Compte rendu

Annette Becker, Maurice Halbwachs, un intellectuel en guerres mondiales (1914-1945), préface de Pierre Nora, Paris, Agnès Viénot éditions, 2003, 478 p., 25 €

Page V

Citer cet article


  • P., C.
(2004). Annette Becker, Maurice Halbwachs, un intellectuel en guerres mondiales (1914-1945), préface de Pierre Nora, Paris, Agnès Viénot éditions, 2003, 478 p., 25 € Archives Juives, . 37(2), V-V. https://doi.org/10.3917/aj.372.0144e.

  • P., C..
« Annette Becker, Maurice Halbwachs, un intellectuel en guerres mondiales (1914-1945), préface de Pierre Nora, Paris, Agnès Viénot éditions, 2003, 478 p., 25 € ». Archives Juives, 2004/2 Vol. 37, 2004. p.V-V. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-archives-juives1-2004-2-page-V?lang=fr.

  • P., C.,
2004. Annette Becker, Maurice Halbwachs, un intellectuel en guerres mondiales (1914-1945), préface de Pierre Nora, Paris, Agnès Viénot éditions, 2003, 478 p., 25 € Archives Juives, 2004/2 Vol. 37, p.V-V. DOI : 10.3917/aj.372.0144e. URL : https://shs.cairn.info/revue-archives-juives1-2004-2-page-V?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/aj.372.0144e


1 Le dernier ouvrage d’Annette Becker est consacré au sociologue Maurice Halbwachs (1877-1945) « en guerres mondiales » comme l’indique le sous-titre, donc entre 1914 et 1945. L’auteur choisit d’emblée la difficulté puisqu’elle étudie la vie et l’œuvre écrite de cet intellectuel sans aperçu de sa jeunesse, de sa vie familiale, de ses amours, de ses amitiés adolescentes. On suit un professeur au fil de sa carrière professionnelle, depuis son premier poste à Nancy jusqu’à son élection tardive à la chaire de sociologie du Collège de France. Ce premier parti pris est doublé d’une tentative, à notre avis, infructueuse. L’historienne a essayé en effet de croiser la vie de Maurice Halbwachs avec celle de sa sœur Jeanne, épouse de Michel Alexandre, le fidèle élève d’Alain, afin de peindre les diverses formes de pacifisme durant la Grande Guerre. Jeanne, la féministe, milite pour un pacifisme intégral tandis que Maurice, socialiste rallié à l’Union sacrée, se résigne au combat en croyant que ce conflit sera le dernier et qu’il mettra fin au militarisme. Le parallèle entre les deux vies s’arrête vite faute d’archives ou en raison de la disproportion des archives, celles qui concernent Maurice Halbwachs étant incomparablement plus importantes. On retrouve les traces de cette première tentative impossible dans la construction de l’ouvrage.

2 Un autre axe du récit de vie passe par les rapports entre Maurice Halbwachs et son épouse Yvonne, fille de Victor Basch, président de la Ligue des droits de l’homme. Ce mariage amène Maurice Halbwachs, né catholique, devenu agnostique, à rencontrer le monde juif. On aurait espéré plus de détails sur la présence de ce beau-père qui nous dit Annette Becker « prendra très vite une importance considérable dans la vie du couple ». Mais laquelle ? On voudrait en savoir plus sur cette famille d’intellectuels. Ce point aurait peut-être pu être éclairé à travers la magnifique correspondance échangée entre Maurice et Yvonne. La moindre séparation leur est pénible et les lettres sont longues, tendres, superbement écrites.

3 Le choix d’Annette Becker a donc été d’articuler cette vie autour des deux conflits mondiaux, d’où un plan axé autour de I/ La Grande Guerre, consentements, souffrances, refus ; II/ La guerre refoulée (1919-1930) ; III/ La guerre de nouveau ? (1930-1939) IV/ La Deuxième Guerre mondiale. La composition de la première partie marque sa volonté d’analyser cette existence autour de visions différentes de la Première Guerre mondiale, de méditer sur la mémoire collective, de s’interroger sur « l’humiliation du non-combattant », Maurice Halbwachs étant réformé en raison d’une très forte myopie. L’historienne s’interroge longuement sur le « refoulement » du conflit et « le choix du silence » dans ses écrits postérieurs, de 1919 à 1930. L’étude des comportements du sociologue pendant le conflit est particulièrement réussie : collecte de photographies « gage de l’authenticité de son expérience », notes prises sur le vif auprès des ouvriers français lors de sa participation au cabinet ministériel d’Albert Thomas : difficultés du travail, conditions de logement, salaire, travail des femmes… L’intelligence du personnage en ces temps d’épreuve est aussi bien saisie à travers sa germanophilie intellectuelle qu’il ne renie pas : « Quelle stupidité de condamner ce peuple, cette race, et toute la nation et la culture allemande ». Sur le qui-vive, il veut toujours raison garder.

4 Après guerre, l’installation dans la toute nouvelle université de Strasbourg est décrite avec vivacité comme les rapports avec ses collègues et amis Lucien Febvre, Marc Bloch, Marcel Mauss ou ses élèves comme Raymond Aron. Le biographe étudie dans cette seconde partie les ouvrages majeurs de celui qui s’impose comme le chef de file du durkheimisme après 1918. La thèse selon laquelle « toute mémoire individuelle cristallise dans un cadre social, les événements publics laissant une très grande empreinte sur leurs contemporains » est le pivot des Cadres sociaux de la mémoire (1925). Suit une réflexion sur « mémoire et langage », « aphasie et trauma », « oublier l’oubli » dans laquelle Annette Becker donne à voir sa parfaite connaissance du sujet. Les Causes du suicide (1930) est critiqué de la même façon, l’auteur n’hésitant pas à parler de « simplisme » en débusquant les faiblesses de l’intellectuel qui se cache derrière ses statistiques.

5 « La guerre moderne, les gaz et le sociologue » inaugure la troisième partie de l’ouvrage dans un chapitre consacré à la guerre chimique. L’étude de la sociologie religieuse d’Halbwachs trouve son point culminant dans la relation de ses voyages en Palestine en 1927 et de l’ouvrage qu’il en tirera La Topographie légendaire des Évangiles en Terre sainte. Étude de mémoire collective en 1942. Le lecteur tient là un témoignage passionnant et peu connu d’un intellectuel s’interrogeant sur le sionisme, les pèlerinages et inventant le concept de « paysage commémoratif qui s’est forgé et transformé à travers les siècles ». Il interprète la topographie comme « un mythe fixé par les besoins de la dévotion de la communauté chrétienne universelle au fur et à mesure qu’ils se transforment ». Il s’interroge de façon très moderne sur cet ensemble de sites chrétiens à l’intérieur même du cadre de la tradition juive locale. L’accent est mis enfin sur les rapports Halbwachs/Aron et sur le sauvetage des intellectuels juifs allemands lors de la fermeture de l’École de Francfort en 1933 avec une mention spéciale pour le désespoir de Walter Benjamin.

6 La quatrième partie, « La Deuxième Guerre mondiale », décrit une sorte de descente aux enfers pour cet intellectuel confronté au pacifisme intégral de sa sœur Jeanne et de son époux qui les conduit à admettre la collaboration avec l’ennemi. Puis c’est la défaite de Vichy, le statut des Juifs, la révocation des professeurs juifs amis ou parents, la persécution, le suicide de Georges Basch, son beau-frère, en 1940 et les soucis d’un père pour ses garçons combattants. Son engagement d’anti-nazi dans Paris occupé, de résistant dans le réseau Vélite-Thermopyles est contrebalancé par la vie officielle, au côté de sa compagne, les démarches notamment en vue de son élection au Collège de France, parce qu’il fallait continuer à vivre, préserver la vie intellectuelle, continuer à lutter tout en voyant partir l’ami Marc Bloch. L’assassinat de ses beaux-parents en 1944 et sa propre arrestation le 26 juillet 1944 par la Gestapo car « complice de son fils agent de renseignements » apparaissent comme un enchaînement inéluctable.

7 La dernière partie qui n’est pas une conclusion (l’ouvrage n’en comporte pas), intitulée « Buchenwald 1944-1945 », est un défi. Maurice Halbwachs ne laissant aucun écrit, en présence d’un vide complet au niveau des sources et des archives familiales, Annette Becker a dû recomposer cette dernière année. À partir certes de témoignages des prisonniers dans le camp mais surtout de la composition littéraire de la mort d’Halbwachs qu’a faite Jorge Semprun dans L’Écriture ou la vie. Toute la distance entre le témoignage, le récit, le roman, la réécriture est mesurée avec délicatesse. Annette Becker s’appuie enfin sur des rapports sur Buchenwald à l’arrivée de la Troisième armée américaine le 11 avril 1945, un mois après le décès d’Halbwachs le 16 mars 1945. Ces textes sont très durs mais ils sont placés là pour amener le lecteur à regarder les dessins du jeune artiste communiste Boris Taslitzky. Son crayon a saisi le professeur du Collège de France quelques jours avant sa mort, nu, décharné, faisant soigner ses plaies à l’infirmerie. Cet homme dégradé est bouleversant.

8 C. P.


Date de mise en ligne : 01/11/2006

https://doi.org/10.3917/aj.372.0144e