Marie Ladier-Fouladi, La république islamique d’Iran vue de l’intérieur
Préface de Hamit Bozarslan. Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2020, 174 p.
- Par Enzo Pace
Pages 329 à 330
Citer cet article
- PACE, Enzo,
- Pace, Enzo.
- Pace, E.
https://doi.org/10.4000/assr.64544
Citer cet article
- Pace, E.
- Pace, Enzo.
- PACE, Enzo,
https://doi.org/10.4000/assr.64544
1La République islamique iranienne, vue de l’intérieur par une chercheuse en démographie et sociologie, nous montre toujours plus l’insoutenable légèreté des paradoxes qui la caractérisent depuis la prise du pouvoir par l’ayatollah Khomeiny. L’opération d’ingénierie constitutionnelle qu’il a réalisée avait déjà l’allure, dans les années 1979-1980, d’une créature politico-religieuse hybride : une république à souveraineté limitée, une machine démocratique avec poids et contrepoids guidée par un meneur qui, par définition, n’était pas tenu à respecter les règles du jeu démocratique. L’invention du principe du velayat-e faqih par Khomeiny était un oxymore : il s’agissait en effet de la norme qui fondait une théo-république, basée sur le principe de la souveraineté populaire, mais où la voix du peuple ne pouvait être la volonté de Dieu que si elle était filtrée et garantie dans son authenticité par celui qui s’était autoproclamé le guide suprême, le waly de Dieu.
2Ce paradoxe originel a su résister jusqu’à nos jours aux critiques aussi bien de la part des shiites (l’opposition avisée de l’ayatollah ‘Ali al-Sistani est bien connue de tous) que des démocrates qui avaient cru sincèrement à la révolution de 1978-1979. Tel régime a résisté aux déchirants conflits internes au monde composite des ayatollahs, faisant face à la contestation politique des leaders des groupes et partis d’opposition. Il a réprimé dans la force les mouvements des jeunes et des étudiants qui cycliquement (leur dernier sursaut remonte à 2009) ont manifesté tout leur mal-être social envers un régime considéré oppressif. Il a su affronter de difficiles épreuves de force au niveau international, dues à un long cycle de guerres (directes ou par procuration) et à la pression ininterrompue des États-Unis et d’Israël sur la question du nucléaire.
3Tout ceci est bien connu ; ce que l’on connaît moins, ce sont d’autres aspects du paradoxe vivant qu’est l’Iran. Au cours des dix premières années du troisième millénaire, comme le montrent les nombreuses données recueillies par Marie Ladier-Fouladi, l’Iran a accompli sa transition démographique : en 2009, le taux de fécondité baisse et se stabilise à 1,9. C’est un indice objectif des changements culturels, des modèles de procréation, de l’affirmation de la subjectivité féminine liée aussi à la politique d’émancipation à travers l’instruction qui a débuté avant la révolution et a continué ensuite. Un reflet de la modernisation que Youssef Courbage et Emmanuel Todd avaient déjà souligné dans Le rendez-vous des civilisations (Éditions du Seuil, 2007). Face à ce changement, la volonté de puissance (paradoxale, encore une fois) des gouvernements, qui se sentent protégés par la main de Dieu bien interprétée par le Guide suprême ‘Ali al-Khamenei, s’est exprimée surtout durant le gouvernement d’Ahmadinejad, un laïc plus intransigeant que les plus conservateurs des ayatollahs, à travers une nouvelle politique démographique pour la population iranienne qui a comme objectif celui d’atteindre rapidement 150 millions d’habitants (contre les 83 millions actuels). Il s’agit d’une politique populationniste, selon Ladier-Fouladi, qui a engendré une cascade de mesures : la multiplication des allocations pour les jeunes couples afin de les encourager à avoir plus d’enfants, la création d’un quota bleu pour rééquilibrer dans les universités la présence des étudiants de sexe masculin dont le nombre est depuis longtemps inférieur au nombre des étudiantes et, enfin, une réforme complète de tout le système scolaire et éducatif pour façonner « le nouvel homme », c’est-à-dire une nouvelle génération de citoyens à la foi musulmane inébranlable qui attend le retour de l’Imam caché.
4Ladier-Fouladi montre de quelle manière le régime iranien a progressivement réécrit les textes scolaires, a introduit plus d’heures d’éducation religieuse dans toutes les écoles et à tous les niveaux et comment il a essayé d’exclure les sciences sociales des universités humanistes pour les réduire à de simples servantes obéissant à l’eschatologie shiite au pouvoir. Ceux qui ont tenté de s’opposer à un tel projet, nous explique l’autrice avec un grand nombre d’exemples et de références bibliographiques, ont été réprimés par la police du régime, comme dans le cas de la Vague verte de 2009 ou lors des tentatives d’organiser une opposition politique démocratique.
5La lecture du livre de Marie Ladier-Fouladi nous ouvre donc les yeux sur ce qui est en train de se passer en Iran, car elle analyse les coups et les contrecoups des principaux acteurs, depuis plus de quarante ans, sur la scène politique, qui affrontent les changements sociodémographiques et socioculturels qui ont eu lieu, presque et paradoxalement, pourrait-on dire, en dépit du projet théocratique du régime du velayat-e faqih. La demande de démocratie et de modernité est toujours forte, l’anticléricalisme est en hausse et le sentiment d’appartenance à la religion de naissance incertain, en particulier chez une partie croissante des nouvelles générations qui ne peuvent accéder au système clientéliste des subventions publiques que le régime a jusqu’ici utilisé pour conserver une part de consensus au sein de la population iranienne.
Cet article est accessible en accès ouvert dans le cadre de notre modèle Souscrire Pour Ouvrir.
Date de mise en ligne : 14/02/2022
https://doi.org/10.4000/assr.64544