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Les écoles professionnelles de l'ORT-France et la transmission du judaïsme, 1921-1949

Pages 60 à 76

Citer cet article


  • Polack, E.
(2002). Les écoles professionnelles de l'ORT-France et la transmission du judaïsme, 1921-1949. Archives Juives, . 35(2), 60-76. https://doi.org/10.3917/aj.352.0060.

  • Polack, Emmanuelle.
« Les écoles professionnelles de l'ORT-France et la transmission du judaïsme, 1921-1949 ». Archives Juives, 2002/2 Vol. 35, 2002. p.60-76. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-archives-juives1-2002-2-page-60?lang=fr.

  • POLACK, Emmanuelle,
2002. Les écoles professionnelles de l'ORT-France et la transmission du judaïsme, 1921-1949. Archives Juives, 2002/2 Vol. 35, p.60-76. DOI : 10.3917/aj.352.0060. URL : https://shs.cairn.info/revue-archives-juives1-2002-2-page-60?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/aj.352.0060


NOTES

  • [1]
    Archives ORT-France, Statuts, Série B.
  • [2]
    Dans les années 1980, une monographie de Léon Shapiro, intitulée The History of ORT, a Jewish Movement for social Change, s’efforce de retracer l’histoire de l’Union mondiale ORT, mais réserve un intérêt infime à la branche française. Récemment, l’étude de Jean Laloum, Les Juifs dans la banlieue parisienne, des années 20 aux années 50, Paris, CNRS Éditions, 1999, retrace l’historique du centre ORT de Montreuil. Enfin, l’ouvrage de Katy Hazan, Les Orphelins de la Shoah, les maisons de l’espoir (1944-1960), Paris, Les Belles Lettres, 2000, analyse le travail de l’ORT-France dans l’immédiat après-guerre.
  • [3]
    Nous remercions de leurs témoignages MM. Maurice Eskhénazi, Jacques Finkel et Michel Trevgoda.
  • [4]
    Le Bund, organisation social-démocrate des ouvriers juifs, est né dans la clandestinité à Vilno en 1897. En 1903, il quitte la sociale-démocratie russe et devient un parti juif, marxiste, yiddishisant et antisioniste définissant la nationalité par la langue. Il s’implante fortement en Pologne et Lituanie.
  • [5]
    Docteur Aron Syngalowski, Du pain, de la satisfaction et de la dignité, brochure éditée par le bureau de l’ORT-Union, Genève, 1954. Le Docteur Aron Syngalowski, (Minsk, 1889–Genève, 1956), jeune membre du parti illégal « Es-Es » (sioniste-socialiste), créa en 1912 l’Union nationale juive à Heidelberg, Berne et Zurich. Au cours des années 1921 à 1956, il fut membre fondateur de l’Union mondiale ORT et un orateur de talent en langue yiddish.
  • [6]
    Isaac Pougatch, Figures juives, de Théodore Herzl à Ida Nudel, Paris, éditions Ramsay, 1984, p. 191.
  • [7]
    Les professeurs appartiennent souvent à la vieille garde judéo-russe, familière de la pédagogie de l’enseignement professionnel.
  • [8]
    Ber Borochov (1881-1941), théoricien sioniste-socialiste, fondateur du Poale Zion (Les ouvriers de Sion) en 1906. La plate-forme idéologique encourage la constitution d’une classe ouvrière juive.
  • [9]
    Docteur Aron Syngalowski, op. cit.
  • [10]
    Ibid.
  • [11]
    Catherine Nicault, « L’utopie sioniste du « nouveau Juif » et la jeunesse juive en France de l’après guerre. Contribution à l’histoire de l’Alyah française », Les Cahiers de la Shoah n°5, Survivre à la Shoah. Exemples français, 2001, pp. 105-170.
  • [12]
    Les rapports d’activité des années 1940 à 1944 sont conservés dans les archives de l’ORT-France.
  • [13]
    Centre de documentation juive contemporaine (désormais CDJC), Archives du YIVO, bobine 42, dossier 50 .1, p. 751.
  • [14]
    Anne Grynberg, Les Camps de la honte. Les internés juifs des camps français 1939-1944, Paris, éditions La Découverte, 1991, p. 213.
  • [15]
    CDJC, DCCCVII-1, p. 15.
  • [16]
    Friedel Bohny-Reiter, Journal de Rivesaltes 1941-1942, Genève, Éditions Zoé, 1993, entrée du 8 décembre 1941, p. 44.
  • [17]
    Archives ORT-France, Série C, Procès-verbal de Voiron, « Première conférence des délégués de l’ORT en France libérée », décembre 1944.
  • [18]
    Ibid., p. 7.
  • [19]
    Voir Katy Hazan, op. cit., pp. 156-164.
  • [20]
    Ibid., pp. 352-353.
  • [21]
    Il s’agit d’un groupe de 412 jeunes adolescents, sortis du camp de Buchenwald et passés pour partie par les maisons de l’OSE en 1945. Ibid., pp. 241-251.
  • [22]
    D’où les excellents rapports régnant entre l’ORT-France et les pouvoirs publics. Cf. Daniel G. Cohen, « Insertion et transit : les réfugiés juifs de l’après-guerre, 1945-1948 », Archives juives, 29/1, 1er semestre 1996, pp. 92-101.
  • [23]
    Il s’agit du Syndicat International des ouvriers de la confection pour dames (ILGWU). Son président, David Dubinsky, mena une action importante en faveur de l’ORT-France. Il est également trésorier du JLC (Comité juif des travailleurs). Beaucoup des syndicats de métiers américains, en particulier dans la confection, sont dirigés par des immigrés juifs bundistes qui se mobilisèrent pour financer les maisons d’enfants juifs après-guerre. Cf. Katy Hazan, op. cit., pp. 176-178.
  • [24]
    Journal sioniste d’expression française.
  • [25]
    Organe de l’Union des socialistes juifs du Bund, publié en yiddish.
  • [26]
    Organe du mouvement sioniste-socialiste.
  • [27]
    Hebdomadaire de la Fédération sioniste de France fondé par L’Union de la résistance juive.
  • [28]
    Organe central du parti SFIO. La direction est assurée par Léon Blum.
  • [29]
    Ajouter aux titres déjà cités Notre Parole, quotidien publié par le Parti des ouvriers socialistes, et Die Naie Stimme, bi-mensuel communiste.
  • [30]
    Archives ORT-France, Quand même, revue mensuelle de la Fédération des sociétés juives de France, 15 février 1946.
  • [31]
    Ce terme fait référence au « minimum commun », religieux lui, des Éclaireurs israélites. Cf. l’article d’Alain Michel dans ce même dossier.
  • [32]
    Archives ORT-France, « Un an d’efforts, le travail de reconstruction de l’ORT », brochure non paginée, 1946.
  • [33]
    André Neher et Fievel Schrager ont entretenu une correspondance en 1965.
  • [34]
    Isaac Pougatch (1897-1988), spécialiste de la culture et de la littérature yiddish, puis éducateur de la jeunesse juive dans l’immédiat après-guerre, en particulier dans les maisons de l’OPEJ. Voir Katy Hazan, op. cit., pp. 324-327.
  • [35]
    Archives ORT-France, série O, Cours par correspondance de l’Amicale des anciens élèves de l’ORT-France, numéros 1 à 7.
  • [36]
    AIU, Fonds Pougatch, Pa 56, article « en l’honneur de l’ORT », 1 p.
  • [37]
    Ibid., Hf 87, Notes en yiddish sur la formation professionnelle et la culture juive, datées du 8 juillet 1952, 4 p.
  • [38]
    Se reporter à l’article introductif de Katy Hazan dans ce même dossier.
  • [39]
    Simon Doubnov, Précis d’Histoire Juive, 3e édition, traduction d’Isaac Pougatch, Service technique pour l’éducation, Paris, 1963. Cf. cet extrait de l’Avant-propos de l’auteur : « Le jeune élève doit y trouver non seulement des images du passé, mais aussi un tableau complet du chemin historique parcouru par le peuple juif, précisant les faits essentiels dans leurs rapports réciproques, sans détails inutiles, mais aussi sans sécheresse ».
  • [40]
    Archives ORT-France, Maurice Horowitz « Le professeur d’Histoire Juive aux anciens de l’ORT », L’ORT à ses amis, mai-juin 1954.
  • [41]
    Archives ORT-France, Bulletin d’information de l’ORT français, décembre 1946, p. 15. Archives ORT-France.
  • [42]
    Oneg Shabbat : Après-midi récréatif du samedi souvent consacré à l’étude.
  • [43]
    Chez Fleg, l’enfant prophète redécouvre le judaïsme. Le héros de Memmi, Alexandre Mordekhaï Benillouche, qui, face à l’Orient, a fait le choix de la culture française et de l’intégration, entretient un rapport difficile à la judéité.
  • [44]
    Archives ORT-France, Maison d’enfants de l’OPEJ. Cf. Album de l’Amicale des anciens élèves,
  • [45]
    Chavouot ou Pentecôte. Cette fête célèbre « le don de la Tora ».
  • [46]
    Hanouka : fête des Lumières commémorant la victoire des Macchabées sur les troupes syriennes d’Antiochus Épiphane.
  • [47]
    Archives ORT-France, Brochure ORT-France, « Activités féminines n°1 », Revue de Presse 1948.
  • [48]
    Ibid., brochure de l’ORT-France : Un an d’efforts. Le travail de reconstruction de l’ORT.
  • [49]
    Ibid., Quand même, mars 1947, « Une école de Marine juive en France ».
  • [50]
    Les archives de l’ORT-France gardent trace de cette correspondance.
  • [51]
    Au terme d’un accord, l’ORT organise aussi à la demande des Éclaireurs israélites de Moissac des ateliers de préapprentissage et un cours d’apprentissage de menuiserie. Cf. Archives ORT France, Série C, Rapport sur l’activité de l’ORT depuis la Libération.
  • [52]
    Archives ORT-France, « Trois années d’activités de l’ORT », juillet 1949, p. 46.
  • [53]
    Léon Frenkiel (1877-1969). Dès 1922, il est nommé inspecteur général de l’enseignement de l’ORT.
  • [54]
    Archives ORT-France, Bulletin d’information ORT-France, décembre 1948, « La France a ses archives et son musée d’art populaire juif ».
  • [55]
    Ibid., Tiré à part de l’exposé de Fajvel Schrager présenté le 11 juillet 1969 à l’occasion du 20e anniversaire de l’Institut central ORT.
Description de l'image par IA : Trois hommes travaillent dans un atelier de serrurerie. L'un d'eux utilise une machine pour façonner une Menora.
École de Strasbourg : confection d’une Menora dans l’atelier de serrurerie (2e année de CAP).
Photothèque ORT-France.

1En Russie tsariste, à Saint-Pétersbourg précisément, un groupe de personnalités juives influentes lance en 1880 un appel pour réunir des fonds et fonder une œuvre philanthropique destinée à soutenir et développer des écoles artisanales pour les Juifs. L’organisation ORT est née. Mais c’est seulement à partir des années vingt que l’association, qui limitait jusque-là son action à la Russie, s’installe dans d’autres pays d’Europe, dont la France, où la signification de son sigle russe originel, « Société pour la propagation du travail et de l’agriculture parmi les Juifs », devient « Organisation-Reconstruction-Travail ».

2C’est ainsi que l’ORT-France, enregistrée à la préfecture de Paris le 10 janvier 1921 [1], s’emploie dans les années trente au reclassement des réfugiés juifs allemands et autrichiens victimes du nazisme, en créant des écoles professionnelles, des cours et des centres de formation pour adultes. En 1940, après l’occupation du pays, elle poursuit son action en zone nord tout en fondant des institutions de formation en zone dite « libre ».

3L’ORT-France s’est en effet donnée pour mission l’insertion sociale et professionnelle par l’école et la formation continue. Son objectif premier, loin de tout projet de transmission du patrimoine culturel ou religieux du judaïsme, est à l’origine l’intégration des Juifs au sein de la communauté d’accueil. Mais qu’en a-t-il été au juste dans la réalité ? Quel fut l’impact des événements, notamment de la guerre et de la Shoah, sur l’éducation proposée par ses écoles ? La formation professionnelle a-t-elle toujours primé sur l’identité culturelle et jusqu’à quel point ? En un mot, quel bagage juif est transmis, au fil des époques, dans les écoles professionnelles de l’ORT ? C’est ce que nous entendons élucider ici.

4Bien que l’ORT-France, qui vient de fêter son quatre-vingtième anniversaire, soit l’une des organisations les plus représentatives du judaïsme français, une large part de son histoire reste dans l’ombre et peu d’études, quelques monographies en fait [2], lui sont consacrées. Aussi notre recherche, encore à ses débuts, repose-t-elle essentiellement sur les archives, et d’abord celles inédites de l’organisation, constituées des procès-verbaux des assemblées générales de la direction centrale, des programmes scolaires et des rapports sur les activités culturelles. Nous avons également consulté à l’Alliance israélite universelle le fonds Isaac Pougatch, le spécialiste de la culture et de la littérature yiddish, l’éducateur juif par excellence, ainsi qu’au Centre de documentation juive contemporaine, un fonds ORT-France complémentaire. À cet ensemble se sont enfin ajoutés des sources de presse – la presse juive de l’immédiat après-guerre, française et yiddish, a abondamment traité des écoles de l’ORT –, et des témoignages oraux d’anciens élèves [3].

Avant-guerre : la religion du travail manuel

5D’abord principalement vouée à la collecte de fonds pour soutenir l’action de l’Union mondiale ORT en Europe centrale et orientale, puis, après 1933, au reclassement professionnel des réfugiés juifs allemands et autrichiens, l’ORT-France ne s’attache pas alors à transmettre un héritage cultuel ou spirituel, mais à intégrer des adultes dans l’économie française, ce qui commande au contraire de refouler le particularisme.

6L’organisation se veut apolitique, à la croisée des idéologies, mais penche du côté bundiste [4] et socialiste. Le texte d’Aron Syngalowski, « Du pain, de la satisfaction et de la dignité [5] », met bien ce trait en relief : le travail est la seule et unique voie d’intégration ; encore parle-t-il du seul travail manuel dont il célèbre la noblesse : « Le travail – essentiellement le travail manuel – n’est pas seulement l’instrument le plus sûr de la défense économique, il est aussi la fin la plus élevée de l’homme sur terre [6]. » « Aimer le travail bien fait, pour que ce travail soit source de joie » : le corps professoral fera sien ce précepte [7]. On reconnaît là l’influence des théories de Ber Borochov [8] : l’aide par le travail et le droit au travail s’inscrivent dans un processus d’auto-émancipation amorcée vers la fin du siècle passé. « Le travail est la plus puissante et peut-être la seule garantie d’une égalité politique juive [9]

7Il serait inexact de postuler de ce qui précède une absence totale de transmission des valeurs du judaïsme, mais il faut bien comprendre que l’activité de l’ORT est alors avant tout commandée par une double ambition. Répondre, d’une part, aux urgences créées par des situations exceptionnelles – pogroms, guerres, persécutions raciales – et, à cet égard, elle est parfaitement dans son rôle en aidant les rapatriés et les réfugiés à acquérir une profession ou à se perfectionner dans un ancien métier afin de s’adapter aux nécessités de l’économie du pays d’accueil. D’autre part, elle entend répondre aux besoins permanents de formation de la jeunesse juive. Car les jeunes, héritiers d’une tradition millénaire de négoce, renâclent souvent devant les métiers techniques.

8

« En apprenant à des milliers d’êtres la manière de bien travailler, l’ORT leur a apporté bien davantage que la sécurité matérielle. Car, si un métier bien appris permet avant tout de gagner son pain, il donne en outre un intense sentiment de satisfaction morale, et encore quelque chose de plus : la conscience de sa propre dignité… [10] ».

9L’objectif est de contribuer à réformer la structure économique du peuple juif, et non pas de procurer une aide à des Juifs pauvres, pris individuellement. Bien au contraire, en facilitant l’abandon par les Juifs des professions d’intermédiaires et de négoce, l’ORT cherche à normaliser leur structure socio-professionnelle et à donner à la société juive une base plus saine permettant de futures avancées économiques et politiques. Cette action s’inscrit du reste dans un mouvement plus général en faveur de l’homme juif « nouveau » [11] ; idéal prôné d’abord par l’idéologie de la « régénération » émancipatrice qui préside à l’intégration des Juifs – devenus des « israélites » – dans la nation française, repris ensuite sous une autre forme par l’idéologie sioniste, anxieuse de promouvoir un nouveau type d’homme tournant le dos au ghetto, à la dégénérescence urbaine, grâce aux vertus rédemptrices du travail manuel et de la terre.

La guerre : une situation d’urgence

10Les circonstances engagent plus que jamais l’ORT-France à persister dans sa mission tout en lui faisant adopter de nouvelles modalités de travail : renforcement de l’enseignement agricole, ouverture d’ateliers artisanaux et de cours de formation professionnelle, en particulier auprès des centres de rassemblement de réfugiés.

11Les centres existant en zone nord se sont maintenus durant toute la guerre [12], l’ORT étant incorporé au sein de l’UGIF (2e Direction, Travail). Ainsi à Paris, les écoles de la rue des Saules et de la rue Georges Lardennois proposent-elles sans discontinuité, durant cette période sombre, des cours de formation accélérée [13].

12En zone sud, L’ORT s’intègre au Comité de Nîmes et étend son activité aux camps d’internement du Sud-Ouest où furent « hébergés » par les autorités françaises les Juifs étrangers. Fidèle à elle-même,

13

« [l’organisation] souhaite aider les internés non pas sous forme de subventions ou d’apport de nourriture, mais en améliorant les installations techniques et en créant des centres de formation professionnelle qui permettent aux étrangers une meilleure réinsertion après leur libération [14]. ».

14Son action porta essentiellement sur quatre camps : Brens, Rivesaltes, Récébédou et Gurs. Elle installe par exemple à l’intérieur du camp de Brens, dans le département du Tarn, une grande baraque qui abrite des ateliers de couture, de coiffure, de cordonnerie et de menuiserie. Le rabbin René Samuel Kapel, aumônier des camps du Sud-Ouest, reconnaît les bienfaits d’une telle action :

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« Quant à l’ORT, elle avait installé quatre magnifiques ateliers. C’est à Brens que l’ORT, organisation juive spécialisée dans l’apprentissage et l’éducation professionnelle, inaugura dans les camps son œuvre admirable d’assistance par le travail, et, c’est à ma demande que Alexandre Kowarski, Directeur de l’Union ORT, ouvrit à Brens des ateliers de mécanique et de couture. En novembre 1940, 130 élèves hébergés à Brens apprenaient un métier [15] ».

16En prenant ce genre d’initiative, l’ORT-France s’impose, selon tous les témoignages, deux missions. La première consiste à soustraire les internés à l’inaction et au « laisser-aller » en améliorant leurs conditions matérielles par le travail ; la seconde à donner un métier aux internés pour leur permettre, après leur libération, d’intégrer l’économie nationale. Le journal tenu par Friedel Bohny-Reiter, jeune infirmière du Secours suisse aux enfants, atteste de cette volonté de lutter contre la dégénérescence morale et physique comme du réconfort apporté aux intéressés par ces formations :

17

« En outre, nous aurons à côté de la baraque suisse un atelier de couture pour les femmes du camp. Elle pourront y coudre avec l’aide de madame Darceau des robes et du linge pour elles. Dans la même baraque, il y aura encore une menuiserie – c’est bien. Il est important d’avoir du travail et de la distraction au camp – quelque chose qui donne de l’énergie aux corps et aux âmes [16]. »

18Par ailleurs, l’ORT intervient dans les maisons d’enfants que l’OSE a ouvertes dans la Creuse et la Haute-Vienne, en particulier pour installer des ateliers de maroquinerie au château de Chabannes, de menuiserie à Montintin et de couture au Couret.

19On l’aura compris, la mobilisation de l’organisation en faveur du sauvetage et de la résistance civile a relégué au second plan les préoccupations d’ordre spirituel. Mais, le simple fait de chercher à améliorer le quotidien des internés, le plus souvent d’origine juive, de faire jaillir une lueur d’espoir au cœur même des lieux d’internement, doit être mis au compte d’une solidarité spécifiquement juive.

L’immédiat après-guerre : priorité à la formation professionnelle de la jeunesse, mais dans une ambiance juive

20Au lendemain de la seconde guerre mondiale, une prise de conscience intervient chez les dirigeants de l’organisation qui entendent désormais allier au travail de reconstruction économique la transmission de la judéité. À leurs yeux, la mission éducative, dirigée surtout vers la jeunesse, doit avoir aussi pour visée de reconstruire une identité bafouée, en valorisant une meilleure connaissance du judaïsme via la culture, la littérature et les traditions.

21Ces nouvelles orientations sont définies lors la conférence de l’ORT-France des 21-23 décembre 1944 à Voiron [17]. Les participants, notamment les ingénieurs Léon Frenkiel, Ghers Mélamed, Klementinowski, l’agronome J. Ichaïkin, et le docteur Aron Syngalowski, le président, y soulignent avec force la situation dramatique dans laquelle se trouve une partie de l’enfance juive, a fortiori les jeunes adolescents, et explicitent ce que seront, à l’avenir, les tâches de l’organisation :

22

« Il nous faut compter dorénavant avec un nouveau client négligé jusqu’à présent ; l’enfant juif. L’éducation des petits doit comporter des principes fondamentaux du travail manuel. Nous devons créer auprès des écoles et des maisons d’enfants des ateliers spéciaux où des garçons de 8 à 13 ans puissent s’exercer dans le travail du bois, de carton ou de métal. Des instructeurs spéciaux doivent être formés par l’ORT pour ce genre d’ateliers [18]. »

23Tous les efforts de l’organisation se focalisent donc sur l’enfance juive. Concrètement, l’ORT met en place dans les maisons de l’OPEJ [19] (œuvre de protection de l’enfance juive) des cours de jardinage, pour donner aux enfants le goût du travail manuel dans le droit fil de la pédagogie active.

24

« Cette initiative fait suite aux jardins d’apprentissage potagers que l’ORT avait organisé avant-guerre pour les réfugié juifs d’Autriche à Chelles, que l’on retrouve également dans les maisons de l’OSE avant et pendant la guerre. […] Ces cours ont concerné plus de 250 enfants en 1947 et se sont étendus aux maisons du Cercle amical bundiste à Brunoy et un temps à celle de la CCE à Montreuil [20] ».

25L’organisation ouvre aussi pour les jeunes de Buchenwald [21] des cours de formation professionnelle en électro-montage et soudure ; un enseignement en yiddish pour pallier les problèmes de langues et des cours complémentaires du soir remportent un vif succès.

26Pour répondre aux demandes des candidats à l’apprentissage rapide d’un métier, l’ORT-France crée des cours de formation accélérée dans les corps de métiers et les secteurs industriels où les débouchés sont alors nombreux et où le manque de spécialistes se fait sentir [22]. Au début de l’année 1946, l’ORT-France compte des institutions d’enseignement professionnel dans onze villes de province : Lyon, Grenoble, Cessieu (La Tour du Pin), Aix-en-Provence, Nice, Marseille, Toulouse, Montauban, Moissac, Limoges et Strasbourg.

27Quant aux institutions parisiennes, elles sont regroupées à Montreuil, dans une ancienne usine acquise grâce aux libéralités du syndicat new-yorkais des Ladies’ Garnement Workers’ Union [23]. L’inauguration célébrée en grande pompe à la mi-juillet 1948, est largement saluée dans les titres de la presse juive, française et internationale, comme La Terre retrouvée[24], Unzer Schtime[25], Arbeter Wort[26], La Nouvelle renaissance[27] et Le Populaire de Paris[28]. Les formations proposées vont des cours de maroquinerie, de chapellerie et de travail de la fourrure jusqu’à des enseignements à la pointe de la technique, par exemple la radio-électricité.

28On note toujours une volonté affirmée de rompre avec les choix professionnels inscrits dans la tradition séculaire juive : les professions libérales ou le commerce. L’ORT-France propose à la Libération des métiers qui permettent d’intégrer soit la vie industrielle, soit le domaine agricole. Par ailleurs, l’ORT-France crée « un service de placement d’apprentis » dont le but est d’orienter des jeunes gens désireux d’acquérir des métiers auxquels les écoles professionnelles de l’ORT ne forment pas.

29L’enseignement est dispensé par un corps enseignant à la sévérité légendaire, peu enclin à suivre les préceptes pédagogiques de « l’École nouvelle ». Mais l’ambiance chaleureuse permet aux élèves en situation d’échec scolaire de suivre une formation satisfaisante dans ce qui est une école de la seconde chance. Les résultats aux examens nationaux sont souvent à la hauteur des espérances des professeurs.

Le « minimum commun » de l’ORT-France

30D’une façon générale, la presse juive se montre très attentive aux initiatives de l’ORT [29], notamment au développement de l’enseignement technique à destination des jeunes, mais aussi à la nouvelle ambiance juive qui règne dans les établissements. À titre d’exemple, citons l’hommage que lui rend R. Grinberg dans le mensuel Quand Même, organe de la Fédération des sociétés juives de France :

31

« C’est pour répondre à ce désarroi, au malaise moral de nos jeunes – dont certains fort peu nombreux, hélas, rentrés de déportation… – que l’ORT français a décidé de donner une nouvelle impulsion à son activité en plaçant cette dernière dans une ambiance spirituelle qui, sans lui enlever le caractère technique qui lui est propre, en fait un courant idéologique d’une grande portée. Il n’est guère besoin d’insister sur l’importance particulière d’un travail comme celui que l’ORT fournit dans un pays tel que la France, où nous avons affaire à une jeunesse juive qui, pour les raisons exposées plus haut, se trouve à la fois à la recherche d’une profession lucrative et d’une profession de foi…
Certes, l’ORT n’est pas une organisation politique ; elle se tient en marge de la mêlée partisane des divers mouvements politiques juifs. Mais par sa conception quasi religieuse de la notion “ Travail ”, par l’admirable synthèse qu’elle a su réaliser entre la “ matière ” et “ l’esprit ” dans le travail manuel, enfin, par l’ambiance spirituelle et culturelle juive qu’elle crée autour de ses écoles et cours, […] l’Association ORT est devenue un élément important de la renaissance de la communauté. La jeunesse juive, appelée à assurer “ la relève ”, et quelles que soient ses aspirations politiques et le pays où elle désire réaliser ses aspirations, trouvera dans les écoles techniques et dans les fermes agricoles de l’ORT non seulement la possibilité d’acquérir une profession hautement qualifiée, mais aussi une raison morale de vivre une vie digne d’homme et de Juif [30]. »

32De fait, à partir de 1946, les dirigeants de l’ORT-France optent pour la mise en place d’un « minimum commun [31] » de l’identité juive, susceptible d’entretenir chez les élèves un sentiment d’appartenance communautaire :

33

« Une part de l’enseignement de l’ORT est consacrée au judaïsme, à son grand passé, à ses aspirations et ses droits qu’il faut sauvegarder et ranimer. Des réunions à la fois instructives et récréatives de cet ordre sont confiées à des éducateurs choisis. Des conférences, des causeries, des représentations théâtrales, des jeux, des chants, des danses s’inspirent de ce souci constant et en maintiennent la tradition, dans une magnifique unanimité de joie et de foi [32]. »

34On reconnaît là l’influence, discrète mais présente, des penseurs juifs de langue française de l’école de Paris, soucieux d’un ressourcement et d’une nouvelle définition du judaïsme, André Spire, Edmond Fleg, André Neher [33], et celle surtout d’Isaac Pougatch [34]. Soucieux de la formation des générations à venir, du patrimoine culturel et religieux à transmettre, il est persona grata auprès de l’ORT-France et bien présent en son sein.

35En témoignent ses fascicules d’histoire juive [35] envoyés aux anciens élèves de l’ORT, de façon à maintenir leurs liens avec l’organisation : parmi les thèmes abordés, la géographie juive, les Juifs en diaspora ou encore l’histoire de la communauté en France depuis son émancipation. I. Pougatch donne également de nombreuses conférences aux élèves de l’ORT [36], et écrit à leur intention divers articles. « Formation professionnelle et culture juive » [37] notamment expose ses vues : il importe, dit-il, d’enseigner aux élèves l’histoire juive des origines à nos jours, en faisant ressortir la similitude entre certains évènements du passé et ceux du présent ; mettre l’accent sur les grandes personnalités juives, familiariser les jeunes avec les éléments de la vie juive – le Shabbat, les fêtes religieuses et nationales, les commémorations de grands événements historiques (soulèvement du ghetto de Varsovie, Yom Haatsmaouth, etc.) –, leur exposer les valeurs morales du judaïsme, et enfin leur montrer la place du travail dans la pensée juive.

36On l’aura constaté : l’ORT-France ne s’emploie pas à transmettre, à la différence des écoles juives [38], la connaissance des textes et des lois du judaïsme. Aucun cours de kodesh n’est dispensé. Néanmoins, toutes les filières des enseignements techniques et plus tard celles d’enseignement général dispensent des cours obligatoires d’hébreu, d’histoire et de civilisation juives. Ce programme s’étend sur les trois années d’études, l’horaire hebdomadaire des cours d’histoire et de culture juives se situant entre une à deux heures. Les dirigeants élaborent avec l’équipe pédagogique la progression des connaissances requises : en première année, le professeur doit donner une vue rapide de l’histoire biblique, des origines à la destruction du premier Temple ; la deuxième année porte sur l’époque ancienne et médiévale, de la destruction du premier Temple à 1492 ; enfin, la troisième année clôt le cycle par l’étude de la période moderne et contemporaine, de 1492 à nos jours. Le manuel de référence est le Précis d’histoire Juive de Simon Doubnov, traduit par Isaac Pougatch ; ouvrage choisi précisément en raison des vues de son auteur, qui propose une vision du destin du peuple juif dans le respect de la vérité historique [39].

37Conscient des limites de cet enseignement à l’horaire si limité, Maurice Horowitz, professeur d’histoire juive à Montreuil, ne le juge cependant pas a posteriori inutile : « Quoi qu’il en soit, le cours d’histoire vous a familiarisé avec nos ancêtres et leurs actions. Si ces quelques heures par année m’ont permis d’éveiller en vous l’intérêt pour notre passé et le désir d’en être les dignes descendants, l’effort en valait la peine [40]. »

38Quant à l’apprentissage de la langue hébraïque, l’abondance des matières techniques n’a pas permis de lui faire une place significative dans les premières années. Par la suite, on lui accorda entre une à deux heures par semaine, mais, si l’on s’en remet aux témoignages des élèves de la première promotion des cours de TSF, force est de constater que ces cours furent dispensés sans grand profit.

Les activités périscolaires : une occasion d’affirmer l’identité juive

39C’est pourquoi les activités périscolaires sont à prendre en compte si l’on veut rendre justice au souci qu’a désormais l’ORT de transmettre un certain patrimoine juif. Il n’était pas rare de trouver auprès des écoles un foyer socio-éducatif pour les internes qui, pour la plupart, étaient des enfants de déportés :

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« Les clubs des jeunes auprès des centres ont déployé une très grande activité. Il s’agissait, en effet, d’offrir aux élèves et apprentis un foyer qui souvent doit remplacer la maison paternelle dont ils ne connaissent plus la douceur. En même temps, ils ont besoin d’une instruction générale et d’une instruction juive, toutes deux indispensables pour former des ouvriers et des artisans juifs au sens élevé du mot [41]. »

Description de l'image par IA : Homme en costume sur scène, parlant dans un micro.
Fête de Pourim au Centre ORT- Paris-Montreuil, 10 mars 1955. Isaac Pougatch, directeur du centre éducatif, prononce une allocution au théâtre de l’Entrepôt.
Photothèque ORT-France.

41Il en va ainsi au centre ORT de Strasbourg. Durant l’année scolaire 1945-1946, une première série de conférences sur l’histoire et la culture juives est proposée aux élèves. Elles sont données par le responsable et parfois par une personnalité invitée – Pougatch à plusieurs reprises –, une fois par semaine ou par quinzaine, dans le foyer ou le réfectoire après les études. Elles abordent les sujets les plus divers touchant la vie juive contemporaine – les valeurs morales du judaïsme, les notions se rapportant à l’art juif… –, en s’appuyant sur l’audition de bandes magnétiques et de disques, ou la projection de films documentaires. Les réunions se terminent inévitablement par des récitations, des chants ou des morceaux de musique juifs. Parfois empruntés au registre religieux, les chants appartiennent souvent au folklore yiddish, d’inspiration laïque, comme le fameux Toumbalalaïka.

42Le rassemblement dans son internat d’un grand nombre de jeunes gens offre à l’école ORT de Strasbourg l’occasion idéale de dispenser une formation morale juive. L’école a su créer une atmosphère conviviale, facilitant l’intégration des jeunes issus des milieux les plus divers. Chaque samedi, l’Oneg Shabbat[42] cristallise le groupe. Pour donner le goût de lire, les professeurs d’enseignement juif ou d’enseignement général, ainsi que le responsable des activités culturelles juives, montent une bibliothèque contenant bon nombre des ouvrages d’intérêt juif publiés en langue française au cours des dernières années et, dans une section spéciale, les publications de l’ORT-France. Le concours de lecture, chaque trimestre, est un autre moyen de relever le niveau culturel des élèves. Le responsable des activités culturelles juives, en étroite collaboration avec les professeurs de français, établit les sujets du concours (un sujet général et un sujet juif). Dans ce cadre, deux classiques de la littérature « juive » française, deux romans sur l’identité qui montrent qu’elle ne peut échapper à l’origine dans laquelle elle s’ancre, L’Enfant prophète d’Edmond Fleg et La Statue de sel d’Albert Memmi [43], font l’objet d’une étude approfondie.

43Toutes les collectivités donnent une bonne place à la musique et en particulier au chant choral. À Strasbourg, la chorale se produit à l’occasion des fêtes juives et constitue, pendant l’Oneg Shabbat, l’élément moteur des chants collectifs. La discothèque, fournie en musique folklorique juive et en musique classique, constitue un élément important de la partition identitaire, de même que le groupe théâtral qui trouve ses sources d’inspiration dans le registre biblique (le 14 décembre 1947, le groupe d’art dramatique donna lors d’une fête de Hanouka, une représentation sur les Macchabées) et dans le folklore yiddish.

44La célébration des principales fêtes juives au sein de l’internat est un temps fort du sentiment de cohésion du groupe. Le programme des festivités est en partie exécuté par les élèves : des saynètes montées par le groupe d’art dramatique, des chants et des récitations en français, en hébreu, ou encore en yiddish. Le sens des chants en yiddish ou en hébreu est explicité pour donner à ce récital une valeur éducative.

45L’Amicale des anciens élèves, lieu de rassemblement des « ortistes », encourage la participation à des manifestations culturelles juives en distribuant des billets gratuits ou à tarif préférentiel pour les musées, les théâtres et les concerts. Cette Amicale rend visite à Poutgach à Pontault-Combault [44], à l’occasion des fêtes de Chavouot[45]. Elle organise le dimanche 14 décembre 1947 une fête de Hanouka[46] à laquelle assistent les élèves et apprentis de l’ORT à Paris, dans la salle d’Iéna, ornée d’une Menora artistiquement décorée par les élèves de Bellevue [47], cercle qui publie un bulletin bi-trimestriel, la Ronde des Jeunes.

En filigrane, des liens avec Israël

46L’ORT n’est pas, nous l’avons dit, une organisation sioniste. Néanmoins, comme toutes les organisations juives de France, elle entretient après-guerre des liens plus ou moins étroits avec le sionisme et Israël, en particulier avec les mouvements de jeunesse comme les Éclaireurs israélites, le Bahad, le Hehalouts.

47En collaboration avec la Ligue maritime juive, et pour répondre aux besoins de formation de certains candidats à l’alyah, l’ORT-France ouvre ainsi une école de Marine en novembre 1946.

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« Les Juifs furent jadis de grands marins. La filiation en fut longtemps négligée. Elle s’est ravivée en Palestine. L’ORT a décidé d’en prendre la tutelle. D’accord avec les autorités françaises, avec leurs conseils et sous leur contrôle, il a fondé à Marseille une École de Marine [48]. »

49Situés dans la banlieue de Marseille, les bâtiments sont aménagés de telle sorte que les élèves, tous internes, soient à même, dès leur incorporation, d’accomplir un véritable apprentissage dans la spécialité choisie :

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« Le travail en atelier était particulièrement poussé pour les pêcheurs et les scaphandriers. Aux élèves pêcheurs, il était donné, en outre, des connaissances assez étendues pour que la conduite de navires en haute mer leur devînt accessible [49]. »

51L’école forme en effet du personnel naviguant et des ouvriers spécialisés, charpentiers ou radios ainsi que des scaphandriers. Trente-sept élèves suivirent par exemple les cours concernant le matelotage et la plongée en scaphandre. L’instruction, à la fois théorique et pratique, ne néglige pas l’éducation générale ; des cours de français, de calcul et de géographie complètent l’enseignement professionnel.

52Parmi les élèves, l’élément nord-africain domine, à côté des Français et de quelques Polonais. Ces élèves expriment ouvertement leur désir d’émigrer en Palestine dès la fin de leurs études.

53La réorganisation, en 1945, du service agricole de l’ORT participe de cette même volonté d’aider les candidats à l’alyah. Les domaines appartenant à l’Association, actifs pendant la guerre, s’étaient en effet vidés de leurs stagiaires et de leur personnel juifs en 1944. Dès la Libération, la direction centrale prend donc divers contacts auprès des mouvements de jeunesse juifs, et, au mois d’avril 1945, dix jeunes gens et jeunes filles du mouvement Hehalouts arrivent au domaine de La Roche (Lot-et-Garonne), pour y recevoir un enseignement agricole théorique et pratique. Ceux d’entre eux qui ont émigré en Israël par la suite ont témoigné du grand profit qu’ils avaient tiré de ce stage ; à les entendre, il avait considérablement facilité leur installation comme agriculteurs en Palestine [50].

54Une quinzaine de jeunes Éclaireurs israélites suivent des cours d’agronomie dans son autre domaine à Cambes de Pujols dans le même département [51]. Une vingtaine de jeunes du Bahad reçoivent également une formation agricole au domaine des Angiroux.

Archives et Musée d’art populaire juif

55Mais l’ambition suprême des dirigeants de l’ORT-France est de donner une identité culturelle à l’élite de la classe ouvrière juive qu’elle a formée [52]. D’où l’idée de lui offrir l’image la plus complète possible de l’art populaire juif sous toutes ses formes, à toutes les périodes. C’est ainsi qu’« un musée d’Art Populaire Juif et un service archives » sont créés à Paris sous les auspices de l’ORT et avec l’aide financière du Joint. La paternité de cette création revient à Léon Frenkiel [53], directeur de l’enseignement technique de l’ORT, qui a fait don à ce musée de sa collection personnelle.

56Ainsi les artistes, les artisans peuvent-ils étudier les œuvres du folklore juif et s’en inspirer dans leurs propres travaux, et le public y contempler les monuments de la tradition et de l’histoire juives, les expressions de la sensibilité juive, depuis le passé le plus lointain jusqu’aux manifestations les plus récentes de l’art israélien.

57L’exposition permanente comprend quatre sections : une section d’architecture – le musée possède un ensemble unique de maquettes des synagogues de Pologne et de Lituanie –, une section de sculpture, une section plus riche de peintures murales – dont les reconstitutions des mosaïques antiques de Bet Alpha et les relevés de fresques de Doura-Europos, ce qui souligne les liens qui unissaient le monde judaïque au monde gréco-romain –, et enfin la section la plus importante, celle d’artisanat d’art et de folklore : sont rassemblés là un nombre considérable d’objets du culte et du folklore juif de France, d’Italie, de Hollande, d’Allemagne, de Pologne et d’Afrique du Nord. Aux Archives et au Musée sera également adjointe une bibliothèque.

58L’inauguration a lieu en mai 1949 dans les locaux mis à la disposition par l’ORT, au 12, rue des Saules à Paris. Le discours inaugural souligne les liens des Archives et du musée d’Art avec l’ORT :

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« Le musée a été placé sous le patronage de l’ORT et le concours de cette grande organisation ne fut certainement pas le fruit du hasard. L’ORT est au service du travail et de la reconstruction ; dans ses ateliers, ses élèves créent journellement, eux aussi, des œuvres d’art artisanal juif [54]. »

60Au total, l’ORT, dont l’action s’inscrit au sein d’un judaïsme ouvert, a développé sa propre logique face aux événements du XXe siècle, laissant progressivement le judaïsme occuper une place plus grande dans son projet de formation. À ses élèves elle a donné finalement en plus d’une formation professionnelle sérieuse et d’une éthique solide, aux uns la conscience d’appartenir au judaïsme, aux autres une ouverture vers le pluralisme.

61Encore faut-il s’entendre sur le contenu du bagage juif transmis, qui, dans le cas de l’ORT, est dénué de références précises à la religion ou à l’État d’Israël. Le retour au judaïsme passe, dans son cas, par un judaïsme culturel et non religieux. Ils proposent une définition libérale, « laïque » dirait-on aujourd’hui, du judaïsme en laissant ouverts des champs d’investigation personnels.

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« Je voudrais souligner à présent, reprend Fajvel Schrager, l’importance de l’éducation juive dans nos établissements. Quel est le but de cette éducation ? Tout d’abord, rendre conscients de leur appartenance au judaïsme les élèves et stagiaires de l’ORT […].
Nos anciens élèves, nous voudrions qu’ils soient des Juifs “ militants ”. En premier lieu, au sein des Amicales des Anciens élèves de l’ORT – et pourquoi pas ? – en tant que membres actifs des Conseils d’Administration de l’ORT. Et puis “ militants ” également au sein de la Communauté Juive, de ses diverses œuvres et des centres communautaires [55]. »

63Les limites chronologiques de cette étude – soit les premières années de l’immédiat après-guerre – ne nous permettent pas d’évoquer l’essor pris par l’œuvre de l’ORT-France dans les années cinquante non plus que son apogée dans les années soixante, avec l’arrivée massive des Juifs d’Afrique du Nord. Disons seulement que, sur les bases que nous avons évoquées, l’organisation entre dans une nouvelle période : fidèle à sa vocation, elle relève le défi de l’intégration en ouvrant de nouvelles institutions et en proposant de nouveaux débouchés. Dans cette dynamique, la jeunesse séfarade constitue le fer de lance d’une « re-judaïsation » plus proche de la pratique religieuse, qui mériterait d’être explorée à son tour.

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Date de mise en ligne : 01/12/2006

https://doi.org/10.3917/aj.352.0060