Les instituteurs de l'Alliance israélite universelle (1860-1939) Étude à partir de l'outil informatique et statistique
- Par Ariel Danan
Pages 111 à 120
Citer cet article
- DANAN, Ariel,
- Danan, Ariel.
- Danan, A.
https://doi.org/10.3917/aj.371.0111
Citer cet article
- Danan, A.
- Danan, Ariel.
- DANAN, Ariel,
https://doi.org/10.3917/aj.371.0111
Notes
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[1]
Cette étude est le résultat d’un travail effectué en licence et en maîtrise sous la direction d’Alain Dallo, responsable du cours « Histoire et informatique » à l’Université de Paris I. Je ne saurais trop le remercier pour ses conseils et sa relecture attentive.
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[2]
Discernement, intelligence, en hébreu.
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[3]
Sur les écoles de l’Alliance, se référer principalement à Aron Rodrigue, De l’instruction à l’émancipation : les enseignants de l’Alliance israélite universelle, 1860-1939, traduit de l’anglais par Jacqueline Carnaud, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Diaspora », 1989, 236 p.
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[4]
Voir pour plus de détails Jean-Claude Kuperminc, « Archives de Moscou », Les Cahiers de l’Alliance israélite universelle, n°22, juillet 2000, pp. 43-44.
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[5]
Nous n’en présenterons ici que trois parmi les plus significatives.
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[6]
Sur la technique de l’analyse factorielle, se référer à deux livres de Philippe Cibois : L’Analyse factorielle : analyse en composantes principales et analyses des correspondances, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2000 [5e édition mise à jour], 127 p., et L’Analyse des données en sociologie, Paris, PUF, coll. « Le Sociologue », 1990 [2e édition mise à jour], 220 p.
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[7]
En général, ils sont également chargés d’une classe.
1Est-il besoin de rappeler ce qu’est l’Alliance israélite universelle ? En 1860 ses fondateurs, adeptes du mouvement juif des Lumières ou Haskalah [2] et influencés par les idéaux de la Révolution Française ainsi que par l’intégration des Juifs en France depuis 1789, considèrent que l’émancipation des Juifs orientaux n’est possible que s’ils accèdent à un meilleur niveau d’instruction. Par conséquent, la première mission qu’ils s’attribuent est de créer un réseau d’écoles qui dispensera aux Juifs orientaux une éducation française.
2La première école de l’Alliance ouvre à Tétuan, au Maroc, en 1862. En 1864, deux écoles sont fondées à Damas et à Bagdad. Entre 1880 et 1914, de nombreux autres établissements s’ouvrent à travers l’Empire ottoman, la Bulgarie et l’Afrique du Nord. En 1913, du Maroc à l’Iran, le réseau compte 183 écoles accueillant 43 700 enfants juifs. Après la Première Guerre mondiale, ces écoles, qui enseignent la civilisation française, rencontrent des difficultés en Grèce ou en Turquie à cause du nationalisme grandissant. En revanche, l’influence de l’Alliance augmente au Maroc [3].
3La connaissance de l’histoire de cette institution emblématique du judaïsme français a souffert de lacunes dans ses collections d’archives propres. Certaines ont récemment été comblées dans des circonstances qui méritent d’être rappelées en quelques mots. En juin 1940, quelques jours après leur entrée à Paris, les Allemands pillèrent la bibliothèque et les archives de l’Alliance. Une partie des livres et des archives fut retrouvée après guerre. Néanmoins, on ignorait ce qu’il était advenu des papiers conservés au siège. On pense maintenant qu’ils furent chargés durant l’exode dans un camion qui arriva à Bordeaux. Saisis par les Allemands, ils furent envoyés à Berlin. Ces archives furent considérées, en 1945, par l’Armée Rouge comme une prise de guerre et intégrées au fonds des Archives centrales spéciales de l’État de l’URSS. Ce n’est qu’en novembre 2000, après de difficiles négociations entre la France et la Russie, que les archives de l’Alliance revinrent à Paris [4].
4Le fonds retrouvé est constitué, au total, de 458 dossiers, soit environ 33 000 feuillets. Notons qu’il a été relativement bien conservé, les archivistes de l’URSS en ayant même réalisé un inventaire précis. On y retrouve en particulier l’ensemble des fiches individuelles des enseignants de 1860 à 1940. Celles-ci contiennent l’état civil complet des instituteurs, donnent des informations sur leurs origines, leur formation et incluent enfin un récapitulatif de leur carrière. Leurs salaires sont précisés. La plupart des dossiers renferment également les rapports rédigés par les inspecteurs des écoles sur chaque instituteur. Signalons tout de même que les fiches des instituteurs en poste à la veille de la Seconde Guerre mondiale sont souvent incomplètes. C’est cette source précisément que nous avons choisi d’étudier à l’aide de différents outils informatiques de manière à déterminer la nature de ce personnel enseignant et dégager ses points communs.
Utilisation de l’outil informatique
5Nous avons constitué un échantillon représentatif de 340 fiches dont nous avons intégré les informations dans une base de données réalisée à partir du logiciel Microsoft Access. Deux tables différentes ont été créées : la première renferme les informations sur l’état-civil, la formation, les diplômes et les salaires des enseignants tandis que la seconde retrace leur carrière. Nous pouvons ainsi facilement, par exemple, obtenir la liste des villes de naissance classées selon le nombre d’enseignants qui y sont nés. Ou encore, il est possible de déterminer s’il y a une femme mariée ayant le brevet élémentaire, qui a travaillé à Casablanca et qui était en poste en 1938. Tous les résultats statistiques présentés ici ont été obtenus grâce à cette technique de requêtes.
6D’autre part, nous avons procédé à 21 analyses factorielles de correspondance (ou AFC), sous le logiciel Microsoft Excel [5]. Cette technique, à partir de données numériques, crée un tableau de neutralité et un tableau des écarts pondérés entre les tableaux réels et de neutralité. Elle montre ainsi les suremplois et les sous-emplois, à l’intérieur du tableau des écarts, de certaines données. En rapprochant les lignes et les colonnes, l’AFC propose une représentation graphique qui permet de noter des rapprochements ou des oppositions entre certaines variables (dans notre cas, ville de naissance, type de brevet, traitement initial, etc.) souvent indétectables à première vue. Un test statistique, le khi-deux, a été utilisé pour déterminer si les résultats de l’analyse factorielle sont significatifs. C’est une loi de probabilité qui s’applique aux petits échantillons et qui mesure la part de hasard. On considère qu’un khi-deux est satisfaisant s’il est inférieur à 0,05, ce qui veut dire que les résultats sont fiables à 95 % ou plus. Cette technique statistique rend obligatoire un codage des données afin qu’elles soient toutes de type numérique. Par exemple, dans le champ indiquant le type de brevet obtenu par les instituteurs, le code 1 a été attribué aux détenteurs du brevet de capacité, le code 2 à ceux détenant le brevet élémentaire, le code 3 pour le brevet supérieur tandis que le code 0 a été attribué aux enseignants n’ayant obtenu aucun brevet [6].
L’origine des instituteurs
7La première constatation que nous pouvons faire est que l’origine géographique des instituteurs est très disparate puisque ces derniers viennent de 96 villes différentes. Les principales sont Andrinople, avec 44 représentants, Constantinople (40), Smyrne (19), Salonique (17), Damas (15) et Caïffa (13). Une analyse factorielle, dont le test khi-deux est bon (0,015) révèle une évolution de l’origine géographique du recrutement des instituteurs qui est à mettre en rapport avec l’évolution même du réseau d’écoles de l’AIU. Si l’on observe le graphique (Fig. 1), on remarque la conjonction (angle très inférieur à 90° mesuré en traçant deux segments entre l’origine et les points étudiés) entre DP1 (date du premier poste antérieure à 1900) et VN7 (Europe occidentale). Les premiers instituteurs recrutés ne sont bien évidemment pas issus des écoles de l’Alliance et ont été recrutés en Europe occidentale : 10 instituteurs, sur les 13 nés en France, sont recrutés durant cette première période. La conjonction entre DP2 et VN1 (région turque) montre qu’à partir de 1900, l’Alliance recrute des anciens élèves de ses écoles dans l’Empire ottoman (41 sur 121 recrutés entre 1900 et 1914). Entre 1900 et 1930, beaucoup d’enseignants (79 instituteurs sur 199 soit 40 %) viennent des écoles de Palestine, du Moyen-Orient et de Grèce. Le graphique met, en effet, en évidence le rapprochement entre DP2 (entre 1900 et 1914), DP3 (entre 1915 et 1931), VN2 (Grèce), VN3 (Moyen-Orient) et VN4 (Palestine). Il existe bien une conjonction entre DP4 (entre 1931 et 1939) et VN5 (Afrique du Nord) mais la position excentrée de ces points remet en cause l’intérêt de cette constatation. En fait, dans les années 1930, 13 instituteurs sur 52 viennent d’Afrique du Nord et il ne s’agit que d’un quart des instituteurs recrutés sur toute la période par l’Alliance dans cette région. Enfin, on peut noter que VN1 se trouve au centre du graphique et qu’il n’existe aucune opposition (angle supérieur à 90°) significative. L’importance de la région turque dans le système éducatif de l’Alliance est évidente : de 1860 à 1939, un tiers des enseignants (115 sur 340) y sont recrutés.
Graphique de l’AFC liant l’origine géographique et la date du début de carrière des instituteurs
Graphique de l’AFC liant l’origine géographique et la date du début de carrière des instituteurs
Une formation complète et diversifiée
8Si les instituteurs viennent de régions très différentes, près de 80 %, soit 268 instituteurs sur 340, ont grandi dans des villes où existaient des écoles de l’Alliance. De plus, beaucoup des instituteurs ont séjourné, à Paris, dans des écoles normales de l’Alliance. Il en existe plusieurs dont les principales sont l’École normale israélite orientale de la rue d’Auteuil où 126 hommes de notre échantillon sont passés, l’ENIO de Versailles ou l’Institut Bischoffsheim où ont séjourné 66 jeunes filles. En tout, 181 instituteurs sur 340 ont vécu entre 2 et 4 ans à Paris.
9Les élèves suivent les cours de ces écoles pour obtenir un des trois brevets. 27 personnes ont le brevet de capacité, 120 le brevet élémentaire et 169 le brevet supérieur. Ces brevets sont régis par un décret du 18 juillet 1887. Le brevet élémentaire sanctionne trois années d’enseignement primaire supérieur et se passe à 15 ans. Le brevet supérieur se passe à 17 ans. Quant au brevet de capacité à enseigner, il est très vite remplacé par les deux autres brevets susnommés. En ce qui concerne notre échantillon de 340 instituteurs, personne n’obtient le brevet de capacité après 1900. Il est pratiquement obligatoire d’obtenir un brevet pour pouvoir enseigner dans les écoles de l’Alliance. Seules 24 personnes, soit 7 %, n’en sont pas titulaires. Il existe une différence entre les deux sexes en ce qui concerne l’obtention de ces diplômes : 10 femmes et 17 hommes ont le brevet de capacité, 73 femmes et 47 hommes, ont le brevet élémentaire, 81 femmes et 88 hommes ont le brevet supérieur.
10En dehors de ces brevets, 83 instituteurs (24,5 %) ont d’autres qualifications. 13 ont un diplôme de français. 9 font de la gymnastique. Certains connaissent d’autres langues, comme l’anglais, l’arabe ou le turc. 20 hommes et 17 femmes ont un CAP. Les 35 instituteurs qui ont le brevet d’hébreu sont des hommes. 18 femmes sont infirmières d’État et/ou jardinières d’enfants.
11Globalement, les femmes sont quasiment aussi bien formées que les hommes. Cette étude montre, une nouvelle fois, que l’AIU délivre un enseignement diversifié. Ce qui explique que les écoles soient souvent mal acceptées, au moins au début, par les élites religieuses et une partie de la population locale : l’enseignement donné est jugé trop « profane ».
La carrière des instituteurs
12L’Alliance recrute aussi bien des hommes que des femmes. Notre échantillon est constitué de 179 femmes et 161 hommes. 82 des femmes sont mariées. On suppose que beaucoup se marient alors qu’elles sont déjà institutrices. En effet, elles commencent leur carrière jeunes : 150 femmes sur 179 ont alors entre 15 et 20 ans. Il en est de même pour 117 hommes sur 161. Sept hommes ont plus de 25 ans et le plus âgé, H. Calmy, a 46 ans, tandis que six femmes commencent leur carrière à plus de 25 ans et que Stella Caro, la plus âgée, a 38 ans. En tout état de cause, sans distinctions de sexe, les instituteurs débutent tôt, en moyenne aux alentours de 20 ans.
13Les instituteurs sont répartis en deux groupes : les adjoint(e)s, qui s’occupent d’une ou plusieurs classes, et les directeurs(trices) [7], qui dirigent une école. Les 161 hommes occupent 290 fonctions d’adjoint et 202 postes de directeurs. Les 179 femmes occupent 364 fonctions d’adjointes et 119 postes de directrices. D’où il ressort que l’on devient directeur après avoir été adjoint, durant un temps plus ou moins long, et que les femmes sont moins souvent chargées de la direction d’une école que les hommes. Il existe quelques autres postes comme ceux de professeur (7 cas) ou de surveillant (2 cas).
14Les instituteurs restent à l’Alliance pendant des durées très variables : de moins d’un an à 50 ans. La moyenne se situe à 10 ans pour les femmes et 11 ans pour les hommes. L’écart type – c’est-à-dire la différence moyenne existant entre la moyenne et chaque chiffre – est très important : entre environ 9,5 et 12. Le test du khi-deux de l’AFC reliant les durées de carrière et le type de brevet obtenu se révèle excellent puisque la part de hasard est de 0,01 %. On voit bien sur le graphique (Fig. 2) l’existence de trois blocs. La conjonction entre BR1 (brevet de capacité) et DC6 (carrière supérieure à 30 ans), ainsi que l’opposition avec les autres données, est très nette. Un tiers des instituteurs (9 sur 27) ayant le brevet de capacité restent en poste à l’Alliance plus de 30 ans et 55% (15 sur 27) plus de 10 ans. Leur durée moyenne de carrière est de 20 ans. C’est logique car le brevet de capacité est un brevet particulier qui ne permet que d’enseigner. Le deuxième bloc rapproche BR2 (brevet élémentaire) de DC3 (entre 6 et 10 ans) et DC5 (entre 20 et 29). Ce résultat se confirme pour la moitié des 87 instituteurs titulaires du brevet élémentaire, et dont on connaît la durée de carrière : 33 (38 %) sont enseignants entre 6 et 10 ans, et 12 (14 %) entre 20 et 29 ans. Enfin, il existe une conjonction entre BR3 (brevet supérieur), DC1 (moins de deux ans), DC2 (entre 3 et 5 ans) et DC4 (entre 11 et 19 ans). En fait, sur les 143 personnes titulaires du brevet supérieur et dont on connaît la durée de carrière, 56 (39 %) travaillent à l’Alliance entre 1 et 5 ans et 34 (24 %) entre 11 et 19 ans. Globalement, il apparaît que ce sont souvent les mieux formés qui quittent l’Alliance le plus rapidement.
Graphique de l’AFC liant le brevet obtenu et la durée de carrière des instituteurs
Graphique de l’AFC liant le brevet obtenu et la durée de carrière des instituteurs
15Les instituteurs occupent environ 3 postes durant leur carrière. La moyenne est peu significative car le minimum du nombre de postes est 0, le maximum 10 pour les femmes et 14 pour les hommes. Les personnes qui ont occupé 0 poste sont celles qui sont entrées à l’Alliance mais qui ont refusé d’occuper le premier poste proposé et qui ont, par conséquent, été licenciées. Les enseignants restent dans la même ville durant environ 3 ans et demi. Là encore, la moyenne n’a que peu de sens : certains restent moins d’un an, d’autres jusqu’à 26 ans (pour les femmes) ou 21 (pour les hommes). L’écart type est élevé : 3,84 et 3,66. Remarquons que seules 51 personnes sur 340 retournent enseigner dans leur ville de naissance. Cette volonté d’envoyer au loin les instituteurs semble, à première vue, étonnante. En fait, l’Alliance craint que des instituteurs enseignant dans leur ville natale ne soient soumis de la part des cadres communautaires à des pressions, auxquelles il leur serait plus difficile de faire face. Cependant, cette politique pose quelquefois des problèmes aux instituteurs qui ne veulent pas aller vivre trop loin de leur région d’origine. C’est ainsi que quinze instituteurs démissionnent ou sont renvoyés parce qu’ils refusent de rejoindre leur poste. C’est le cas, par exemple, de Haïm Uziel, originaire de Salonique, titulaire du brevet supérieur, et qui refuse, en 1917, d’aller à Salé au Maroc.
Les traitements des instituteurs
16Les fiches étudiées indiquent le traitement initial et le traitement final de chaque instituteur. Cependant, pour les instituteurs en poste à la veille de la Seconde Guerre mondiale, beaucoup de données manquent. Dans 99 cas, le traitement final n’est pas indiqué. La moyenne du traitement initial est de 3 500 francs, avec un minimum à 600 francs et un maximum à 9 000 francs. La moyenne du traitement final est, évidemment, plus forte : 6 500 francs. Le minimum est de 1 000 francs, le maximum de 16 000 francs. Les différences entre instituteurs sont donc grandes. Avant la Grande Guerre, la moyenne des traitements initiaux et finaux des hommes et des femmes est peu ou prou équivalente. Par contre, après 1918, la moyenne du traitement initial des femmes est inférieure de 400 francs à celle des hommes.
17Il est cependant impossible de tirer des conclusions à partir de ces résultats si l’on ne tient pas compte des variations monétaires. Pour que notre étude soit valable, nous avons donc transformé les salaires initiaux en francs constants de l’année 2000. Ainsi, on voit que les hommes ont en moyenne un salaire annuel plus important d’environ 1 700 francs. Les minimums sont à peu près équivalents (autour de 11 000 francs) et les maximums sont de 40 000 francs pour les femmes et 52 000 francs pour les hommes. Cette inégalité est mise en valeur par l’AFC, dont le khi-deux est excellent (0,00015). D’après le graphique (Fig. 3), il existe une corrélation entre SE2 (femmes célibataires) et TR2 (salaire initial entre 20 000 et 25 000 francs constants). Cela se vérifie pour 37 des 78 femmes célibataires (47,5 %) dont on connaît le traitement initial. D’autre part, on remarque une conjonction entre SE3 (femmes mariées) et TR1 et TR5 qui sont les deux classes extrêmes des salaires. Cette conclusion ne se vérifie que partiellement puisque, sur 58 femmes mariées, dont on connaît le salaire initial, 12 (20 %) ont un traitement inférieur à 20 000 francs constants et 5 (8,5 %) un salaire entre 36 000 et 52 000 francs constants. En revanche, 18 femmes mariées ont un salaire entre 26 000 et 30 000 francs constants (TR3), ce qui n’apparaît pas dans le graphique. Enfin, il existe une conjonction entre SE1 (hommes) et TR3 et TR4 (entre 30 000 et 34 000 francs constants). En tout, 78 hommes sur 101 dont on connaît le salaire initial (77 %) reçoivent, au début de leur carrière, entre 26 000 et 34 000 francs constants.
Graphique de l’AFC comparant les salaires initiaux des instituteurs et des institutrices
Graphique de l’AFC comparant les salaires initiaux des instituteurs et des institutrices
18Le salaire de 60 % (47 sur 78) des femmes célibataires appartient aux deux tranches inférieures. Ce n’est le cas que pour 30 % (30 sur 111) des hommes. Il semble donc que les femmes soient moins bien payées que les hommes. Cependant, la possession d’autres qualifications sont prises en compte. Par exemple, 18 femmes ont un diplôme d’infirmière d’État ou de jardinière d’enfants. 12 d’entre elles – soit 66,5 % – ont un salaire compris entre 30 000 et 50 000 francs constants. Seule une de ces institutrices a un salaire appartenant à la tranche la plus basse.
Les raisons du départ des instituteurs de l’Alliance
19Nous avons recensé 10 raisons de départ. 37 personnes partent à la retraite, 101 démissionnent, 90 sont encore en poste en 1939, 16 femmes se marient, 27 personnes sont licenciées, 8 meurent, 5 hommes sont appelés sous les drapeaux, 13 personnes sont mises en disponibilité ou en congé. Beaucoup d’instituteurs démissionnent jeunes. À leur départ 15 femmes sur 43 ont moins de 25 ans et 31 ont moins de 30 ans. Les hommes, également, peuvent quitter l’Alliance très tôt : 26 ont moins de 25 ans et 40 ont moins de 30 ans. La moyenne d’âge au départ des instituteurs, hommes et femmes, est de 31 ans. À défaut de preuve formelle, ces indices ainsi que nos conclusions sur les durées de carrière semblent indiquer que l’Alliance ne constitue souvent qu’une étape : certains hommes partent occuper un travail mieux rémunéré ; ils deviennent, par exemple, fonctionnaires de l’administration coloniale comme Joseph Arouch en 1916. Beaucoup de femmes arrêtent de travailler lorsqu’elles se marient ou quand elles doivent élever leurs enfants.
20Nous voyons donc que les instituteurs, dont l’origine géographique est très diverse, ont en commun d’avoir eux-mêmes fréquenté les écoles de l’Alliance et d’être pourvus de bons diplômes souvent obtenus à Paris, car la plupart ont la possibilité de parfaire leur éducation dans les écoles parisiennes de l’AIU. Si les femmes sont globalement aussi bien formées que les hommes, leur salaire est inférieur à ceux de leurs collègues.
21En définitive, une grande majorité des enseignants ne restent pas toute leur carrière à l’Alliance. Les femmes interrompent souvent leur carrière jeunes et les hommes sont nombreux à quitter l’Alliance pour occuper des postes mieux rémunérés.
22Nous avons tenté, dans cette étude, de montrer l’intérêt de certaines techniques informatiques pour l’historien. Il est indéniable que les requêtes font gagner un temps tout à fait appréciable. D’autre part, les analyses factorielles – procédé au demeurant complexe – permettent de révéler certaines pistes encore inexplorées. En général, ces méthodes font gagner en précision. Il faut cependant insister sur le fait qu’il s’agit seulement d’un nouvel outil que l’historien peut utiliser avec profit mais sûrement pas d’une fin en soi.
23On pourra consulter la base de données et retrouver les résultats statistiques présentés ici à l’adresse internet suivante :
24http:// lamop. univ-paris1. fr/ bd
25(La mise en ligne est en cours.)
26?