir Paul Hildenfinger, Documents sur les juifs à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Champion, 1913, pp. 34-37.
-
[8]
Voir Gérard Nahon, « Communautés espagnoles et portugaises de France (1492-1992) », in Henry Méchoulan (dir.), Les Juifs d’Espagne. Histoire d’une diaspora, Paris, Liana Lévi, 1992, pp. 111-144.
-
[9]
Henri Monin, « Les Juifs de Paris à la fin de l’Ancien Régime. », Revue des Études Juives, t. 23, 1891, p. 85.
-
[10]
Léon Kahn, Les Juifs de Paris sous Louis XV, Paris, Durlacher, 1892, pp. 41-43 ; Roger Berg, Histoire des Juifs à Paris, Paris, Cerf, 1997, pp. 89-91.
-
[11]
Léon Kahn, ibid., p. 43.
-
[12]
Sur Péreire, voir Renée Neher-Bernheim, « Un savant juif engagé : Jacob Rodrigue Péreire (1715-1780) », REJ, CXLII, juillet-décembre 1983, pp. 373-451.
-
[13]
Léon Kahn, op. cit., p. 45.
-
[14]
Maurice Liber et Alexandre Marx, « Le séjour d’Azoulai à Paris », REJ, t. 65, 1913, p. 258.
-
[15]
Mardochée Venture, Prières journalières à l’usage des Juifs espagnols et portugais, Nice et Paris, 4 vol., 1772-1783.
-
[16]
C’est-à-dire drapiers et merciers, épiciers, bonnetiers et pelletiers, orfèvres, marchands de vin et fabricants d’étoffes.
-
[17]
J.B.D.V.S.J.D.R. (Israël Bernard de Valabrègue, Secrétaire juré du Roi), Lettre ou réflexions d’un Milord à son correspondant à Paris au sujet de la Requête des Marchands des Six Corps contre l’admission des Juifs aux brevets, Londres, 1767.
-
[18]
Évelyne Oliel-Grausz, op. cit., p. 35.
-
[19]
Gérard Nahon, « Papiers de la communauté des juifs portugais de Paris de 1785 à 1790 », REJ, t. CXXIX, janvier-mars 1970, pp. 43-65.
-
[20]
Léon Kahn, Le Comité de Bienfaisance, Paris, Durlacher, 1886, pp. 94-111, et Paul Hildenfinger, Documents sur les juifs à Paris au XVIIIe siècle, op. cit., pp. 22-24.
-
[21]
Le chiffre de 500 Juifs à Paris est communément admis. Toutefois, Henri Monin considère qu’ils sont peut-être 700, ce qui ne paraît pas invraisemblable (Henri Monin, op. cit., p. 82).
- [22]
-
[23]
Maurice Liber, Les Juifs et la convocation des États Généraux (1789), Louvain, Peeters, 1989, p. 82 (1re édition in REJ, n° 63-66, 1912-1913).
-
[24]
Maurice Liber, op. cit., pp. 82-88, et Jacques Godechot, « La Révolution Française et les Juifs (1789-1799) », in Bernhard Blumenkranz et Albert Soboul (dir.), Les Juifs et la Révolution Française, Toulouse, Privat, 1976, p. 55.
-
[25]
Adresse présentée à l’Assemblée Nationale par les Juifs résidant à Paris, Paris, Imprimerie de Praut, 1789.
-
[26]
Ibid.
-
[27]
Maurice Liber, op. cit., p. 141.
-
[28]
Adresse présentée à l’Assemblée nationale par des Juifs domiciliés à Paris, Paris, 1791. Voir David Feuerwerker, L’Émancipation des Juifs en France de l’Ancien Régime au Second Empire, Paris, Hachette, 1976, pp. 350-375.
-
[29]
Recueil de pièces relatives à l’admission des juifs à l’État Civil, Paris, 1790, p. 1, et Léon Kahn, Les Juifs de Paris pendant la Révolution, Paris, Ollendorff, 1899, p. 163.
-
[30]
Étude effectuée d’après les recherches de Claudie Blamont, « Mariages juifs à Paris de 1793 à 1802 », Revue du Cercle de Généalogie Juive, nos 57 et 58, 1999.
-
[31]
Mayer Lambert, « Liste des circoncisions opérées par le mohel Isaac Schweich (1775-1801) », REJ, n° 52, 1906, p. 300.
-
[32]
Léon Kahn, Les Juifs de Paris pendant la Révolution, op. cit., pp. 236-247.
-
[33]
Journal de la Montagne, n° 163, an II, p. 1199.
-
[34]
Gérard Nahon, « Papiers de la communauté des juifs portugais… », op. cit., p. 64.
-
[35]
Léon Kahn, Les Juifs de Paris pendant la Révolution, op. cit., p. 192.
-
[36]
Léon Kahn, Le Comité de Bienfaisance, op. cit., p. 170.
-
[37]
Jean-Philippe Chaumont et Monique Lévy (dir.), Dictionnaire biographique des rabbins et autres ministres du culte israélite, Paris, Berg International, 2007, pp. 551-552.
-
[38]
Robert Anchel, Napoléon et les Juifs, Paris, PUF, 1928, pp. 42-61.
-
[39]
Archives de l’Association consistoriale israélite de Paris (ACIP), Recensement de 1809-1810, registre MM. Voir Élie Nicolas et Claudie Blamont, Le Registre du Consistoire de Paris (1809-1810), Paris, Cercle de Généalogie Juive, 2005.
-
[40]
Bernhard Blumenkranz, Albert Soboul (dir.), Le Grand Sanhédrin de Napoléon, Toulouse, Privat, 1979.
-
[41]
Robert Anchel, op. cit., pp. 482-483.
-
[42]
ACIP, Procès-verbaux, registre AA.1, mai 1809-novembre 1821, séances des 26 août et 6 septembre 1809.
-
[43]
Sur Adolphe Crémieux et le judaïsme, Daniel Amson, Adolphe Crémieux. L’oublié de la gloire, Paris, Seuil, 1988, pp. 115-162.
-
[44]
ACIP, Procès-verbaux, registre AA.2, novembre 1825-mars 1839, séances des 4 septembre 1827 et 4 mars 1828.
-
[45]
Dictionnaire biographique des rabbins…, op. cit., p. 203 ; Philippe Landau, « Se convertir à Paris au XIXe siècle », Archives Juives. Revue d’histoire des Juifs de France, n° 35/1, 1er semestre 2002, p. 37.
-
[46]
Les Archives israélites, 1844, p. 674.
-
[47]
Christine Piette, Les Juifs de Paris (1808-1840). La marche vers l’assimilation, Québec, Presses de l’université de Laval, 1983, p. 157, et Michaël Graetz, Les Juifs en France au XIXe siècle, Paris, Seuil, 1989, pp. 78 et 413.
- [48]
-
[49]
ACIP, B.27, correspondance. Lettre du 22 février 1850.
-
[50]
Archives israélites, tome 12, 1851, pp. 283-284.
-
[51]
L’Univers israélite, août 1851, p. 541.
-
[52]
Ibid.
-
[53]
Dictionnaire biographique des rabbins…, op. cit., pp. 109-111, et Jean-Philippe Schreiber, « Paris-Bruxelles : la polémique suscitée par l’Histoire abrégée des Juifs d’Élie Aristide Astruc », Archives Juives. Revue d’histoire des Juifs de France, n° 40/2, 2e semestre 2007, pp. 43-64.
-
[54]
La synagogue de Versailles, Versailles, ACIV, 2006, pp. 50-53.
-
[55]
André Chouraqui, L’Alliance israélite universelle et la renaissance juive contemporaine, Paris, PUF, 1965, pp. 35-38.
-
[56]
L’Univers israélite, août 1865, pp. 584-585.
-
[57]
ACIP, B.44, correspondance. Dossier Temple portugais, lettre du 5 juin 1875.
-
[58]
Formé d’Adolphe Crémieux, Lazare Bloche, Alfred Paz et Prosper Lunel.
-
[59]
ACIP, Procès-verbaux, registre AA.6, mai 1874-novembre 1881, séance du 10 juin 1874.
-
[60]
Dominique Jarrassé, « Osiris ou la folie du mécénat. », Archives Juives. Revue d’histoire des Juifs de France, n° 29/2, 2e semestre 1996, pp. 49-64, et Martine Régnier, « Une centenaire à Vincennes : la synagogue consistoriale de la rue Céline Robert », Bulletin de la Société des Amis de Vincennes, n° 58, 2007, pp. 26-39. Pour plus d’informations sur Osiris, consulter Dominique Jarrassé, Osiris. Mécène juif, nationaliste français, Paris, Éditions Esthétiques du Divers, 2009.
-
[61]
Dominique Jarrassé, Patrimoine juif parisien, Paris, Éditions Parigramme, 2003, pp. 81-85.
-
[62]
ACIP, D.4, dévolutions, temple portugais Buffault. Paul Bauer, Centenaire du Temple Buffault, Paris, Colbo, 1877, p. 27. L’Univers israélite, n° 23, 1876, pp. 715-717.
-
[63]
Zadoc Kahn, Sermons et allocutions, Paris, Durlacher, 1903, p. 338.
-
[64]
ACIP, Procès-verbaux, registre AA.6, mai 1874-novembre 1881. Séance du 6 février 1878.
-
[65]
Ibid., séance du 10 juin 1874.
-
[66]
Michaël Graetz, op. cit., pp. 152-193, et Jean-Philippe Schreiber, « Paris-Bruxelles… », op. cit., pp. 43-64.
-
[67]
ACIP, D.4, dévolutions, temple portugais Buffault. Procès-verbal du 10 décembre 1906.
1Nouveaux chrétiens, « marranes », ou Juifs non convertis fuyant l’Espagne après le décret d’expulsion de mars 1492, puis le Portugal et l’Inquisition, trouvent un refuge dans le royaume de France dès la fin du XVIe siècle. Les Lettres patentes, obtenues en 1550 sous Henri II et renouvelées par Henri III en 1574, leur confirment alors des droits identiques à ceux des régnicoles [1]. Les Juifs peuvent s’installer dans le Sud-ouest et tenir commerce dans la ville de Bordeaux. En 1656, Louis XIV étend ces privilèges aux immigrés présents sur les terres de Bayonne. Malgré certaines expulsions et entraves, les Portugais sont désormais désignés comme Juifs [2] et les Lettres patentes de 1723 et de 1776 confirment leurs droits [3]. Ils peuvent désormais s’installer dans de nombreuses villes, dont Paris, à condition de justifier d’un certificat de leurs syndics et de prouver leur qualité de marchands.
Carton d’invitation pour l’inauguration de la synagogue de la rue Buffault à Paris
Carton d’invitation pour l’inauguration de la synagogue de la rue Buffault à Paris
2Dès le XVIIe siècle donc, alors que la période marrane semble révolue, un embryon « communautaire » se forme dans la capitale autour de Carlos Garcia et d’Élie de Montalto [4]. Des communautés se dessinent aussi à Bordeaux et à Bourg Saint-Esprit [5]. La nation portugaise étend ainsi son espace, même si les Parlements discutent de ses statuts et tergiversent à leur sujet entre l’application du droit d’aubaine ou des lettres patentes [6]. Malgré les contradictions qui en résultent [7], les Portugais se considèrent comme régnicoles et se distinguent explicitement des Juifs dits « allemands », majoritaires dans le royaume, tant par leurs traditions que par leur conscience identitaire [8]. Cette différence est notoire à Paris où, dès 1780, ils créent avec les Avignonnais des structures communautaires véritables, à l’image de celles qui existent déjà dans le Sud-ouest, tout en gardant dans le même temps des liens privilégiés avec la « diaspora » espagnole.
Entre clandestinité et tolérance au siècle des Lumières
3La ville de Paris est officiellement interdite aux Juifs depuis 1394. Toutefois, depuis le début du XVIIIe siècle, des israélites messins commencent à tenir commerce sur la rive droite, tandis que quelques Portugais mêlés d’Avignonnais s’installent sur la rive gauche, entre la Seine et le quartier de l’Odéon. Interdits de résidence dans la capitale, ils n’y font, pour la plupart, que de brefs séjours. Toutefois, certains réussissent à y élire domicile, arguant de leurs lettres de naturalité et profitant de la tolérance des autorités municipales. Il n’empêche : jusqu’à l’avènement de Louis XVI, il n’y a pas de communauté juive à Paris. « Pour la masse, pas de droit commun », résumait l’historien Henri Monin [9]. Tout Juif est suspect, et son passeport est limité à un temps déterminé. De plus, avec l’interdiction du commerce en boutique qui leur est faite, une présence permanente s’avère difficile. Il est possible néanmoins que leur petit nombre (une trentaine d’individus vers 1726), et leur capacité à s’adapter au monde non juif – contrairement aux Allemands qui respectent davantage leurs obligations religieuses – aient rendu les Portugais relativement invisibles dans la société parisienne.
4Au fil des années, les groupes juifs commencent cependant à prendre de l’ampleur. Selon les états dressés par les autorités, les israélites sont 110 en 1755, dont 24 Espagnols ou Portugais, et 94 en 1759, parmi lesquels 35 « Hispaniques » [10]. Entre ces deux dates, près de 258 Juifs se sont rendus dans la capitale. En leur sein, l’élément ibère (16 %) surpasse les Avignonnais (6 %) [11]. Cet afflux entraîne l’exigence de passeports et une surveillance accrue. Si les Allemands sont commerçants en quincaillerie, bijouterie et mercerie, les Portugais sont plutôt marchands de soieries ou fabricants de chocolat. Bon nombre d’entre eux jouissent d’une excellente réputation, tels Israël Dalpuget et David Dacosta, installés depuis 1753 rue Saint-André-des-Arts. Le célèbre Jacob Rodrigues Péreire, venu à Paris en 1749 développer sa méthode d’éducation des sourds-muets, réside lui aussi dans ce quartier durant une quinzaine d’années, avant qu’il ne s’installe rive droite et ne fasse partie de ces « honnestes gens qui ont du mérite » [12]. À l’instar de leurs coreligionnaires allemands, certains méridionaux ont aussi élu domicile dans des garnis. Jeunes et célibataires pour la plupart, quelques-uns semblent céder aux tentations de la capitale, portent épée et se conduisent en libertins, ce qui n’est évidemment pas du goût des autorités [13]. Arrachés à leur communauté d’origine, certains concluent aussi des unions mixtes, contrairement aux Lorrains et aux Alsaciens qui, souvent instruits dans la religion, se montrent plus endogames.
5De fait, les pratiques religieuses des Portugais semblent très réduites. Vêtus comme leurs concitoyens, rasés et à l’aise dans la langue et les mœurs françaises, ils vivent leur confession « de façon libérale », à la périphérie d’un judaïsme de stricte obédience. Sans doute faut-il y voir une attitude issue du marranisme. Pourtant, les Portugais se sentent proches des Avignonnais et se confondent avec eux dans leurs pratiques cultuelles. Ce sont ces derniers qui, à partir des années 1770, organisent une petite synagogue dans l’appartement de Hananel Milhaud, rue Saint-André-des-Arts. De passage à Paris entre décembre 1777 et janvier 1778, le rabbin palestinien Haïm Azoulai témoigne : « […] il n’y a pas de communauté : ce sont pour la plupart des gens de passage venus pour y commercer [14]. » À l’époque, l’Avignonnais Israël de Valabrègue, secrétaire de la Bibliothèque Mazarine et interprète du Roi pour les langues orientales, fait office de rabbin. Ses compétences religieuses n’émeuvent toutefois guère l’émissaire de Hébron qui note encore avec dédain « [qu’]il se croit rabbin, casuiste, poète et versé dans les sciences… ». Pourtant, avec Jacob Rodrigues Péreire et Salomon Perpignan, fondateur de l’École royale de dessin, Valabrègue est l’un des lettrés les mieux considérés. En novembre 1765, il organise, rue du Pont, des prières pour la santé du Dauphin. Ses connaissances sont étendues. Sa bibliothèque, riche de 1 802 volumes (dont 421 en hébreu), contient les œuvres d’Homère, de Cervantès, de Corneille, de Montaigne et de Buffon. À sa mort, en 1779, le niçois Mardochée Venture le remplace non seulement dans ses fonctions de bibliothécaire du Roi, mais aussi comme rabbin du petit groupe. Les fidèles utilisent vraisemblablement sa traduction en français des Prières journalières [15].
6Si leur statut juridique demeure précaire, les Portugais profitent néanmoins de leurs lettres patentes et du flou juridique qui les entoure. L’édit de 1767 permettant aux étrangers d’acheter des brevets dans les six principaux corps de métiers [16], cinq Avignonnais originaires de Bordeaux réussissent à en acquérir pour la draperie et la mercerie, ce qui entraîne le dépôt d’une requête non dénuée d’attaques anti-juives au Conseil des Dépêches. Portée sur la scène publique, l’affaire pose à nouveau la question du statut des populations juives. Jacob Rodrigues Péreire, agent de la « Nation portugaise » depuis 1756, réagit aussitôt, tandis que Valabrègue intervient à son tour en publiant sa volumineuse Lettre d’un Milord [17]. Ces merciers exercent d’abord librement leur profession, le Gouvernement n’ayant pas immédiatement donné suite à l’affaire. Mais en 1774, Louis XVI révoque leurs brevets et réitère en 1777 l’interdiction de ce commerce aux Juifs de Paris, tandis qu’au printemps de la même année, le Parlement de Paris décide d’expulser quelques Juifs sans passeport.
7Pour Péreire, l’échec est cuisant car il limite considérablement la portée des lettres patentes qu’il avait obtenues du pouvoir royal l’année précédente, en 1776 [18]. Toutefois, et malgré le refus des autorités de considérer les Portugais comme bourgeois, ces derniers ne sont plus tout à fait des étrangers dans la capitale. Sous le contrôle du lieutenant général Jean Lenoir, ils peuvent désormais s’installer officiellement à Paris, du moins lorsqu’ils sont munis d’un certificat attestant de leur qualité par sept notables communautaires et s’ils notifient le motif de leur venue.
Pour les Portugais, le temps des oratoires clandestins est révolu. Dès 1777, ils développent avec leurs coreligionnaires avignonnais des structures communautaires. La confrérie Gemilouth Hasadim, dénommée Confrérie des Juifs portugais en 1788, située rue Gît-le-Cœur et animée par Salomon Ravel, se charge des secours aux pauvres. Elle est financée par les fidèles. Vers 1778, un modeste local au 94, rue des Boucheries, devient à son tour synagogue. Si la confrérie est administrée par les Portugais au cours des années suivantes, avec le syndic Joseph Péreira Brandon et Léon Fernandès, il semble que la synagogue est surtout animée par des Comtadins, avec Moïse Perpignan, Salomon Ravel et Israël Salom, même si le ministre-officiant, Jacob Aguilar, est bayonnais [19]. Reste la question du cimetière. Les Juifs disposent pour cet usage depuis la fin du XVIIe siècle d’un « jardin » loué à la Villette à un aubergiste, Cameau. Or, vers 1775, apprenant que des animaux y sont aussi enterrés, Péreire émet le souhait d’acquérir un lieu d’ensevelissement spécifique. Il œuvre tout d’abord pour la construction d’un cimetière commun à tous les Juifs avant de se désolidariser des Allemands, plus particulièrement de Lipman Calmer, leur représentant, qui souhaite imposer son autorité. Il décide alors de recueillir lui-même la somme des 7 200 livres nécessaires à l’achat du terrain auprès des communautés de Bordeaux, Bayonne, Amsterdam et La Haye [20]. Le 3 mars 1780, deux petits jardins sont acquis, lesquels constituent désormais le nouveau cimetière juif de la Villette.
Ainsi, une décennie avant les décrets émancipateurs de la Révolution, les Portugais et les Avignonnais forment déjà une communauté à Paris. Signe de la tolérance qui s’instaure à la fin de l’Ancien Régime, les Allemands obtiennent aussi leur cimetière en 1785 et organisent, à leur tour, leurs synagogues.
Émancipation et inquiétudes en période révolutionnaire
8À la veille de la Révolution, plus de 600 Juifs sont probablement présents dans la capitale [21]. Les Allemands qui représentent 90 % de cette population ont une synagogue rue Brisemiche, des oratoires privés, deux auberges qui assurent une restauration cachère, deux rabbins et deux instituteurs [22]. Ils résident toujours sur la rive droite. La communauté séfarade (Portugais, Avignonnais et Italiens) demeure encore sur la rive gauche, et dispose peut-être de deux synagogues (une portugaise et l’autre avignonnaise) ainsi que deux confréries. David Silveyra, le syndic bayonnais, et Joseph Péreira Brandon, fabricant de coton, sont chargés de ses intérêts. Moïse Pimentel s’occupe, quant à lui, de l’oratoire des Comtadins. Jacob Aguilar exerce la fonction de chantre et Abraham Richon celle de bedeau « chez les Portugais ». Plus d’une trentaine de membres fréquentent régulièrement ce lieu de culte. Enfin, contrairement à leurs coreligionnaires allemands, les séfarades s’expriment en français en dehors des contacts qu’ils entretiennent avec les communautés hispaniques. Aussi sont-ils socialement français [23].
9Lorsque Louis XVI décide de convoquer les États généraux pour le mois de mai 1789, les Juifs de Bordeaux, soutenus par ceux de Bayonne, participent aux élections des députés en tant que régnicoles [24]. À Paris en revanche, malgré l’intervention de David Silveyra, les Portugais ne peuvent y prendre part. Après la proclamation de l’Assemblée nationale constituante en juillet, alors que les esprits sont en effervescence, les Juifs parisiens constituent un comité pour revendiquer leurs droits. Le 26 août 1789, après la Déclaration des droits de l’Homme, onze représentants adressent leurs doléances à l’Assemblée, parmi lesquels quatre Portugais : Delcampo fils, Judas Léon Fernandès, Joseph Péreira Brandon et Abraham Lopès Lagouna [25]. Ils espèrent que
[…] dans cet Empire, qui est notre Patrie, le titre d’homme nous garantit celui de Citoyen ; et le titre de Citoyen nous donnera tous les droits de Cité, toutes les facultés civiles, dont nous voyons jouir, à côté de nous, les Membres d’une Société dont nous faisons partie [26].
11Cette initiative témoigne de l’apparition d’une conscience politique dans la communauté juive de Paris ; unissant leurs efforts, Allemands et Portugais veulent agir au sein de la Cité et souhaitent être acceptés par la Nation. Faut-il pour autant y voir, comme Maurice Liber, des « hommes nouveaux », sans traditions ni préjugés [27] ? Force est de constater en tout cas qu’après l’émancipation politique et sociale, ils revendiquent distinctement leur identité.
12Cependant, les doléances juives ne sont guères entendues par l’Assemblée. Aussi, une fois encore, les Portugais se désolidarisent-ils des Allemands et décident-ils d’agir de leur côté pour leur propre émancipation. Le décret du 28 janvier 1790 qui fait des Juifs portugais et avignonnais des citoyens actifs déçoit aussi bien leurs coreligionnaires parisiens que ceux de l’Est. Mardochée Élie et David Silveyra, qui se présente maintenant comme le « Syndic agent des Juifs français patentés », entendent défendre les droits des Parisiens en affirmant que les Juifs « ont fourni des preuves de leur patriotisme dès le commencement de la Révolution, et se sont montrés les zélés partisans de la constitution » [28]. Mais l’Assemblée reste sourde à leurs adresses répétées alors que la Commune de Paris prend désormais des décisions qui leur sont favorables : le 11 janvier 1791, la Ville met fin à leur surveillance. Les Juifs ne se distinguent désormais plus en pratique des autres citoyens, même si la différence entre les Portugais et les Allemands perdure en principe jusqu’au décret du 28 septembre 1791, date à laquelle les « nations » cessent d’exister.
13Les israélites parisiens n’ont du reste pas attendu le serment civique pour se comporter en citoyens. Plusieurs s’enrôlent volontairement dans la Garde nationale avant 1790, peut-être une centaine, ce qui représente tout de même un Juif sur six [29]. Les Portugais forment environ 10 % du nombre. D’autres participent à la vie des clubs et, en tant que citoyens actifs, figurent dans les listes des sections. On y retrouve notamment le négociant Raphaël Nonès, Moïse Pimentel et les frères Dacosta. L’égalité étant reconnue, de nombreux Juifs s’installent dans la capitale. En 1793, ils sont plus d’un millier dont plus de 120 Portugais et 80 Avignonnais. Si la vie juive perdure (hormis sous la Terreur), les Portugais se distinguent tout au long de la Révolution par un nombre élevé de mariages exogamiques, ce qui explique la disparition de leurs premiers membres. La communauté se maintient grâce à l’arrivée d’autres Bordelais et Bayonnais. Sur 182 mariages célébrés entre 1793 et 1802, 31 sont conclus par des séfarades, et 17 l’ont été avec des chrétiennes (soit 55 %), alors que les unions mixtes chez les Allemands sont plus rares (12 %) [30]. Chez les premiers, ce sont des hommes qui contractent une union mixte, ce qui n’est pas le cas chez les seconds (quatre femmes sur dix-huit mariages). Toutefois, on note que certains pères tiennent à ce que leurs fils soient circoncis. Sur 159 circoncisions effectuées par le mohel Isaac Schweich à Paris, entre avril 1789 et novembre 1801, 9 sont pratiquées sur des enfants d’origine portugaise, dont 3 issus de « mariages mixtes ». De même, on note des cas de conversion. Joseph Valéry se fait circoncire en décembre 1796 afin d’épouser Sarah Lévi. Isaac Schweich note dans son carnet : « Ayant dix-huit ans, [il] est venu me prier de le circoncire comme son père. […] Il a souffert l’opération avec un courage étonnant [31] ».
14La Terreur frappe aussi les communautés juives. Quelques israélites participent aux tribunaux révolutionnaires et aux comités de surveillance dont le jacobin Jacob Pereyra, guillotiné le 4 germinal an II [32]. Alors que sévit la politique de déchristianisation, tous les lieux de culte sont fermés et la pratique du judaïsme interdite. Le 11 novembre 1793 (21 brumaire an II), par calcul ou de bonne foi, une députation des Portugais livre à la Convention montagnarde « les dépouilles du petit temple (celui de la rue des Boucheries) que les descendants d’Israël possèdent au faubourg Saint-Germain [33] ». Les délégués – ironiques ? – rendent hommage aux législateurs en disant remettre ces ornements « pour en faire une offrande au saint de la Montagne » [34]. Les Allemands de la rue Brisemiche font la même démarche.
15Malgré les risques encourus, d’autres, habitués à la clandestinité, maintiennent leurs pratiques religieuses comme en témoignent les mariages et les circoncisions pratiqués pendant la Terreur. Malgré la loi des suspects de septembre 1793, certains n’hésitent pas à braver les révolutionnaires. Moïse Pimentel, membre la section de Marat, demande à la Commune de Paris le droit d’obtenir de la farine pour la Pâque car « les Israélites, reconnus citoyens français, sont dans l’usage, pendant huit jours de chaque année, de ne manger que du pain azyme, préparé par leurs mains [35] ». Pimentel n’a pas été inquiété mais n’a pas non plus obtenu satisfaction. Rares toutefois sont les Juifs à soutenir la Montagne. Cependant, une épitaphe dans le cimetière de la Villette traduit un engouement révolutionnaire. Sur la tombe de Samuel Fernandès Patto, décédé en 1794, il est inscrit :
En février 1795, la liberté du culte est rétablie ; les Juifs parisiens en profitent pour restaurer leurs institutions communautaires. Dès 1796, les Allemands se dotent d’un véritable rabbin, Seligmann Michel [37], tandis que trois nouvelles synagogues sont créées. Les Portugais s’installent, eux, 3, rue du Cimetière-Saint-André-des-Arts.Le Dieu Suprême m’a appelé l’an vingt-troisième de mon âge. J’aime mieux ma situation que l’esclavage. Ô âme immortelle, cherche à vivre libre ou suis-moy comme un bon républicain [36].
Le temps des revendications et des résistances
16La Révolution et la « dissolution des nations juives » laissent le judaïsme dans une profonde anarchie. Si les communautés se maintiennent, ses membres s’émancipent de la tutelle du rabbinat [38]. À Paris, le nombre de Juifs a doublé. Ils sont près de 2 900 en 1809, dont plus de 250 séfarades, parmi lesquels 170 sont de rite portugais [39]. De nouvelles familles influentes s’installent dans la capitale, notamment les banquiers Benjamin Rodrigues et Isaac Patto, et de grands négociants, tels Samuel Brandon et Abraham Dacosta. Les anciens notables veillent au maintien du culte tandis que les nouveaux s’investissent davantage encore en politique. Lorsque Napoléon Ier décide d’organiser le culte israélite en 1806, dix délégués sont choisis par le préfet de la Seine pour l’Assemblée des Notables (juillet 1806-avril 1807) : trois représentants de la communauté séfarade – l’avignonnais Saül Crémieux, Benjamin Rodrigues et son fils Isaac – y siègent aux côtés de Michel Berr et d’Olry Worms. De plus, la famille Rodrigues accueille chez elle Abraham Furtado, député de Bordeaux et président de l’Assemblée.
17Réunis à l’Hôtel de Ville, les 95 députés de l’Empire doivent répondre aux douze questions posées par les auditeurs du Conseil d’État sur la tradition rabbinique, l’organisation cultuelle, l’usure et le patriotisme. Le judaïsme est-il compatible avec le Code civil ? Prenant acte des réponses conciliantes des députés, l’Empereur désire néanmoins solliciter aussi l’avis du rabbinat. Il organise donc un Grand Sanhédrin en février 1807, qui confirme les avis des Notables [40]. En mars 1808, l’organisation cultuelle du judaïsme en consistoires est décrétée. Dans le bureau consistorial de la circonscription de la Seine désigné en février 1809, deux Portugais (Benjamin Rodrigues et Isaac de Oliveras) siègent auprès du grand rabbin Seligmann Michel et des laïques Olry Worms et Berr-Lion Fould [41]. Fort de son rôle centralisateur et de son autorité, le Consistoire intervient désormais sur le fonctionnement de la communauté portugaise, qui englobe les Avignonnais. De nouveaux administrateurs (Salvador Ravel, Élie Sazias) sont nommés, même si Joseph Brandon et Moïse Pimentel dominent toujours la vie communautaire. Le chantre Jacob Aguilar est secondé par Isaac Dacosta et doit « faire des lectures de moralité » aux fidèles, conformément aux exigences impériales [42]. Les Portugais qui participent au système consistorial sont de condition plus aisée que leurs coreligionnaires allemands, si bien que, s’ils ne forment qu’un dixième de la communauté, ils participent pour plus d’un tiers au budget consistorial. Parmi eux, on compte à présent de nombreux banquiers et changeurs (Benedict Allegri, Élie Furtado, les familles Rodrigues et Patto), des négociants et des fabricants (Benjamin Daninos, Isaac de Oliveras, Salvador Ravel et la famille Brandon). Conservant leur autonomie cultuelle, ils sont de toutes les œuvres mises en place par le Consistoire pour promouvoir la régénération, comme le Comité de Bienfaisance (1809) et le Comité des écoles israélites (1819).
18Forte d’environ 5 000 « âmes » au début de la Restauration, la communauté désire se doter d’un temple plus grand. L’architecte Jacob Silveyra, fils de David, est nommé membre de la commission et, en mars 1822, la synagogue de la rue Notre-Dame-de-Nazareth est inaugurée. Mais, contrairement au souhait de nombreux fidèles, elle est réservée au rite allemand. Les Portugais se sentent d’autant plus lésés que leur nombre a augmenté et qu’une partie d’entre eux s’est installée sur la rive droite. Aussi, dès 1827, Benjamin Patto revendique-t-il, avec de nombreux notables, la construction d’un temple portugais. En dépit du soutien d’Adolphe Crémieux [43], le consistoire de la Seine, déjà déficitaire, refuse [44], mais cède aux Portugais, afin de calmer les esprits, les locaux de l’ancienne école israélite de la rue Neuve-Saint-Laurent en août 1829. On y dénombre une centaine de places. Jacob Bassan remplace le ministre-officiant Jacob Aguilar. Il est assisté de Jean-François (Abraham) Cagnard, un converti au judaïsme [45].
19Mais les tensions n’ont pas disparu entre le Consistoire et la communauté séfarade, et certains conflits éclatent au cours de la Monarchie de Juillet. Il faut ainsi toute l’insistance des Portugais pour que leur ministre-officiant obtienne enfin le traitement alloué par l’État depuis l’ordonnance du 6 août 1831. De même, le temple placé sous l’autorité directe du grand rabbin Marchand Ennery est trop exigu pour accueillir les fidèles les jours de fêtes. Aussi le Consistoire interdit-il aux pères l’entrée de leurs enfants dans la synagogue, ce qui suscite de nombreuses protestations dans la presse israélite qui insiste pour « […] qu’une fusion s’opère et qu’un temple aux vastes proportions ouvre généreusement ses portes à tous les fidèles [46] ». Le judaïsme séfarade apparaît alors en difficile posture, d’autant plus que les Portugais sont moins pratiquants que les Allemands [47]. En 1844, leurs notables sont minoritaires au sein du consistoire de la Seine – ils sont 18 sur 233 bienfaiteurs et donateurs ; et nombre de leurs familles (Brandon, Crémieux, Péreire et Rodrigues-Henriques) comptent déjà plusieurs convertis au christianisme et mariages mixtes.
20En 1849, la synagogue située rue Notre-Dame-de-Nazareth menaçait de s’écrouler. Pour la rebâtir et l’agrandir, il est décidé d’expulser aussi les Portugais qui occupent l’une des annexes. Un temps, le Consistoire propose la fusion des rites afin de réunir tous les fidèles dans un même lieu, mais les notables allemands s’y opposent. Déçus, les séfarades, qui ont obtenu le soutien des grands rabbins de Bordeaux, de Saint-Esprit et de Marseille, trouvent un local provisoire, situé au 39, rue du Sentier [48]. Enfin, le 23 février 1850, une commission réunissant Télèphe Astruc, Victor Monteaux, Jacob Silveyra et Polydore Millaud, directeur du journal Le Pays, est nommée pour poursuivre « le projet de l’érection d’un temple suivant le rite portugais [49] » et prévoit, avec le concours des frères Péreire, la « construction d’un magnifique temple dans un beau quartier de la capitale [50] ». C’est encore Jacob Silveyra qui est chargé des travaux. Le 4 juin 1851, le temple portugais est inauguré au numéro 23 de la rue Lamartine. Discret, puisqu’il donne au fond d’une cour, il peut accueillir près de 400 personnes. L’architecture est « sévère et simple, de l’ordre dorique avec pilastres cannelés » ; la synagogue possède une galerie pour les dames et un orgue placé derrière le chœur [51]. L’édification du temple s’est cependant faite dans des conditions difficiles comme le relate L’Univers israélite :
Ils [les Portugais] avaient à lutter contre de graves et pénibles difficultés, d’autant plus graves et d’autant plus pénibles, qu’elles venaient d’un côté où ils devaient trouver l’encouragement le plus large et la protection la plus puissante [52].
22En effet, contrariée par l’attitude réservée du Consistoire, la commission n’avait pas demandé l’autorisation ministérielle préalable à l’ouverture d’une synagogue, exigée par l’article 63 de l’ordonnance de mai 1844. Craignant la sécession, le consistoire de Paris intervint auprès du gouvernement mais exigea, en contrepartie, la création d’un conseil d’administration réunissant Eugène Norzy, Télèphe Astruc, Polydore Millaud, Victor Monteaux et Albert Lange, ce qui allait entraîner des démissions de plusieurs administrateurs car nombreux sont ceux qui refusent les exigences consistoriales. De même, le produit des quêtes devait lui être versé pour moitié et le ministre-officiant et mohel Aron Lopès-Silva était soumis à la stricte surveillance consistoriale. L’utilisation de l’orgue les shabbat et jours de fêtes provoquait aussi les critiques du grand rabbin Salomon Ulmann. Les choses rentrèrent cependant dans l’ordre lorsque le Consistoire, en septembre 1857, nomma le rabbin Élie Aristide Astruc. Natif de Bordeaux, il est ainsi le premier rabbin en titre de la communauté portugaise à Paris [53]. Jusqu’à son départ pour le poste de grand rabbin de Belgique en 1866, ses sermons attirent la haute bourgeoisie juive, pas forcément de rite séfarade.
23Sous le Second Empire, les Portugais s’engagent nettement dans la vie communautaire. Le rabbin Astruc participe ainsi à l’édification de la synagogue de Versailles en 1853, puis en 1886 [54]. De même, parmi les six membres fondateurs de l’Alliance israélite universelle créée en 1860, deux appartiennent à la communauté portugaise : le rabbin Astruc et l’ingénieur Jules Carvallo. Les années suivantes, ils sont rejoints au Comité central par Benedict Allegri, Adolphe Crémieux, Ernest Levi-Alvarès et Hippolyte Rodrigues [55]. Enfin, lorsqu’en 1865, le consistoire de Paris projette la construction d’un nouveau temple commun aux deux rites, non loin de la rue Lamartine, la commission créée comprend les principaux notables séfarades. Dix années plus tôt, ces derniers souhaitaient la fusion et la modification des rituels et de la prière afin de bâtir une « synagogue française » [56]. Si les Alsaciens et les Lorrains sont désormais prêts à faire des concessions, ce sont cette fois-ci les Portugais qui s’opposent au projet. Prosper Lunel, au nom des fidèles, explique les raisons de ce refus :
Toujours minoritaires – on dénombre environ 2 000 séfarades sur les 23 000 Juifs parisiens –, les Portugais tiennent désormais à conserver leur originalité, d’autant plus qu’ils possèdent à présent une véritable synagogue, avec un rabbin, des officiants et un mohel. Estimant que le temple de la rue Lamartine n’est « ni spacieux, ni digne de [leur] culte », un conseil d’administration [58] se forme en mars 1874 et constitue la Société civile du Temple israélite suivant le rite Sephardi, dont l’objectif est de réunir les fonds nécessaires pour édifier une synagogue monumentale. Plus de cent souscripteurs (dont les familles Camondo et Furtado) répondent aussitôt à l’appel pour « conserver intacts les usages, prières et chants traditionnels, dépôt sacré de nos Pères » [59]. Face à la domination « allemande », le monde séfarade (portugais, avignonnais, italien, ottoman et maghrébin) s’unit et résiste. Alors que les travaux s’achèvent pour la synagogue de la rue de la Victoire, le Consistoire propose encore la fusion des rites mais les Portugais refusent « à une majorité très considérable des membres ».Le culte, c’est-à-dire le rite Sephardi comme le rite Aschkenasi, est, pour les israélites qui les suivent par tradition, une impérieuse nécessité de la vie morale et spirituelle. […] Le rite portugais attache peut-être plus que le rite allemand, et cela parce qu’il a un cérémonial, des coutumes, des usages particuliers dont ceux qui le suivent se sont toujours occupés avec amour et se les sont transmis avec vénération ; de là leur obstination et leur ténacité à les maintenir. Dans la communauté portugaise, qu’on veut surtout faire disparaître à Paris, y a-t-il quelque chose qui blesse la susceptibilité des nouveaux réformateurs [57] ?
À la somme réunie par la Société civile (300 000 francs), il manque encore 200 000 francs pour bâtir le temple de la rue Buffault. En août 1876, le banquier et mécène Daniel Iffla Osiris s’implique financièrement dans son édification [60]. Il impose en retour l’architecte Stanislas Ferrand, et exige la perpétuité du rite portugais dans le lieu [61]. Lors des réunions qui se tiennent sous la présidence d’Adolphe Crémieux au Grand Orient de France, les Portugais optent pour le style romano-byzantin mais, conformément aux souhaits d’Osiris, l’intérieur de la synagogue présente des points communs avec l’ancien temple de Bordeaux : la teba est au centre et l’Arche sainte, doté d’un grand arc, est agrémentée des dix Commandements [62]. Inaugurée le 3 septembre 1877, la synagogue contient 800 places dont 250 pour les femmes. Diplomatiquement, le grand rabbin Zadoc Kahn rend hommage aux Portugais qui ont répondu « à des mobiles profondément respectables, à de saints scrupules » et n’ont pas voulu prendre sur eux « de sacrifier le présent au passé, de renoncer à de chères traditions, de modifier [leurs] habitudes religieuses » [63]. Pourtant, des problèmes subsistent. Si le conseil d’administration, composé d’Alphonse Fonsèque, Albert de Castro et Ferdinand Silva, est placé sous autorité consistoriale, le grand rabbin Zadoc Kahn et le président Gustave de Rothschild sont fermement opposés à certaines inscriptions voulues par Osiris sur les plaques dédiées aux « illustres enfants d’Israël », en particulier celles qui évoquent le souvenir du poète converti Henri Heine et du philosophe panthéiste Baruch Spinoza. Des procès avec Osiris s’ensuivent afin de « faire respecter les convenances religieuses [64] ». Finalement, les deux noms contestés sont retirés tandis que celui de la femme d’Osiris, non juive, est conservé. Dans un souci de concorde, le consistoire confie alors au rabbin Joseph Lehmann la direction spirituelle du temple.
Selon les notables consistoriaux, avec le temple Buffault, la « Communauté de rite portugais entre dans une nouvelle phase de son existence [65] ». Alors qu’ils étaient considérés par leurs coreligionnaires comme une minorité distincte, et négligeable, les séfarades parisiens ont su, par leur attachement à la tradition judéo-portugaise, conserver leurs rites, chants et habitudes. La construction de la synagogue Buffault est ainsi l’aboutissement d’une affirmation identitaire et d’une mémoire fidèle, même si nombre de ses membres sont à l’avant-garde de l’émancipation du judaïsme. Ne sont-ils pas présents dans toutes les institutions (consistoire et Alliance israélite universelle) et sociétés (notamment celles de la franc-maçonnerie) qui prônent l’intégration et les valeurs humanistes ? De même, ne sont-ils pas les bénéficiaires d’une émancipation réussie ? Songeons au rôle des frères Rodrigues dans la diffusion des idées saint-simoniennes, à celui des frères Péreire dans le développement du capitalisme, de Polydore Millaud dans la naissance de la presse populaire et d’Élie Aristide Astruc dans celle d’un judaïsme libéral français [66].
Vue intérieure de la synagogue de la rue Buffault (vers 1885)
Vue intérieure de la synagogue de la rue Buffault (vers 1885)
25Dans un espace parisien principalement ashkénaze, la synagogue Buffault est devenue ainsi la référence séfarade et un lieu de rencontre pour les originaires de diverses contrées méridionales. Lors du transfert de ses biens à l’Association consistoriale israélite de Paris après la loi de Séparation de 1905, la Société civile veille à ce que le rite portugais soit indéfiniment conservé, affirmant sa volonté formelle « de ne pas changer la destination du Temple, c’est-à-dire de laisser consacrer à perpétuité la célébration du culte israélite suivant le rite espagnol portugais dit Séphardi [67] ». Depuis, malgré la disparition progressive de ses membres, la synagogue demeure portugaise, même si ses fidèles sont majoritairement originaires d’Afrique du Nord.