Bernard Reviriego, Les Juifs en Dordogne, 1939-1944. De l’accueil à la persécution, préface de Serge Klarsfeld, Éditions Fanlac, Archives départementales de la Dordogne, Périgueux, 2003, 525 p.
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Citer cet article
- ENOS-ATTALI, Sophie,
- Enos-Attali, Sophie.
- Enos-Attali, S.
https://doi.org/10.3917/aj.372.0144d
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1 Comment ont vécu les Juifs stationnés en Dordogne durant la Seconde Guerre mondiale ? La mémoire collective a retenu l’accueil chaleureux que leur ont réservé les Périgourdins, mais on connaît moins les exactions qui ont pu être perpétrées contre eux. L’ouvrage de Bernard Reviriego est à cet égard très instructif.
2 À partir de documents, essentiellement administratifs, archivés par la Dordogne, mais aussi de vingt-quatre témoignages collectés par la sonothèque des Archives départementales et consignés dans un CD, Bernard Reviriego, lui-même attaché de conservation aux Archives départementales de Dordogne, nous donne à voir, de manière vivante et précise, la vie des quelque 7 000 Juifs réfugiés en Dordogne pendant la guerre : non seulement les conditions de leur installation dans ce département essentiellement rural et l’organisation de leur quotidien, mais aussi les exclusions dont ils ont pu faire l’objet, ainsi que les persécutions subies. Rien n’est tu : c’est un panorama complet du sort des Juifs en Dordogne qui nous est offert.
3 Les spécialistes n’ignorent pas qu’une forte majorité des Juifs stationnés en Dordogne pendant la guerre étaient originaires de Strasbourg et, plus largement, de tout le Bas-Rhin, dont il avait été décidé, dès avant la déclaration de guerre, que sa population, mais aussi ses cadres administratifs (en particulier la municipalité de Strasbourg) trouveraient refuge dans ce département aquitain. Ils apprendront ici comment, dès son arrivée en Dordogne, la communauté juive alsacienne s’organise pour faciliter son quotidien : des établissements médico-sociaux (hôpital, clinique, orphelinats…), fondés en Alsace, sont remis sur pied en Dordogne, tandis que d’autres institutions voient le jour, tels un hospice pour personnes âgées ou encore un foyer d’apprentis ; une vie cultuelle est reconstituée autour de lieux de prière, de boucheries cacher et de centres d’instruction religieuse. En outre, très vite, sont créées des organisations visant à assister les Juifs en difficulté, comme l’Aide sociale israélite (ASI) qui, initiée par Joseph Weill et Lucien Cromback, sera absorbée, conformément à la loi, par l’Union générale des israélites de France (UGIF), ou encore l’Entraide française israélite, qui intégrera également l’UGIF, mais aussi une antenne de l’ORT (Organisation-reconstruction-travail), qui œuvre au reclassement agricole, artisanal ou industriel des Juifs.
4 L’ensemble de ces activités officielles se trouve complété par une contribution dynamique à la Résistance. Cet engagement non seulement s’insère, classiquement, dans les grands mouvements de la Résistance, mais aussi s’incarne, de manière officieuse, dans des associations communautaires, ainsi que dans des structures de Résistance à caractère identitaire. Parmi les associations communautaires, Bernard Reviriego s’attarde en particulier sur l’OSE (Œuvre de secours aux enfants) et son réseau clandestin, le circuit Garel, et sur les Éclaireurs israélites de France (EIF) qui, sous le nom de « Sixième » après leur intégration dans l’UGIF, ont œuvré à la dispersion des enfants, aux passages clandestins en Suisse, mais aussi à la fabrication de faux papiers… L’auteur cite en outre deux mouvements de Résistance à caractère identitaire : le Mouvement national contre le racisme (MNCR), mis en place par le mouvement communiste Solidarité pour « faire barrage à la propagande raciste et antisémite et […] aider les populations juives », et le groupe Paul Frydman, une compagnie juive de combat comparable à l’Organisation juive de combat créée à Toulouse en 1940. Cependant, ni ces activités de Résistance ni l’aide apportée aux Juifs par des paysans et par certaines institutions catholiques n’empêchent les exactions, ainsi que le montre bien l’ouvrage.
5 De fait, la Dordogne n’échappe pas aux mesures d’exclusion proposées par Vichy ou imposées par les Allemands. Les Juifs étrangers ou naturalisés sont, pour la plupart, intégrés à des groupes de travailleurs étrangers (GTE) – lesquels se révéleront être de véritables « antichambres de la déportation » – ou, en cas d’insubordination, à des groupes disciplinaires ; s’ils sont jugés trop indisciplinés ou dangereux pour la société, ils sont internés dans des camps ; ceux déclarés inaptes au travail, ainsi que les Juifs français qualifiés d’« indésirables » sont envoyés dans des centres régionaux ou départementaux ou assignés à résidence. Quant aux jeunes Juifs français, ils n’échappent pas au Service du travail obligatoire (STO), le préfet de région ayant l’idée de leur faire prendre la place de leurs concitoyens non juifs ! Ces mesures se doublent d’une persécution méthodique. Entre août 1942 et février 1943, ce sont ainsi trois grandes rafles qui sont exécutées par l’administration française. Les autorités allemandes, aidées de réseaux collaborationnistes, prennent ensuite la relève.
6 En tout, on estime que plus de 15 % de la population juive de Dordogne a été déportée ou exécutée. Ce chiffre, s’il se situe en dessous de la moyenne nationale, n’en est pas moins élevé : désormais, au souvenir des Juifs sauvés par les Périgourdins doit s’ajouter la mémoire des nombreux Juifs de Dordogne victimes de la barbarie. On ne peut à cet égard que saluer l’hommage rendu par Bernard Reviriego à ces derniers à travers des notices biographiques consacrées aux personnes incorporées dans les GTE, internées dans des camps ou prisons, déportées ou fusillées en Dordogne, permettant de la sorte, ainsi que le souligne Serge Klarsfeld en préface, que ne soit jamais perdu de vue « l’aspect humain de la tragédie qui s’est déroulée ».
7 Fruit d’une « recherche extrêmement rigoureuse et méthodique, s’appuyant sur une documentation considérable et inédite » dont des extraits sont insérés dans l’ouvrage, Les Juifs de Dordogne, 1939-1944 vient combler un vide de l’historiographie. Il intéressera tous ceux qui travaillent sur l’histoire des Juifs de France pendant la Seconde Guerre mondiale et retiendra également l’attention de ceux qui ont vécu en Dordogne à cette époque.
8 Sophie Enos-Attali